35 ans

Je fête mes 35 ans. « Déjà » ou « seulement », selon le point de vue duquel on se place. Heureusement, la vie fait que l’on n’avance guère seul, on vieillit en même temps que nos frères et soeurs, que nos cousins, que nos amis, chez qui on note quelques rides et des cheveux blancs en faisant fi des siens.

Comme depuis l’école primaire, j’ai une année d’avance, mes amis ont tout fait avant moi, y compris vieillir. Hier, j’étais celle qui attendait son tour, aujourd’hui je suis celle qui ferme la marche en les narguant.

Il y a quelques jours, l’une de mes amies d’enfance – une fille d’avril, comme moi – a partagé un long post sur Facebook dans lequel elle faisait le point sur les 20 années écoulées depuis ses 18 ans. Elle mentionnait ses changements de parcours, ses hésitations, et puis la place qu’elle occupe aujourd’hui. J’ai aimé la lire car, même si je pense depuis longtemps que rien n’est figé et qu’il est normal d’avoir plusieurs carrières dans une vie, il y a un côté rassurant à lire le bilan de quelqu’un qui a essayé différents chemins, qui l’ont peu à peu menée à celui qu’elle emprunte depuis quelques années. Plus encore, il en ressort cette impression implacable que chacune de nos circonvolutions amène des pierres supplémentaires, des compétences importantes pour la suite.

À l’image des noms que l’on donne aux différentes années de mariage, je trouve qu’il y a des termes qui pourraient symboliser les décennies, et ils ne seraient pas forcément les mêmes pour tous. Si je devais nommer la trentaine, je dirais que ce sont « les années de nuances ». Ce sont celles où nombre d’entre nous prennent conscience que les opinions se confrontent et que les vérités n’existent que dans la bouche de celui ou celle qui les prononce. Qu’il y a autant de possibilités que d’individus, que d’existences. Que ce qui est vrai et bon pour le voisin ne le sera peut-être guère pour nous. Et que c’est bien, ainsi.

Pour reprendre l’exercice de mon amie, je commencerais ainsi : il y a 18 ans, nous amorcions les révisions pour le bac et je ne me souviens pas avoir relu quoi que ce soit. Je me dirigeais bon an mal an vers des études de droit, alors que nombre de mes amis se destinaient à la prépa. Je ne crois pas que l’idée d’y aller moi-même ne m’ait jamais traversé l’esprit. Si c’est le cas, elle aura été vite balayée par la constatation inévitable que je n’avais pas les notes suffisantes pour simplement prétendre à y faire mon entrée, mes excellents résultats ayant été disséminés au vent à la fin du collège, alors que je déménageais tout en entrant de plein fouet dans l’adolescence. J’avais alors cessé de m’intéresser à l’apprentissage scolaire, affichant un visage mort d’ennui dans la plupart des cours. Seul mon professeur d’anglais « spé » parvenait à m’intéresser et donc à me faire travailler, le reste me passant largement au dessus de la tête. C’est donc avec des notes relativement passables – « assez bien » si j’en crois la mention que j’ai eue au bac – que j’ai terminé le lycée, pour entrer dans la vie étudiante.

Je n’avais pas un goût particulier pour le droit, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais à l’époque, et peut-être encore maintenant, il était nécessaire d’avoir une licence pour prétendre passer les concours de journalisme. Je voulais devenir journaliste parce que j’aimais écrire. Je ne sais pas si vous voyez le lien mais il n’y en a pas. Si votre enfant vous dit qu’il veut devenir journaliste parce qu’il aime écrire, dites-lui qu’il se trompe de métier. On devient journaliste parce qu’on est curieux, qu’on est tourné vers les autres, intéressé et informé. Quand on veut faire de l’écriture son métier, on devient écrivain. Je sais que certains parmi vous sont journalistes, possèdent de très belles plumes et ont vibré plus d’une fois en déroulant un portait multi-sources. Vous avez usé de l’adverbe et abusé de l’adjectif. Moi aussi. Mais le recul doit nous forcer à être honnête : le quotidien du journaliste n’est pas l’écriture. Déjà, en premier lieu, il faut être à l’aise au téléphone. Si vous m’aviez vu refuser de décrocher mon téléphone pour prendre un rendez-vous chez le coiffeur, vous auriez su avant moi qu’il y avait là un paradoxe. En deuxième lieu, il faut savoir pousser l’autre dans ses retranchements, aller chercher la vérité derrière la phrase trop bien construite. La fille qui soupirait devant sa tarte aux fraises parce qu’elle avait dit à la pâtissière qu’elle voulait un cake au chocolat mais qu’une fois l’erreur commise, elle n’avait pas osé la détromper, n’était pas de ceux qui disent : « je pense que vous ne me dites pas tout » à un quelconque élu local à la petite célébrité obtuse. Elle était de ceux qui reviennent avec un ramassis d’inepties, gribouillées sur un coin de cahier, qu’elle aurait aussi bien pu repêcher du communiqué envoyé un peu plus tôt pour l’appâter. Il faut, surtout, avoir le goût de l’information, être au fait de l’actualité, s’enthousiasmer des nouveautés. J’ai toujours été admirative des gens auprès de qui j’ai évolués et qui nourrissaient cette passion de l’information. Ils arrivaient à grandes enjambées le matin, après avoir appris l’ouverture imminente d’un complexe quelconque. Ils s’empoignaient volontiers pour savoir laquelle de leurs nouvelles devait surpasser les autres. Ils étaient parfois réveillés la nuit par un incident quelconque et à l’informateur, quelle que soit l’heure, ils répondaient : « Non, c’est pas vrai? Dis m’en plus? ». Si jamais j’avais eu l’âge d’avoir créé des contacts, ceux-ci auraient su que je ne répondais pas au téléphone la nuit, et que rien ne ressemblait pour moi plus à un complexe sportif, qu’un autre complexe sportif. Je m’étais trompée de métier, et j’ai mis quelques années à l’accepter.

Après 8 ans d’études et quelques années de pratique comme journaliste, je me suis exilée au Canada avec mon conjoint et notre bébé de six mois. Nous étions tous les deux à la croisée de nos vies professionnelles et l’expatriation a servi de détonateur. Mais aucun chemin n’est jamais sans issue : grâce à mon expérience, j’ai décroché en quelques jours un poste de rédactrice pour un média en ligne. J’y suis restée plusieurs années et y ai joué différents rôles, autant en rédaction qu’en supervision. Mais il est un moment où la vie nous rappelle à l’ordre, quand on a fait semblant trop longtemps qu’un domaine, un métier, était fait pour nous.

Après avoir accouché de ma deuxième fille, les barrières sont tombées d’un coup. Lorsque vous faites une dépression post-partum, il devient impossible de prétendre. J’ai pleuré sur des parkings, la vue brouillée par les larmes et la grisaille, avec pour seul phare des néons de magasins vacillants. Et s’il y avait le corps qui rendait les armes, il n’y avait pas que ça. Il y avait l’évidence, comme une nappe d’écume sur une bière opaque. Elle était à portée de gorge alors je l’ai bue d’un coup. Quand on se rend compte que le chemin qu’on prend est une voie pleine de ronces, le premier réflexe n’est guère de sortir son calepin et de dresser la liste de ses compétences transférables. La première étape, c’est le renoncement, c’est l’acceptation. On pose les fesses au bord de la route et on accuse le coup en se disant que l’on resterait bien là pour l’éternité, dans cet entre-deux léthargique.

La suite, vous la connaissez. Les mois ont passé, j’ai finalement repris mes esprits et j’ai commencé à faire des listes. De ce que je savais, de ce que je valais, de ce que je voulais. Un matin de décembre, j’ai publié sur notre site internet une offre d’emploi, à laquelle j’ai postulé le soir venu. J’ai été contactée, rencontrée, engagée. Et j’ai basculé dans le monde du recrutement.

L’histoire ne s’arrête pas là. Alors que j’occupe mon poste depuis 4 ans et gravi des échelons, je m’interroge encore régulièrement : est-ce pour moi, suis-je à la bonne place? De multiples signaux me laissent penser que le cap est bon et la mer tranquille. Mais j’envie ceux qui ont des convictions, ceux qui se disent qu’ils sont au bon endroit, au bon moment, et pour longtemps. Ceux qui ignorent le doute. Je crois qu’ils sont de plus en plus rares, cependant. Le monde d’aujourd’hui est ouvert aux multiples carrières, il rend libres les indécis. Je navigue sans trop savoir où le courant pourrait me mener. Je bâtis quelques certitudes, aussi. Ce goût pour les autres, ce désir ardent d’être en équipe. Et je noircis des pages pour combler mon besoin d’écriture. Mes héros se prénomment Théo, Sarah, Fabio… un jour je vous en parlerai.

Je ne sais pas à quoi ressemble la suite du chemin. Ce que je sais, en revanche, c’est que chaque virage restera une continuité. Nous ne repartons jamais de zéro, nous multiplions les kilomètres en même temps que les connaissances. L’âge qui avance est aussi le reflet de ce que nous avons appris, et construit.

Alors, aux 35 années passées, et aux nombreuses futures. Puissent-elles renfermer de belles surprises.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Arrêt sur image

Il est 18h, je descends l’une des rues de Saint-Bruno avec Poppy. J’écoute Delicate, de Taylor Swift, cette jeune qui a quasiment mon âge, parce que oui – flash info – Taylor Swift aussi a vieilli. J’esquisse quelques pas de danse au milieu de la rue, et on m’observe mais je m’en fiche, comme souvent depuis quelques années. Je lis sur Instagram le questionnement d’une connaissance qui s’interroge sur ce que l’âge nous enlève : le droit aux mini-jupes, aux envolées sur des balançoires, à l’insouciance.

Et pourtant, s’il y a un pas considérable que l’âge adulte nous fait faire, c’est celui de l’indifférence. Tout à coup les moqueries deviennent poids-plume et les pas de danse sont ceci de gagné sur la prison dorée des routines que nous nous sommes forgées. Les regards et les chuchotements ne sont rien, ne devraient être que de la poussière dans le moulin de nos vies, au regard de cette impitoyable vérité : il y a tellement pire. Je vivrais à grands mouvements et rirais à gorge déployée parce que je sais qu’aux confins de cette existence, sur la ligne d’horizon, l’absence et la maladie règnent en maîtresses absolues d’un monde qu’elles tentent chaque jour de mettre à genoux.

Je suis cette femme plus âgée dont je me moquais volontiers lorsque la fraîcheur de l’âge faisait rebondir mes joues et mes seins. Je suis cette femme qui s’en fiche de porter des jupes courtes et du rouge à lèvres rouge pomme sous un masque qu’elle tachera d’orgueil. J’avais 15 ans et je me croyais invincible à cause de ma jeunesse. Je croyais que j’avais toute la vie devant moi, sans jamais me douter que tout peut s’arrêter à tout instant, à chaque instant. Mais la véritable invincibilité, c’est cette conscience profonde qu’un fil ténu nous relie à l’existence. C’est cette croyance qui nous permet de faire fi des regards et du qu’en dira-t-on, parce que demain, les pourvoyeurs de bienséante parole, les libertaires, les moqueurs, les victimes, les extravertis et les taiseux, tous seront partis.

J’ai toujours aimé ce parallèle du temps dans les films, celui qui met en scène la même personne, dans un même mouvement, à différentes époques de sa vie. Je descends une rue, à 15, à 25, à bientôt 35 ans. Je suis ado, je suis adulte et presque mère, je suis libre. J’ai de la musique dans mes oreilles et un chien sur mes talons. Ce n’est pas la même musique et ce n’est pas le même chien. Ce n’est pas la même flamme non plus. Elle est ardente mais terrifiée, elle est pleine d’espoir, et puis elle brûle paisiblement, finalement.

Avec l’hypersensibilité, je dois parfois me faire violence. En absorbant les émotions des autres, on prend le beau comme le laid, les remarques positives comme le puits sans fond de bêtises qui semble parfois servir de carcan à l’humanité toute entière. Mais l’âge m’a appris à aller au delà de l’émotion brute, au delà de l’image seule. À apprécier le chemin que l’on devine et l’effort que l’on supporte. J’ai tenté, chaque jour, de prendre à revers les semblants, les faux comme les vrais. À encourager ceux qui essaient, à comprendre ceux qui n’y arrivent plus, à soupçonner la détresse derrière les mots acerbes, à soupeser l’éducation dans les prises de position, à chercher la bonté en tout et en tous. Il n’y a rien qui excuse, mais tout qui explique.

Récemment, alors que je louais l’extraordinaire facilité avec laquelle une de mes amies nouait des amitiés quand nous étions enfant, elle m’a répondu qu’il n’y avait jamais eu un seul jour facile, pas un seul pas vers l’autre qui ne lui ait coûté. Elle avait donné le change toute sa vie, soupesant chaque geste et chaque mot, quand de l’extérieur tout paraissait facile et évident. Il y a ce que l’on croit voir, et ce qu’ils ressentent. Le miroir n’est pas sans teint.

Parce que c’est aussi ça, grandir. C’est deviner, comprendre et accepter. Accepter qu’on ne saura jamais tout, qu’on ne comprendra presque rien, qu’on ne devinera qu’une infirme partie de chacun. Qu’on ne saura rien des blessures et des bonheurs, que le passé restera enfoui pour toujours.

Un homme que je détestais m’a dit, à 20 ans, que j’étais belle, mais que je serai magnifique, à 30 ans. Et comme souvent, parce que la haine est un terreau fertile pour la mémoire, j’ai retenu ses mots. Objectivement, je pense qu’il avait tort. Mais je devine aussi, sous cette réflexion, une évidence : la trentaine m’a affranchie de l’image que je voulais renvoyer. Et la beauté se situe probablement quelque part à l’horizon de cette vérité-là.

J’espère que vous la connaissez aussi, cette liberté. Que l’âge adulte a apaisé vos maux, qu’il a redonné du sens à l’essentiel, en faisant fi des contraintes sociétales. J’espère que vous savez que seul votre regard compte vraiment. Que seuls comptent le vent sur vos jambes nues, le soleil sur votre visage et les petits bonheurs qui ponctuent vos journées. Les tempêtes vous portent encore les réminiscences des rires de moqueries? Fermez les yeux. Nous étions poussière, redeviendrons poussière. Entre les deux, il n’y a que votre corps qui danse. Le reste est illusion.

-Lexie Swing-

À l’aube du printemps

Je n’aime guère le printemps. Ce n’est pas très politiquement correct, c’est souvent mal compris, c’est un peu comme de dire que l’on abhorre les pâtes ou qu’on reste de glace devant des vidéos de chatons, mais voilà : je n’aime guère le printemps.

Il faut savoir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au commencement, c’est tout de même le printemps, un printemps assombri par le nuage de Tchernobyl qui n’avait que faire de la frontière, qui m’a vue naître. Un matin d’avril enneigé, c’était peut-être déjà un pied de nez à ce complot ourdi contre les gens de bonne foi à qui l’on fait croire que le printemps est le matin d’un monde nouveau.

Laissez-moi vous le dire tout de go : l’hiver est le matin d’un monde nouveau. Le petit matin. Ce moment tendre où les paupières clignent et les bras s’épanchent au creux des oreillers. L’hiver est une promesse. L’espoir se tapit sous la neige, sous les manteaux trop chauds. Il est l’amour, le réconfort de bras grand ouverts, la chaleur d’un bois qui s’embrase dans la cheminée. Il n’est pas rare de demander à des immigrés québécois s’ils ne trouvent pas l’hiver trop long, ou trop froid. Cinq mois à flirter avec des températures négatives, il est certain que c’est une aventure en soi. Certains repartent et mentionnent l’hiver, entre autres, comme cause de leur lassitude. Nos sensibilités à tous sont différentes mais pour bien apprécier l’hiver, au Québec, il faut s’y engouffrer. Prendre chaque nouvelle tempête comme une promesse de jeu, chaque chute des températures comme un défi à relever. J’adore l’hiver au Québec : les manteaux longs, les bottes moutonneuses, la glace et la neige qui craquent sous les pas, le blanc à perte de vue, le soleil radieux, le patin toutes les semaines, les raquettes, le ski alpin, le ski de fond, le fat bike, la luge… les raisons de sortir ne manquent pas pour qui aiment l’aventure.

Mais nous voilà désormais aux portes du printemps. C’est une mise à nu. La neige se charge de boue et les flaques grandes comme des lacs viennent ponctuer le chemin. Il pleuvra bientôt tant qu’un ruissellement constant bercera nos jours et nos nuits. Ma fille aînée, sentencieuse, me dira que la terre a besoin de cette eau pour nettoyer l’hiver, pour laisser place au temps chaud. Une leçon apprise à l’école et qu’elle me redonne chaque année. Le ménage de printemps, tout nettoyer pour tout recommencer. Le printemps est une transition, un entre-deux, une pause ménage entre deux loisirs.

Ceci dit, un ménage, moral et physique, ne sera pas du luxe. Nous sortons à peine de la relâche, soit la semaine de vacances hiverno-printanière de notre progéniture, durant laquelle nous avons pu explorer une contrée un peu trop visitée ces temps-ci : deux enfants en congé, dont une cloitrée à la maison pour cause de statut « cas contact », durant une semaine, alors que nous télétravaillions. Pour parfaire le tableau, une éclosion de Covid-19 – je précise de quelle éclosion il s’agit si je me relisais dans dix ans et que j’avais miraculeusement oublié cette période sombre de notre existence – a eu lieu une semaine avant la fameuse relâche, entrainant une fermeture de l’école et un dépistage massif. La semaine de vacances c’est donc transformé en un deux-semaines tout inclus : les enfants, l’école en visio, le stress en bandoulière et des parents internautes armés jusqu’aux dents de commentaires acerbes au regard de ces « jambons » (je cite) qui organisent des rencontres enfantines sauvages dans un coin de sous-sol.

Le printemps arrive donc. Avec sa pluie, sa fonte des neiges, mes 35 ans et l’espoir fugace que ce virus-dont-on-a-trop-prononcé le nom aille se faire cuire un oeuf dans un autre espace temps que le nôtre. A nous la liesse, la chaleur et les pintes en terrasse.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Saint-Valentin et (des)illusion

Petit passage au supermarché tôt ce matin (panne de croquettes). Je me retrouve toujours dans les supermarchés le 14 février, une volonté inconsciente sûrement qui me ramène toujours au premier 14 février passé avec mon amoureux. Après avoir disparu une trentaine de minutes dans la matinée, il avait réapparu avec, dans les mains, une rose rouge, entourée de petites boules blanches, savamment enveloppée dans un cellophane transparent.

J’avais 21 ans et j’étais atterrée. Je lui ai dit que je n’étais pas une « pétasse de M… (la ville où l’on se trouvait alors) » et que je ne fêtais pas la Saint-Valentin. Pas pétasse mais connasse donc :) Je ne mettais guère d’eau dans mon vin et l’indulgence était une valeur que je maîtrisais mal encore. Je l’ai acquise depuis mais une chose m’atterre encore : le bal des hommes au supermarché le 14 février.

Dès la porte, vous vous trouvez cerné d’hommes de tous âges et de toutes classes sociales. Ils portent au creux du bras la même rose rouge cellophanée. Les trentenaires sont flanqués de leurs gamins – parce qu’il faut laisser maman dormir (pour une fois). Les plus généreux tiennent dans l’autre main une boîte de chocolats. Les dimanches, ils remplissent parfois le caddy de chocolatines et brioches bon marché. Les 14 février de semaine, ils se bousculent aux caisses avec du vin prêt à déboucher et un paquet du poissonnier. Ils ont la même errance, le même sens du devoir. Ce matin, un jeune barbu s’emportait auprès de la caissière : « C’est marqué que la rose, là, elle est en rabais. La machine, elle affiche pas le rabais ». Être généreux, toujours. Marquer le coup, mais pas à tout prix.

Je ne critique pas l’effort, je critique cet automatisme qui pousse à donner à l’autre seulement à date fixe. Et à oublier, souvent. Parce que nulle publicité ne viendra rappeler la date d’anniversaire ou les noces de coton. Combien de femmes devront elles-mêmes débarrasser le petit déjeuner ainsi offert ? Combien d’hommes, certains d’avoir accompli la mission divine, s’affaleront ensuite dans le canapé, fatigués de s’être levés si tôt pour faire la file aux caisses, déjà tannés d’avoir dû conjuguer enfants et supermarché ? 

On le répète à chaque 14 février, à chaque 8 mars : être présent pour l’autre, faire sa part de tâches, ce n’est pas réservé aux dates anniversaires. 

J’aimerais par contre souligner quelque chose : c’est correct de célébrer la Saint-Valentin, d’aimer ça, d’attendre cette fête, de s’offrir un bon repas, de magasiner des cadeaux. Il y a une certaine tendance à se croire au dessus des autres, quant on fait fi de cette célébration, corrélé à un dédain pour ceux qui s’y plient volontiers. La Saint-Valentin est une célébration de l’amour et de l’amitié. Le reste, vous en faites ce que vous voulez :)

-Lexie Swing-

L’entre-soi du réveillon

La première fois que l’on a fêté Noël à quatre, c’était en 2016. Nous étions sur la route de la Floride et avions fait étape à Philadelphie. Nous avions réservé pour l’occasion dans un bel hôtel du centre-ville. J’avais emporté des guirlandes pour décorer la chambre et nous avions commandé du room-service après avoir arpenté les rues de cette belle du Sud. Je me souviens des patineurs maladroits qui s’élançaient sur la place principale, et de notre fille aînée, alors âgée de presque 4 ans, qui avait écouté avec des yeux émus une toute jeune fille qui faisait la manche lui demander si elle était heureuse que ce soit Noël. Nous avions regardé les lumières de la ville par la fenêtre immense et B. avait alors su que le Père Noël saurait nous retrouver.

La deuxième fois, c’était en 2017. C’est l’année où nous avons inventé nos traditions. Je portais pour l’occasion une robe de cocktail rouge, achetée à la va-vite au Winners du centre-ville. Destinée au party de Noël de mon bureau, je l’avais ressortie quelques jours plus tard, pour qu’elle ne reste pas un vulgaire chiffon, porté une fois et remisé dans un carton. Elle est devenue ma robe de fête. Alors que les filles revêtent leur tuque de Père Noël, je fais fi de mes jeans et enfile ma robe. Elle est le signe que Noël est là. Cette année-là, nous avons pour la première fois décidé que le réveillon serait le soir du « chacun mange ce qu’il veut », réadapté en apéro dinatoire avec la famille l’année suivante, et les amis, l’année d’après. Le 25, lui, est devenu un matin traînant et un brunch sur le coup de 11h. Loin des festivités en plénière et des repas sans fin, nous avons revêtu le jour de Noël de son habit d’enfance, boudé les huitres et repoussé les meubles. Nous avons fait de la place aux constructions, aux papiers cadeaux déchirés, aux paquets éventrés. Les années clémentes, nous dansons sous la neige et sortons les luges jusqu’aux premiers rayons de nuit.

Si en 2018, nous avons passé Noël avec mes parents dans un joli chalet en Estrie, nous étions de retour à la maison en 2019. Nous avions alors réveillonné en petit comité, avec nos amis de longue date, avant de se retrouver une nouvelle fois entre nous pour notre désormais habituel brunch de Noël. Et si nous sommes attristés de ne pas pouvoir réveillonner entre amis une nouvelle fois cette année, c’est sans trop sourciller que nous avons accueilli la nouvelle du reconfinement. Car chez nous, avant même ce drôle de Noël 2020, celui qui restera dans les annales, il y aura eu les autres. Tous ces Noël où nous étions trop loins, pas assez riches ou finalement trop paresseux pour voyager durant les Fêtes. Nous avons connu des Noël où nous parcourions nos régions hors d’haleine, s’arrêtant ici, courant là-bas, chargeant les cadeaux, avalant du foie-gras, ébouriffant des cheveux fins et s’extasiant sur des yeux malicieux. J’ai aimé ces courses folles, comme j’ai aimé ces Noël hors du temps, ce repli sur nous, sur nos enfants, sur notre famille, où l’on invente sans jugements nos traditions propres. Il n’y a pas de chicanes chez nous sur le repas du réveillon, et s’y cotoient pêle-mêle pâtes à la crème et saumon frais, fromages fins et babybels, vins de garde et jus d’orange. Tempête peut demander de la charcuterie, B. se gaver de pâtes et son père de saumon, plaisir qu’il ne s’autorise que pour les grandes occasions. On pourrait décider que l’on offre les cadeaux tout de suite, à minuit, à deux heures du matin, qui serait là pour s’en soucier? On pourrait choisir de traîner au lit, de souper de chocolats, de trinquer au lait frais. Il n’y aurait personne pour nous dire que ce n’est pas comme ça Noël, que le souper n’est pas à la hauteur et que les enfants s’impatientent.

C’est tout ce que je vous souhaite, pour vos fêtes cette année : réinventer vos traditions, boulotter des petits fours et des crackers écornés, manger des pop-corns sous une couette en regardant un film, saluer votre famille depuis la cour ou en visio, trinquer par dessus la barrière avec vos voisins, décider de ne manger que du fromage et huit sortes de pains, assortir les pyjamas, accrocher un bas pour le hamster de la famille, et laisser une bière au vieux barbu. Ne vous sentez pas triste de devoir remiser cette année vos traditions et laissez vous surprendre par toutes celles que vous pourriez inventer.

Je vous souhaite de merveilleuses fêtes, de belles célébrations et beaucoup d’amour, surtout. À l’année prochaine!

-Lexie Swing-

Née hypersensible

Je suis hypersensible, dans une société qui compte environ 20% de gens qui le sont également. Ce n’est pas une caractéristique rare; pourtant pendant longtemps j’ai pensé que j’étais la seule.

J’étais une chochotte. Chaque fois qu’une situation s’emballait, mon coeur battait la chamade. Qu’elles soient de colère ou de stupeur, les larmes ne manquaient jamais d’entrer dans la danse. Je défendais mon point de vue, et elles venaient noyer mes mots, toujours. Elles étaient chez moi ce qu’est le rouge aux joues des autres, ce que sont les tremblements aux mains de certains.

L’hypersensibilité est parfois une barrière, un voile qui dissimule. Comme si l’on ne devenait qu’un gros sac d’émotions, un tas de noeuds coulants qui se resserrent lentement. Elle est dans les moments bruts comme dans les instants contemplatifs.

Elle grave dans l’esprit des souvenirs impromptus, de ceux qui sont d’ordinaire balayés par le temps. Ces morts, souvent, qui relèvent du fait divers et qui deviennent un souvenir propre. J’ai dix ans et dans un kiosque un journal à sensations affiche ces mots : « 5 ans et étranglée dans la fermeture éclair de sa tente par un fou ». Et puis le sous-titre : « J’ai cru qu’elle criait parce qu’elle avait peur de l’orage », a expliqué la mère aux enquêteurs. Et l’écho de ma propre mère, pensive : « Mais qui entend son enfant de 5 ans pleurer dans une tente en pleine nuit et ne se lève pas pour aller la voir? ». Le noeud se resserre.

J’ai 23 ans. Je suis dans la salle informatique de notre école de Sciences-Po et une nouvelle s’affiche. L’acteur Jocelyn Quivrin vient de se tuer dans un accident de la route. Une rapide recherche Google fait ressortir un article datant de quelques mois. Quivrin et sa compagne, Alice Taglioni, attendent leur premier enfant. À la question « Vous vous sentez prêts à élever un enfant? », ils répondent  » À quatre épaules, on est suffisamment forts ». Je tape sur celle d’un ami, derrière moi. « C’est un peu triste quand même », je lui dis. Le noeud serre encore.

J’ai 32 ans. Une voyageuse connue dans la blogosphère s’éteint au lendemain de Noël. Aux premiers jours de janvier, quand je l’apprends, je découvre son tout jeune enfant et l’hommage rendu par son amoureux. J’ai mal pour eux. Sa disparition si jeune me plonge dans une torpeur qui durera plusieurs semaines. Je ne m’en sens pas le droit, elle qui m’était une étrangère, mais le sentiment est là, comme une chape de plomb. Le noeud est difficile à défaire.

J’ai appris de l’hypersensibilité. J’ai appris à m’éloigner des films tristes et des histoires de guerre. J’ai su que c’était normal, pour les gens comme moi, qui peuvent porter pendant des mois ensuite le poids d’une histoire fictionnelle. Je me souviens de ce témoignage il y a longtemps, reçu comme une délivrance. « J’ai vu le film Les Dents de la Mer alors que je n’étais qu’une enfant, écrivait une hypersensible. Après ça, j’ai arrêté de me baigner, et ce durant des années. »

Les émotions sont si vives qu’elles brûlent parfois. Elles sont envahissantes. Elles sont enrichissantes, aussi. Elles habitent les mots, les dessins, la musique des hypersensibles.

Elles sont physiques aussi. Elles sont dans les coutures qui nous gênaient enfant. Dans ces cols trop serrés, ces pulls qui démangeaient et ces culottes qui rentraient dans les fesses. Elles sont dans les aliments qu’on trouvait trop gluants, dans les soupes qu’on disait pas assez lisses, dans les petits pois dont on jurait nos grands dieux qu’ils avaient touchés la purée. Elles sont dans le lit dans on sentait les ressorts et dans l’oreiller trop chaud sous nos têtes.

J’ai longtemps pensé que j’étais chochotte alors que j’étais juste moi-même. Aussi normale que 20% de la population. 20% de larmoyance, d’émotions vives, mais aussi 20% plus empathiques, plus intuitifs. 20% non négligeables, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Éduquée dans l’athéisme, scolarisée à l’école catholique

Il y a quelques mois, j’avais lu le témoignage d’une maman catholique, elle expliquait son quotidien et quelle place prenait la religion dans sa vie et celle de sa famille. J’avais trouvé ça courageux de sa part, d’écrire cet article à une époque où la reliion n’a plus vraiment la côte.

De la primaire à la 3e (équivalent du Secondaire 3), j’ai été scolarisée à l’école catholique. Un choix qui peut paraître surprenant, quand on sait que mes parents sont farouchement athées. Si je n’ai aucune opinion sur ce choix, qui relevait probablement plus du souhait de choisir une école adaptée à ma scolarité (j’étais globalement en avance et les profs de maternelle avaient recommandé que je sois en double niveau pour faciliter un passage rapide dans la classe supérieure), j’en ai une sur le fait d’avoir été à l’école catholique : ça a eu un impact majeur dans mon ouverture au monde. Mais avant de vous dire pourquoi, il faut d’abord que je vous raconte…

J’ai commencé ma scolarité de primaire dans une toute petite école. Elle était comme une succession de petite et grande maison de ville et le dernier étage était condamné par une chaine qui ne cessait d’attiser notre curiosité. La rumeur disait que le bâtiment avait abrité jadis un pensionnat et que les lits avaient été laissés en l’état. Il y avait une entrée, et puis une courette, la grande maison et puis une autre cour, plus grande. Il y avait un espace quelque peu délabré, qu’on appelait la cour du foot, et une sorte d’ancien garage sans porte, dont on utilisait les murs comme support pour nos pieds d’apprenti gymnastes. On montait dans les classes par une multitude d’escaliers, après s’être lavé les mains dans des lavabos de ferme qu’on s’arracherait, aujourd’hui, chez les meilleurs antiquaires. Il y avait ce savon jaune et rond, sur son axe en métal et puis les toilettes avec la porte courte sous laquelle on glissait le pied pour assurer les amis de notre présence. C’était une petite école de ville qui fermerait quelques années plus tard, à la faveur des redistributions d’élèves dans les secteurs scolaires ou menacée d’expulsion par une régie de bâtiment quelconque qui jugerait d’un mauvais oeil les escaliers de guingois et les portes grinçantes. On y serait peu, à peine de quoi remplir des classes entières. On serait des classes à demi-niveau, un CP-CE1, un CE2-CM1 et puis un CM2. Il y aurait d’autres découpages, des CM1 parfois divisés, des voyages en Auvergne et des classes vertes même au CP. Il y aurait peu d’enfants mais beaucoup de bonheur et c’est à peu près tout ce qu’il vous faut retenir pour comprendre ce qui s’en vient ensuite.

Puisque c’était une école catholique, les cours qu’ont aujourd’hui mes enfants et qui portent le nom d’Education Civique et Religieuse (ici, au Québec) se résumaient pour nous à des cours de pur catéchisme. Nous y apprenions tout ce que l’on peut apprendre à des enfants sur une religion et sa pratique. Nous priions tous les matins, mains jointes ou en coupole, debout dans les allées qui séparaient nos petits bureaux. Nous récitions alors le Notre-Père et le Je Vous Salue Marie, avec la fierté des enfants qui maîtrisent sur le bout des doigts une poésie maintes fois répétée. Nous apprenions aussi de nombreuses chansons, que je répétais à l’envi à mes parents, avec un enthousiasme tout enfantin. Ceux-ci ne pipaient mot, peut-être vaguement consternés alors du choix qu’ils avaient fait. S’ils ont pu l’être en termes d’apprentissage religieux, ils n’ont pu cependant que s’incliner devant ce que l’école m’offrait par ailleurs : un accompagnement réel et individualisé – jusqu’à des cours de rattrapage en maths qui nous ont permis, à mon amie et moi, de passer dans la classe supérieure au courant de l’année – et une admiration non feinte pour les bonnes élèves que nous étions alors. Nous étions scolaires, appliquées, premières de la classe. Nous rentrions dans un moule qui nous allait comme un gant et cela fonctionnait parfaitement.

En CE2, lorsqu’une élève de ma classe – A., une CM1 – s’est faite baptiser, j’ai découvert ce qu’était le baptême, et aussi que j’étais la seule, désormais, à ne pas être baptisée dans ma classe. J’ai le souvenir confus des déclarations parentales, celles de ses parents et puis celles des miens, à qui j’avais posé la question plus tard. Nous n’avions pas été baptisées car nos parents respectifs voulaient nous « laisser le choix » de nous convertir à une religion ou de se définir athée, le moment venu. Dans l’esprit de la plupart des parents d’aujourd’hui, cela signifie vaguement « à l’âge adulte », au plus tôt à l’adolescence. On devient mûr pour choisir une religion comme on l’est pour le sexe, finalement. Je vais vous avouer quelque chose : je pense qu’il faut avoir vécu pour faire ce choix-ci. Aujourd’hui, je ferais un choix éclairé. À l’époque, je ne connaissais que le monde agréable mais étriqué de ma petite école de ville.

Je suis donc restée l’élève non baptisée de mon école, mais j’ai découvert qu’il existait un monde catholique en dehors des murs de celle-ci. Mes amies allaient au catéchisme en dehors des heures de classe, aux Jeannettes le week-end et à la messe, parfois, le dimanche. Elles avaient des choses en commun en dehors de l’école, et pour ça, je les ai souvent enviées. Elles n’ont cependant jamais boudé leur plaisir de m’apprendre toutes les chansons et jeux auxquels je n’avais alors pas accès. Des jeux et des chansons que j’apprends encore à mes enfants aujourd’hui.

Lorsque je suis entrée au collège (au secondaire), j’ai choisi de rejoindre une institution réputée catholique, mais qui n’en avait, pour toute honnêteté, que le nom. Les allées et venues y étaient peu surveillées et les cours de catéchisme absolument optionnels. Je me suis éloignée d’un monde que je ne connaissais finalement que marginalement pour verser dans ma passion du moment : penser des heures durant aux garçons que je rêvais de séduire. J’avais cessé de faire ma rapide prière du soir pour me bercer d’histoires à l’issue toujours très romantique, quoique répétitive, et je me suis définitivement éloignée du monde de l’enfance.

Mon retour à la religion catholique s’est faite avec fracas, à l’hiver 1999, lorsque ma famille a déménagé dans une autre ville, au milieu de mon année de 3e (Secondaire 3). Au jeu des écoles, j’avais pioché la mauvaise carte. L’institution, perchée dans un cadre idyllique, était dirigée d’une main de fer par une directrice âpre, flanquée de Soeurs lieutenantes qui jugeaient bon de plonger la face des adolescentes trop fardées sous l’eau glacée des lavabos. J’étais perdue de ce changement soudain. Alors en pleine adolescence, j’étouffais dans ce carcan étroit. Mes journées se résumaient à des altercations avec la Soeur responsable de notre niveau et à des tentatives vaines d’échapper au cours de physique où la professeure prenait un malin plaisir à me ridiculiser, au vu de mes certes maigres notes. J’étais une fois encore la seule non-baptisée, mais dans l’école entière cette fois, et la Soeur ne manquait pas de me le rappeler comme si j’étais une hérétique. Elle a d’ailleurs failli en avaler son voile, alors qu’en voyage scolaire en Espagne, lors d’une immense messe donnée dans une église renommée, elle m’a vue me lever pour aller recevoir l’ostie. Bloquée dans un rang sans fin, incapable d’intervenir sans s’attirer les foudres de l’audience, elle n’a pu qu’assister, impuissante, à la scène. J’en ris encore aujourd’hui…

C’est avec un soulagement affiché que j’ai passé la porte du collège pour la dernière fois, quelques jours avant le brevet. Ledit diplôme était ensuite remis à la direction de l’école, avec charge pour nous de le récupérer auprès d’eux. Inutile de dire qu’ils l’ont – théoriquement – toujours en leur possession aujourd’hui, puisqu’il n’était pas question que je repasse un jour les portes de l’institution.

Cette étape malheureuse de ma vie m’a permis d’atterrir, alors que je commençais le lycée (secondaire 4), à l’école publique! Douze classes de seconde, des élèves issus de tous les collèges des environs, des jeunes de ma ville et mon futur amoureux, parmi eux. J’étais à l’aube du meilleur, des années incroyables qui m’ont permis de rencontrer des amis toujours très chers à mon coeur aujourd’hui. Des amis qui ont compté et sur qui je pouvais compter. La moitié d’entre eux avait un point commun, en dehors de notre lycée public. Vous devinez? Ils allaient tous à l’aumônerie du quartier. L’endroit était ouvert au monde, aux autres, aux non-catholiques, ou du moins est-ce ainsi que je l’imagine, moi qui y ait fait tant de rencontres et tant de belles soirées. Leur monde n’était plus un espace à part qui les séparait de moi, c’était une richesse, une part pleine de leurs êtres qui éclairait leur éducation, leur quotidien et leurs réflexions différemment.

Je ne regrette pas un seul instant d’avoir été scolarisée à l’école catholique, moi l’enfant d’athées, non baptisée. J’y ai appris la religion, les croyances et les dogmes. Je n’ai pas appris à croire mais j’ai appris à comprendre et ça m’a ouvert au monde. Car le risque, avec l’athéisme, est de s’enfermer dans un monde où les croyances sont vaines et les religions le fruit de la folie humaine. Or les religions sont là, elles existent. Des hommes et des femmes s’y plient, dans toutes les sphères de notre monde. Les connaître, les savoir, ne veut pas dire qu’on les valide, mais nous permet de voir, d’analyser et de comprendre.

Par ailleurs, l’Histoire des hommes est étroitement liée à celle des religions. Prétendre connaître l’Histoire si l’on ne comprend pas un minimum le fonctionnement des religions, est vain, selon moi.

Mettrais-je demain mes enfants à l’école catholique si j’en avais la possibilité? Absolument pas. Car ce n’est pas la religion qui m’a construit, ou détruite à l’occasion, mais ce que les gens qui la portent en ont fait. Leur ferais-je connaître les religions, découvrir les édifices, raconterais-je les croyances? Définitivement. Pour nourrir leur tolérance et leur faire découvrir un monde riche de cultures et d’histoires, un monde de chants et de valeurs.

Et puis un monde qui a inventé le Scofa aussi. Et juste pour le Scofa, l’école catholique, je ne regrette pas.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Matthew Henry

Profiter comme un enfant

C’était notre dernier jour de vacances hier. Leur dernier jour de vacances, du moins. Le dernier de cette parenthèse particulière, ouverte en mars, et qui, bon gré mal gré, s’est poursuivie sur une demi-année.

Bien sûr, depuis juin, la vie avait suivi un cours plus normal : la garderie avait repris, puis quelques semaines plus tard, les camps d’été avaient rouvert. Mais le retour en présenciel au travail ayant été repoussé pour nous, c’est à la maison que nous avons passé l’été, prenant nos pauses café sur la terrasse en construction et lunchant tous les jours ensemble.

Il n’était écrit nulle part que cette dernière journée devait être spéciale. « Pique-niquons sur la terrasse » a pourtant demandé ma cadette. Ce n’était pas prévu, bien sûr. Il n’y avait pas de pain, il n’y avait pas de chips, il n’y avait pas de ces petits cakes salés qu’on aime bien préparer. Il y avait seulement du couscous au menu de midi. Mais vous savez quoi? Il n’y a rien comme une nappe de pique-nique, du soleil et de jolis bols colorés pour égayer un repas. C’est donc en rond que nous nous sommes assis, le visage baigné de lumière, plongeant nos fourchettes dans la semoule moelleuse. Et pour une fois, ce n’était pas si grave qu’elle dégringole des fourchettes maladroites, parce que les oiseaux et puis les fourmis s’en régaleraient, de ces grains égarés.

Elles ont joué dehors une partie de la journée, inventant un fort entre les pierres de notre ancien muret, entreposées temporairement le long de l’allée. Elles sont rentrées à 15h tapantes, les joues terreuses et les yeux affamés. « C’est l’heure de faire des cakes pops! » ont-elles clamé. J’avais cuit dans la matinée un quatre-quart dont j’avais déjà boulotté une part en cachette, le privilège des prévoyants. Après un long passage à la salle de bains pour se délivrer de toute la boue logée sous leurs ongles, elles ont plongé avec délice les mains dans le bol du gâteau. L’exercice est plaisant, avec les cakes pops : le gâteau est à réduire en miettes. Sitôt cette étape réalisée, elles l’ont malaxé joyeusement avec du mascarpone, avant d’en former des boules imparfaites. Quelle pâte à modeler au monde peut se vanter de se dévorer entre les doigts ? Le résultat étant à la hauteur de leurs attentes enfantines : chocolaté et plein de sprinkles croquants et pailletés. A peine secs, ils ont disparu dans leurs gosiers affamés, et dans ceux des chiens, qui savent toujours se tenir à l’endroit exact où les enfants échappent le morceau de gâteau volage.

Lorsque je suis rentrée d’une dernière virée à l’épicerie – l’école venait de prévenir que « finalement si, il fallait amener une boîte de conserve taille famille nombreuse pour faire un pot à crayons » – elles sautaient dans la trampoline (ici on dit LA trampoline). « Tu viens sauter avec nous Maman? » ont-elles crié en m’apercevant. Je dis souvent non, l’absence de soutien-gorge, mon périnée et ladite trampoline ne font pas bon ménage. « Bien sûr! », ai-je répondu sans réfléchir en abandonnant ma conserve au sol. Alors on a sauté, et on a joué à la tag et on a fait le cheval et puis des acrobaties. Et quand elles sont tombées sur moi dans un enchevêtrement de bras joyeusement tatoués et de jambes dorées de soleil, j’ai ri à gorge déployée. Étendue là, sur ce sol instable, j’ai regardé le ciel constellé de nuages lointains, j’ai épousé le temps immobile et l’été qui s’achève. Et puis quelqu’un a crié « encore le cheval », et ça a recommencé, et on est retombé, et on a ri encore, jusqu’à ce que l’heure du bain s’annonce et que le temps soit venu de préparer les affaires du lendemain.

Nous passons notre vie d’adulte à oublier que la vie ne nous attendra pas. Ne vous méprenez pas : j’adore la vie d’adulte et les libertés qui y sont associées. Mais pourquoi ces nouveaux acquis semblent tant se faire au détriment des plus anciens? De l’insouciance ? Comme si on était incapables de cumuler la responsabilité d’une maison à payer et la liberté de s’asseoir sur une balançoire pour s’envoler… un peu. On s’entête à photographier des instants que l’on contemple ensuite dans le creux glacé de sa main, à la nuit tombée. On est spectateurs, toujours.

On peut courir sous le soleil et payer des factures, ce n’est pas incompatible. On peut faire du repas du mardi un souper de fête. Ou décider que l’on est assez grand pour le toboggan. Que l’on court assez vite pour gagner à chat. Que l’on a le droit de se salir les mains en faisant la roue. On tente par tous les moyens de se réapproprier des morceaux d’enfance, comme s’ils nous avaient été dérobés. On fait du coloriage pour adultes et du scrapbooking. On peint aux numéros et on fait des couronnes au tricotin.

L’enfance n’est pas partie. Elle est tapie, elle patiente, elle est dans nos pas de danse et les facéties que l’on s’autorise après deux verres de vin. Elle est dans le bouquet que l’on hume et le gratin que l’on noie sous le fromage râpé. On la contient comme une folie dont on aurait honte, en lui refusant la lumière. Il suffirait, pourtant, de la laisser danser, pour alléger bien des maux.

Voilà ce que je vous propose : levez-vous du banc des parents, au parc, descendez de votre terrasse, glissez-vous derrière le ballon, empoignez cette corde à sauter, escaladez ce gros rocher, étreignez votre chien comme s’il était la dernière personne sur terre. Dansez pour vous, pas juste pour eux, pas parce que vous êtes un bon parent, pas pour les amuser, juste pour sentir l’air sur vos joues et le vent dans vos cheveux.

Vous le méritez.

-Lexie Swing-

Les enfants, le confinement et nous

Alors qu’il y a suspicion de Covid-19 à la garderie, notre fille cadette est de retour à la maison. Depuis juin, nous avions en effet repris une vie plus normale, en tout cas plus facile : nous déposions notre fille aînée à un camp de tennis pour la matinée, notre deuxième fille à la garderie pour la journée, et nous retournions travailler de la maison. Le lunch se faisait en trio, avec le retour de B., et l’après-midi se passait globalement agréablement, avec les avantages que représente le fait d’avoir désormais une fille aînée de 7 ans et demi qui sait en partie s’occuper seule (surtout avec #pandacraft).

Ces deux derniers jours sonnent donc comme un retour en arrière. Il faut jongler entre les demandes des enfants, et celles du travail, entre les cris et les appels, entre le goûter et la visio-conf’ quotidienne, etc.

Malgré tout, après tous ces mois de slow-life, à vivre beaucoup tous les quatre, je ne peux que remarquer tout ce que cette parenthèse a eu de positif :

– J’ai eu le temps… de prendre le temps! Lorsque je termine à 16h30, je m’engouffre dans le train, rejoint ma ville, saute dans ma voiture, fais un crochet par la garderie, roule jusqu’à l’école, m’arrête à la boulangerie, sors les chiens, etc. Avec tout ça, je peux espérer déposer mon sac et mon manteau vers 18h. Or, depuis quelques mois, lorsque je termine à 16h30, je ferme mon ordinateur et … c’est terminé! Les filles sortent juste du goûter, les chiens ont été promenés plus tôt, la boulangerie a été visitée dans la matinée. 16h30, c’est généralement le temps où je lance « Mettez vos sandales, on va faire un tour au parc » (à la piscine, aux jeux d’eaux, en vélo, chez le glacier, etc.). La vie est moins rythmée, et on en profite!

Les filles se sont rapprochées. Quand ta soeur est le seul compagnon de jeu pendant trois mois, le choix est mince : soit ça s’entend, soit ça s’étripe! Si elles se sont souvent étripées, elles ont finalement aussi appris à jouer ensemble.

– J’ai beaucoup marché. Je conduis B. au camp de tennis à pied, je sors les chiens trois fois par jour, on rejoint les amis au parc, etc. Alors que Tempête sautillait devant moi sur le chemin du retour, après avoir déposé sa soeur au tennis, la réalité m’a sauté aux yeux : il fut un temps – et ce temps reviendra – où l’on jetait nos enfants au devant de tout, du camp, de l’école, de la garderie, de la playdate chez les amis. Jamais à l’heure, toujours en vitesse. Cela fait quelques mois que je n’ai plus vécu cette sensation, et elle ne me manque pas!

– J’ai découvert les gens que je côtoie sous un autre jour. Quand vous prenez des cours virtuels, que vous vous entretenez avec vos collègues alors que tout le monde travaille de la maison, ou que vous vous rendez au domicile de votre coiffeuse parce qu’elle a renoncé au bail de son local pour un temps, vous découvrez les gens différemment, sans costume, quoi que cela puisse signifier selon le contexte. Ça entraîne des discussions différentes et j’adore ça!

– J’ai profité de ma terrasse (neuve mais pas finie). Mon chum blague souvent sur le fait que je ne sors jamais dans le jardin, et c’est vrai. Rester dans la cour à ne rien faire, très peu pour moi. Désormais, je prends mes pauses sur la terrasse, je dévore quelques pages d’un bouquin allongée sur le transat ou je sirote un café les fesses vissées aux lames à peine posées, en regardant les geais bleus qui ont fait leur nid dans l’arbre au dessus de moi.

– J’ai passé du temps avec mon amoureux. Puisque nous travaillons désormais tous les deux de la maison, c’est lui désormais le collègue que je croise à la machine à café (et il en boit beaucoup). La bonne nouvelle, c’est qu’on s’entend bien (et en plus, on ne travaille pas au même étage).

– J’ai lu plus de livres en quatre mois que durant les 12 qui ont précédé. Je retrouve cette boulimie de lecture que j’ai connu enfant, quand je lisais partout, tout le temps, et surtout jusqu’à tard dans la nuit.

Et vous, ça vous a apporté quoi, cette drôle d’époque?

– Lexie Swing-

P.S. À l’heure où je publie – enfin – ces lignes, la suspicion est écartée et la môme de retour à la garderie!

La vie reprend

Le soleil était déjà haut lorsque l’on s’est rejoint sur l’enchevêtrement de planches savamment fixées qui nous tient lieu de terrasse. Je me suis assise, les jambes tutoyant le vide, parenthèses mouvantes d’un lundi différent.

Aujourd’hui, Tempête a repris la garderie. Pour la première fois depuis trois mois, nous n’étions que trois, justement, dans ces murs. Il n’y avait pas de cris, guère de demandes, point de disputes. Notre aînée viendrait bientôt nous poser mille questions, crotterait l’entrée de ses pieds sales et joncherait le sol de mille papiers gribouillés, mais dans cette matinée déjà bien avancée, elle profitait de sa solitude toute neuve en se roulant dans l’herbe au milieu des chiens, dans une vaine tentative d’enseignement par l’exemple.

Tempête me manquait. L’esprit a cette insolence propre, qui lui fait regretter les mots qui naguère le rendaient fou, les petits riens qui incommodent deviennent autant de souvenirs disséminés, les baisers mouillés ont séché et le cœur oublie qu’il fut tellement plein qu’il déborda.

C’est une nouvelle page dans cette histoire. Le chapitre qui s’est clos est comme une phrase proustienne : alors que j’arrive à son terme, j’ai oublié jusqu’aux premiers mots. Dans ces premiers silences, je redécouvre la douceur de l’absence, le plaisir d’un chemin qu’on emprunte et de retrouvailles ensoleillées. En espérant que la légèreté dure, que l’été s’installe et l’inquiétude s’étiole, que l’insouciance nous gagne et que les gardes se baissent, lorsque l’ennemi ne sera qu’un point hors de vue, dans un horizon bleu.

-Lexie Swing-