
Je voulais vivre. Intensément, frivolement. Je voulais fouler les pavés à grande vitesse et parcourir des paradis à ciel ouvert où j’aurais tournoyé avant que demain soit. J’aurais tournoyé vite pour ralentir le monde, pour ralentir le temps et le cueillir comme un fruit juste à point. Je faisais des plans sur la comète et des listes à rallonges, je griffonnais des poèmes pour dessiner le monde, à ma façon. J’étais naïve, de cette naïveté insolente qui croit tout, qui veut tout, qui attend qu’on lui donne parce que pourquoi pas ? Nous avions tant fait, de travail, d’études, de monde refait à la lueur des cigarettes qui ponctuaient nos souffles. Nos respirations profondes et ces lueurs, comme des braseros d’inspiration. Nous débattions de demain, nous établissions des politiques, critiquions l’éducation, jugions à langue amère la motivation perdue de nos professeurs. Nous avions le savoir consumé de ceux qui ne savent encore rien et créént leurs certitudes sur les chimères de leur enfance. Bientôt, bientôt celles-ci seraient réduites en cendres. Nous réaliserions, au miroir de notre propre vie d’adulte, que les leçons apprises n’étaient que la répétition maladroite de croyances vaines. Et alors, il faudrait tout recommencer, tout réapprendre. On oublierait la politique, chérirait l’éducation et aurait une pensée pleine de compassion pour ceux qui nous avaient montré le chemin après s’être perdus eux-mêmes. Mais pas tout de suite. Pour le moment, nous créions demain comme s’il n’existait pas encore, comme s’il était encore possible, comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir. Nous faisions fi des obstacles, nous faisions nôtres les préoccupations collectives, nous disions « c’est injuste » la bouche pleine de notre cuillère d’argent, en ayant le leurre de croire. On s’aimait pour de bon, pour toujours, jusqu’à ce que des matins de juin annoncent les trèves estivales. On était éperdu, d’amour, de tendresse, de douleur, comme si le corps ne savait être qu’une émotion franche et passagère. Nous n’avions pas de mots comme nous en avions mille, que nous scandions à la vitesse des pouces courant sur un clavier que l’on connaissait par coeur. Nous buvions du vin aromatisé avant l’âge et descendions des avenues le pas décidé, sûrs du chemin. Il n’y avait pas d’erreur de destination possible, seulement des carrefours de possibilités, des projets d’aventure. Il n’y avait que des pavés, des paradis à ciel ouvert et des cigarettes rougeoyantes dans la lueur du soir.
-Lexie Swing-
Photo Rahul Pandit
Madame,
Il vous faut écrire un livre. Vraiment.
Ça me touche, merci beaucoup !