Changer de carrière : le bilan

Vous êtes passé à travers la volonté ardente de changer de métier, par les étapes cruciales de la formation, puis vous avez enfilé les mocassins (ou escarpins) de votre nouvelle carrière. Depuis, le temps a passé, parfois seulement quelques mois, d’autres fois cela fait des années, mais les interrogations vont et viennent quant à la réalité de ce nouveau métier.

Pour certains, c’est la réalisation d’un rêve. Enfin, ils se lèvent le matin pour faire le métier qui leur correspond. Pour d’autres, cependant, c’est la douche froide. La réalité est bien loin de ce à quoi ils s’étaient attendus.

Lorsque les reconversions ont commencé à avoir le vent en poupe, le miroir renvoyait une image toujours plus dorée, reluisante, comme s’il avait suffi de changer pour s’inventer enfin un futur à sa mesure. Et puis, peu à peu, d’autres voix se sont élevées, décriant une image volontairement déformante, dévoilant en arrière-plan un contrecoup plus amer : celui du projet de reconversion qui ne fonctionne pas, du rêve d’indépendance qui se heurte à la difficulté de s’établir, de cette fausse idée – même – de liberté, véhiculée par une décennie qui a vu croître les métiers digitaux et le nomadisme professionnel, en parallèle d’un retour à l’essentiel.

Nouvelle réalité

Pour Alexandre, barbier depuis 6 ans et propriétaire de son propre salon dans le quartier de Verdun, à Montréal, le constat est positif. Son salon est selon lui un endroit simple, où il y a du partage et où il peut laisser libre court à son souci du détail. Il commence sa deuxième année comme propriétaire, dans le contexte pandémique que l’on sait. Pour le moment, il « préfère être sécuritaire et être encore un petit salon à caractère privé (seul avec mon client) mais il serait intéressant d’avoir un partenaire et pourquoi pas un jour un espace plus grand pour accueillir une équipe ».

Guilhem, désormais massothérapeute à temps plein, est dans la même démarche. S’il teste encore sa résistance physique pour évaluer le nombre de massages qu’il est susceptible de réaliser par semaine, il envisage également de s’établir dans une pratique plus privée, à son compte. À titre personnel, son bilan est également positif. Faisant mention des courbatures qu’il ressent parfois après des journées plus chargées, il estime que celles-ci « sont pour moi bien plus agréables que les maux de cervicales/têtes ou de haut de dos qui finissent quand même par nous rattraper quand on passe trop de temps en tension devant un ordi! » Sa capacité à décrocher de ses préoccupations professionnelles a également été impactée. « Mentalement, je trouve ça beaucoup plus facile, on fait sa journée en faisant au mieux à chaque soin, mais une fois le pied dehors, il est vraiment beaucoup plus facile de fermer la page mentale qui – dans mon ancienne vie – finissait souvent par trotter en boucle dans un coin de ma tête, fin de semaine comprise. »

Violette est également convaincue d’avoir fait le bon choix. Venue d’un milieu difficile, où la pression était forte et la reconnaissance rare, elle profite aujourd’hui de son métier de bibliothécaire qui lui offre à la fois la sérénité d’un salaire mensuel, mais surtout un rôle à responsabilités dans lequel elle obtient rétroactions et remerciements. « Je m’éclate sur plein de trucs; j’ai à la fois beaucoup à apprendre et beaucoup à apporter », estime-elle

Julie, pour sa part, a choisi de se laisser encore quelques mois pour réellement faire le bilan de sa reconversion. « Je ne suis pas sure d’occuper ce métier pendant de nombreuses années, souligne-t-elle. Je le vois plus comme une transition ». Un autre projet a d’ailleurs déjà germé dans sa tête.

Et si c’était à refaire ?

Choisir de se reconvertir, c’est aussi accepter que l’on a besoin d’évoluer, ou pire : que l’on s’est peut-être trompé au départ. En cause : une mauvaise orientation après le secondaire ou le lycée, couplée à une relative méconnaissance de soi-même à un âge où tout est encore à construire. Pour autant, le constat est sans appel et rares sont les reconvertis qui considèrent qu’ils auraient pu accomplir ce même métier dix ans auparavant. Plus encore, ils considèrent généralement que leurs premiers emplois ont été décisifs dans leur construction professionnelle, les amenant à cheminer, à développer des compétences transversales mais aussi à mieux se connaître, tout simplement.

Julie l’assure sans hésitation : elle ne regrette pas son parcours professionnel. Chargée de recouvrement durant plusieurs années, son souhait de rupture avec son ancienne profession lui a permis de « tout quitter », et sans regrets. « Je pense que si j’avais mieux réussi, professionnellement parlant, après mes études, je n’aurais peut-être pas eu la chance de prendre une année sabbatique par exemple ou que je serais encore dans une relation amoureuse dans laquelle je n’étais pas vraiment heureuse. » Un parcours qui n’est pas sans rappeler d’autres personnes qu’elle a côtoyées dans son cheminement. Lors d’un coaching business en 2021, elle avait effectivement rencontré « beaucoup de femmes qui ont démarré leur activité comme moi, et la majorité ont exercé pendant des années un métier qui ne leur convenait pas et ont fini par sauter le pas. Donc je me sens moins seule. Mon parcours m’a appris à relativiser et je pense que je serai aussi plus indulgente avec mes enfants quant à leur choix d’études. Ils feront comme ils veulent car rien ne garantit que leurs envies n’évoluent pas avec le temps. »

Ce questionnement relatif aux études, Guilhem l’a abordé également. Lorsqu’il a pris la décision de se reconvertir, il a eu l’impression pour la première fois de prendre le contrôle. « J’ai choisi d’aller en massothérapie, et j’insiste sur le mot choisi parce que pour la première fois de ma vie j’avais l’impression de choisir vraiment quelque chose professionnellement parlant! » Reste que pour lui, son expérience antérieure et les années de maturité gagnées depuis ses premières études lui ont permis de réellement s’accomplir dans son nouveau métier. Il n’a « absolument aucun regret, ni d’avoir changé de carrière, ni de ne la commencer que maintenant car si j’avais été masso à 20 ans, je n’aurais jamais eu la même écoute ou compréhension de la réalité de ce que les gens me racontent tout au fil de la journée ».

Alexandre aurait quant à lui apprécier commencer le métier de barbier un peu plus tôt. Mais il voit également ses précédentes expériences comme un cheminement positif. « Je suis heureux d’avoir eu la possibilité et l’audace de faire un changement total de carrière dans la trentaine. J’aurais aimé faire ce métier avant mais je ne regrette pas mon cheminement professionnel. Chaque emploi ou expérience acquise m’a amené là où j’en suis maintenant, je pense que toute expérience est bonne à prendre ».

Violette a pour sa part une approche plus philosophique. Si elle est persuadée qu’elle aurait pu s’épanouir dès le début de son cheminement si elle avait connu le métier de bibliothécaire plus tôt, elle reste consciente que son parcours professionnel est intrinsèquement lié à sa vie privée. « Dans mes études et dans mes boulots, j’ai rencontré plein de gens qui sont mes amis aujourd’hui, se remémore-t-elle J’ai rencontré mon conjoint par ce cercle-là. C’est quelque part ma vie complète qui serait différente. »

Un dernier conseil ?

Des conseils à donner, Alexandre n’en manque pas. Lui qui a appris le métier de barbier sur le tas, à la base, en offrant des coupes gratuites aux gens de son quartier, est aujourd’hui plus que réaliste quant au chemin parcouru depuis 6 ans et la création récente de son propre salon. « Crois-en toi et en tes compétences » argue-t-il. « Sois patient même si c’est correct d’être avide de reconnaissance » ou encore « Donne-toi les moyens d’arriver à tes fins ». Julie renchérit, en rappelant qu’il faut toujours garder en tête son « pourquoi », se souvenir de ce qui nous a poussé à changer, des raisons à l’origine de la reconversion. Elle insiste, également, sur l’importance de s’entourer « des bonnes personnes, celles qui vous encouragent », et de ne pas trop prêter l’oreille aux pessimistes. « Garder un mindset positif et déterminé est essentiel pour une reconversion réussie ».

Violette a une vision plus pratique. Elle conseille à ceux qui le peuvent de ne pas hésiter à faire un « bilan de compétences. Ça m’a vraiment été super utile (…) ça a légitimé l’envie que j’avais depuis quelques années de travailler en bibliothèque ou en librairie. » Sur un autre plan, qu’elle mentionne dans le cadre du questionnement identitaire qu’elle a ressenti lorsqu’elle a réalisé que le métier auquel elle se dévouait depuis de nombreuses années ne lui correspondait guère, Violette souligne l’accompagnement indispensable qu’a été pour elle le suivi en psychologie.  » (Se reconvertir) suscite beaucoup d’interrogations, c’est un gros bouleversement et mine de rien le travail occupe une grande place. » Elle en tient pour preuve cette question fréquente avec laquelle on accueille souvent les nouveaux venus : « et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Le travail finit donc par nous définir, et vouloir en changer revient à questionner aussi son identité.

Apportant une pierre supplémentaire à la nécessité de bien s’entourer lors de sa reconversion, Violette mentionne qu’il est important de se détacher de l’avis de ses proches, qui peuvent voir dans la volonté de reconversion un changement de personnalité. La coach qui l’a accompagnée lors de son bilan lui a d’ailleurs conseillé de s’ouvrir d’abord à des gens hors du contexte familial ou amical, la famille ayant souvent un avis subjectif, orienté et somme toute limité des capacités professionnelles de la personne en reconversion.

Confrontés à la question de savoir s’ils pensent évoluer encore vers autre chose, Guilhem, Violette et Julie ne se ferment pas la porte. « On verra bien », « peut-être changerai-je de nouveau, qui sait ? » et « on peut avoir plusieurs vies dans une vie, la preuve », sont désormais leur leitmotiv. Conscients qu’une vie professionnelle est longue et riche en possibilités, ils ont choisi désormais de se laisser la chance de suivre leur intuition.

Je remercie mille fois mes amis de s’être prêtés au jeu de ce « bilan de reconversion ». Pour plus d’infos, vous pouvez retrouver Alexandre, dans son salon Parallèle Barbier Barbershop, à Verdun. Pour entrer en contact avec Julie, rendez-vous sur la page JA Créatrice de Contenu. Guilhem exerce quant à lui sur la Rive-Sud de Montréal, n’hésitez pas à m’écrire pour ses coordonnées ! Quant à Violette, je garde sa véritable identité secrète mais qui sait… peut-être la croiserez-vous un jour dans une bibliothèque !

-Lexie Swing-

Photo : Rawpixel pour Burst

Changer de carrière : l’atterrissage

Les balises sont posées, le plan de vol opérationnel, après l’envie de changer de carrière et l’effort consacré à mettre en place ce changement vient enfin le renouveau, ce quotidien qu’on avait espéré et qui s’est finalement mis en place, subrepticement.

Guilhem, « ex » acousticien, a donc choisi de se reconvertir vers le métier de massothérapeute. « J’avais (…) ce besoin de travailler avec mon corps, mes mains, pour aider plus directement les gens. » Après une blessure, il avait également expérimenté la massothérapie comme une « approche clé » de la gestion de la douleur et de la guérison. En complément de ses premières 450 heures de formation, Guilhem a dû assurer la partie pratique, soit 40h de massages en clinique-école. Ses journées sont alors ponctuées de 4 à 5 massages, avec 15 minutes de repos entre chaque. « De ce point de vue là, j’ai été bien préparé mais en me réorientant je ne m’attendais pas à ce rythme qui est quand même un peu effréné au début », se souvient-il. Et de plaisanter : « On ne va pas se mentir, j’ai quand même fini les premières semaines avec les avant-bras dans une bassine de glace! »

L’aspect physique, Alexandre, « ex » gestionnaire de communautés et nouvellement barbier, y a été confronté également. « C’est un métier physique qui demande d’être debout toute la journée et dont la mauvaise humeur ou la contrariété du quotidien doit être dissimulée pour que le client ait un moment relax où lui peut décompresser ».

Conciliation travail-famille

Après s’être formé de façon autodidacte en proposant ses services gratuitement aux gens de son quartier et avoir travaillé dans différents salons durant six ans, il a finalement fait le saut en ouvrant son propre salon « Parallèle Barbershop » à Verdun, dans Montréal. Un lieu qui, selon lui, le représente assez bien et au sein duquel il a l’avantage d’être seul maître à bord. « J’organise mon horaire comme je le souhaite, je fixe mes propres règles, je sélectionne ma clientèle et je peux concilier un travail au service des autres avec un horaire de famille. »

Pouvoir conjuguer travail et vie familiale a été l’un des principaux facteurs de choix pour Julie. « Ex » chargée de recouvrement et assistante en comptabilité, elle a lancé il y a quelques mois son entreprise JA Créatrice de contenu. Le tout premier avantage qu’elle voit à sa reconversion est la souplesse horaire. Les rebondissements dus à la Covid, la crèche qui ferme soudainement ou l’école qui renvoie un enfant à la maison pour cause de cas dans la classe, ont été des contraintes plus faciles à gérer dans un quotidien où Julie n’avait de comptes à rendre qu’à elle-même. La liberté d’organiser son horaire à sa guise a aussi eu un impact favorable du point de vue de sa créativité. « Je travaille aussi quand j’ai le plus d’inspiration (…), ce qui veut parfois dire de travailler le soir une fois les enfants couchés, mais je fais comme je veux. »

(In)stabilité financière

Mais flexibilité horaire ne veut pas dire que l’on travaille peu, bien au contraire. « Je ne pensais pas que ce serait aussi intense que cela, aussi souvent. Avec deux enfants en bas âge, j’ai parfois du mal à garder le rythme et la frustration de ne pas avoir encore de « gros » clients reste très présente. » Autre inconvénient de taille d’un métier de travailleur autonome : l’instabilité financière. Encore à l’aube de sa reconversion, Julie avoue être dans l’expectative. « Je ne vis pas encore de mon nouveau métier, cela pourrait encore prendre plusieurs mois et je sais que d’ici quelques temps il faudra faire le choix de continuer ou d’arrêter et de retourner dans le monde du salariat. »

Guilhem a connu également cette phase de doutes quant à la contrainte financière de la reconversion. Alors qu’il commençait à exercer sa nouvelle pratique, il s’autorisait à prendre quelques mandats en acoustique pour continuer à apporter une contribution financière suffisante à sa famille. « J’ai trouvé plus difficile justement de tenir le bout avec mon autre carrière pendant que je prenais des mandats, de ne pas céder aux chants des sirènes de l’argent proposé par mes clients. » Car son métier originel lui offrait la possibilité de gagner un salaire relativement important. « Concrètement, ça revient à refuser un salaire à 6 chiffres ou des mandats beaucoup plus conséquents pour garder ça ponctuel et dégager du temps pour faire de la réception à 17$/h qui s’est tranquillement transformée en 2 journées/semaine comme masso… » En prenant quelques mandats, combinés à son salaire fixe, il est parvenu à conserver un certain équilibre, jusqu’à finalement se consacrer uniquement à la massothérapie, sur un rythme de 20 à 25 massages par semaine environ. « Soyons clair, on ne devient pas riche en étant massothérapeute, les formations coûtent cher mais on arrive à un équilibre qui pour l’instant nous va très bien ».

Le bénéfice du salariat

Récemment, Marie, du blog Petits ruisseaux grandes rivières et auteure du livre « Education positive : une question d’équilibre », relayait sur son compte Instragram, dans une story désormais mise à la une sous le nom de « reconversion », une pluie de témoignages reçus à la suite du partage d’un article du site Les Échos « Charpentier, boucher, coiffeur, ils ont tout coiffé pour un job de bureau« . L’article et les commentaires reçus par Marie étaient éloquents au regard de cette instabilité financière qui accompagne parfois les reconversions… et de la recherche d’un salaire mensuel fixe qui peut devenir le facteur principal d’un changement.

Violette en a fait l’expérience. « Ex » journaliste, devenue employée de bibliothèque, elle goûte désormais avec bonheur à la satisfaction de voir tomber un salaire tous les mois. « Ça rend les choses tellement plus faciles », reconnaît-elle. Elle qui démarchait sans relâche les rédactions et courait sans cesse après le paiement de ses piges profite de cette sécurité financière. La facilité avec laquelle elle a pu mettre en place son projet de reconversion a également pesé favorablement dans la balance. Entre son bilan de compétences réalisé à l’automne 2020 et son premier emploi dans le domaine, 10 mois se sont écoulés. Le temps pour Violette de terminer ses articles en cours, terminer son bilan et même réaliser des stages de découverte en bibliothèque. Après avoir envoyé quelques candidatures en avril 2021, elle a été contactée pour trois entretiens et reçu une offre d’emploi pour deux d’entre eux. Une dynamique que même la Covid n’est pas venue ternir. « J’ai craint jusqu’au bout que ce soit annulé, avec les confinements successifs ». Mais son nouvel emploi a bel et bien commencé début juillet 2021.

Le plus difficile pour elle a été de faire le deuil de ce métier dans lequel elle avait mis tant d’énergie. « Je voyais (…) des journalistes qui relayaient leurs articles et je me disais que j’aurais aimé écrire sur ce sujet, ou bien je pensais à une publication et me disais que je ne l’avais pas encore essayée, celle-ci… » Durant quelques mois, le temps de son bilan de compétences, cette amertume plane, jusqu’à ce que finalement la rationalité l’emporte. « J’ai réalisé que j’avais essayé beaucoup, finalement, et que c’était difficile partout. »

Doutes de néophytes

L’autre aspect difficile pour Violette a été le fait de se retrouver novice, de nouveau. Passer d’un rôle que l’on maîtrise par coeur à un métier pour lequel tout est à réapprendre peut être un vrai défi moral, surtout lorsque l’on avance en âge. Dans un reportage réalisé par le Journal La Montagne, la Riomoise Marion Le Lann, ex-employée en communication se formant au métier d’encadreur d’art, aborde cet aspect particulier de la reconversion. « Pour moi, qui ai fait des études supérieures (*) : ne pas chercher à intellectualiser, mais faire ce qu’on me dit de faire comme on me dit de le faire. C’est une complexion d’esprit différente » explique-t-elle à la journaliste Géraldine Messina. Pour Violette, le salut est venu de sa capacité à lâcher prise. « Je suis arrivée en poste et j’ai eu l’impression de ne rien savoir faire, se souvient-elle. J’avais des responsabilités, on m’avait fait confiance et je me suis sentie un peu acculée. Finalement, j’ai posé des questions et j’ai avancé. » Accepter et faire accepter aux autres le fait que l’on puisse être plus âgé et débutant est la base d’une reconversion sereine.

Guilhem en a aussi fait l’expérience. La pratique primant dans l’apprentissage de son métier de massothérapeute, il a dû multiplier les possibilités de l’exercer, tout en répondant aux demandes de sa clientèle, dans un contexte concurrentiel. « La fluidité, l’écoute des besoins de la personne recevant le massage, la bonne manœuvre au bon moment, tout cela s’acquiert avec l’expérience et c’est évident qu’au début, on fait quelques erreurs qu’il faut accepter. » Après plus de 200 massages donnés à titre professionnel, il constate chaque semaine la progression que cela lui apporte.

Syndrome de l’imposteur

Le caractère difficile du fait d’être débutant dans un métier, Alexandre l’a expérimenté sous une autre forme : celle du syndrome de l’imposteur. Ce syndrome, fréquent dans le domaine professionnel en général, peut être exacerbé dans une situation de reconversion. Les attentes que l’on a envers soi-même sont supérieures à ce que l’on est susceptible d’accomplir du fait du recommencement, et la différence d’âge avec des collègues de compétences égales peut venir ajouter à ce décalage. Dans un article très récent, le magazine Capital donne des clés à ceux qui se sentent submergés par ce syndrome. En première ligne : les expériences professionnelles, avec l’appui desquelles on peut redessiner le contour de ses compétences et prendre conscience de sa valeur. Pour Alexandre, le temps et des formations supplémentaires ont été salutaires pour doper sa confiance. « Le syndrome de l’imposteur a fini par disparaître (…) à force de pratique et avec des petites formations avancées, j’ai pu combler mes lacunes. »

Lorsque l’on retrouve un équilibre financier et que l’apprentissage laisse place à une forme de maîtrise, vient alors le moment de faire un pas de côté pour mesurer le chemin accompli et décider vers quoi l’on souhaite tendre, désormais. Notre reconversion est-elle réussie ? Est-elle un aboutissement ou juste une étape vers quelque chose plus en phase avec nos aspirations réelles ? Seul le temps peut permettre d’établir les bénéfices et les pertes de sa reconversion.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry pour Burst

Changer de carrière : le carrefour

Le souhait est là, l’envie pressante, impérative parfois : qu’on ait longuement réfléchi à sa reconversion ou qu’elle se profile presque comme une urgence vitale, tous les travailleurs concernés passent par une phase de réflexion quant à la suite à donner à son cheminement professionnel. À l’image d’une relation amoureuse qui se termine, on retient de la carrière que l’on met derrière soi la liste des aspects que l’on souhaite voir absents de son futur emploi. Il peut s’agir d’une relation hiérarchique, du fait de dépendre d’une entreprise, d’horaires ou de déplacements trop fréquents. En revanche, la liste des choses que l’on aimerait trouver, outre l’épanouissement personnel, est plus dur à envisager. Entre désirs fous – 8 semaines de vacances ! – et humilité – « je ne peux pas prétendre à un salaire annuel à 6 chiffres avec si peu d’expérience ! » – les contours de nos nouveaux projets sont souvent flous.

Sans compter que notre première carrière nous permet souvent de déterminer ce pour quoi nous ne sommes pas – ou plus – faits, sans pour autant nous permettre de voir quel métier nous correspondrait. Est-ce que le plaisir relatif que l’on trouve dans l’organisation ferait de nous un(e) adjoint(e) accompli(e)? Ce goût pour la mise en place de petits événements festifs à l’échelle familiale est-il la preuve que l’événementiel est notre force ? Ou cette psychologie et cette empathie que l’on témoigne même aux personnes tout à fait étrangères à notre cercle pourraient-elles être le fondement d’une carrière future ?

Lorsque ni nos premiers emplois, ni une réflexion objective quant à nos aspirations, ne permettent d’ébaucher un projet professionnel sensé, le meilleur réflexe reste le bilan de compétences. En France, près de 60 000 salariés y auraient recours chaque année pour faire le point sur leur évolution professionnelle. C’est d’ailleurs par ce biais que mon amie Violette, 33 ans et ancienne journaliste, a trouvé vers quoi évoluer. En France, le bilan de compétences est éligible au compte personnel de formation. Les demandeurs d’emploi peuvent, pour leur part, faire la demande directement à Pôle Emploi. Au Québec, les services d’aide à l’emploi peuvent également faciliter l’accès à ce bilan, qui est peut être gratuit pour les demandeurs d’emploi.

Une fois la suite du cheminement professionnel identifié intervient la partie la plus cruciale et – potentiellement – la plus difficile : se former. Pour Alexandre, 38 ans, cette formation s’est faite en autodidacte. Alors au chômage, il avait pensé se tourner vers un coiffeur-barbier déjà installé pour se former à ses côtés en tant qu’apprenti et apprendre ainsi les ficelles du métier. Malheureusement, personne n’avait le temps de jouer ce rôle. « J’ai donc décidé d’apprendre à couper les cheveux et trimer des barbes par moi même en offrant des prestations gratuites aux habitants de Verdun », son quartier.

La question de la formation s’est également posée pour Violette. Après avoir identifié le métier de bibliothécaire comme profession pertinente pour la suite de son cheminement, elle a postulé à un DUT formant aux métiers du livre. Mais en s’informant davantage sur la profession, elle s’est aperçue qu’un certain nombre de personnes l’exerçaient à titre de contractuelles. Une possibilité qu’il l’a séduite. « Je n’avais pas envie de reprendre les études, les devoirs, les travaux collectifs, d’être notée, je préférais apprendre sur le tas.  » Car c’est un peu là, la difficulté de la reconversion et ce qui devient souvent un frein à certains projets professionnels : recommencer des études lorsque l’on a quitté les bancs de l’école depuis déjà plusieurs années. Mais les chemins de traverse ne sont pas à négliger pour autant. « Je me rends compte qu’il y a des choses, d’un point de vue théorique, qui me manquent. (Suivre une formation) m’aurait permis d’avoir un peu de recul sur le métier plutôt que d’être le nez dans le guidon, assume Violette. Mais l’avantage c’est que j’ai une façon de voir les choses un peu extérieure (…) et que je n’ai pas été formatée. »

Le cheminement de Julie, 38 ans, l’a poussée à s’interroger sur les métiers qui pouvaient lui permettre de mener de front sa vie de professionnelle, de conjointe et de mère, dans un contexte de mutation géographique à La Réunion, et en pleine pandémie. « J’ai décidé d’orienter ma recherche de travail vers un métier que je pourrais exercer depuis chez moi, seule et à mon compte, explique-t-elle. La distance avec la famille, le fait de n’avoir aucune aide sur place, la circulation très compliquée sur l’île et la garderie de l’école et la crèche du petit fermant leurs portes de bonne heure ont été autant de raisons que de sources de motivation pour trouver un métier qui me permettrait de concilier vie pro et vie perso. » Parmi les différents métiers qu’elle envisage, celui de Community Manager lui paraît le plus attractif. Les publicités qu’elle voit régulièrement apparaître sur les réseaux sociaux louent par ailleurs la possibilité de mener de front vie professionnelle et vie de famille. Julie pèse le pour et le contre, et choisit finalement de se lancer dans la formation proposée par Mamans Digitales. « J’ai suivi une formation sur 12 semaines pendant lesquelles je devais mettre en pratique ce que j’apprenais. J’ai donc dû trouver une entreprise qui acceptait que je gère leurs réseaux sociaux à 100% pendant cette durée. » Alors nouvellement maman pour la deuxième fois, Julie cumule les rôles. « Avec un bébé qui ne faisait pas encore ses nuits et allait seulement 2 jours par semaine en crèche, une formation à distance en continu et un cas pratique, j’ai trouvé cette période de 3 mois dense, fatigante mais aussi très enrichissante. « 

Parfois, le métier envisagé nécessite un retour aux études ou une formation plus longue et qui se cumule mal avec un autre emploi, même à temps partiel. La question financière se pose alors. En France, un certain nombre d’aides existent pour financer sa formation lorsque l’on est salarié. On pourra par exemple bénéficier d’un Projet de Transition Professionnelle (PTP), d’un Compte Personnel de Formation (CPF) ou encore d’un Transco. Pour les demandeurs d’emploi, des subventions existent également, à l’image de la RFPE ou Rémunération de Formation Pôle Emploi, ou encore de l’Aide au Retour à l’Emploi Formation (AREF). Au Québec, on trouve aussi des ressources, selon les métiers envisagés. En juillet 2021, le Programme pour la requalification et l’accompagnement en technologies de l’information et des communications (PRATIC) a ainsi été lancé. Destiné aux personnes sans emploi, ce programme vise à les encourager à entreprendre une formation dans les Technologies de l’information en leur fournissant une aide financière durant celle-ci. Le programme de formation de la main d’oeuvre vise pour sa part à venir en aide aux personnes ayant besoin d’une formation supplémentaire pour trouver un emploi ou conserver le leur. Pour ceux qui sont demandeurs d’emplois et souhaitent lancer une activité de manière autonome, un programme de soutien a également été mis en place.

Le métier vers lequel Guilhem, 38 ans, souhaitait se reconvertir ne lui laissait guère le choix. En effet, la massothérapie ne s’improvise guère ! Pour devenir un massothérapeute certifié, il a dû suivre une formation de base de 450 heures, le minimum pour pouvoir émettre des reçus d’assurance et pouvoir être embauché par des cliniques de soin ou des centres de spa. Censée durer 5 mois, sa formation s’est étirée, pandémie oblige, sur près d’un an et demi. Afin de subvenir à une partie des besoins familiaux, Guilhem a donc continué à prendre quelques mandats ponctuels en acoustique et s’est fait engagé pour tenir la réception 10 heures par semaine dans une clinique locale proposant des services de physiothérapie, massothérapie ou encore osthéopathie. Cela lui a permis de « voir comment fonctionne une clinique, travailler les aspects relations clients », et de nouer les liens qui allaient peut-être lui permettre d’y travailler un jour comme massothérapeute. À l’issue des premières 450 heures de formation, Guilhem a finalement choisi d’en faire 250 de plus pour explorer davantage la kinésithérapie orientée massage thérapeutique ainsi que le sujet des blessures et pathologies. « Honnêtement, la somme de travail que j’ai fourni était bien au-delà de ce que je pensais avoir à faire en m’inscrivant, reconnait-il. Et cumulée aux mandats d’acoustique et à la réception, il y a eu des semaines un peu plus difficiles mais je prenais un réel bonheur à être sur les bancs de l’école. » Son salut, il l’a tiré du soutien indéfectible de sa conjointe, à la fois soutien moral et appui financier. « Elle n’a jamais remis en question mes choix et a énormément facilité le projet. »

Le soutien de l’entourage, de la famille ou du conjoint joue certainement un rôle fondamental. Reste qu’une fois les études ou la formation réalisées se pose alors la question de la nouvelle carrière et de son quotidien. Nos choix, que l’on ne peut plus imputer à une mauvaise orientation scolaire ou à un manque de maturité, sont-ils toujours viables dans le temps ? Et résistent-ils toujours à l’épreuve de la routine familiale, des exigences financières ou de ce que l’on avait espéré, tout simplement ?

-Lexie Swing-

Changer de carrière : la genèse

On ne décide pas de changer de carrière un beau matin. Ou plutôt si, peut-être qu’un soir, entre le boulot et le métro, on se demande ce qu’on fait là, et à quoi ça sert, tout ça.

Les changements de carrière ne sont pas tous la résultante d’un même état d’esprit. Ils sont parfois une prise de conscience, celle que la vie qu’on mène manque de sens et n’est pas, ou plus, en adéquation avec nos valeurs. Ils sont une envie d’autre chose, un ailleurs différent, un espoir face à un quotidien pas désagréable, mais un peu terne. Ils suivent souvent une goutte d’eau, celle de trop, celle qui fait partir l’esprit en torpille : une ambiance de travail difficile, un but professionnel abscons, des horaires de travail dictés au mépris de tout équilibre.

En décembre 2020, un sondage réalisé au Canada par la firme LifeWorks rapportait que 24% des répondants mentionnaient envisager changer d’emploi, et 20% supplémentaires hésitaient à ce sujet. L’une des représentantes de la firme estimait alors que les travailleurs de moins de 40 ans étaient deux fois plus susceptibles que les tranches d’âge supérieur à changer de carrière.

Qu’est-ce qui nous pousse à changer de carrière lorsque l’on a étudié parfois des années pour un domaine ? Ou que l’on parlait depuis l’adolescence d’un certain métier ?

L’un de mes amis, Guilhem, âgé aujourd’hui de 38 ans, a commencé son premier métier par l’effet d’un « accident positif ». « Je terminais un master en France pour travailler en génie conseil en acoustique, or étant encore jeune et fraichement marié, je-on décidait qu’un petit tour à l’étranger pouvait être très formateur. » Son sujet de thèse, il le choisit en fonction de la destination : Montréal. « Je postule, ça marche, on arrive avec nos deux valises et notre chat et c’est parti pour une thèse qui va durer 5 ans, sur un sujet qui m’a amusé, dégoûté, intéressé par certains aspects, mais jamais vraiment passionné comme peuvent souvent le dire des étudiants qui ont choisi un sujet de thèse plutôt qu’une destination exotique pour la faire. »

Un nouveau contrat l’entraine vers 5 nouvelles années dans la même profession. Cinq années durant lesquelles il ne se pose guère la question de l’après, jeunes enfants obligent. Jusqu’à la prise de conscience, qui a pris pour Guilhem la forme d’une grande lassitude, doublée d’une impression de manquer de perspectives d’avenir dans le rôle qu’il occupait alors.  » La perspective de devenir prof à l’université ne m’enchantait que très moyennement, je voyais les jeunes profs autour de moi travailler beaucoup trop et aussi la frustration des aspirants profs et les efforts interminables que prenait cette quête pour eux ». Il s’interroge sur la possibilité de faire de la recherche dans le privé, à son compte, mais déchante. « Je me rendais déjà compte que j’allais surement faire du développement de produits pour ajouter à la pile de gogosses technos déjà existants. »

La lassitude, c’est aussi ce qui a conduit mon amie Violette, dans la jeune trentaine, a changé de métier. Après avoir suivi un parcours littéraire, elle se tourne rapidement vers la presse écrite et y devient pigiste. En septembre 2020, alors qu’elle exerce sa profession depuis déjà dix ans, elle prend la décision d’y mettre un terme. « À l’origine, je voulais avoir un métier qui allait me permettre de ne pas m’ennuyer et dans lequel je pouvais écrire », souligne-t-elle. « Mais la part consacrée à la partie créative et intellectuelle devenait moindre par rapport au temps passé à démarcher les rédactions, relancer et relancer encore… » Les tâches administratives, le manque de support mais aussi l’impression de courir sans cesse après sa paie gangrènent souvent le milieu du journalisme, à plus forte raison lorsque le métier s’exerce à la pige.

Outre les difficultés relatives à l’environnement particulier, comme l’orientation prise par certaines rédactions en faveur d’articles « faisant du clic », le milieu encore sexiste, le manque de solidarité entre les pigistes et l’impression de stagner, autant en termes d’expérience que financièrement, ont eu raison des dernières ambitions de Violette. Cette impression de faire du sur-place est particulièrement fréquente chez ceux qui envisagent de changer de carrière. Parfois proches du « bore-out », selon l’expression désignée pour décrire l’ennui, la perte de sens et l’absence de possibilités d’évolution qui peuvent conduire à un état dépressif, nombre de travailleurs décident de changer de voie professionnelle pour sortir de ce schéma destructif.

Parfois, ce n’est pas la lassitude mais plutôt la prise de conscience que l’on ne s’est pas engagée dans la bonne carrière qui pousse à agir. Pour Julie, 38 ans, il s’est agi surtout au départ d’un concours de circonstances. Désirant suivre son conjoint muté à La Réunion, elle démissionne de son poste de chargée de recouvrement et assistante en comptabilité. Ce rôle, explique-t-elle, « ne correspondait en aucun cas à (ce qu’elle visait) comme poste après (ses) études. » Son métier dans le recouvrement, Julie ne l’a en effet pas vraiment choisi. C’est plutôt l’urgence ou l’impératif de trouver un emploi qui l’ont fait cheminer dans cette voie. Titulaire d’un Master 2 en Management des Affaires Internationales, trilingue, elle rencontre des difficultés pour décrocher un emploi dans sa branche. Alors qu’elle vit à Dublin, en Irlande, elle trouve un emploi en recouvrement dans une entreprise d’envergure mondiale. « Je me suis dit que ce serait une bonne opportunité pour avoir un pied dans un grand groupe et évoluer par la suite », souligne-t-elle. Malgré sa clairvoyance et la conviction qu’elle ne devait pas rester trop longtemps dans ce poste « pour éviter qu’il ne (lui) « colle trop à la peau » », en sortir s’avère finalement plus difficile que ce qu’elle avait espéré. Après une année sabbatique à voyager en Amérique Latine, Julie retourne en France… et retrouve du travail rapidement grâce à son expérience en recouvrement. Le piège se referme. C’est une sorte de cercle vicieux que de se professionnaliser dans un métier que l’on occupait à l’origine seulement de façon temporaire. On souhaite en sortir, mais l’on ne trouve guère d’emploi sans l’expérience requise. On y retourne, parce que l’on a acquis les compétences et la légitimité nécessaires. La motivation est absente mais l’expérience redirige sans cesse vers l’emploi que l’on finit par honnir.

Parfois, aussi, c’est un cheminement logique qui se profile, le souhait de s’orienter vers quelque chose qui nous tentait depuis longtemps, sans que l’on ait réussi à sauter le pas plus tôt. Les premières études d’Alexandre, 38 ans, le mènent vers la programmation. Ces études, censées lui apporter de belles perspectives professionnelles, sont cependant éloignées du métier de coiffeur pour lequel il nourrit un intérêt. À ce moment-ci, l’aspect financier devient un frein. « Je n’ai pas pu concrétiser (cet intérêt) car il fallait que je passe un an à temps complet en formation, je n’aurais pas pu travailler en même temps et je ne pouvais pas me le permettre. » En arrivant au Québec, c’est un rôle de gestionnaire de communauté pour le quartier de Verdun, à Montréal, qu’il occupe finalement. Interagir avec les gens de son quartier et générer de l’attraction pour les commerçants locaux donne du sens à sa mission. En parallèle de son emploi, Alexandre développe une gamme de produits artisanaux pour l’entretien de la barbe. « Celle-ci m’a permis d’être en relation avec le monde des barbiers qui prenait beaucoup d’émergence à Montréal », estime-t-il. Lorsqu’il n’est pas prolongé dans ses fonctions, Alexandre prend alors naturellement le virage de ce monde-ci, renouant ainsi avec ses premières amours.

Ainsi, la reconversion peut simplement prendre la tournure d’un cheminement serein, une suite d’événements menant d’un emploi à un autre jusqu’à trouver celui qui fait vraiment vibrer. Ou bien celui qui fait le plus de sens, à un moment donné. Et lorsque l’on finit de s’interroger sur ce qu’on laisse derrière soi, alors peut-on sereinement se poser la question de l’après et mesurer les efforts nécessaires pour parvenir à son but. Mais est-ce si facile, de se reconvertir ?

-Lexie Swing-

« Comment j’ai changé de carrière », une série en quatre volets

Lorsque j’ai changé de carrière, il y a maintenant cinq ans, j’ai avidement dévoré les témoignages de gens qui avaient suivi le même cheminement. Rapidement, j’en ai eu la conviction : avoir plusieurs carrières dans une vie allait devenir, sinon le futur de la vie professionnelle, du moins une façon autant acceptable qu’une autre de gagner sa vie. Il est de plus en plus courant désormais de croiser des « ex-… » devenus de nouveaux professionnels. Pourquoi décide-t-on un jour que la profession à laquelle on a consacré parfois de nombreuses années d’études ne nous convient plus ? Quelles sont les difficultés auxquelles on fait face lorsqu’on change de carrière ? Et est-ce pour le meilleur, finalement ?

L’an dernier, la 2e édition du Baromètre de la formation et de l’emploi de Centre Inffo, association sous tutelle du ministère du Travail en France, a réalisé un sondage auprès de 1600 actifs. Il en ressortait qu’une personne sur cinq était alors en processus de reconversion professionnelle. Lorsque l’on ajoutait la proportion des personnes envisageant une reconversion à celles qui étaient déjà dans le processus, le pourcentage atteignait alors 47%. Interrogées dans le cadre du sondage sur leurs motivations de changement, ces personnes donnaient la volonté de se rapprocher de ses valeurs et de vivre de ses passions comme raison principale de leur changement.

Quatre de mes amis ont fait le choix, eux aussi, de changer de carrière. Ils ont accepté de répondre à une série de questions et de revenir, pour moi, sur leur parcours. Durant plusieurs semaines, je vous partagerai leurs différentes expériences. Peut-être qu’à votre tour, vous vous y reconnaîtrez. Et peut-être que, en pleine interrogation quant à votre cheminement professionnel, vous y verrez un champ des possibles qui s’élargit.

Rendez-vous vendredi prochain pour le premier volet, la genèse de leurs histoires.

-Lexie Swing-

Photo : José Silva pour Burst

Ils sont de ma famille

« Et lui, il devient quoi ? » Ce sont généralement ces interjections qui rythment mes retrouvailles avec mes parents. Assis autour de la table, à l’heure du café, nous dressons le bilan des mois écoulés. Comme bien des gens, je ne me vois guère vieillir. Je mesure le temps qui passe aux rides qui s’installent sur les visages qui m’entourent. Alors que ma mère me rapporte une réflexion faite par l’un de nos proches, je lui demande : « Comment est-il maintenant ? ». « Le même », fait-elle en souriant. « Exactement le même que quand tu l’as connu, il n’a pas changé! ». Je déglutis : « Le même, mais avec des cheveux blancs quand même non ? Et sa moustache, comment est-elle? »

Mon monde a vieilli. Ce n’est pas un jugement, c’est une constatation. J’ai vieilli aussi, je le devine sans peine, mais je suis incapable de le voir de façon aussi objective. Nous vieillissons en conservant une partie de cette candeur enfantine, invisible aux yeux des autres, dissimulée sous nos responsabilités, mais qui s’extasie devant une crêpe au fromage ou des lumières de Noël. S’il y a quelque chose que j’aurais aimé savoir, enfant, c’est que les adultes endossent avant tout un rôle. Nul ne devient brusquement sage et réfléchi, mais nous prétendons l’être, en jouant au mieux avec les cartes qui nous ont été distribuées.

Les proches que j’évoque sont moins ceux de ma famille, à quelques exceptions près, que tous ces amis que mes parents côtoyaient et qui ont forgé le socle de mon enfance. Tous ces parents d’amis, aussi, dans le giron desquels j’ai gravité, à cette manière qu’avaient les pères et mères des années 90 d’ouvrir grand leurs bras et leurs foyers pour accueillir les petits venus passer une journée ou une nuit. Les premiers souvenirs clairs que j’ai de ces proches datent probablement de leur trentaine, lorsque j’avais moi-même 6 ou 7 ans. Ils avaient l’âge que j’ai désormais et évoluaient dans des contextes similaires au mien, des familles établies, des activités ou des boulots plus ou moins prenants. Ils tenaient lieu de repères, je connaissais leurs maisons par coeur, je me fondais dans les règles établies. On mangeait différemment chez chacun – bien que tous se soient pliés en huit pour tenter de faire manger l’enfant ultra difficile que j’étais, j’espère qu’ils seront soulagés de savoir que je mange désormais presque de tout – et on y menait des activités différentes. J’étais pour eux « la fille de… » ou « l’amie de … » mais ils étaient et sont restés pour moi un repère immuable dans mon évolution. On reconnait, selon moi, les gens importants pour notre équilibre à l’enthousiasme que l’on déploie à leur partager nos accomplissements et à l’hésitation que l’on a à leur mentionner nos échecs, par crainte de les décevoir. Je ne leur dirais jamais assez merci pour l’attention et la tendresse dont ils m’ont entourée.

On « fait famille » comme on dit parfois, et l’idée va bien au-delà des liens du sang. Elle est dans ce principe que cela prend un village pour élever un enfant et j’espère jouer un jour à mon tour pour certains enfants ce rôle-ci. Celui de l’adulte qui aura compté, auprès de qui on se sera senti en confiance et vers lequel on aura plaisir à se tourner, le moment venu, pour raconter ses derniers accomplissements. Je devine déjà qui seront ces enfants et je serais aux premières loges pour les encourager.

Il y a bientôt 30 ans, je portais une robe noire et turquoise et argentée et bouffante. Je sautais sur le lit double et haut d’une chambre d’amis en clamant : « On est en 1992, on est en 1992 ». Dans le salon, les adultes riaient et trinquaient et s’embrassaient. Elle était là, fière et magnifique, extravagante. Dans mes souvenirs, elle rit à gorge déployée et secoue la vie comme un prunier. Elle prône le naturel, le temps pour soi, le soin du corps, précurseure avant l’heure d’un mode de vie désormais établi. Vendredi, mes pensées iront vers elle, comme souvent, en passant, rendant ma mémoire un peu plus vibrante, au rythme de cette énergie incandescente qu’elle dégageait. Que son souvenir vous entraîne un peu tous. À C.

-Lexie Swing-

Automne 2021 et dernières nouvelles

L’automne tire à sa fin et le week-end nous a gratifié des premières neiges. L’occasion de réfléchir aux derniers mois écoulés, qui ont défilé encore plus vite que d’ordinaire. De la dernière valise rangée, en août, au sapin désormais entreposé dans la cour, il a suffi d’un battement de cil pour que l’été laisse place à l’automne, puis aux prémices de l’hiver, le tout sur fond de télétravail, d’école masquée et autres joyeusetés.

J’ai commencé la course à pied

Je me surprends moi-même mais c’est un fait : je cours désormais de manière régulière. Et par régulière, j’entends « trois fois par semaine ». C’est irréel, quand on sait que j’ai passé la plupart de mes années scolaires a cherché une échappatoire à la corvée que représentaient les cours « d’endurance ». Endurance que je n’ai jamais eue, cela va sans dire. J’étais énergique, généralement volontaire, mais endurante, certainement pas. En juin dernier, j’ai cependant eu pour mission de mettre sur pied, avec une petite équipe, un défi « pas » pour mes collègues de l’époque, soit une centaine de personnes. Me prenant au jeu, je me suis mise à marcher quotidiennement, de plus en plus longtemps, écoutant au passage un nouvel album ou le dernier balado mis en ligne. Juillet est arrivé, le défi était terminé mais je marchais toujours, longtemps et beaucoup. Et puis nous avons retrouvé nos proches, réunis à l’occasion de notre mariage. L’un des sujets rassembleurs, ça a été la course à pied. Beaucoup s’y étaient remis, dans cet élan caractéristique des parents trentenaires qui se sont oubliés et cherchent désormais à retrouver un semblant de dynamisme et quelques minutes quotidiennes de précieuse liberté. Je me suis convaincue que moi aussi, je pouvais le faire. En septembre, mon amoureux, mon mari tout neuf, m’a acheté une montre de sport et j’ai chaussé mes souliers de course. Au bout de la rue, mes poumons m’ont rappelé pourquoi je ne courais pas. Mais j’ai tenu bon, jour après jour. J’ai dépassé l’angle de la rue, le premier bloc, les cinq suivants. J’ai couru jusqu’à l’école, jusqu’au parc, jusqu’au terrain de BMX. 11 semaines après ma première course, j’ai couru 5 km, tellement lentement que j’aurais été plus vite en marchant, mais j’ai couru sans m’arrêter, et c’était déjà un défi. Depuis je me suis équipée davantage, j’ai découvert les premiers frimas, les orteils qui se crispent et les pas précipités sur la chaussée glacée. J’attends avec impatience la neige abondante et la course en sentiers. Je ne parcours toujours pas des tonnes de kilomètres mais je cours trois fois par semaine, et ça, en soi, est déjà un exploit.

J’ai changé de boulot

Dans deux semaines, cela fera 5 ans que j’ai fait évoluer ma carrière en rejoignant le département de recrutement étudiants d’une firme d’avocats d’affaires. Dans deux semaines, cela fera également trois mois que j’ai quitté ce cabinet pour devenir chasseuse de tête dans une agence. Le Québec a ceci de formidable qu’une belle ouverture est souvent laissée aux gens qui souhaitent changer de carrière et que l’on y est conscient, voire friand, des compétences transversales, soit les compétences acquises dans un emploi qui pourraient être utiles dans un nouvel emploi, et ce même si le secteur est complètement différent. Grâce à ces compétences, j’ai une nouvelle fois pu évoluer vers un boulot qui me plait.

Mon équipe est petite (moins de dix personnes), hyper soudée et nous travaillons majoritairement de notre domicile. Deux fois par mois, nous nous retrouvons au bureau pour échanger, luncher, rire, partager, et travailler, bien sûr. L’emphase a été mise sur le matériel top notch (un bureau assis-debout!) et une conciliation travail/vie perso à la pointe de ce qui existe aujourd’hui dans les entreprises.

On est devenus des pros de la revente

Mon chum et moi étions passés maîtres dans l’art de garder le moindre objet. Entre sentimentalisme (lui) et flemme (moi), nous glissions dans des recoins de moins en moins subtils toutes ces choses achetées à la va-vite. Ces jouets à peine utilisés, ces cadeaux bien intentionnés, ces achats faits au rabais d’accessoires dont on était persuadé d’avoir tant besoin. On remplissait le sous-sol, bourrant les placards jusqu’à la gueule, attendant d’avoir l’envie (moi) ou la certitude impérieuse (lui) que le besoin n’était plus là. La pente dangereusement ascendante de notre montant de carte bancaire a fini par avoir raison de nos réticences. Forts des conseils entendus chez les vrais épargnants, nous avons pris la décision de n’acheter de nouveaux objets qu’en pouvant couvrir leur coût avec la vente de leurs prédécesseurs. En un mois, les deux commodes Ikea ont disparu, dégageant au passage un espace considérable dans le salon. Une montre de sport a pris le même chemin, bientôt suivie par plusieurs jeux 2 ans et + pourtant maintes fois ressortis des cartons par des petites mains nostalgiques. Un siège auto et des trucs électroniques attendent désormais leur tour.

Je suis devenue hyper efficace dans le rôle de gestionnaire des annonces, affûtant mon argumentaire et tenant la bride courte aux négociateurs les plus acharnés. Certains joueraient leur vie pour obtenir à 1$ de moins une robe de poupée affichée à 3$. J’ai souvent répondu et puis je me suis lassée, préférant désormais les négociations justes au jeu de poker pernicieux, entre coups d’esbroufe et tentatives de rattrapage. 

On vit avec la Covid

La pandémie est toujours présente mais le temps a fait son oeuvre. Récemment, B. m’a demandé : « Tu te rappelles quand on ne pouvait pas sortir le soir ? », et la vérité est que j’avais oublié. Une partie de moi ne réalise plus vraiment non plus que les rassemblements n’avaient pas lieu et que l’on comptait le nombre de personnes à l’entrée des magasins. En passant la porte de la pharmacie ce soir, je me suis souvenue qu’il y a quelques mois encore, une personne se tenait à l’entrée pour distribuer du gel hydroalcoolique et ânonner les consignes de sécurité. Désormais, le gel trône en bonne place et personne n’a plus besoin de se faire répéter les règles élémentaires en temps de pandémie. Nos enfants portent quotidiennement le masque à l’école, il n’y a jamais eu de retour en arrière (ou de pas en avant) à ce sujet depuis la rentrée, et s’ils s’en plaignent parfois, ils semblent tous avoir facilement pris le pli. On ne s’interroge plus non plus sur le fait de porter ou pas notre masque dans un espace clos. Les rares fois où il m’arrive désormais de tomber sur quelqu’un de non masqué, mon cerveau m’envoie systématiquement l’information « c’est marrant, on voyait son sourire ». La vaccination pour les enfants a ouvert cette semaine et semble aller bon train. Est-ce que cela nous sauvera d’éventuelles éclosions en milieu scolaire dans le futur ? Pour avoir été dans une école qui a été un foyer important à un moment donné l’an dernier et fermée pendant plusieurs semaines, nous l’espérons très très fort.

J’espère que de votre côté, vous prenez soin de vous ! Donnez-moi des nouvelles !

-Lexie Swing-

Brèves de rentrée

Septembre est revenu, comme il revient, inexorablement, chaque année, et avec lui son lot de nouveautés. Voici quelques updates de ce qui se passe de ce côté-ci de l’Atlantique.

Les enfants sont de retour en classe

Ils étaient masqués et regroupés par niveau mais c’est officiel : les enfants sont de retour en classe! Après 14 jours de quarantaine, 4 demi-journées de camp et 10 jours sans (camp), c’est peu de dire qu’on était content que l’école reprenne. Le 1er septembre, on a lunché dans la plus parfaite solitude et le 3, on s’est carrément offert le restaurant. Il n’a jamais été si urgent de profiter de l’instant présent : certaines écoles ont déjà dû fermer leurs classes en raison de cas de Covid décelés parmi leurs élèves. Alors on a repris le modus operandi de l’année écoulée : chaque journée effective de classe en présentiel est une journée de gagnée.

Nouvelle rentrée, nouvelle job

Cette année, il n’y a pas que les filles qui faisaient leurs rentrées avec des nouvelles copines. Après un long courriel d’au revoir, j’ai également refermé la porte sur près de 5 ans passés en cabinet d’avocats pour rejoindre une équipe de chasseuses de tête. Beaucoup de télétravail, de la flexibilité, une chouette équipe (entièrement féminine) et de beaux mandats, il n’en fallait pas plus pour que je « fasse le saut ».

La Covid et nous

Depuis quelque temps, grâce à la vaccination, il n’est plus rare que l’on se retrouve entre copains, ou qu’on aille au restaurant. Les filles vont jouer chez leurs amis et nous pouvons nous rendre ensemble dans des lieux de culture ou d’amusement. Les mesures sont là mais nous vivons désormais avec une véritable vie sociale. C’est bien plus que tout ce que nous avons pu faire depuis 20 mois, puisqu’il nous était strictement interdit de recevoir des personnes en dehors de notre bulle familiale. Comme pour l’école, le mot d’ordre est Carpe Diem. On emmagasine les rires et les confidences, en espérant que tout ne se referme pas de sitôt.

Côté citoyenneté

16 mois que le processus est lancé et nous sommes presqu’au bout. Les cérémonies ayant été longtemps repoussées et des ressources du ministère ayant été réaffectées à la gestion de la crise afghane, nous sommes toujours en attente. Citoyens en 2021? Les chances s’amenuisent et il est déjà certain que l’on ne pourra pas voter aux prochaines élections qui se tiendront dans quelques semaines. Tant pis, ou tant mieux, cela aura au moins le mérite de rendre 2022 plus excitant !

Et vous, cette rentrée?

-Lexie Swing-

Gêne majeure

Il y a peu, j’évoquais sur Instagram la nécessaire bienveillance dont nous devions faire preuve face aux craintes de nos enfants, bienveillance qui dans ce cas s’était soldée par des menaces (après moult autres étapes) car 1) le monde ne peut pas s’arrêter de tourner parce que l’enfant répète à l’envi qu’il « n’est pas capable » et 2) passer la commande à sa place parce qu’il a « peur de parler à la dame » ne lui rendra probablement pas service, sur le long terme.

En partageant cette anecdote et en rencontrant une approbation quasi unanime parmi mon lectorat (mon compte est privé et mon lectorat réduit à des gens capables d’échanges sereins et d’arguments mesurés, ceci est la clé d’un usage épanoui d’Instagram), j’ai aussi reçu un nombre important de messages de contacts reconnaissant qu’eux-mêmes connaissaient toujours cette gêne à l’âge adulte. Une idée qui m’a d’autant plus fait réfléchir que j’ai passé de nombreuses années à me défaire de cette timidité qui était devenue une prison. Je mangeais le plat que je n’avais pas commandé, j’acceptais les conditions d’emploi que je n’avais pas négociées, je jonglais avec des rendez-vous que je n’avais pas su déplacer, j’accommodais des demandes que je n’avais pas pu refuser. Chaque intervention devant un groupe, même d’amis, était précédée de tergiversations. Je retournais la phrase dans ma tête, cherchant le bon ton, la bonne formule. Parler en public revenait à pratiquer une langue étrangère : je craignais sans cesse que les mots m’échappent, que le sens diffère, qu’une question fuse à laquelle je n’aurais pas su répondre. Depuis l’enfance, je laissais passer ma chance. Comme nombre de fillettes de ce monde – je l’ai appris plus tard – j’ai attendu d’être certaine de détenir la bonne réponse pour lever la main. Mais les certitudes étaient aussi passagères que les rayons du soleil à l’automne dans le Pas-de-Calais.

Curieusement, les gens comme moi passent pour des personnes dotées d’une grande capacité d’écoute. Puisque nous ne parlons pas, c’est que nous sommes attentifs. En réalité, j’ai travaillé fort pour développer la concentration nécessaire à une écoute active. Longtemps, j’ai rappelé mes interviewés le lendemain de l’entrevue pour leur demander leur nom, que j’avais échappé après la phrase de salutations. J’avais dit bonjour, l’avais-je dit suffisamment fort? Étais-je avenante? A partir de combien de secondes était-il normal de lui proposer de s’asseoir? A quel moment couper sa phrase pour recentrer la discussion? Perdue dans mes calculs, dépoussiérant sans cesse mes connaissances de l’art sociétal, je manquais les présentations, échappais le titre à rallonge et restais finalement suspendue à l’anecdote dont je savais déjà qu’elle serait une exergue.

Lors de mon échange sur Instagram, j’ai compris que nombre d’entre nous acceptons encore d’être enfermés dans la cage de notre gêne. Nous sommes adultes, responsables, nous avons des emplois, des enfants, des biens dont nous remboursons chaque mois les crédits, mais nous restons tenus en joue par la peur d’être pris en défaut, par la crainte de donner la mauvaise réponse. A un moment, au détour du chemin, je me suis mise à défier cette gêne. J’ai commencé à m’entêter, à lever la main sans connaître la réponse, à me faire confiance. J’ai entraîné mes enfants avec moi, et peut-être bien qu’elles ont été le déclencheur d’un mouvement bien plus grand qu’elles, avide que j’étais de vouloir montrer l’exemple. J’ai décroché le téléphone, demandé des remboursements, admis que j’avais tort, refusé d’abandonner. J’ai choisi le bon gâteau, dit ce que j’avais sur le coeur, défendu ce en quoi je croyais.

Lorsque l’une de mes filles a commencé à montrer des hésitations similaires aux miennes, j’ai refusé de l’envelopper de coton. Pire : j’ai développé mille stratagèmes pour la confronter, tout le temps. J’ai acheté une carte pour qu’elle puisse payer elle-même sa crème glacée, je lui ai fait des listes à présenter au boulanger, je l’ai inscrite à la natation, au tennis, j’ai payé des cours de ski, je l’ai entraînée sur la glace alors que je savais à peine faire du patin moi-même. J’ai refusé de commander ses plats au restaurant, refusé d’appeler ses amis pour elle, refusé de parler à sa place.

Je veux qu’elle trouve sa propre voix, même si ça lui coûte, même si elle est terrifiée. Je veux qu’elle comprenne que c’est ok d’avoir peur, d’en trembler, de se dire que c’est la merde, de se demander ce qu’elle fout ici; mais qu’ensuite, il faut aller de l’avant, il faut enjamber la béance, et ne permettre à aucune peur irrationnelle de nous retenir. Un jour qu’elle se terrait en cherchant à se mettre à l’abri de quelconques regards, son père la saisit par les épaules et rugit : « Prends ta place B., tu existes ».

Alors à toutes celles et à tous ceux qui, il y a quelques jours, m’ont écrit pour me dire qu’ils se sentaient encore trop gênés parfois pour faire certaines choses, je vous le dis : prenez votre place, vous existez, personne ne le fera pour vous, vous avez le devoir de parler pour vous-même.

-Lexie Swing-

Photo : Ryan Bruce

Derrière les commentaires acerbes

Une récente publication Instagram de l’excellente Philosophyissexy m’a amené à réfléchir sur ce cheval de Troie que représente pour les personnes ciblées les commentaires haineux, du moins agressants, sur la Toile, et dans la vie en général. Sitôt distillés, ils se répandent comme un poison, privant le concerné de la sérénité à laquelle il aspirait. Combien sommes-nous à retenir le seul commentaire négatif dans une marée d’applaudissements? Il en est ainsi depuis que l’Humanité a conscience d’être et se soucie du jugement des autres.

Dans le cas du post, il s’agissait visiblement du domaine professionnel. Un commentaire glissé par un collègue, un client ou un patron à l’heure où l’on ferme boutique, physiquement et mentalement. Dans la vie, il va souvent s’agir de proches, souvent les mêmes, ceux que la société ne nous permet que difficilement d’ignorer : des membres de la famille, en grande majorité. Sur Internet et les réseaux sociaux, la critique négative vient plutôt des flots d’anonymes, vilipendant l’autre dans un but qu’il est difficile de comprendre.

Récemment, j’ai assisté à un échange sur les réseaux sociaux, entre une mère française évoquant son heure de dîner tardive (20 heures) et une mère québécoise lui répondant qu’elle aurait aimé pouvoir souper tard, à la française, mais que la routine familiale l’en empêchait. Tel un caillou sous la semelle d’une ballerine, une commentatrice s’est alors glissée dans cet échange plein de spontanéité entre deux mères que seul un océan séparait. « Vous avez tort, a déclaré la commentatrice d’un ton qu’on imaginait péremptoire. Manger tard, c’est mauvais pour la digestion. Vous ne voudriez pas ça pour votre famille. Quant à vous (et elle interpella ici l’intervenante française), je plains vos enfants de devoir attendre que leur père et mère daignent les faire souper. À 20 heures, ils devraient être couchés depuis longtemps. »

Autre jour, autre instant, dans la vie réelle celui-ci. Ma fille pose une question à son père concernant l’utilisation de l’anti-vibrateur sur les raquettes de tennis. L’entendant, le propriétaire de la boutique où nous nous trouvons l’interrompt : « Je vous arrête tout de suite, déclare-t-il avec un geste éloquent de la main. Vous avez parfaitement tort… » S’ensuit une longue explication sur le caractère inutile de l’outil et le mauvais jugement de mon conjoint. La spécialité professionnelle de ce-dernier? L’acoustique et vibrations…

J’ai observé mille fois dans ma vie des gens intervenir sans y avoir été invités. Des gens qui ont interrompu une conversation, commenté un post, se sont fendus d’une lettre rageuse ou d’un jugement sans appel (et sans tact). L’exemple le plus criant pour moi est le nombre de fans d’une célébrité qui laissent des messages pour commenter l’évolution de son physique, ses choix vestimentaires ou encore sa parentalité. Outre le fait d’y être confronté directement – combien d’entre nous ont déjà reçu des commentaires sur nos choix de carrière ou la façon dont nous éduquons nos enfants ? – je soupçonne le fait que nous jouons nous aussi ce rôle de commentateurs. Nous nous déchargeons de la pensée qui vient de nous traverser l’esprit, sans nous soucier de l’état d’esprit de celui ou celle qui devra l’accueillir. Cela représente pour moi la même idée que cette amie que je côtoyais au lycée et qui claironnait « je dis ce que je pense et tant pis si ça fait pas plaisir, y’a que la vérité qui blesse ». Malheureusement, il n’y a que peu de vérités réelles et beaucoup d’approximations. Il n’y a que du clair-obscur, que des idées reçues forgées au fer de nos propres connaissances. Nous ne savons rien des autres. Nous les observons avec les oeillères de notre réalité. Nous n’avons aucune idée des pensées qui accompagnent les gestes, des maux qui se tapissent derrière les sourires las, des enfances nouées d’incertitudes.

Marie Robert, de Philosophyissexy, évoquait le profil des commentateurs – vous, moi. De ceux qui choisissent les mots vils au lieu des explications frontales. Il faut être immobile pour avoir le temps de jouer ce rôle. Celui ou celle qui est dans l’action de son quotidien, qui veut nourrir sa vie et suit son chemin ne vient pas dénigrer le travail ou l’existence de quelqu’un d’autre. Lorsque nous sommes centrés sur l’action de notre vie, lorsque nous sommes en mouvement, notre regard n’est pas le même. Tout commentaire, tout comportement similaire, est le reflet d’un immobilisme, voire d’un regard sur le passé. Il est le miroir d’une jalousie, d’un regret. Dénigrer, c’est comparer. C’est se mettre en position de dire « Regarde, je fais de meilleurs choix que toi ». Il faut ironiquement en douter pour en venir à attaquer les choix des autres. Ceux qui sont sereins face à leurs décisions n’éprouvent pas le besoin de les placer dans la jauge critique.

Cette conviction, c’est celle dont j’avais besoin pour me défaire tout à fait de ces commentaires-ci. J’avais déjà cheminé, appris à reconnaître la timidité derrière la froideur, ou le mal-être sous l’agressivité. Derrière les interventions les plus acerbes, il n’a finalement que le commentateur, son immobilité et ses doutes en miroir.

-Lexie Swing-