Brèves de rentrée

Septembre est revenu, comme il revient, inexorablement, chaque année, et avec lui son lot de nouveautés. Voici quelques updates de ce qui se passe de ce côté-ci de l’Atlantique.

Les enfants sont de retour en classe

Ils étaient masqués et regroupés par niveau mais c’est officiel : les enfants sont de retour en classe! Après 14 jours de quarantaine, 4 demi-journées de camp et 10 jours sans (camp), c’est peu de dire qu’on était content que l’école reprenne. Le 1er septembre, on a lunché dans la plus parfaite solitude et le 3, on s’est carrément offert le restaurant. Il n’a jamais été si urgent de profiter de l’instant présent : certaines écoles ont déjà dû fermer leurs classes en raison de cas de Covid décelés parmi leurs élèves. Alors on a repris le modus operandi de l’année écoulée : chaque journée effective de classe en présentiel est une journée de gagnée.

Nouvelle rentrée, nouvelle job

Cette année, il n’y a pas que les filles qui faisaient leurs rentrées avec des nouvelles copines. Après un long courriel d’au revoir, j’ai également refermé la porte sur près de 5 ans passés en cabinet d’avocats pour rejoindre une équipe de chasseuses de tête. Beaucoup de télétravail, de la flexibilité, une chouette équipe (entièrement féminine) et de beaux mandats, il n’en fallait pas plus pour que je « fasse le saut ».

La Covid et nous

Depuis quelque temps, grâce à la vaccination, il n’est plus rare que l’on se retrouve entre copains, ou qu’on aille au restaurant. Les filles vont jouer chez leurs amis et nous pouvons nous rendre ensemble dans des lieux de culture ou d’amusement. Les mesures sont là mais nous vivons désormais avec une véritable vie sociale. C’est bien plus que tout ce que nous avons pu faire depuis 20 mois, puisqu’il nous était strictement interdit de recevoir des personnes en dehors de notre bulle familiale. Comme pour l’école, le mot d’ordre est Carpe Diem. On emmagasine les rires et les confidences, en espérant que tout ne se referme pas de sitôt.

Côté citoyenneté

16 mois que le processus est lancé et nous sommes presqu’au bout. Les cérémonies ayant été longtemps repoussées et des ressources du ministère ayant été réaffectées à la gestion de la crise afghane, nous sommes toujours en attente. Citoyens en 2021? Les chances s’amenuisent et il est déjà certain que l’on ne pourra pas voter aux prochaines élections qui se tiendront dans quelques semaines. Tant pis, ou tant mieux, cela aura au moins le mérite de rendre 2022 plus excitant !

Et vous, cette rentrée?

-Lexie Swing-

Gêne majeure

Il y a peu, j’évoquais sur Instagram la nécessaire bienveillance dont nous devions faire preuve face aux craintes de nos enfants, bienveillance qui dans ce cas s’était soldée par des menaces (après moult autres étapes) car 1) le monde ne peut pas s’arrêter de tourner parce que l’enfant répète à l’envi qu’il « n’est pas capable » et 2) passer la commande à sa place parce qu’il a « peur de parler à la dame » ne lui rendra probablement pas service, sur le long terme.

En partageant cette anecdote et en rencontrant une approbation quasi unanime parmi mon lectorat (mon compte est privé et mon lectorat réduit à des gens capables d’échanges sereins et d’arguments mesurés, ceci est la clé d’un usage épanoui d’Instagram), j’ai aussi reçu un nombre important de messages de contacts reconnaissant qu’eux-mêmes connaissaient toujours cette gêne à l’âge adulte. Une idée qui m’a d’autant plus fait réfléchir que j’ai passé de nombreuses années à me défaire de cette timidité qui était devenue une prison. Je mangeais le plat que je n’avais pas commandé, j’acceptais les conditions d’emploi que je n’avais pas négociées, je jonglais avec des rendez-vous que je n’avais pas su déplacer, j’accommodais des demandes que je n’avais pas pu refuser. Chaque intervention devant un groupe, même d’amis, était précédée de tergiversations. Je retournais la phrase dans ma tête, cherchant le bon ton, la bonne formule. Parler en public revenait à pratiquer une langue étrangère : je craignais sans cesse que les mots m’échappent, que le sens diffère, qu’une question fuse à laquelle je n’aurais pas su répondre. Depuis l’enfance, je laissais passer ma chance. Comme nombre de fillettes de ce monde – je l’ai appris plus tard – j’ai attendu d’être certaine de détenir la bonne réponse pour lever la main. Mais les certitudes étaient aussi passagères que les rayons du soleil à l’automne dans le Pas-de-Calais.

Curieusement, les gens comme moi passent pour des personnes dotées d’une grande capacité d’écoute. Puisque nous ne parlons pas, c’est que nous sommes attentifs. En réalité, j’ai travaillé fort pour développer la concentration nécessaire à une écoute active. Longtemps, j’ai rappelé mes interviewés le lendemain de l’entrevue pour leur demander leur nom, que j’avais échappé après la phrase de salutations. J’avais dit bonjour, l’avais-je dit suffisamment fort? Étais-je avenante? A partir de combien de secondes était-il normal de lui proposer de s’asseoir? A quel moment couper sa phrase pour recentrer la discussion? Perdue dans mes calculs, dépoussiérant sans cesse mes connaissances de l’art sociétal, je manquais les présentations, échappais le titre à rallonge et restais finalement suspendue à l’anecdote dont je savais déjà qu’elle serait une exergue.

Lors de mon échange sur Instagram, j’ai compris que nombre d’entre nous acceptons encore d’être enfermés dans la cage de notre gêne. Nous sommes adultes, responsables, nous avons des emplois, des enfants, des biens dont nous remboursons chaque mois les crédits, mais nous restons tenus en joue par la peur d’être pris en défaut, par la crainte de donner la mauvaise réponse. A un moment, au détour du chemin, je me suis mise à défier cette gêne. J’ai commencé à m’entêter, à lever la main sans connaître la réponse, à me faire confiance. J’ai entraîné mes enfants avec moi, et peut-être bien qu’elles ont été le déclencheur d’un mouvement bien plus grand qu’elles, avide que j’étais de vouloir montrer l’exemple. J’ai décroché le téléphone, demandé des remboursements, admis que j’avais tort, refusé d’abandonner. J’ai choisi le bon gâteau, dit ce que j’avais sur le coeur, défendu ce en quoi je croyais.

Lorsque l’une de mes filles a commencé à montrer des hésitations similaires aux miennes, j’ai refusé de l’envelopper de coton. Pire : j’ai développé mille stratagèmes pour la confronter, tout le temps. J’ai acheté une carte pour qu’elle puisse payer elle-même sa crème glacée, je lui ai fait des listes à présenter au boulanger, je l’ai inscrite à la natation, au tennis, j’ai payé des cours de ski, je l’ai entraînée sur la glace alors que je savais à peine faire du patin moi-même. J’ai refusé de commander ses plats au restaurant, refusé d’appeler ses amis pour elle, refusé de parler à sa place.

Je veux qu’elle trouve sa propre voix, même si ça lui coûte, même si elle est terrifiée. Je veux qu’elle comprenne que c’est ok d’avoir peur, d’en trembler, de se dire que c’est la merde, de se demander ce qu’elle fout ici; mais qu’ensuite, il faut aller de l’avant, il faut enjamber la béance, et ne permettre à aucune peur irrationnelle de nous retenir. Un jour qu’elle se terrait en cherchant à se mettre à l’abri de quelconques regards, son père la saisit par les épaules et rugit : « Prends ta place B., tu existes ».

Alors à toutes celles et à tous ceux qui, il y a quelques jours, m’ont écrit pour me dire qu’ils se sentaient encore trop gênés parfois pour faire certaines choses, je vous le dis : prenez votre place, vous existez, personne ne le fera pour vous, vous avez le devoir de parler pour vous-même.

-Lexie Swing-

Photo : Ryan Bruce

Derrière les commentaires acerbes

Une récente publication Instagram de l’excellente Philosophyissexy m’a amené à réfléchir sur ce cheval de Troie que représente pour les personnes ciblées les commentaires haineux, du moins agressants, sur la Toile, et dans la vie en général. Sitôt distillés, ils se répandent comme un poison, privant le concerné de la sérénité à laquelle il aspirait. Combien sommes-nous à retenir le seul commentaire négatif dans une marée d’applaudissements? Il en est ainsi depuis que l’Humanité a conscience d’être et se soucie du jugement des autres.

Dans le cas du post, il s’agissait visiblement du domaine professionnel. Un commentaire glissé par un collègue, un client ou un patron à l’heure où l’on ferme boutique, physiquement et mentalement. Dans la vie, il va souvent s’agir de proches, souvent les mêmes, ceux que la société ne nous permet que difficilement d’ignorer : des membres de la famille, en grande majorité. Sur Internet et les réseaux sociaux, la critique négative vient plutôt des flots d’anonymes, vilipendant l’autre dans un but qu’il est difficile de comprendre.

Récemment, j’ai assisté à un échange sur les réseaux sociaux, entre une mère française évoquant son heure de dîner tardive (20 heures) et une mère québécoise lui répondant qu’elle aurait aimé pouvoir souper tard, à la française, mais que la routine familiale l’en empêchait. Tel un caillou sous la semelle d’une ballerine, une commentatrice s’est alors glissée dans cet échange plein de spontanéité entre deux mères que seul un océan séparait. « Vous avez tort, a déclaré la commentatrice d’un ton qu’on imaginait péremptoire. Manger tard, c’est mauvais pour la digestion. Vous ne voudriez pas ça pour votre famille. Quant à vous (et elle interpella ici l’intervenante française), je plains vos enfants de devoir attendre que leur père et mère daignent les faire souper. À 20 heures, ils devraient être couchés depuis longtemps. »

Autre jour, autre instant, dans la vie réelle celui-ci. Ma fille pose une question à son père concernant l’utilisation de l’anti-vibrateur sur les raquettes de tennis. L’entendant, le propriétaire de la boutique où nous nous trouvons l’interrompt : « Je vous arrête tout de suite, déclare-t-il avec un geste éloquent de la main. Vous avez parfaitement tort… » S’ensuit une longue explication sur le caractère inutile de l’outil et le mauvais jugement de mon conjoint. La spécialité professionnelle de ce-dernier? L’acoustique et vibrations…

J’ai observé mille fois dans ma vie des gens intervenir sans y avoir été invités. Des gens qui ont interrompu une conversation, commenté un post, se sont fendus d’une lettre rageuse ou d’un jugement sans appel (et sans tact). L’exemple le plus criant pour moi est le nombre de fans d’une célébrité qui laissent des messages pour commenter l’évolution de son physique, ses choix vestimentaires ou encore sa parentalité. Outre le fait d’y être confronté directement – combien d’entre nous ont déjà reçu des commentaires sur nos choix de carrière ou la façon dont nous éduquons nos enfants ? – je soupçonne le fait que nous jouons nous aussi ce rôle de commentateurs. Nous nous déchargeons de la pensée qui vient de nous traverser l’esprit, sans nous soucier de l’état d’esprit de celui ou celle qui devra l’accueillir. Cela représente pour moi la même idée que cette amie que je côtoyais au lycée et qui claironnait « je dis ce que je pense et tant pis si ça fait pas plaisir, y’a que la vérité qui blesse ». Malheureusement, il n’y a que peu de vérités réelles et beaucoup d’approximations. Il n’y a que du clair-obscur, que des idées reçues forgées au fer de nos propres connaissances. Nous ne savons rien des autres. Nous les observons avec les oeillères de notre réalité. Nous n’avons aucune idée des pensées qui accompagnent les gestes, des maux qui se tapissent derrière les sourires las, des enfances nouées d’incertitudes.

Marie Robert, de Philosophyissexy, évoquait le profil des commentateurs – vous, moi. De ceux qui choisissent les mots vils au lieu des explications frontales. Il faut être immobile pour avoir le temps de jouer ce rôle. Celui ou celle qui est dans l’action de son quotidien, qui veut nourrir sa vie et suit son chemin ne vient pas dénigrer le travail ou l’existence de quelqu’un d’autre. Lorsque nous sommes centrés sur l’action de notre vie, lorsque nous sommes en mouvement, notre regard n’est pas le même. Tout commentaire, tout comportement similaire, est le reflet d’un immobilisme, voire d’un regard sur le passé. Il est le miroir d’une jalousie, d’un regret. Dénigrer, c’est comparer. C’est se mettre en position de dire « Regarde, je fais de meilleurs choix que toi ». Il faut ironiquement en douter pour en venir à attaquer les choix des autres. Ceux qui sont sereins face à leurs décisions n’éprouvent pas le besoin de les placer dans la jauge critique.

Cette conviction, c’est celle dont j’avais besoin pour me défaire tout à fait de ces commentaires-ci. J’avais déjà cheminé, appris à reconnaître la timidité derrière la froideur, ou le mal-être sous l’agressivité. Derrière les interventions les plus acerbes, il n’a finalement que le commentateur, son immobilité et ses doutes en miroir.

-Lexie Swing-

Et puis après ?

Et puis après ? On dirait du Musso dans le titre. Ça doit être parce que je suis assise dans le train en direction du boulot et que j’écoute Taylor Swift. Un goût de déjà vu.

Je retourne au travail pour la première fois depuis quatre mois, pour la troisième fois en un an. Je peux les compter sur les doigts d’une seule main et il m’en resterait encore deux en rabe, pour les cas d’urgence.

Alors que le monde occidental s’ébroue, légèrement hébété, devant la perspective d’un « retour à la normale », je me fais l’effet d’un Shetland rétif devant un obstacle à sous-bassement (ceux qui savent …). Je prends volontiers les barbecues entre copains et les verres de vin en terrasse, je prends les voyages à l’étranger et l’insouciance d’être. Mais tout ce qui suppose que l’on puisse retourner, revenir, à la vie d’avant, me paralyse.

C’est que, vous voyez, nous avons plutôt été choyés dans notre ville de banlieue. Nous avons vécu les durs mois de confinement total à l’abri de notre cour ombragée. Nous avons déambulé dans nos rues suffisamment larges pour pouvoir s’y croiser. Nous avons profité des parcs, des pistes cyclables, des commerces locaux qui ont rapidement pris l’habitude d’offrir des services de pick up et livraison.

Surtout, nous avons pris l’habitude d’une vie dont nous n’aurions jamais pu rêver. Nous avons désinscrit nos enfants du service de garde, nous avons installé nos bureaux à deux étages différents et la machine à café au milieu. Les abonnements de train ont été désactivés au profit des abonnements de tennis. Et lorsque les enfants passent la porte, il est tout juste l’heure de goûter, toujours l’heure de jouer. Il est l’heure de vivre et c’est surtout cela que nous a apporté cette année : le temps d’exister.

Alors revenir, retourner vers l’urgence? Revenir aux matins toujours pressés, aux enfants déposés sur un bout de trottoir, à la routine tardive qui compile devoirs, bain et repas en une heure de temps. Fermer la maison pour 8 heures pour se glisser dans une autre vie, l’autre, la professionnelle, et puis rouvrir, inspirer, recommencer. Chaque jour, cinq fois par semaine. Le bal est incessant et les pas rompus. Le bal a cessé et je ne souhaite guère recommencer.

Nous survolons le Saint-Laurent, à l’heure où le soleil du matin dore la surface vive de l’eau. Mon regard s’attarde parce qu’il est renouvelé, surpris. Le flot du quotidien ne tarit plus l’intérêt. Cette route est un détour et plus un passage obligé duquel on se protège, tête baissée sur nos écrans.

Seule l’avenir nous dira si nous vivrons le monde d’après ou reprendrons la vie mise entre parenthèses. Je pense qu’à l’échelle de notre monde, il serait temps d’écrire un nouveau chapitre.

-Lexie Swing-

35 ans

Je fête mes 35 ans. « Déjà » ou « seulement », selon le point de vue duquel on se place. Heureusement, la vie fait que l’on n’avance guère seul, on vieillit en même temps que nos frères et soeurs, que nos cousins, que nos amis, chez qui on note quelques rides et des cheveux blancs en faisant fi des siens.

Comme depuis l’école primaire, j’ai une année d’avance, mes amis ont tout fait avant moi, y compris vieillir. Hier, j’étais celle qui attendait son tour, aujourd’hui je suis celle qui ferme la marche en les narguant.

Il y a quelques jours, l’une de mes amies d’enfance – une fille d’avril, comme moi – a partagé un long post sur Facebook dans lequel elle faisait le point sur les 20 années écoulées depuis ses 18 ans. Elle mentionnait ses changements de parcours, ses hésitations, et puis la place qu’elle occupe aujourd’hui. J’ai aimé la lire car, même si je pense depuis longtemps que rien n’est figé et qu’il est normal d’avoir plusieurs carrières dans une vie, il y a un côté rassurant à lire le bilan de quelqu’un qui a essayé différents chemins, qui l’ont peu à peu menée à celui qu’elle emprunte depuis quelques années. Plus encore, il en ressort cette impression implacable que chacune de nos circonvolutions amène des pierres supplémentaires, des compétences importantes pour la suite.

À l’image des noms que l’on donne aux différentes années de mariage, je trouve qu’il y a des termes qui pourraient symboliser les décennies, et ils ne seraient pas forcément les mêmes pour tous. Si je devais nommer la trentaine, je dirais que ce sont « les années de nuances ». Ce sont celles où nombre d’entre nous prennent conscience que les opinions se confrontent et que les vérités n’existent que dans la bouche de celui ou celle qui les prononce. Qu’il y a autant de possibilités que d’individus, que d’existences. Que ce qui est vrai et bon pour le voisin ne le sera peut-être guère pour nous. Et que c’est bien, ainsi.

Pour reprendre l’exercice de mon amie, je commencerais ainsi : il y a 18 ans, nous amorcions les révisions pour le bac et je ne me souviens pas avoir relu quoi que ce soit. Je me dirigeais bon an mal an vers des études de droit, alors que nombre de mes amis se destinaient à la prépa. Je ne crois pas que l’idée d’y aller moi-même ne m’ait jamais traversé l’esprit. Si c’est le cas, elle aura été vite balayée par la constatation inévitable que je n’avais pas les notes suffisantes pour simplement prétendre à y faire mon entrée, mes excellents résultats ayant été disséminés au vent à la fin du collège, alors que je déménageais tout en entrant de plein fouet dans l’adolescence. J’avais alors cessé de m’intéresser à l’apprentissage scolaire, affichant un visage mort d’ennui dans la plupart des cours. Seul mon professeur d’anglais « spé » parvenait à m’intéresser et donc à me faire travailler, le reste me passant largement au dessus de la tête. C’est donc avec des notes relativement passables – « assez bien » si j’en crois la mention que j’ai eue au bac – que j’ai terminé le lycée, pour entrer dans la vie étudiante.

Je n’avais pas un goût particulier pour le droit, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais à l’époque, et peut-être encore maintenant, il était nécessaire d’avoir une licence pour prétendre passer les concours de journalisme. Je voulais devenir journaliste parce que j’aimais écrire. Je ne sais pas si vous voyez le lien mais il n’y en a pas. Si votre enfant vous dit qu’il veut devenir journaliste parce qu’il aime écrire, dites-lui qu’il se trompe de métier. On devient journaliste parce qu’on est curieux, qu’on est tourné vers les autres, intéressé et informé. Quand on veut faire de l’écriture son métier, on devient écrivain. Je sais que certains parmi vous sont journalistes, possèdent de très belles plumes et ont vibré plus d’une fois en déroulant un portait multi-sources. Vous avez usé de l’adverbe et abusé de l’adjectif. Moi aussi. Mais le recul doit nous forcer à être honnête : le quotidien du journaliste n’est pas l’écriture. Déjà, en premier lieu, il faut être à l’aise au téléphone. Si vous m’aviez vu refuser de décrocher mon téléphone pour prendre un rendez-vous chez le coiffeur, vous auriez su avant moi qu’il y avait là un paradoxe. En deuxième lieu, il faut savoir pousser l’autre dans ses retranchements, aller chercher la vérité derrière la phrase trop bien construite. La fille qui soupirait devant sa tarte aux fraises parce qu’elle avait dit à la pâtissière qu’elle voulait un cake au chocolat mais qu’une fois l’erreur commise, elle n’avait pas osé la détromper, n’était pas de ceux qui disent : « je pense que vous ne me dites pas tout » à un quelconque élu local à la petite célébrité obtuse. Elle était de ceux qui reviennent avec un ramassis d’inepties, gribouillées sur un coin de cahier, qu’elle aurait aussi bien pu repêcher du communiqué envoyé un peu plus tôt pour l’appâter. Il faut, surtout, avoir le goût de l’information, être au fait de l’actualité, s’enthousiasmer des nouveautés. J’ai toujours été admirative des gens auprès de qui j’ai évolués et qui nourrissaient cette passion de l’information. Ils arrivaient à grandes enjambées le matin, après avoir appris l’ouverture imminente d’un complexe quelconque. Ils s’empoignaient volontiers pour savoir laquelle de leurs nouvelles devait surpasser les autres. Ils étaient parfois réveillés la nuit par un incident quelconque et à l’informateur, quelle que soit l’heure, ils répondaient : « Non, c’est pas vrai? Dis m’en plus? ». Si jamais j’avais eu l’âge d’avoir créé des contacts, ceux-ci auraient su que je ne répondais pas au téléphone la nuit, et que rien ne ressemblait pour moi plus à un complexe sportif, qu’un autre complexe sportif. Je m’étais trompée de métier, et j’ai mis quelques années à l’accepter.

Après 8 ans d’études et quelques années de pratique comme journaliste, je me suis exilée au Canada avec mon conjoint et notre bébé de six mois. Nous étions tous les deux à la croisée de nos vies professionnelles et l’expatriation a servi de détonateur. Mais aucun chemin n’est jamais sans issue : grâce à mon expérience, j’ai décroché en quelques jours un poste de rédactrice pour un média en ligne. J’y suis restée plusieurs années et y ai joué différents rôles, autant en rédaction qu’en supervision. Mais il est un moment où la vie nous rappelle à l’ordre, quand on a fait semblant trop longtemps qu’un domaine, un métier, était fait pour nous.

Après avoir accouché de ma deuxième fille, les barrières sont tombées d’un coup. Lorsque vous faites une dépression post-partum, il devient impossible de prétendre. J’ai pleuré sur des parkings, la vue brouillée par les larmes et la grisaille, avec pour seul phare des néons de magasins vacillants. Et s’il y avait le corps qui rendait les armes, il n’y avait pas que ça. Il y avait l’évidence, comme une nappe d’écume sur une bière opaque. Elle était à portée de gorge alors je l’ai bue d’un coup. Quand on se rend compte que le chemin qu’on prend est une voie pleine de ronces, le premier réflexe n’est guère de sortir son calepin et de dresser la liste de ses compétences transférables. La première étape, c’est le renoncement, c’est l’acceptation. On pose les fesses au bord de la route et on accuse le coup en se disant que l’on resterait bien là pour l’éternité, dans cet entre-deux léthargique.

La suite, vous la connaissez. Les mois ont passé, j’ai finalement repris mes esprits et j’ai commencé à faire des listes. De ce que je savais, de ce que je valais, de ce que je voulais. Un matin de décembre, j’ai publié sur notre site internet une offre d’emploi, à laquelle j’ai postulé le soir venu. J’ai été contactée, rencontrée, engagée. Et j’ai basculé dans le monde du recrutement.

L’histoire ne s’arrête pas là. Alors que j’occupe mon poste depuis 4 ans et gravi des échelons, je m’interroge encore régulièrement : est-ce pour moi, suis-je à la bonne place? De multiples signaux me laissent penser que le cap est bon et la mer tranquille. Mais j’envie ceux qui ont des convictions, ceux qui se disent qu’ils sont au bon endroit, au bon moment, et pour longtemps. Ceux qui ignorent le doute. Je crois qu’ils sont de plus en plus rares, cependant. Le monde d’aujourd’hui est ouvert aux multiples carrières, il rend libres les indécis. Je navigue sans trop savoir où le courant pourrait me mener. Je bâtis quelques certitudes, aussi. Ce goût pour les autres, ce désir ardent d’être en équipe. Et je noircis des pages pour combler mon besoin d’écriture. Mes héros se prénomment Théo, Sarah, Fabio… un jour je vous en parlerai.

Je ne sais pas à quoi ressemble la suite du chemin. Ce que je sais, en revanche, c’est que chaque virage restera une continuité. Nous ne repartons jamais de zéro, nous multiplions les kilomètres en même temps que les connaissances. L’âge qui avance est aussi le reflet de ce que nous avons appris, et construit.

Alors, aux 35 années passées, et aux nombreuses futures. Puissent-elles renfermer de belles surprises.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Arrêt sur image

Il est 18h, je descends l’une des rues de Saint-Bruno avec Poppy. J’écoute Delicate, de Taylor Swift, cette jeune qui a quasiment mon âge, parce que oui – flash info – Taylor Swift aussi a vieilli. J’esquisse quelques pas de danse au milieu de la rue, et on m’observe mais je m’en fiche, comme souvent depuis quelques années. Je lis sur Instagram le questionnement d’une connaissance qui s’interroge sur ce que l’âge nous enlève : le droit aux mini-jupes, aux envolées sur des balançoires, à l’insouciance.

Et pourtant, s’il y a un pas considérable que l’âge adulte nous fait faire, c’est celui de l’indifférence. Tout à coup les moqueries deviennent poids-plume et les pas de danse sont ceci de gagné sur la prison dorée des routines que nous nous sommes forgées. Les regards et les chuchotements ne sont rien, ne devraient être que de la poussière dans le moulin de nos vies, au regard de cette impitoyable vérité : il y a tellement pire. Je vivrais à grands mouvements et rirais à gorge déployée parce que je sais qu’aux confins de cette existence, sur la ligne d’horizon, l’absence et la maladie règnent en maîtresses absolues d’un monde qu’elles tentent chaque jour de mettre à genoux.

Je suis cette femme plus âgée dont je me moquais volontiers lorsque la fraîcheur de l’âge faisait rebondir mes joues et mes seins. Je suis cette femme qui s’en fiche de porter des jupes courtes et du rouge à lèvres rouge pomme sous un masque qu’elle tachera d’orgueil. J’avais 15 ans et je me croyais invincible à cause de ma jeunesse. Je croyais que j’avais toute la vie devant moi, sans jamais me douter que tout peut s’arrêter à tout instant, à chaque instant. Mais la véritable invincibilité, c’est cette conscience profonde qu’un fil ténu nous relie à l’existence. C’est cette croyance qui nous permet de faire fi des regards et du qu’en dira-t-on, parce que demain, les pourvoyeurs de bienséante parole, les libertaires, les moqueurs, les victimes, les extravertis et les taiseux, tous seront partis.

J’ai toujours aimé ce parallèle du temps dans les films, celui qui met en scène la même personne, dans un même mouvement, à différentes époques de sa vie. Je descends une rue, à 15, à 25, à bientôt 35 ans. Je suis ado, je suis adulte et presque mère, je suis libre. J’ai de la musique dans mes oreilles et un chien sur mes talons. Ce n’est pas la même musique et ce n’est pas le même chien. Ce n’est pas la même flamme non plus. Elle est ardente mais terrifiée, elle est pleine d’espoir, et puis elle brûle paisiblement, finalement.

Avec l’hypersensibilité, je dois parfois me faire violence. En absorbant les émotions des autres, on prend le beau comme le laid, les remarques positives comme le puits sans fond de bêtises qui semble parfois servir de carcan à l’humanité toute entière. Mais l’âge m’a appris à aller au delà de l’émotion brute, au delà de l’image seule. À apprécier le chemin que l’on devine et l’effort que l’on supporte. J’ai tenté, chaque jour, de prendre à revers les semblants, les faux comme les vrais. À encourager ceux qui essaient, à comprendre ceux qui n’y arrivent plus, à soupçonner la détresse derrière les mots acerbes, à soupeser l’éducation dans les prises de position, à chercher la bonté en tout et en tous. Il n’y a rien qui excuse, mais tout qui explique.

Récemment, alors que je louais l’extraordinaire facilité avec laquelle une de mes amies nouait des amitiés quand nous étions enfant, elle m’a répondu qu’il n’y avait jamais eu un seul jour facile, pas un seul pas vers l’autre qui ne lui ait coûté. Elle avait donné le change toute sa vie, soupesant chaque geste et chaque mot, quand de l’extérieur tout paraissait facile et évident. Il y a ce que l’on croit voir, et ce qu’ils ressentent. Le miroir n’est pas sans teint.

Parce que c’est aussi ça, grandir. C’est deviner, comprendre et accepter. Accepter qu’on ne saura jamais tout, qu’on ne comprendra presque rien, qu’on ne devinera qu’une infirme partie de chacun. Qu’on ne saura rien des blessures et des bonheurs, que le passé restera enfoui pour toujours.

Un homme que je détestais m’a dit, à 20 ans, que j’étais belle, mais que je serai magnifique, à 30 ans. Et comme souvent, parce que la haine est un terreau fertile pour la mémoire, j’ai retenu ses mots. Objectivement, je pense qu’il avait tort. Mais je devine aussi, sous cette réflexion, une évidence : la trentaine m’a affranchie de l’image que je voulais renvoyer. Et la beauté se situe probablement quelque part à l’horizon de cette vérité-là.

J’espère que vous la connaissez aussi, cette liberté. Que l’âge adulte a apaisé vos maux, qu’il a redonné du sens à l’essentiel, en faisant fi des contraintes sociétales. J’espère que vous savez que seul votre regard compte vraiment. Que seuls comptent le vent sur vos jambes nues, le soleil sur votre visage et les petits bonheurs qui ponctuent vos journées. Les tempêtes vous portent encore les réminiscences des rires de moqueries? Fermez les yeux. Nous étions poussière, redeviendrons poussière. Entre les deux, il n’y a que votre corps qui danse. Le reste est illusion.

-Lexie Swing-

À l’aube du printemps

Je n’aime guère le printemps. Ce n’est pas très politiquement correct, c’est souvent mal compris, c’est un peu comme de dire que l’on abhorre les pâtes ou qu’on reste de glace devant des vidéos de chatons, mais voilà : je n’aime guère le printemps.

Il faut savoir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au commencement, c’est tout de même le printemps, un printemps assombri par le nuage de Tchernobyl qui n’avait que faire de la frontière, qui m’a vue naître. Un matin d’avril enneigé, c’était peut-être déjà un pied de nez à ce complot ourdi contre les gens de bonne foi à qui l’on fait croire que le printemps est le matin d’un monde nouveau.

Laissez-moi vous le dire tout de go : l’hiver est le matin d’un monde nouveau. Le petit matin. Ce moment tendre où les paupières clignent et les bras s’épanchent au creux des oreillers. L’hiver est une promesse. L’espoir se tapit sous la neige, sous les manteaux trop chauds. Il est l’amour, le réconfort de bras grand ouverts, la chaleur d’un bois qui s’embrase dans la cheminée. Il n’est pas rare de demander à des immigrés québécois s’ils ne trouvent pas l’hiver trop long, ou trop froid. Cinq mois à flirter avec des températures négatives, il est certain que c’est une aventure en soi. Certains repartent et mentionnent l’hiver, entre autres, comme cause de leur lassitude. Nos sensibilités à tous sont différentes mais pour bien apprécier l’hiver, au Québec, il faut s’y engouffrer. Prendre chaque nouvelle tempête comme une promesse de jeu, chaque chute des températures comme un défi à relever. J’adore l’hiver au Québec : les manteaux longs, les bottes moutonneuses, la glace et la neige qui craquent sous les pas, le blanc à perte de vue, le soleil radieux, le patin toutes les semaines, les raquettes, le ski alpin, le ski de fond, le fat bike, la luge… les raisons de sortir ne manquent pas pour qui aiment l’aventure.

Mais nous voilà désormais aux portes du printemps. C’est une mise à nu. La neige se charge de boue et les flaques grandes comme des lacs viennent ponctuer le chemin. Il pleuvra bientôt tant qu’un ruissellement constant bercera nos jours et nos nuits. Ma fille aînée, sentencieuse, me dira que la terre a besoin de cette eau pour nettoyer l’hiver, pour laisser place au temps chaud. Une leçon apprise à l’école et qu’elle me redonne chaque année. Le ménage de printemps, tout nettoyer pour tout recommencer. Le printemps est une transition, un entre-deux, une pause ménage entre deux loisirs.

Ceci dit, un ménage, moral et physique, ne sera pas du luxe. Nous sortons à peine de la relâche, soit la semaine de vacances hiverno-printanière de notre progéniture, durant laquelle nous avons pu explorer une contrée un peu trop visitée ces temps-ci : deux enfants en congé, dont une cloitrée à la maison pour cause de statut « cas contact », durant une semaine, alors que nous télétravaillions. Pour parfaire le tableau, une éclosion de Covid-19 – je précise de quelle éclosion il s’agit si je me relisais dans dix ans et que j’avais miraculeusement oublié cette période sombre de notre existence – a eu lieu une semaine avant la fameuse relâche, entrainant une fermeture de l’école et un dépistage massif. La semaine de vacances c’est donc transformé en un deux-semaines tout inclus : les enfants, l’école en visio, le stress en bandoulière et des parents internautes armés jusqu’aux dents de commentaires acerbes au regard de ces « jambons » (je cite) qui organisent des rencontres enfantines sauvages dans un coin de sous-sol.

Le printemps arrive donc. Avec sa pluie, sa fonte des neiges, mes 35 ans et l’espoir fugace que ce virus-dont-on-a-trop-prononcé le nom aille se faire cuire un oeuf dans un autre espace temps que le nôtre. A nous la liesse, la chaleur et les pintes en terrasse.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Saint-Valentin et (des)illusion

Petit passage au supermarché tôt ce matin (panne de croquettes). Je me retrouve toujours dans les supermarchés le 14 février, une volonté inconsciente sûrement qui me ramène toujours au premier 14 février passé avec mon amoureux. Après avoir disparu une trentaine de minutes dans la matinée, il avait réapparu avec, dans les mains, une rose rouge, entourée de petites boules blanches, savamment enveloppée dans un cellophane transparent.

J’avais 21 ans et j’étais atterrée. Je lui ai dit que je n’étais pas une « pétasse de M… (la ville où l’on se trouvait alors) » et que je ne fêtais pas la Saint-Valentin. Pas pétasse mais connasse donc :) Je ne mettais guère d’eau dans mon vin et l’indulgence était une valeur que je maîtrisais mal encore. Je l’ai acquise depuis mais une chose m’atterre encore : le bal des hommes au supermarché le 14 février.

Dès la porte, vous vous trouvez cerné d’hommes de tous âges et de toutes classes sociales. Ils portent au creux du bras la même rose rouge cellophanée. Les trentenaires sont flanqués de leurs gamins – parce qu’il faut laisser maman dormir (pour une fois). Les plus généreux tiennent dans l’autre main une boîte de chocolats. Les dimanches, ils remplissent parfois le caddy de chocolatines et brioches bon marché. Les 14 février de semaine, ils se bousculent aux caisses avec du vin prêt à déboucher et un paquet du poissonnier. Ils ont la même errance, le même sens du devoir. Ce matin, un jeune barbu s’emportait auprès de la caissière : « C’est marqué que la rose, là, elle est en rabais. La machine, elle affiche pas le rabais ». Être généreux, toujours. Marquer le coup, mais pas à tout prix.

Je ne critique pas l’effort, je critique cet automatisme qui pousse à donner à l’autre seulement à date fixe. Et à oublier, souvent. Parce que nulle publicité ne viendra rappeler la date d’anniversaire ou les noces de coton. Combien de femmes devront elles-mêmes débarrasser le petit déjeuner ainsi offert ? Combien d’hommes, certains d’avoir accompli la mission divine, s’affaleront ensuite dans le canapé, fatigués de s’être levés si tôt pour faire la file aux caisses, déjà tannés d’avoir dû conjuguer enfants et supermarché ? 

On le répète à chaque 14 février, à chaque 8 mars : être présent pour l’autre, faire sa part de tâches, ce n’est pas réservé aux dates anniversaires. 

J’aimerais par contre souligner quelque chose : c’est correct de célébrer la Saint-Valentin, d’aimer ça, d’attendre cette fête, de s’offrir un bon repas, de magasiner des cadeaux. Il y a une certaine tendance à se croire au dessus des autres, quant on fait fi de cette célébration, corrélé à un dédain pour ceux qui s’y plient volontiers. La Saint-Valentin est une célébration de l’amour et de l’amitié. Le reste, vous en faites ce que vous voulez :)

-Lexie Swing-

L’entre-soi du réveillon

La première fois que l’on a fêté Noël à quatre, c’était en 2016. Nous étions sur la route de la Floride et avions fait étape à Philadelphie. Nous avions réservé pour l’occasion dans un bel hôtel du centre-ville. J’avais emporté des guirlandes pour décorer la chambre et nous avions commandé du room-service après avoir arpenté les rues de cette belle du Sud. Je me souviens des patineurs maladroits qui s’élançaient sur la place principale, et de notre fille aînée, alors âgée de presque 4 ans, qui avait écouté avec des yeux émus une toute jeune fille qui faisait la manche lui demander si elle était heureuse que ce soit Noël. Nous avions regardé les lumières de la ville par la fenêtre immense et B. avait alors su que le Père Noël saurait nous retrouver.

La deuxième fois, c’était en 2017. C’est l’année où nous avons inventé nos traditions. Je portais pour l’occasion une robe de cocktail rouge, achetée à la va-vite au Winners du centre-ville. Destinée au party de Noël de mon bureau, je l’avais ressortie quelques jours plus tard, pour qu’elle ne reste pas un vulgaire chiffon, porté une fois et remisé dans un carton. Elle est devenue ma robe de fête. Alors que les filles revêtent leur tuque de Père Noël, je fais fi de mes jeans et enfile ma robe. Elle est le signe que Noël est là. Cette année-là, nous avons pour la première fois décidé que le réveillon serait le soir du « chacun mange ce qu’il veut », réadapté en apéro dinatoire avec la famille l’année suivante, et les amis, l’année d’après. Le 25, lui, est devenu un matin traînant et un brunch sur le coup de 11h. Loin des festivités en plénière et des repas sans fin, nous avons revêtu le jour de Noël de son habit d’enfance, boudé les huitres et repoussé les meubles. Nous avons fait de la place aux constructions, aux papiers cadeaux déchirés, aux paquets éventrés. Les années clémentes, nous dansons sous la neige et sortons les luges jusqu’aux premiers rayons de nuit.

Si en 2018, nous avons passé Noël avec mes parents dans un joli chalet en Estrie, nous étions de retour à la maison en 2019. Nous avions alors réveillonné en petit comité, avec nos amis de longue date, avant de se retrouver une nouvelle fois entre nous pour notre désormais habituel brunch de Noël. Et si nous sommes attristés de ne pas pouvoir réveillonner entre amis une nouvelle fois cette année, c’est sans trop sourciller que nous avons accueilli la nouvelle du reconfinement. Car chez nous, avant même ce drôle de Noël 2020, celui qui restera dans les annales, il y aura eu les autres. Tous ces Noël où nous étions trop loins, pas assez riches ou finalement trop paresseux pour voyager durant les Fêtes. Nous avons connu des Noël où nous parcourions nos régions hors d’haleine, s’arrêtant ici, courant là-bas, chargeant les cadeaux, avalant du foie-gras, ébouriffant des cheveux fins et s’extasiant sur des yeux malicieux. J’ai aimé ces courses folles, comme j’ai aimé ces Noël hors du temps, ce repli sur nous, sur nos enfants, sur notre famille, où l’on invente sans jugements nos traditions propres. Il n’y a pas de chicanes chez nous sur le repas du réveillon, et s’y cotoient pêle-mêle pâtes à la crème et saumon frais, fromages fins et babybels, vins de garde et jus d’orange. Tempête peut demander de la charcuterie, B. se gaver de pâtes et son père de saumon, plaisir qu’il ne s’autorise que pour les grandes occasions. On pourrait décider que l’on offre les cadeaux tout de suite, à minuit, à deux heures du matin, qui serait là pour s’en soucier? On pourrait choisir de traîner au lit, de souper de chocolats, de trinquer au lait frais. Il n’y aurait personne pour nous dire que ce n’est pas comme ça Noël, que le souper n’est pas à la hauteur et que les enfants s’impatientent.

C’est tout ce que je vous souhaite, pour vos fêtes cette année : réinventer vos traditions, boulotter des petits fours et des crackers écornés, manger des pop-corns sous une couette en regardant un film, saluer votre famille depuis la cour ou en visio, trinquer par dessus la barrière avec vos voisins, décider de ne manger que du fromage et huit sortes de pains, assortir les pyjamas, accrocher un bas pour le hamster de la famille, et laisser une bière au vieux barbu. Ne vous sentez pas triste de devoir remiser cette année vos traditions et laissez vous surprendre par toutes celles que vous pourriez inventer.

Je vous souhaite de merveilleuses fêtes, de belles célébrations et beaucoup d’amour, surtout. À l’année prochaine!

-Lexie Swing-

Née hypersensible

Je suis hypersensible, dans une société qui compte environ 20% de gens qui le sont également. Ce n’est pas une caractéristique rare; pourtant pendant longtemps j’ai pensé que j’étais la seule.

J’étais une chochotte. Chaque fois qu’une situation s’emballait, mon coeur battait la chamade. Qu’elles soient de colère ou de stupeur, les larmes ne manquaient jamais d’entrer dans la danse. Je défendais mon point de vue, et elles venaient noyer mes mots, toujours. Elles étaient chez moi ce qu’est le rouge aux joues des autres, ce que sont les tremblements aux mains de certains.

L’hypersensibilité est parfois une barrière, un voile qui dissimule. Comme si l’on ne devenait qu’un gros sac d’émotions, un tas de noeuds coulants qui se resserrent lentement. Elle est dans les moments bruts comme dans les instants contemplatifs.

Elle grave dans l’esprit des souvenirs impromptus, de ceux qui sont d’ordinaire balayés par le temps. Ces morts, souvent, qui relèvent du fait divers et qui deviennent un souvenir propre. J’ai dix ans et dans un kiosque un journal à sensations affiche ces mots : « 5 ans et étranglée dans la fermeture éclair de sa tente par un fou ». Et puis le sous-titre : « J’ai cru qu’elle criait parce qu’elle avait peur de l’orage », a expliqué la mère aux enquêteurs. Et l’écho de ma propre mère, pensive : « Mais qui entend son enfant de 5 ans pleurer dans une tente en pleine nuit et ne se lève pas pour aller la voir? ». Le noeud se resserre.

J’ai 23 ans. Je suis dans la salle informatique de notre école de Sciences-Po et une nouvelle s’affiche. L’acteur Jocelyn Quivrin vient de se tuer dans un accident de la route. Une rapide recherche Google fait ressortir un article datant de quelques mois. Quivrin et sa compagne, Alice Taglioni, attendent leur premier enfant. À la question « Vous vous sentez prêts à élever un enfant? », ils répondent  » À quatre épaules, on est suffisamment forts ». Je tape sur celle d’un ami, derrière moi. « C’est un peu triste quand même », je lui dis. Le noeud serre encore.

J’ai 32 ans. Une voyageuse connue dans la blogosphère s’éteint au lendemain de Noël. Aux premiers jours de janvier, quand je l’apprends, je découvre son tout jeune enfant et l’hommage rendu par son amoureux. J’ai mal pour eux. Sa disparition si jeune me plonge dans une torpeur qui durera plusieurs semaines. Je ne m’en sens pas le droit, elle qui m’était une étrangère, mais le sentiment est là, comme une chape de plomb. Le noeud est difficile à défaire.

J’ai appris de l’hypersensibilité. J’ai appris à m’éloigner des films tristes et des histoires de guerre. J’ai su que c’était normal, pour les gens comme moi, qui peuvent porter pendant des mois ensuite le poids d’une histoire fictionnelle. Je me souviens de ce témoignage il y a longtemps, reçu comme une délivrance. « J’ai vu le film Les Dents de la Mer alors que je n’étais qu’une enfant, écrivait une hypersensible. Après ça, j’ai arrêté de me baigner, et ce durant des années. »

Les émotions sont si vives qu’elles brûlent parfois. Elles sont envahissantes. Elles sont enrichissantes, aussi. Elles habitent les mots, les dessins, la musique des hypersensibles.

Elles sont physiques aussi. Elles sont dans les coutures qui nous gênaient enfant. Dans ces cols trop serrés, ces pulls qui démangeaient et ces culottes qui rentraient dans les fesses. Elles sont dans les aliments qu’on trouvait trop gluants, dans les soupes qu’on disait pas assez lisses, dans les petits pois dont on jurait nos grands dieux qu’ils avaient touchés la purée. Elles sont dans le lit dans on sentait les ressorts et dans l’oreiller trop chaud sous nos têtes.

J’ai longtemps pensé que j’étais chochotte alors que j’étais juste moi-même. Aussi normale que 20% de la population. 20% de larmoyance, d’émotions vives, mais aussi 20% plus empathiques, plus intuitifs. 20% non négligeables, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry