La valeur de l’échec

Samedi. 9h16. Cette semaine, j’ai changé de café. Point de danse mais un cours de « gardiens avertis », une formation pour apprendre à garder des enfants, délivrée au sein de notre ville. Ce mois-ci aura été changeant et fort occupé, comme souvent de notre côté en raison des courses et anniversaire(s).

Malgré mon envie, je n’ai pu mener à bien aucun article la semaine passée; à la place B. et moi avons pris le départ de la Classique Tremblant, un trail de 10km dans la montagne. C’était le point d’orgue de notre entraînement de cette année, celui qui me faisait écrire sur Instagram « Comment s’entraîner avec un ado? Conseil numéro 1 – ne pas le faire ». Mon meilleur conseil fut finalement un entraînement combiné / séparé. Séparé parce que je m’entrainais de mon côté, combiné parce que je me joignais à ses entraînements mais en vélo, le plus souvent, pour éviter le stress de la performance de mon côté. Cahin caha, nous sommes venus à bout de ces semaines d’entrainement, qui pourraient paraître anecdotiques considérant la distance, mais en trail l’effort est différent (1h50 au final ici en raison des conditions compliquées et du dénivelé) et la longueur nécessite donc une progression particulière.

À une semaine du départ, j’ai été contrainte de m’arrêter lors d’un jogging : la douleur qui s’était installée dans ma voûte plantaire n’avait rien de rassurant et j’ai commencé à me demander si j’allais pouvoir courir. De retour à la maison, Internet ne me rassure guère et ChatGPT est catégorique : je dois lever le pied, au sens propre comme au figuré, éviter les stations debout et arrêter la course pour la semaine, en espérant un petit miracle. Le jour de la course, la douleur a disparu et elle ne se réveillera pas. Malgré la pente, les roches, les racines et tout ce qui fait qu’une voûte plantaire peut être sollicitée dans une course. J’ai eu beaucoup de chance, car même si l’enjeu était moindre, il y avait derrière la course un engagement particulier. C’était le premier 10k de ma fille et elle n’aurait probablement pas pris part à la course sans moi. Dans ma tête, cette semaine-là, beaucoup de choses se sont jouées soudainement. Je me sentais limitée, vieillie, soudainement à la merci de mon propre corps. J’étais effrayée par le néant d’un départ qu’on ne prend pas.

Et pourtant. Deux semaines avant, l’un de mes proches a dû arrêter son marathon à une dizaine de kilomètres de l’arrivée. DNF (Do not finish). On l’avait accompagné au départ, on l’avait encouragé à différents endroits du parcours, on avait des pancartes, et peut-être des espoirs, quelque part. S’arrêter a été pour lui vraiment difficile, je crois, mais son corps ne lui laissait plus le choix. Il trouvait moche d’abandonner alors que les filles étaient venues l’encourager. « Ce n’est pas un bon exemple », m’a-t-il dit. Alors ça m’est venu comme une évidence, et pas comme une manière de le rassurer. J’ai répondu quelque chose comme : « Bien sûr que c’est un bon exemple, tu leur montres qu’on a le droit d’échouer, le droit de dire qu’on ne peut pas continuer. Je trouve que ça prend énormément de courage d’accepter de renoncer. » Les filles ont fait écho à mes mots en répétant le crédo précieusement transmis par les professeurs : « Soit je gagne, soit j’apprends ». Et il y a beaucoup à apprendre de l’échec.

Au même moment, un balado que j’écoute souvent, Safe Pace, par Hugo Clément, sortait un épisode dédié aux DNF et DNS (Do not start, pour ceux qui doivent renoncer à prendre le départ). Autour de la table, des gens qui ont dû s’arrêter, des sportifs de haut niveau qui ont dû mettre leur carrière entre parenthèses, et leurs témoignages, honnêtes et éclairants, sur leurs sentiments. L’un des intervenants y a d’ailleurs ces mots importants : l’échec, ça permet d’apprendre sur soi, repenser son entraînement, en identifier les failles et améliorer les choses, ultimement. Le succès est essentiel, mais il ne permet pas de s’améliorer. Si on a une gestion de course catastrophique mais que le jour J, par chance, « ça passe » et qu’on gagne, alors on ne repensera pas à sa course ou à son entraînement. On savourera juste sa victoire – à raison – sans se demander ce qu’on aurait dû faire différemment.

Mais l’échec, ce n’est pas juste une question sportive, c’est la vie de tous les jours. Ce sont les boulots, les écoles et les diplômes que l’on n’obtient pas, les choses pour lesquelles on travaille et qui n’aboutissent pas. Pendant longtemps, on entendait seulement parler des succès. On voyait « ces personnes qui ont réussi » (on nous les brandissait au visage, plutôt) sans voir ce qui s’était passé avant, ou ce à quoi ils avaient renoncé pour en arriver là. Désormais, l’échec aussi est mis de l’avant. Il est le socle d’apprentissage sur lequel on se construit plutôt que les failles que l’on cherche à combler.

Lorsque j’échange avec des candidats et que je leur demande ce que serait leur job idéale, il arrive que l’on plaisante sur le fait qu’on ne sait toujours pas ce que l’on veut vraiment (je m’inclus dedans) mais que l’on sait exactement ce que l’on ne veut plus. J’ai dit à ma cheffe récemment que j’avais, de mon point de vue, le parcours LinkedIn parfait. J’ai eu deux carrières, puis quand j’ai fait le saut en recrutement, j’ai réussi à grandir les échelons à différents endroits pour donner tout à la fois une impression de confiance et d’apprentissage.

J’étais engagée dans un rôle A, après un an ou deux j’étais promue au rôle B. Je partais au bout de 4-5 ans pour un rôle B-bis, puis était promue pour un rôle C, etc. Sur le papier, c’est constant. Dans la réalité, ce sont des dents que je me suis cassées sur des projets parfois compliqués, des environnements de travail parfois délétères où j’ai appris autant, si ce n’est plus, que là où tout se passait harmonieusement. Ce sont ces passages-là qui m’ont donnés les outils qui me servent aujourd’hui. Pas les prix, pas les promotions.

Partout, on découvre maintenant les échecs qui ont conduit aux succès, les entreprises qui n’ont pas fonctionné, les idées auxquelles personne n’a cru et les efforts qui ont semblé vain. Ils pavent le chemin, fragilisent temporairement mais viennent ultimement créé de nouvelles connections, de nouvelles racines. Ils rendent humble, aussi.

Alors dites-moi, quels sont les échecs qui vous ont façonnés?

-Lexie Swing-

PS : je me suis engouffrée dans une vague de nostalgie en regardant les publicités de John Lewis, par exemple de celle-ci d’une fille qui cherche un cadeau pour sa sœur, ou celle du 150e anniversaire. J’aime aussi particulièrement The other half, un parallèle entre 1925 et 2012 – les années 20 sont si belles, graphiquement parlant.

Où on se questionne sur l’honnêteté

Disclaimer : cet article est long et mal articulé, je vous emmène avec moi dans les méandres de ma réflexion. Accrochez bien votre tuque.

Je me suis réveillée à 5h jeudi pour façonner une brioche et, incapable de me rendormir ensuite, j’ai laissé mon cerveau rédiger l’entièreté de cet article. Bien sûr, il n’a rien sauvegardé. Si j’en crois les auteurs qui évoquent la fulgurance de leurs pensées à 2h du matin ou lorsque leur esprit s’abandonne sous la douche brûlante, je devine qu’il y a un certain nombre de mots que nul ne lira jamais. Du moins, jusqu’à ce qu’on nous plugge un tracker dans le cerveau, capable de transcrire nos moindres réflexions en temps réel. Alors peut-être que plus rien ne nous échappera, avec tout ce que cette pensée orwelliste a de plus sombre.

Ce à quoi je réfléchissais, jeudi, c’est à cette impression que dans le débat qui entoure l’IA et les auteurs, on laisse de côté une certaine vertu : l’honnêteté. Je m’explique. Déjà, si vous êtes en France ou au Québec, vous avez peut-être entendu parler de cette histoire qui secoue le milieu culturel. Un auteur québécois, Thélyson Orélien, a été primé en début de semaine pour son premier roman « C’était ça ou mourir ». D’origine haïtienne, l’auteur y décrit la guerre, le déracinement et l’exil. Les mots sont poétiques, les sentiments justes. Le prix Fnac qu’il a reçu pour cet ouvrage a été décerné par 400 libraires français et 400 lecteurs. Dès lundi soir, un compte de la plateforme X appelé « Balance ton Claude » assure que le roman a été écrit à l’aide de l’IA. Le compte est marginal mais les réseaux s’affolent. Le logiciel utilisé pour faire cette vérification, l’un des plus fiables en la matière selon des experts interrogés par plusieurs médias, dont Radio-Canada, estime que le roman pourrait avoir été généré par l’IA à hauteur de 94% environ. Dès mardi, d’autres allégations tombent : l’auteur de ce premier roman est aussi un chroniqueur reconnu en France et au Québec. Or selon plusieurs médias, certaines de ses chroniques, passées à la moulinette de la vérification, seraient la reprise de chroniques d’autres journalistes, publiées dans des journaux étrangers ou lointains. Une de ses nouvelles, primée en 2012, aurait également des passages copiés sur un livre de 1960.

En écrivant ces quelques lignes, j’ai essayé d’être précise dans le choix des mots : copiés sur, repris de. On dépasse le stade de l’inspiration, dans les démonstrations de plagiat qui y sont faites. Lorsque les passages sont mis en exergue, ils sont similaires, mot pour mot. Je prends également le soin d’écrire « généré par l’IA » car la ligne est fine entre une proposition de texte que l’on remanie et un texte que l’on propose tel quel.

Ma première réaction, moins aux accusations entourant le premier roman qu’au plagiat de chroniques, a été … l’absence de surprise. En journalisme, une partie du travail que l’on effectue chaque jour consiste à faire des revues de presse en consultant les articles publiés par des confrères. On passe en revue, et on s’en inspire pour ses propres articles. Pour vous écrire ce post, j’ai ouvert plusieurs articles, que je vous ai mis en lien dans le texte, pour confirmer les infos que je vous partageais. J’aurais pu copier un bout de phrase pour gagner du temps. Ça existe, je l’ai vécu et je l’ai vu. Souvent, on reprend un article étranger, qu’on traduit de façon plus ou moins précise. Je parle de ça, en 2015 maximum. Alors imaginez, onze ans plus tard, avec le développement de l’IA? On peut glisser l’article original et demander à faire la même chose, mais différent. Ni vu ni connu.

En fait, ma première vraie réaction, lorsque j’ai appris qu’on parlait du plagiat de chroniques, a été « des chroniques?! C’est un peu stupide comme choix ». Parce qu’une chronique est souvent un choix de mots et un jeu d’opinions propre à son auteur. C’est une affaire de personnalité et d’idées indissociables de celui ou celle qui les écrit. On ne peut pas les faire siennes aussi facilement qu’on copie les lignes d’un article factuel sur les tendances RH en 2026.

Le choix de l’angle

50 minutes que j’écris et je n’en suis toujours pas au point que je voulais aborder, preuve que ce n’est pas Copilot qui m’a aidée. Je le sais parce que je l’utilise au boulot et il est beaucoup plus synthétique que moi. En journalisme comme dans un débat le dimanche avec Tonton Gaston, on peut choisir d’aborder une affaire médiatique selon l’angle qu’on veut. Ici, le débat s’est beaucoup concentré sur l’IA : est-ce qu’il est possible que l’IA ait pu pondre un texte aussi sensible? Est-on prêt à accepter que les auteurs utilisent, au moins partiellement, l’IA dans leurs textes et quand même reconnaître la valeur de leur œuvre? Le logiciel de vérification est-il aussi fiable qu’on le dit et ne risque-t-il pas de considérer comme provenant de l’IA des textes écrits à 100% par un humain?

D’autres questions ont surgi, du côté des auteurs cette fois : est-ce le début d’une chasse aux sorcières, les réseaux sociaux traquant les auteurs pour prouver leur mauvaise foi? Est-ce que faire vérifier un passage par l’IA et copier ses suggestions constitue un manquement? Le problème est-il vraiment que l’aide provienne de l’IA ou simplement qu’un auteur puisse avoir reçu de l’aide, ce que certains notent avec ironie puisqu’il semble notoirement connu que des auteurs ayant utilisé un prête-plume (une personne ayant écrit pour eux, comme ça se fait pour des autobiographies par exemple) ont déjà été primés pour leurs écrits.

Sur le front culturo-social, on se questionne aussi sur le fait que ce soit un auteur noir, haïtien, immigrant, qui soit ainsi attaqué. Est-ce que les attaques auraient été de la même envergure si l’auteur avait été d’une autre origine? Bien sûr que la question est importante.

Moi, celle que je me suis immédiatement posée, c’est celle de l’honnêteté. J’ai écouté récemment un épisode sur ce sujet en écoutant le balado de Brene Brown (une chercheuse américaine très connue pour certains de ses TedTalks sur la vulnérabilité, notamment) et Adam Grant (psychologue américain spécialisé en comportement organisationnel) appelé The Curiosity Shop. Ils ont fait plusieurs épisodes qui recoupent de près ou de loin l’honnêteté mais celui que j’avais écouté était Building integrity in the age of normalized cheating. Dans les premières minutes, Adam Grant raconte comment il a affronté un cas de tricherie parmi ses étudiants et surtout sa surprise, en se rendant compte que loin d’être consternés par la situation, la plupart des étudiants trouvaient ça normal de tricher par moment, en tout cas ne condamnaient pas la situation présentée par leur professeur. En remplacement de l’examen prévu, Adam Grant leur a donné un essai sur le sujet de la tricherie. La majorité des élèves a trouvé des excuses aux potentiels tricheurs, en évoquant la pression de réussir au sein d’une école de la Ivy League et le fameux argument du « mais tout le monde triche de toute façon ».

Adam Grant fait partie de la même génération que moi, la Gen Y (les Milléniaux) et je pense que la fracture générationnelle a un impact dans cette différence de considération. Au-delà de l’honnêteté, cela pose la question du « que considère-t-on comme tricher? » et la réponse est souvent différente, dépendamment du fait d’avoir grandi ou non avec un accès quasi illimité à la technologie et maintenant à l’IA.

Utiliser un aide-mémoire pour compléter les questions à un examen est considérée comme de la tricherie, quelle que soit la position que l’on prend, et ce parce que c’est une règle énoncée clairement dans les conditions de l’examen. Mais qu’en est-il du reste du travail que l’on exécute? Si l’on prend le cas d’un étudiant qui doit préparer à la maison une dissertation sur un sujet X, quelle est la ligne à ne pas franchir pour rester dans le camp de l’honnêteté et de l’intégrité? Peut-on aller jusqu’à demander à l’IA des suggestions d’idées, peut-on utiliser des termes, des sources présentées? Peut-on aller jusqu’à copier un paragraphe donné par l’IA et le reformuler? À quel moment peut-on finalement décidé que l’auteur de la dissertation n’est plus l’étudiant mais l’IA dont il s’est aidé? Au final, je crois qu’il s’agit moins d’une formule mathématique que d’une acceptation (ou d’une résistance) sociale.

L’enjeu de l’intégrité

Un peu plus loin dans le balado, Brene Brown explore l’idée d’intégrité. Ce n’est pas tant l’utilisation de l’IA qui poserait finalement problème que le positionnement de chacun face à l’usage qu’il en fait et ce qu’il en dévoile. « Où est le sens de l’intégrité et de l’honneur », s’interroge alors Adam Grant. « Je suis censé(e) apprendre ce cours, je mens à propos du fait de l’avoir appris et ça ne me pose aucun problème. » Et un peu après, une réflexion qui rejoint le sujet de l’affaire de cette semaine, « comment pouvez-vous obtenir une note pour un examen et avoir l’impression d’avoir mérité cette note? ». Cette note. Ce diplôme. Ce prix. L’idée est la même.

Les deux intervenants ont une phrase qui leur échappe à plusieurs reprises. En substance, c’est « moi je ne pourrais pas », ou « ça me rendrait malade, genre physiquement malade » (de mentir, de tricher). Et je crois que c’est ce qui nous gêne ici, au fond, peut-être plus que l’usage de l’IA en tant que tel, par les auteurs et dans la société actuelle. Ce qui alimente l’émotion du débat, c’est ce que ça dit de nous, et des auteurs que l’on soupçonne de cet usage. C’est cette impression que l’intégrité et la confiance sont mises à mal. L’éditeur de l’auteur concerné a d’ailleurs publié une courte tribune, sur les réseaux sociaux, indiquant qu’ils ne savaient pas encore comment se positionner dans cette affaire mais que pour eux, le lien entre un auteur et son éditeur était en premier lieu un lien de confiance. Sous-entendu : on aimerait ne pas avoir à vérifier le moindre manuscrit. Ou bien : quand un auteur nous dit que c’est son œuvre, on aimerait pouvoir le croire sur parole sans arrière-pensée. Ce qui nous irrite, c’est l’impression de s’être fait duper, en tant que lecteurs, en tant que société. C’est la crainte de ne plus pouvoir croire de prime abord.

En commentaire d’un article sur cette affaire, parmi les états d’âme de lecteurs variés, il y avait une longue opinion. Un truc incroyable, fourni, étayé, nourri de références à Orwell et merveilleusement écrit. Le genre de texte que j’adore lire, parce que les idées y sont riches et le vocabulaire soigné (oui je suis une élitiste, que voulez-vous). Et puis le texte se termine et le commentaire indique quelque chose comme « Vous voyez, tout ça a été écrit avec l’IA », la personne expliquant que cette opinion est le fruit d’un long échange sur l’affaire entre le commentateur et ChatGPT. J’ai relevé la tête, interdite, baffled, en bon anglais. Dupée. J’aurais tellement voulu que ce soit réel. Mais l’était-ce moins que si le commentateur l’avait rédigé lui-même? Oui, il me semble. Ce que j’en ai tiré, en tant qu’individu, la réflexion que cela m’a amenée, et une certaine forme de contentement, en sont-ils moins présents, ou moins valides. Je crois que non, puisque cela a nourri mes pensées. Qu’en auriez-vous pensé, vous?

-Lexie Swing-

PS J’ai fait deux fois cette semaine cette recette de mini-pancakes, testée, validée, adoptée. Je vous la conseille.

PPS : en pleine crise de philosophie, je me suis demandée si on pouvait « changer l’âme d’un mardi » (non je n’avais pas bu). En fait ma pensée était dirigée vers le petit déjeuner ou les activités qui remplissent notre journée. Je parlais du mardi mais ça marche avec le jeudi ou le dimanche soir. Mon idée était : « est-ce que si j’inclus dans ces journées-ci des choses qui m’apportent de la joie, est-ce que ces journées peuvent devenir différentes dont la façon que j’ai de les appréhender? »

PPPS je rajoute ici cette chronique sortie ce dimanche dans La Presse sur l’usage de l’IA dans la création : Petite fin du monde

Que valent nos amitiés ?

« Le rivage le plus sûr » : c’est le titre du nouveau roman de Caroline Hussar. Une oeuvre qui met l’amitié au centre d’un tout que sont ces vies qui s’entremêlent et se bâtissent. L’amitié est un fil conducteur, au sens propre du terme. Un fil invisible qui nous guide et, quelque part, nous tient debout. Je n’ai pas (encore) lu le livre de Caro mais les éloges sont dythirambiques, alors je ne peux que vous le conseiller. Sa plume est à la fois clairvoyante et extrêmement poétique. Elle lui ressemble, au sens où elle est une personne qui croque l’humain avec beaucoup de justesse, humain qu’elle accompagne, de par son métier, dans toute sa noirceur et vulnérabilité, mais avec cette candeur qui semble toujours l’habiter. Caro et moi nous connaissons depuis plus de 20 ans. Je ne crois pas que nous soyons réellement amies depuis cette même durée et c’est aussi ça, la beauté des relations qui se tissent : pouvoir s’inventer différemment parce que nous ne sommes pas les mêmes personnes qu’il y a 20 ans, justement.

L’amitié, c’est ce truc particulier qui nous accompagne tout au long de la vie. Parfois dur à construire, à conserver, à faire évoluer. Même dans l’enfance, on s’imagine ça facile : des enfants se retrouvent au parc, ils sont dans le même jeu, s’adressent la parole, c’est le début de quelque chose. Ce n’est pourtant pas si vrai, pas si logique. C’est omettre que nombre d’enfants sont intimidés par l’inconnu, nier cette évidence. « Et qu’est-ce que je lui dis après salut? », m’a déjà demandé un de mes enfants. C’est vrai, que dit-on après? Quels sont les codes sociaux qui nous régissent? J’étais de ces enfants qui observent les autres de loin, en espérant qu’on la choisisse pour un jeu, sans jamais oser faire le premier pas.

Et l’âge adulte n’aide en rien. Bien au contraire, nombre de personnes font face à des difficultés pour rebâtir leur cercle social après un déménagement ou un changement de vie. Deborah, ma copine journaliste immigrée à LA, qui tient le blog Sea you son et surtout plusieurs médias associés, en parlait récemment. En tant qu’immigrant, on fait immanquablement face à cet enjeu. Pire : il prend d’autant plus de place que les amis font ici office de famille, devenant les convives de Noël et les oncles et tantes des fêtes d’anniversaire. Et plus l’enjeu est gros, moins on souhaite échouer. Surtout à un moment de notre vie où notre foyer cumule plusieurs individus. S’ouvrir à de nouvelles personnes, c’est souvent leur faire une place auprès de nos proches, avec ce que cela comporte de différences potentielles de valeurs.

J’écoutais il y a quelques jours le témoignage d’une jeune femme diagnostiquée autiste de niveau 1 et TDAH. Elle mentionnait que l’un de ces enjeux (comme personne autiste) était de créer un différenciel dans les relations. En d’autres termes, elle se comporte de la même façon avec ses parents, frères et soeurs, collègues et amis. Plusieurs personnes réagissaient dans les commentaires de son témoignage en relatant des faits similaires avec ce que cela induit comme possibles faux-pas: trop se dévoiler à des collègues, attendre beaucoup de simples camarades parce qu’ils ont témoigné ponctuellement un intérêt ou au contraire ne jamais s’autoriser à se livrer parce que l’on ne parvient pas à évaluer s’il s’agit ou non d’une relation de confiance.

Or, si des goûts ou intérêts communs sont souvent le terreau de la relation amicale, c’est la vulnérabilité que l’on s’autorise qui en est l’engrais. Autant le compost de crevettes fait des merveilles dans mon potager, autant mon incapacité à m’ouvrir m’empêche d’aller par delà l’amitié de surface. Il y a quelques années, alors qu’un trajet quotidien me transportait dans mes pensées (rien comme un paysage monotone pour s’offrir une psychanalyse), je me suis demandée : « Quel ami appellerais-je si je me séparais de mon conjoint ? À qui confierais-je mon désarroi ? » Parce que oui, je confie mes pensées les plus fugaces à mon « meilleur ami » : mon amoureux. Toutes mes pensées. Est-ce qu’il s’en passerait ? Probablement. Mais vous savez ce que c’est : « We vow to support each other in sickness and in health, and through all those crazy thoughts that live in my head ». Si, c’est juste que vous n’avez jamais lu les petites lignes.

Bref, qui appellerais-je si ce n’est lui? Et, à l’époque, je ne savais pas. J’avais quelques noms, quelques amis de confiance qui m’auraient offert un lit, une épaule, une revanche. Mais est-ce qu’ils auraient été surpris? Oui. Car aucun d’eux n’aurait su par avance que quelque chose se délitait. Je ne confiais ni mes difficultés, ni mes états d’âme, donnant une image de stabilité sans pareille. Un jour, ma psy m’a demandé pourquoi je ne disais jamais rien et j’ai répondu que j’avais peur de la pitié. Rien ne me filait plus de boutons qu’une phrase commençant par « ma pauvre ». Elle m’a alors dévoilé une rime que je refusais d’apprendre : à celui qui ne se confie pas, il n’y a pas d’amitié réelle. Elle n’aura pas le premier prix de poésie mais la phrase, elle, faisait du sens. Les échanges étaient à sens unique. J’écoutais, persuadée que là était la clef, mais sans jamais m’ouvrir. Lorsque je reflétais, c’était via une histoire empruntée à quelqu’un d’autre. Je vivais beaucoup de discussions à sens unique, en spectatrice.

Est arrivé un tournant dans mon existence – c’est drôle, on dit souvent « un tournant » comme si l’on empruntait une suite de chemins linéaires alors que chaque journée apporte son lot de dos d’âne et de sorties de route. J’étais entre deux jobs, essorée jusqu’à la moëlle par un quotidien professionnel qui nous avait laissé exsangues, mes anciennes collègues et moi. Pour la première fois de ma vie, j’étais incapable de faire confiance à mon instinct. Je ne savais plus ce qui était bon pour moi, et je n’arrivais plus à écouter mes proches. Un soir, prenant un verre avec une amie, je me suis mise à raconter. J’ai dit le sentiment d’impuissance, j’ai mis des mots sur mes doutes, j’ai exprimé la peur de me tromper. Elle a posé quelques questions et puis elle a simplement dit : « Je comprends tes craintes, mais je crois que tu n’as rien à perdre. Tu as le droit de te tromper. » En quelques mots, elle avait validé mes sentiments et proposé une solution. Elle n’a pas eu pitié de ma détresse, elle n’a pas dit qu’elle n’aurait pas aimé être à ma place, elle n’a pas parlé de la cousine de sa belle-soeur qui vivait la même situation, elle a écouté, posé des questions et donné son avis, simplement. Ça a été le déclencheur. J’ai compris que celui qui se confie peut trouver une oreille attentive et que l’amitié se bâtit sur la transparence et l’honnêteté, avant tout.

Alors merci à tous mes amis, à ceux qui ont toujours fait partie de ma vie, et à ceux qui sont arrivés plus tard, à ceux qui sont de l’autre côté de l’océan et ceux qui vivent la porte à côté, à ceux avec qui je partage mon quotidien, mon travail, mes humeurs, mes incertitudes et ceux à qui j’envoie mes pensées, fugaces et inconsistantes parce que la vie nous a éloignés mais que nos souvenirs nous rapprochent. Je vous aime tant!

-Lexie Swing-

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La liste

Manque de motivation crasse, probablement dû à l’arrivée de la période estivale. Je lis quelque part : “Comment s’assurer de mener à bien sa to-do-list”. Je sors la mienne. Ce n’est plus une liste, c’est une épicerie post-jeûne avec 12 personnes à table. Certains items apparaissent depuis plusieurs semaines. C’est bien simple : pour avoir quelque chose à barrer, j’ai réduit la requête en étapes digestes. “Ranger le sous-sol : étagère 1”. La pièce entière ne démériterait pas sur le souk de Marrakech mais victoire, j’ai rangé l’étagère 1.

J’écoutais un humoriste français, maniaque de nature, assurer l’autre fois que les maniaques comme lui (entendez maniaques ici comme “je ne supporte pas qu’un brin d’herbe dépasse de la cour arrière” et non “je mate les filles le regard en coin la bave au coin des lèvres en me grattant compulsivement la cuisse droite”) aiment à rajouter des tâches non prévues et vite accomplies sur leur liste pour avoir la satisfaction de les barrer. Au risque de lui retirer une pièce maîtresse de son spectacle, cette façon de faire n’a bien sûr rien à voir avec la maniaquerie, et tout à relier à l’incapacité de motivation en matière de ménage, de devoirs d’école ou de repas de soirs de semaine à préparer. On cherche ce qu’en anglais nous appelons des “Quick successes”, forme de satisfaction rapide qui n’est pas sans rappeler le plaisir d’engloutir une barre chocolatée.

Bref, tous les jours, je réécris religieusement ce que je n’ai pas accompli la veille. Ajoutant ainsi à la liste, et au désarroi. On m’enterrera probablement avec. “Ci-gît Lexie et la liste des choses qu’elle n’a jamais accomplies”. Je commence à penser que les douze travaux d’Hercule étaient finalement juste l’œuvre d’un gars qui avait un peu trop procrastiné. J’en sais quelque chose : avant, mon sous-sol, c’était un carton qui restait à vider. Désormais c’est un projet en trois sous-catégories, impliquant des tierces parties.

Je me désole souvent du peu de temps qu’on a à consacrer à ces choses-là et me demande “mais comment font les autres?”. S’appuient-ils sur de l’aide extérieure ? Ont-ils plus de vacances ? Font-ils preuve d’une motivation qui sort de l’ordinaire ? J’ai un ami comme ça, il me fascine : s’il a une idée le samedi matin, il la met en œuvre dès l’heure suivante et le dimanche soir, c’est accompli. Il ne se décourage ni devant l’ampleur du projet, ni devant les étapes qui nourrissent généralement mon envie d’abandonner : dealer avec le vendeur du rayon vis et écrous ou ne pas savoir où ranger cette machine à pop-corn utilisé seulement une fois depuis 2018 et qu’on garde seulement si l’envie de pop-corn se faisait plus pressante qu’un aller retour au supermarché.

Je pense que je nourris une passion secrète pour le minimalisme. Ma maison est petite et les espaces pour ranger viennent souvent à manquer. Tant qu’à moi je jetterais tout. Je n’ai aucune imagination pour trouver des emplacements appropriés côté rangement. Je rêve de pouvoir prendre mon verre doseur d’un geste élégant dans ce tiroir sous-exploité au sein de ma cuisine de 30m2. À la place, j’ouvre le placard, déloge le grille-pain, vais chercher l’aspirateur pour récupérer les miettes qui jonchent désormais le sol, décale le grand plat de verre et les compléments alimentaires, puis saisi enfin mon précieux. Je dois encore le désolidariser de son homologue moins récent, qui lui tient compagnie depuis quelques hivers, et puis je peux enfin mesurer ma préparation, non sans avoir préalablement réinstallé les autres objets à leur place. Au passage, ma raison soupèse : est ce que je vais ranger ce verre doseur en suffisamment peu de temps pour abandonner le grille pain sur la table et laisser la porte du placard ouverte ? Forcément, la réponse est non, mais de temps à autre, l’idée est suffisamment tentante pour que je m’y abandonne, ajoutant ainsi au chaos ambiant.

Dans la vie, je procrastine. Je pense que c’est le propre des gens qui aiment les idées avant tout. J’aime avoir une idée, me projeter, imaginer ma tâche accomplie. Me lever et la mettre en action? Pas franchement. Il paraît que c’est parce que le morceau est trop gros à avaler, qu’il faut le découper en petites bouchées.

Récemment je visionnais une vidéo sur la procrastination et l’auteur – qui par ailleurs se décrivait lui-même comme un mentaliste (sans commentaires) – parlait du concept d’implémentation d’intention. En d’autres termes, pour passer à l’action, il faudrait en définir le cadre et les grandes lignes mais aussi les circonstances de sa mise en œuvre. Imaginez un gros devoir à rendre pour le lycée : on prévoirait la date, l’heure, mais aussi le lieu (la table du salon par exemple), ses outils de travail (son stylo préf et ses surligneurs), etc. On pose ainsi un cadre à son esprit, en retirant la dynamique du “il faudra que” au bénéfice d’une mise en œuvre incontournable. On fait puisque c’est à l’agenda, faisant apparemment fi du livre au sein duquel on rêve de se plonger ou de la nouvelle série Netflix à laquelle on a bien du mal à résister.

Je me moque mais je n’ai aucun doute sur le fait que la préparation mentale est la clé du succès. J’augmente considérablement mes chances de partir courir lorsque je sors mon short, prévois ma collation, charge ma montre de sport et même décide en amont du parcours que je vais faire et du balado que je vais écouter pendant ma course. Les jours pairs, je décide d’aller courir à 17h, je reçois un appel à 16h50, je raccroche furtivement à 16h58, cherche désespérément ma brassière préférée, m’aperçois que mes écouteurs n’ont plus de batterie et finis par abandonner, les fesses sur le canapé du salon et les chaussettes à moitié mises, au profit d’une plongée dans les abysses des réseaux sociaux ou d’un apprentissage des échecs sur Duolingo.

Préparer semble être la clé du succès, voire du bonheur. Je vais ajouter ça sur ma liste. Je le barrerai le moment venu.

-Lexie Swing-

Photo Sarah Pflug

Dernière semaine de primaire

Dans deux jours, nous arriverons au terme du primaire pour B. À 12 ans et des poussières, après 6 années de primaire (une de plus qu’en France), nous allons franchir l’étape de l’entrée au secondaire.

Comme je ne suis pas quelqu’un qui aime le mélodrame, j’ai choisi de rester discrète en lui rappelant chaque jour qu’il s’agit du dernier lundi, puis du dernier mardi, et ainsi de suite. Nous parcourons la rue qui nous mène à l’école et je m’empresse de lui mentionner qu’elle n’aura bientôt plus à emprunter ce chemin. Je lave sa bouteille d’eau défraîchie et la lui remets solennellement en lui souhaitant quelques bons derniers moments avant de changer pour un modèle plus grand, et plus neuf. Je ne voudrais pas qu’elle oublie, quand même, et d’ailleurs je vois bien qu’elle est très émue parce qu’hier elle m’a dit d’un ton caressant “tu ne veux pas arrêter Maman, franchement c’est quoi ton problème?”.

Le problème avec l’aîné, c’est qu’il met toujours un terme à tout. Et puis il avance, il découvre, il inaugure. Pour le second, on a déjà un pied dehors, et surtout un pied ailleurs. Le pansement est grandement décollé, ne tenant que par un vieux morceau plissé qui ne demande qu’à être arraché.

En attendant, je suis déjà nostalgique des professeurs que j’ai côtoyés, de la cour où je les ai vues grandir, des petits et grands événements. Je souris devant les maternelles qui affrontent bravement chaque matin le tour du bloc. Je m’amuse des dessins des premières et deuxièmes années dans le couloir. J’ai une pensée émue pour les visages curieux réalisés par nos premiers nés il y a de nombreuses années et sobrement intitulés “Maman”.

Vendredi, les 6e années passeront à travers les bras tendus des autres enfants. Ils commenceront à quatre pattes, forcés de se courber pour passer sous les petits bras des plus jeunes. Et puis ils finiront par se redresser. Beaucoup pleureront, “parce que ça finit toujours par pleurer” m’a sobrement annoncé Tempête. Certains auront déjà le cœur ailleurs, j’ai l’impression. Et puis après les dernières embrassades, ils s’évaderont vers l’été et plus tard la multitude de choix de secondaires qu’offre notre région. Ils ont tous trouvé leur future école, nos sportifs, nos artistes, nos forts en maths, nos férus d’animaux, nos bêtes de scène, nos musiciens, et puis tous nos informaticiens de demain, déjà redoutables avec la technologie.

Je me dis tout le temps qu’ils sont pourtant si petits. Et puis je les vois, à deux pas des maternelles, et je mesure le chemin parcouru. Sont-ils prêts? Probablement. Le sommes-nous? Sûrement pas. Combien de jours vont se passer avant qu’ils ratent l’autobus pour la première fois et que nous devions les conduire à 20 minutes de là?

L’avenir nous le dira.

-Lexie Swing-

Ces vérités qui coexistent

Récemment, j’ai lu un livre dans lequel j’ai eu un mal fou à avancer. Chapitre par chapitre, j’ai sillonné l’errance du personnage, perdu dans les affres d’une rupture qu’il avait pourtant voulue.

Ma mémoire me fait un poil défaut (peut-être parce que j’ai mis des semaines à le lire) mais l’héroïne, qui approche de la trentaine, a des parents divorcés. Et elle considère son père comme responsable de ce divorce. Il est parti avec quelqu’un, il n’était jamais là, etc. Un jour, dans l’espoir de lui faire péter les plombs, elle lui dit “ce divorce, c’est de ta faute”, et à sa grande surprise, il lui dit qu’elle a raison. Il ajoute qu’il s’est effectivement mal comporté avec sa mère, il évoque les torts qu’il a eus. Et puis, il lui partage son point de vue. Comment lui se sentait à ce moment-là, et ce qui l’a conduit, lui, à s’éloigner et finalement divorcer. La protagoniste finit par douter et se demander si elle s’est trompée de cible, si c’était sa mère la fautive, tout ce temps. Mais son père secoue la tête et dit quelque chose comme “tu ne comprends pas, il n’y a pas qu’une seule vérité. Chaque personne a sa propre vision. Il y a plusieurs versions qui coexistent, et ce sont toutes des vérités à leur manière ». 

C’est une explication qui n’est pas sans rappeler “Quatre saisons”, la série de Netflix récemment visionnée et très appréciée de notre côté.

Je trouve que cette idée de versions et de vérités, c’est un apprentissage de la vie que l’on fait souvent sur le tard. Je crois que c’est parce qu’enfant, nous nous construisons autour d’un schéma bidimensionnel de bien et de mal, et que ce n’est que plus tard que nous faisons l’appréhension des zones grises. Et au-delà des torts bien souvent partagés, c’est plutôt drôle de constater qu’une même scène pourra graver un souvenir très différent selon les personnes. Une phrase, anecdotique pour 99% des gens assis dans une salle, pourra marquer durablement le 1% restant. Un moment vécu comme honteux par une personne pourra n’avoir laissé qu’un amusement fugace aux spectateurs de la scène, alors même que la personne concernée portera le moment vécu comme une croix, parfois pendant des années. 

Il y a 15 ans, j’ai assisté à un moment que j’ai souvent raconté par la suite, parce qu’il témoignait d’une erreur professionnelle qu’on est tous susceptible de commettre : une erreur de destinataire. Je le prends souvent pour exemple, parce qu’il me permet de dédramatiser certaines fautes de mes collègues. Je le raconte toujours de la même manière : j’échangeais souvent avec un collègue – tous les midis, on refaisait le monde et il laissait aller son sens du sarcasme sur tout ce que la boîte comptait d’incompétents (je cite). Un jour, il venait d’apprendre un truc indécent et trop content de me partager l’info croustillante, il m’a tapé son message via la plateforme de messagerie interne et l’a finalement envoyé… à la personne concernée. La suite, vous la devinez : éclats de voix, menaces de démissions, etc. Par la suite, j’ai débriefé le truc avec lui des jours durant, quelques collègues et moi avons joué les médiateurs pour améliorer la relation et les choses se sont tassées. 15 années passent et je recroise un jour ce collègue. On prend un verre, on se donne des nouvelles et puis on écluse les questions habituelles du type “et machine, tu sais ce qu’elle est devenue?”. Alors tout de go il me raconte : “tu sais qu’un jour je lui ai envoyé un message par erreur? Je sais plus à qui je le destinais mais ça s’est super mal passé, j’ai passé mille ans dans le bureau du patron avec elle, et d’autres collègues ont dû intercéder en ma faveur. Je sais même pas si t’étais encore dans l’entreprise toi à ce moment là…?” Deux salles, deux ambiances. J’avais passé quinze ans à raconter une histoire pour laquelle j’aurais pu décrocher l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle secondaire et, à l’entendre, il ne se souvenait même pas si j’étais au générique. 

Ceci m’amène une autre réflexion. Combien de personnes qui polluent encore nos pensées n’en ont pas eu une seule pour nous ces 20 dernières années ? Et à la clôture de la séance, au moment de la standing ovation, lorsque les noms défileront sur une bande son choisie avec soin, qui sont les réalisateurs qui auront vraiment fait de nous les acteurs incontournables de leur vie ?

-Lexie Swing-

Photo : Sabine van Erp

Routine

Mille ans depuis le dernier message. Ce n’est plus une absence, c’est un tome oublié dans une cave poussiéreuse. Pour une raison que j’ignore, ne plus avoir d’ordinateur portable sur lequel écrire mal installée sur le canapé du salon, a entraîné le blogue dans un état comateux avancé, quoique confortable. La vie et ses aléas (l’hiver, les activités variées, les jours de tempête, la fracture de la clavicule de la grande…) ont eu raison du reste.

En parallèle, mue par une motivation soudaine, j’ai créé un nouveau blogue. Je voulais m’autoriser un espace plus public et moins exposé, au gré duquel partager nos découvertes de balades et voyages. Loin des vicissitudes de Gwen Stefani, je l’ai nommé Such a sweet escape. J’en fait peu la promotion, le site étant encore en construction, mais j’y relaie déjà quelques (= trois, à l’heure où nous nous parlons) aventures.

Les idées peinent à se mettre en mots, rapport au fait que la vie est remplie à ras bord de choses variées, potentiellement engageantes (mes sorties de course à pied) mais pas toujours (le gros des journées). J’ai passé la trentaine indifférente aux heures passées à travailler, parcourant mes journées à grands pas, entre deux trains lancés à grande vitesse. La fin de cette décennie me rattrape pourtant : est-ce vraiment comme ça que nous allons passer nos vies ? Je sais que non : un jour les « mamans » résonnent moins, les absences se cumulent et le temps pour soi revient, peut-être pas comme on l’aurait voulu mais quand même.

La vie grignote notre nécessaire besoin de solitude. Je m’en rends compte lorsque je me stationne devant chez moi, et que je mets quelques minutes à sortir de ma voiture. Quelques minutes, juste quelques minutes de plus, à écouter la fin d’un podcast, les notes d’un refrain ou juste le silence.

La charge mentale est lourde, c’est un sujet éculé mais jamais réellement solutionné. Le chemin est désormais identifié, balisé, mais il est sans issue. La charge est féminine, sans que l’on sache vraiment comment, ou pourquoi. Ça n’a pas rapport qu’à une répartition des tâches, une autre dimension semble entrer en jeu, un véritable fonctionnement mental. Qu’est-ce qui explique que mon collègue papa divorcé ne se préoccupe du contenu du souper qu’à 18h, quand mon esprit planifie la durée de cuisson des pâtes et le détour par le supermarché pour cause d’absence de fromage râpé depuis 14h ? Je n’ai pas de réponse à ce phénomène, si ce n’est qu’il est monnaie courante pour la plupart de mes copines, et nettement moins pour mes copains (pas de généralité, mais quand même).

Récemment, je me désolais de manquer d’énergie pour la course, réfléchissant au passage aux types de repas que je devrais préparer pour être mieux armée face à la dépense énergétique. Mon amoureux m’a alors mentionné une spécialiste en nutrition que j’avais déjà rencontrée quelque temps auparavant. « Elle t’avait fait une liste des aliments intéressants », m’a-t-il rappelé. Liste que j’avais laissée de côté presqu’aussitôt. La raison ? Plutôt simple : les aliments se succédaient sur la liste, sans mention de repas à composer. Et j’ai alors réalisé mon enjeu : je n’avais plus d’espace mental disponible pour devoir réfléchir à de nouveaux repas, de nouvelles façons de faire. Je voulais « bien » faire, mais si ce n’était pas servi sur un plateau d’argent avec cuillère assortie, il n’y avait aucune chance que je me rende jusque là.

La charge mentale est devenue telle que chaque effort supplémentaire a un coût conséquent. Ça ne m’étonne pas que les systèmes de planification automatiques, ou même l’IA, puissent rencontrer un tel succès. Souvent, dans mon travail, des collègues (ou moi-même) me disent qu’ils sont bookés « mur à mur », signifiant par là que leur agenda est plein à craquer. C’est un peu l’effet que me fait mon cerveau, il est booké mur à mur, paroi à paroi, plein comme un oeuf, et la soupape n’en peut plus de siffler.

Trois semaines plus tard…

Repousser le temps d’écriture est décidément devenu habitude. Trois semaines ont passé, trois semaines durant lesquels le poids de la charge mentale est devenu écrasant. Cela faisait quelque temps que j’avais le sentiment d’oublier des petites choses. J’aurais juré que j’avais pourtant quelque chose à l’agenda. Ou qu’il y avait un produit supplémentaire à acheter au supermarché. Je l’avais sur le bout de la langue. J’ai toujours eu un cerveau capable d’emmagasiner un lot important de détails et depuis quelque temps, je sens qu’il me trahit. Le plus grand éclat s’est produit un samedi, lorsqu’à l’heure du lunch je me suis rendue compte que nous avions oublié un atelier auquel étaient inscrites nos filles depuis des semaines. J’avais pourtant répété plusieurs fois depuis la fin du mois d’avril : « que quelqu’un prépare l’agenda du mois de mai sur le frigo, j’ai le sentiment qu’il y a beaucoup de choses et que nous allons en échapper ». J’avais été visionnaire mais pas assez proactive, visiblement.

Et en fait de choses, elles n’en peuvent plus de s’accumuler : des déplacements professionnels, aux répétitions de danse, en passant par les réparations de la voiture, les rendez-vous dentaires et médicaux, les vaccins du chien et les innombrables festivités de fin d’année à l’école, nous croulons sous les injonctions calendaires. Je ne sais plus comment je m’appelle mais je dois me souvenir que jeudi sera journée « engins roulants, n’oubliez pas les casques des enfants ». Ça fait trois semaines que j’oublie de passer à la pharmacie mais je ne dois pas perdre la petite étiquette fournie par l’école de danse identifiant l’ordre de passage de mon enfant pour les deux répétitions générales à venir et le spectacle de danse. J’ai annulé par erreur un rendez-vous médical parce que je pensais qu’il tombait en même temps que la sortie de classe des 6e années, mais mardi je dois prévoir d’aller récupérer le chandail du centre équestre entre 18h et 18h17.

Récemment, pour plaisanter, une collègue m’a demandé si à ma prochaine évaluation j’allais demander des vacances en plus ou une augmentation, j’ai répondu : « un(e) adjoint(e) ». Je rêve d’une personne me chuchotant à l’oreille ce qui s’en vient, ce que j’oublie, ce qui arrivera demain, la semaine prochaine. Qui me rappelle de prendre le beurre, parce que j’en aurais besoin dans trois jours ou qui me retient avant que j’arrive aux caisses, parce que j’ai tout pris sauf les pastilles pour le lave-vaisselle, raison initiale de ma venue au supermarché. Qui me donne mes créneaux de disponibilités en confrontant nos trois calendriers, ainsi que l’horaire des enfants, pour que j’évite de rappeler trois fois la secrétaire du dentiste en m’excusant parce que je n’avais pas pris en compte le déplacement professionnel de mon conjoint ou la rétrogradation de Mercure.

Cependant, depuis quelques jours, une vague de renouveau semble venir mordre le sable mouillé de mon désarroi. Des soirées un peu plus longues, des parties de jeux de société entamées sitôt le souper fini, des sessions de lavage de linge qui se terminent assez tôt pour regarder le dernier épisode de notre série du moment… Moment passager ou révolution ? Est-ce que je posséderais enfin la clé de la sérénité ? Je vous tiens au courant.

-Lexie Swing-

Photo Efeyhan Zeytin

À cheval

Je pousse la porte de l’écurie comme celle de ma maison, biberonnée aux effluves qui en incommoderont plus d’un. La chaleur y est confortable et les hennissements doux. C’est un monde qui m’est tendre et cher parce que j’y ai grandi droite, à l’abri. C’était mon refuge et comme tous les refuges d’enfance, on y revient avec la nostalgie de ce qui n’est plus, mais le cœur battant.

C’est un monde qui a longtemps fait partie du passé, pour moi. Un jour j’ai eu mon propre cheval et j’ai délaissé les centres équestres. J’ai compris trop tard que c’était un tout qui me tenait debout, le cheval comme le rythme particulier de ces endroits bétonnés. J’en aimais les animaux, les rites, les rires, les cours de saut, les poneys fous qui ruaient dans le fond du manège, les parents tapageurs, les chansons scandées lors des concours ratés, la liste de nos noms auxquels les chevaux du jour étaient associés, le gâteau que l’on amenait à chaque chute, les joies, les déceptions et les amis précieux.

C’était une passion de chaque saison, une double vie qui sentait le foin et les souliers crottés. C’était des affaires sales amassées dans l’entrée et une voiture condamnée à sentir la litière. C’était des matinées de classe où l’on portait des pantalons d’équitation, pour mieux se rendre ensuite à nos répétitions. C’était les allées du supermarché tout proche, où nous déambulions le menton haut, fières de nos habits plein de poils et de sueur. C’était des réveils aux aurores et des samedis sans fin. C’était des vacances qui auront pour toujours le goût de l’enfance.

Je suis partie longtemps et je suis revenue, poussée malgré moi par une enfant qui a vu en l’équitation un loisir salutaire. Chaque mardi, elle s’y accomplit avec cette grâce propre à ceux qui semblent nés pour chevaucher un tel animal. Elle a comme cavalière une assurance que nous ne lui avons jamais connue, juchée sur ses deux pieds.

C’est un peu l’histoire qui se répète et l’enfance qui ne s’en va pas tout à fait. C’est mon amie que je texte, en lui envoyant des photos d’un poney ombrageux, et qui me renvoie des vidéos de la mini monture qui a élu domicile dans sa vie. Et nous parlons d’allures comme nous le faisions jadis, assises au bord du champ, au bord du cross, dans les tribunes, sur le support de voltige ou sur un réservoir en mouvement.

Joyeux anniversaire mon amie – 32 bougies depuis nos premières chutes communes et autant de gâteaux confectionnés pour la peine.

-Lexie Swing-

Janvier 2025 : quart de siècle

J’écris ça et je ne m’en étais même pas rendue compte avant. Nous sommes au quart du siècle, assez fou non ? Ça l’est encore plus de se souvenir (péniblement) du moment où l’on a fêté mon quart de siècle. C’était à la fois follement excitant et terriblement jeune (25 ans!), autant dire que c’était il y a longtemps.

J’ai un souvenir précis de l’année 2000, rapport au fait que j’ai changé de ville, d’établissement scolaire (deux fois dans l’année), et qu’elle a marqué le début de la plupart des amitiés que j’ai forgées depuis. D’ailleurs, c’est aussi cette année-là que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Si un jour une historienne se plonge dans l’histoire oubliée des auteurs de blogues méconnus, elle soulignera peut-être que ma vie a vraiment commencé au XXIe siècle. Elle va vraisemblablement s’y terminer également, rapport au fait que je n’ai pas la génétique de Jeanne Calment. Si tu ne sais pas qui est Jeanne Calment, le siècle dernier t’a épargné.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Il y a un an l’enfance est partie. On ne sait jamais trop quand ça va arriver, je m’en rends compte aujourd’hui. On croit que l’enfance part quand l’âge adulte arrive mais c’est faux. Nous restons enfant aussi longtemps que ceux qui nous ont tenu la main continuent à le faire. Il a suffi d’une carte pour que le château s’écroule. L’enfant en moi a eu peur et elle est partie. Et comme c’est elle qui a commencé à écrire il y a plus de 30 ans je n’ai plus vraiment su quoi faire.

Alors j’ai écrit un livre pour enfants. J’y ai mis du Roald Dahl dedans, un peu de Petit Nicolas et un paon, aussi. J’y ai mis une fille aux cheveux bouclés et beaucoup d’ironie. J’y ai mis une grand-mère aventurière. J’y ai mis mon humour et mon cœur et l’enfant est revenue. Elle ne sera plus jamais la même, elle sait désormais que sous le château il n’y a qu’un gouffre vertigineux. Mais elle se tient en équilibre sur les ruines et elle danse. Parce que le château a sombré mais que l’amour flotte. Et que ses souvenirs auront toujours le goût des gâteaux du Carmel, au bout de la rue.

Je suis désolée d’être partie si longtemps. J’ai continué à lire ceux qui publient, et à échanger avec ceux qui partagent sur les réseaux sociaux. Je suis chanceuse car je suis bien entourée.

J’ai lu sans cesse et partout combien 2024 avait été une année éprouvante, et si je connaissais quelque chose aux astres, j’y verrais peut être la rétrogradation sibylline d’une planète tumultueuse. 2025 sera différente. Je vous souhaite en tout cas qu’elle vous donne le courage de vous accomplir.

À bientôt

-Lexie Swing-

Back to school

Les images d’enfants solidement arnachés fleurissent sur les murs de mes réseaux sociaux. Aucun doute possible, après les copains des États-Unis, puis du Québec, c’est au tour de mes neveux, filleuls et enfants chéris de mes amis de faire leur rentrée. Chez nous, le tout s’est déroulé sans accroc (exception faite de l’heure, que j’avais mal lue), avec des profs connues ou rapidement apprivoisées, selon le cas. C’est aussi une rentrée au goût particulier puisque c’est la dernière pour ma grande B., au primaire. Au Québec, pour rappel, la 6e année fait partie du bloc primaire. Le grand saut vers le secondaire se fera donc l’an prochain pour nous. En attendant, elle rejoint la cour des plus grands et elle savoure.

Ce mois-ci commence aussi la course officielle aux écoles secondaires. Celle où l’enfant doit décider de l’école qui l’intéresse pour la suite. On est moins dans une logique de secteur et plus dans un principe de programme, ou de niveau. Depuis nos premiers questionnements, nous avons visité plusieurs écoles, autant publiques que privées, et B. oscille désormais entre un privé, au sein duquel elle a été admise, et un public, pour lequel elle saura cet automne si elle est retenue (après étude de son bulletin de 5e année). Nous recommençons ce mois-ci le bal des visites pour ces deux écoles, pour tenter de trancher une fois pour toutes (si le choix se présente pour de bon, le cas échéant).

Septembre amène aussi son lot habituel de nouvelles activités et l’horaire se charge désormais de multiples cours de danse, Tempête ayant rejoint la troupe compétitive de son école. Cette année, nous avons réussi à faire tenir l’ensemble des activités entre le lundi et le vendredi, se dégageant du même coup du temps le week-end et des (possibilités de) grasses matinées. L’avenir nous dira si le rythme est soutenable (et l’expérience parentale me fait dire qu’aucune solution n’est jamais la meilleure).

Je vous souhaite une belle rentrée (plusieurs de mes petits choux rentrent seulement ce mardi), sous le soleil si possible, et avec légèreté, surtout. Que cette fin d’été vous soit douce.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry pour Burst Shopify