35 ans

Je fête mes 35 ans. « Déjà » ou « seulement », selon le point de vue duquel on se place. Heureusement, la vie fait que l’on n’avance guère seul, on vieillit en même temps que nos frères et soeurs, que nos cousins, que nos amis, chez qui on note quelques rides et des cheveux blancs en faisant fi des siens.

Comme depuis l’école primaire, j’ai une année d’avance, mes amis ont tout fait avant moi, y compris vieillir. Hier, j’étais celle qui attendait son tour, aujourd’hui je suis celle qui ferme la marche en les narguant.

Il y a quelques jours, l’une de mes amies d’enfance – une fille d’avril, comme moi – a partagé un long post sur Facebook dans lequel elle faisait le point sur les 20 années écoulées depuis ses 18 ans. Elle mentionnait ses changements de parcours, ses hésitations, et puis la place qu’elle occupe aujourd’hui. J’ai aimé la lire car, même si je pense depuis longtemps que rien n’est figé et qu’il est normal d’avoir plusieurs carrières dans une vie, il y a un côté rassurant à lire le bilan de quelqu’un qui a essayé différents chemins, qui l’ont peu à peu menée à celui qu’elle emprunte depuis quelques années. Plus encore, il en ressort cette impression implacable que chacune de nos circonvolutions amène des pierres supplémentaires, des compétences importantes pour la suite.

À l’image des noms que l’on donne aux différentes années de mariage, je trouve qu’il y a des termes qui pourraient symboliser les décennies, et ils ne seraient pas forcément les mêmes pour tous. Si je devais nommer la trentaine, je dirais que ce sont « les années de nuances ». Ce sont celles où nombre d’entre nous prennent conscience que les opinions se confrontent et que les vérités n’existent que dans la bouche de celui ou celle qui les prononce. Qu’il y a autant de possibilités que d’individus, que d’existences. Que ce qui est vrai et bon pour le voisin ne le sera peut-être guère pour nous. Et que c’est bien, ainsi.

Pour reprendre l’exercice de mon amie, je commencerais ainsi : il y a 18 ans, nous amorcions les révisions pour le bac et je ne me souviens pas avoir relu quoi que ce soit. Je me dirigeais bon an mal an vers des études de droit, alors que nombre de mes amis se destinaient à la prépa. Je ne crois pas que l’idée d’y aller moi-même ne m’ait jamais traversé l’esprit. Si c’est le cas, elle aura été vite balayée par la constatation inévitable que je n’avais pas les notes suffisantes pour simplement prétendre à y faire mon entrée, mes excellents résultats ayant été disséminés au vent à la fin du collège, alors que je déménageais tout en entrant de plein fouet dans l’adolescence. J’avais alors cessé de m’intéresser à l’apprentissage scolaire, affichant un visage mort d’ennui dans la plupart des cours. Seul mon professeur d’anglais « spé » parvenait à m’intéresser et donc à me faire travailler, le reste me passant largement au dessus de la tête. C’est donc avec des notes relativement passables – « assez bien » si j’en crois la mention que j’ai eue au bac – que j’ai terminé le lycée, pour entrer dans la vie étudiante.

Je n’avais pas un goût particulier pour le droit, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais à l’époque, et peut-être encore maintenant, il était nécessaire d’avoir une licence pour prétendre passer les concours de journalisme. Je voulais devenir journaliste parce que j’aimais écrire. Je ne sais pas si vous voyez le lien mais il n’y en a pas. Si votre enfant vous dit qu’il veut devenir journaliste parce qu’il aime écrire, dites-lui qu’il se trompe de métier. On devient journaliste parce qu’on est curieux, qu’on est tourné vers les autres, intéressé et informé. Quand on veut faire de l’écriture son métier, on devient écrivain. Je sais que certains parmi vous sont journalistes, possèdent de très belles plumes et ont vibré plus d’une fois en déroulant un portait multi-sources. Vous avez usé de l’adverbe et abusé de l’adjectif. Moi aussi. Mais le recul doit nous forcer à être honnête : le quotidien du journaliste n’est pas l’écriture. Déjà, en premier lieu, il faut être à l’aise au téléphone. Si vous m’aviez vu refuser de décrocher mon téléphone pour prendre un rendez-vous chez le coiffeur, vous auriez su avant moi qu’il y avait là un paradoxe. En deuxième lieu, il faut savoir pousser l’autre dans ses retranchements, aller chercher la vérité derrière la phrase trop bien construite. La fille qui soupirait devant sa tarte aux fraises parce qu’elle avait dit à la pâtissière qu’elle voulait un cake au chocolat mais qu’une fois l’erreur commise, elle n’avait pas osé la détromper, n’était pas de ceux qui disent : « je pense que vous ne me dites pas tout » à un quelconque élu local à la petite célébrité obtuse. Elle était de ceux qui reviennent avec un ramassis d’inepties, gribouillées sur un coin de cahier, qu’elle aurait aussi bien pu repêcher du communiqué envoyé un peu plus tôt pour l’appâter. Il faut, surtout, avoir le goût de l’information, être au fait de l’actualité, s’enthousiasmer des nouveautés. J’ai toujours été admirative des gens auprès de qui j’ai évolués et qui nourrissaient cette passion de l’information. Ils arrivaient à grandes enjambées le matin, après avoir appris l’ouverture imminente d’un complexe quelconque. Ils s’empoignaient volontiers pour savoir laquelle de leurs nouvelles devait surpasser les autres. Ils étaient parfois réveillés la nuit par un incident quelconque et à l’informateur, quelle que soit l’heure, ils répondaient : « Non, c’est pas vrai? Dis m’en plus? ». Si jamais j’avais eu l’âge d’avoir créé des contacts, ceux-ci auraient su que je ne répondais pas au téléphone la nuit, et que rien ne ressemblait pour moi plus à un complexe sportif, qu’un autre complexe sportif. Je m’étais trompée de métier, et j’ai mis quelques années à l’accepter.

Après 8 ans d’études et quelques années de pratique comme journaliste, je me suis exilée au Canada avec mon conjoint et notre bébé de six mois. Nous étions tous les deux à la croisée de nos vies professionnelles et l’expatriation a servi de détonateur. Mais aucun chemin n’est jamais sans issue : grâce à mon expérience, j’ai décroché en quelques jours un poste de rédactrice pour un média en ligne. J’y suis restée plusieurs années et y ai joué différents rôles, autant en rédaction qu’en supervision. Mais il est un moment où la vie nous rappelle à l’ordre, quand on a fait semblant trop longtemps qu’un domaine, un métier, était fait pour nous.

Après avoir accouché de ma deuxième fille, les barrières sont tombées d’un coup. Lorsque vous faites une dépression post-partum, il devient impossible de prétendre. J’ai pleuré sur des parkings, la vue brouillée par les larmes et la grisaille, avec pour seul phare des néons de magasins vacillants. Et s’il y avait le corps qui rendait les armes, il n’y avait pas que ça. Il y avait l’évidence, comme une nappe d’écume sur une bière opaque. Elle était à portée de gorge alors je l’ai bue d’un coup. Quand on se rend compte que le chemin qu’on prend est une voie pleine de ronces, le premier réflexe n’est guère de sortir son calepin et de dresser la liste de ses compétences transférables. La première étape, c’est le renoncement, c’est l’acceptation. On pose les fesses au bord de la route et on accuse le coup en se disant que l’on resterait bien là pour l’éternité, dans cet entre-deux léthargique.

La suite, vous la connaissez. Les mois ont passé, j’ai finalement repris mes esprits et j’ai commencé à faire des listes. De ce que je savais, de ce que je valais, de ce que je voulais. Un matin de décembre, j’ai publié sur notre site internet une offre d’emploi, à laquelle j’ai postulé le soir venu. J’ai été contactée, rencontrée, engagée. Et j’ai basculé dans le monde du recrutement.

L’histoire ne s’arrête pas là. Alors que j’occupe mon poste depuis 4 ans et gravi des échelons, je m’interroge encore régulièrement : est-ce pour moi, suis-je à la bonne place? De multiples signaux me laissent penser que le cap est bon et la mer tranquille. Mais j’envie ceux qui ont des convictions, ceux qui se disent qu’ils sont au bon endroit, au bon moment, et pour longtemps. Ceux qui ignorent le doute. Je crois qu’ils sont de plus en plus rares, cependant. Le monde d’aujourd’hui est ouvert aux multiples carrières, il rend libres les indécis. Je navigue sans trop savoir où le courant pourrait me mener. Je bâtis quelques certitudes, aussi. Ce goût pour les autres, ce désir ardent d’être en équipe. Et je noircis des pages pour combler mon besoin d’écriture. Mes héros se prénomment Théo, Sarah, Fabio… un jour je vous en parlerai.

Je ne sais pas à quoi ressemble la suite du chemin. Ce que je sais, en revanche, c’est que chaque virage restera une continuité. Nous ne repartons jamais de zéro, nous multiplions les kilomètres en même temps que les connaissances. L’âge qui avance est aussi le reflet de ce que nous avons appris, et construit.

Alors, aux 35 années passées, et aux nombreuses futures. Puissent-elles renfermer de belles surprises.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Arrêt sur image

Il est 18h, je descends l’une des rues de Saint-Bruno avec Poppy. J’écoute Delicate, de Taylor Swift, cette jeune qui a quasiment mon âge, parce que oui – flash info – Taylor Swift aussi a vieilli. J’esquisse quelques pas de danse au milieu de la rue, et on m’observe mais je m’en fiche, comme souvent depuis quelques années. Je lis sur Instagram le questionnement d’une connaissance qui s’interroge sur ce que l’âge nous enlève : le droit aux mini-jupes, aux envolées sur des balançoires, à l’insouciance.

Et pourtant, s’il y a un pas considérable que l’âge adulte nous fait faire, c’est celui de l’indifférence. Tout à coup les moqueries deviennent poids-plume et les pas de danse sont ceci de gagné sur la prison dorée des routines que nous nous sommes forgées. Les regards et les chuchotements ne sont rien, ne devraient être que de la poussière dans le moulin de nos vies, au regard de cette impitoyable vérité : il y a tellement pire. Je vivrais à grands mouvements et rirais à gorge déployée parce que je sais qu’aux confins de cette existence, sur la ligne d’horizon, l’absence et la maladie règnent en maîtresses absolues d’un monde qu’elles tentent chaque jour de mettre à genoux.

Je suis cette femme plus âgée dont je me moquais volontiers lorsque la fraîcheur de l’âge faisait rebondir mes joues et mes seins. Je suis cette femme qui s’en fiche de porter des jupes courtes et du rouge à lèvres rouge pomme sous un masque qu’elle tachera d’orgueil. J’avais 15 ans et je me croyais invincible à cause de ma jeunesse. Je croyais que j’avais toute la vie devant moi, sans jamais me douter que tout peut s’arrêter à tout instant, à chaque instant. Mais la véritable invincibilité, c’est cette conscience profonde qu’un fil ténu nous relie à l’existence. C’est cette croyance qui nous permet de faire fi des regards et du qu’en dira-t-on, parce que demain, les pourvoyeurs de bienséante parole, les libertaires, les moqueurs, les victimes, les extravertis et les taiseux, tous seront partis.

J’ai toujours aimé ce parallèle du temps dans les films, celui qui met en scène la même personne, dans un même mouvement, à différentes époques de sa vie. Je descends une rue, à 15, à 25, à bientôt 35 ans. Je suis ado, je suis adulte et presque mère, je suis libre. J’ai de la musique dans mes oreilles et un chien sur mes talons. Ce n’est pas la même musique et ce n’est pas le même chien. Ce n’est pas la même flamme non plus. Elle est ardente mais terrifiée, elle est pleine d’espoir, et puis elle brûle paisiblement, finalement.

Avec l’hypersensibilité, je dois parfois me faire violence. En absorbant les émotions des autres, on prend le beau comme le laid, les remarques positives comme le puits sans fond de bêtises qui semble parfois servir de carcan à l’humanité toute entière. Mais l’âge m’a appris à aller au delà de l’émotion brute, au delà de l’image seule. À apprécier le chemin que l’on devine et l’effort que l’on supporte. J’ai tenté, chaque jour, de prendre à revers les semblants, les faux comme les vrais. À encourager ceux qui essaient, à comprendre ceux qui n’y arrivent plus, à soupçonner la détresse derrière les mots acerbes, à soupeser l’éducation dans les prises de position, à chercher la bonté en tout et en tous. Il n’y a rien qui excuse, mais tout qui explique.

Récemment, alors que je louais l’extraordinaire facilité avec laquelle une de mes amies nouait des amitiés quand nous étions enfant, elle m’a répondu qu’il n’y avait jamais eu un seul jour facile, pas un seul pas vers l’autre qui ne lui ait coûté. Elle avait donné le change toute sa vie, soupesant chaque geste et chaque mot, quand de l’extérieur tout paraissait facile et évident. Il y a ce que l’on croit voir, et ce qu’ils ressentent. Le miroir n’est pas sans teint.

Parce que c’est aussi ça, grandir. C’est deviner, comprendre et accepter. Accepter qu’on ne saura jamais tout, qu’on ne comprendra presque rien, qu’on ne devinera qu’une infirme partie de chacun. Qu’on ne saura rien des blessures et des bonheurs, que le passé restera enfoui pour toujours.

Un homme que je détestais m’a dit, à 20 ans, que j’étais belle, mais que je serai magnifique, à 30 ans. Et comme souvent, parce que la haine est un terreau fertile pour la mémoire, j’ai retenu ses mots. Objectivement, je pense qu’il avait tort. Mais je devine aussi, sous cette réflexion, une évidence : la trentaine m’a affranchie de l’image que je voulais renvoyer. Et la beauté se situe probablement quelque part à l’horizon de cette vérité-là.

J’espère que vous la connaissez aussi, cette liberté. Que l’âge adulte a apaisé vos maux, qu’il a redonné du sens à l’essentiel, en faisant fi des contraintes sociétales. J’espère que vous savez que seul votre regard compte vraiment. Que seuls comptent le vent sur vos jambes nues, le soleil sur votre visage et les petits bonheurs qui ponctuent vos journées. Les tempêtes vous portent encore les réminiscences des rires de moqueries? Fermez les yeux. Nous étions poussière, redeviendrons poussière. Entre les deux, il n’y a que votre corps qui danse. Le reste est illusion.

-Lexie Swing-

À l’aube du printemps

Je n’aime guère le printemps. Ce n’est pas très politiquement correct, c’est souvent mal compris, c’est un peu comme de dire que l’on abhorre les pâtes ou qu’on reste de glace devant des vidéos de chatons, mais voilà : je n’aime guère le printemps.

Il faut savoir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au commencement, c’est tout de même le printemps, un printemps assombri par le nuage de Tchernobyl qui n’avait que faire de la frontière, qui m’a vue naître. Un matin d’avril enneigé, c’était peut-être déjà un pied de nez à ce complot ourdi contre les gens de bonne foi à qui l’on fait croire que le printemps est le matin d’un monde nouveau.

Laissez-moi vous le dire tout de go : l’hiver est le matin d’un monde nouveau. Le petit matin. Ce moment tendre où les paupières clignent et les bras s’épanchent au creux des oreillers. L’hiver est une promesse. L’espoir se tapit sous la neige, sous les manteaux trop chauds. Il est l’amour, le réconfort de bras grand ouverts, la chaleur d’un bois qui s’embrase dans la cheminée. Il n’est pas rare de demander à des immigrés québécois s’ils ne trouvent pas l’hiver trop long, ou trop froid. Cinq mois à flirter avec des températures négatives, il est certain que c’est une aventure en soi. Certains repartent et mentionnent l’hiver, entre autres, comme cause de leur lassitude. Nos sensibilités à tous sont différentes mais pour bien apprécier l’hiver, au Québec, il faut s’y engouffrer. Prendre chaque nouvelle tempête comme une promesse de jeu, chaque chute des températures comme un défi à relever. J’adore l’hiver au Québec : les manteaux longs, les bottes moutonneuses, la glace et la neige qui craquent sous les pas, le blanc à perte de vue, le soleil radieux, le patin toutes les semaines, les raquettes, le ski alpin, le ski de fond, le fat bike, la luge… les raisons de sortir ne manquent pas pour qui aiment l’aventure.

Mais nous voilà désormais aux portes du printemps. C’est une mise à nu. La neige se charge de boue et les flaques grandes comme des lacs viennent ponctuer le chemin. Il pleuvra bientôt tant qu’un ruissellement constant bercera nos jours et nos nuits. Ma fille aînée, sentencieuse, me dira que la terre a besoin de cette eau pour nettoyer l’hiver, pour laisser place au temps chaud. Une leçon apprise à l’école et qu’elle me redonne chaque année. Le ménage de printemps, tout nettoyer pour tout recommencer. Le printemps est une transition, un entre-deux, une pause ménage entre deux loisirs.

Ceci dit, un ménage, moral et physique, ne sera pas du luxe. Nous sortons à peine de la relâche, soit la semaine de vacances hiverno-printanière de notre progéniture, durant laquelle nous avons pu explorer une contrée un peu trop visitée ces temps-ci : deux enfants en congé, dont une cloitrée à la maison pour cause de statut « cas contact », durant une semaine, alors que nous télétravaillions. Pour parfaire le tableau, une éclosion de Covid-19 – je précise de quelle éclosion il s’agit si je me relisais dans dix ans et que j’avais miraculeusement oublié cette période sombre de notre existence – a eu lieu une semaine avant la fameuse relâche, entrainant une fermeture de l’école et un dépistage massif. La semaine de vacances c’est donc transformé en un deux-semaines tout inclus : les enfants, l’école en visio, le stress en bandoulière et des parents internautes armés jusqu’aux dents de commentaires acerbes au regard de ces « jambons » (je cite) qui organisent des rencontres enfantines sauvages dans un coin de sous-sol.

Le printemps arrive donc. Avec sa pluie, sa fonte des neiges, mes 35 ans et l’espoir fugace que ce virus-dont-on-a-trop-prononcé le nom aille se faire cuire un oeuf dans un autre espace temps que le nôtre. A nous la liesse, la chaleur et les pintes en terrasse.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Saint-Valentin et (des)illusion

Petit passage au supermarché tôt ce matin (panne de croquettes). Je me retrouve toujours dans les supermarchés le 14 février, une volonté inconsciente sûrement qui me ramène toujours au premier 14 février passé avec mon amoureux. Après avoir disparu une trentaine de minutes dans la matinée, il avait réapparu avec, dans les mains, une rose rouge, entourée de petites boules blanches, savamment enveloppée dans un cellophane transparent.

J’avais 21 ans et j’étais atterrée. Je lui ai dit que je n’étais pas une « pétasse de M… (la ville où l’on se trouvait alors) » et que je ne fêtais pas la Saint-Valentin. Pas pétasse mais connasse donc :) Je ne mettais guère d’eau dans mon vin et l’indulgence était une valeur que je maîtrisais mal encore. Je l’ai acquise depuis mais une chose m’atterre encore : le bal des hommes au supermarché le 14 février.

Dès la porte, vous vous trouvez cerné d’hommes de tous âges et de toutes classes sociales. Ils portent au creux du bras la même rose rouge cellophanée. Les trentenaires sont flanqués de leurs gamins – parce qu’il faut laisser maman dormir (pour une fois). Les plus généreux tiennent dans l’autre main une boîte de chocolats. Les dimanches, ils remplissent parfois le caddy de chocolatines et brioches bon marché. Les 14 février de semaine, ils se bousculent aux caisses avec du vin prêt à déboucher et un paquet du poissonnier. Ils ont la même errance, le même sens du devoir. Ce matin, un jeune barbu s’emportait auprès de la caissière : « C’est marqué que la rose, là, elle est en rabais. La machine, elle affiche pas le rabais ». Être généreux, toujours. Marquer le coup, mais pas à tout prix.

Je ne critique pas l’effort, je critique cet automatisme qui pousse à donner à l’autre seulement à date fixe. Et à oublier, souvent. Parce que nulle publicité ne viendra rappeler la date d’anniversaire ou les noces de coton. Combien de femmes devront elles-mêmes débarrasser le petit déjeuner ainsi offert ? Combien d’hommes, certains d’avoir accompli la mission divine, s’affaleront ensuite dans le canapé, fatigués de s’être levés si tôt pour faire la file aux caisses, déjà tannés d’avoir dû conjuguer enfants et supermarché ? 

On le répète à chaque 14 février, à chaque 8 mars : être présent pour l’autre, faire sa part de tâches, ce n’est pas réservé aux dates anniversaires. 

J’aimerais par contre souligner quelque chose : c’est correct de célébrer la Saint-Valentin, d’aimer ça, d’attendre cette fête, de s’offrir un bon repas, de magasiner des cadeaux. Il y a une certaine tendance à se croire au dessus des autres, quant on fait fi de cette célébration, corrélé à un dédain pour ceux qui s’y plient volontiers. La Saint-Valentin est une célébration de l’amour et de l’amitié. Le reste, vous en faites ce que vous voulez :)

-Lexie Swing-

Parentalité : doit-on suivre un courant de pensée?

Avez-vous lu le dernier article de Déborah du blog Sea You Son, son entrevue du psychopédagogue Bruno Hembeeck? Il y évoque des courants tendances dans la parentalité d’aujourd’hui, comme la pédagogie Montessori ou les conseils de Céline Alvarez.

Alors que je parcourais l’article en me demandant quel courant était le plus approprié à suivre dans le cadre de la parentalité, je me suis rappelée qu’il était correct aussi, de ne suivre personne, de glaner dans les pédagogies ce qui nous semblait approprié, adaptable à notre mode de vie. Parce que, comme je le mentionnais une fois dans un précédent article sur les dérives de la parentalité, il n’est jamais bon de plonger dans les extrêmes et de suivre aveuglement une pratique.

Lorsque B. était encore une toute petite fille, nous avions choisi de l’envoyer à une garderie au bout de la rue. Il y avait un aspect pratique – une garderie à deux pas -, un petit coup de coeur avec « de toutes petites salles comme des petites classes d’école », et une autre dimension, totalement marketing celle-ci : l’école offrait un service de prématernelle en anglais. Pour rappel, l’école au Québec ne commence qu’à 5 ans et c’est donc en garderie que l’enfant vit jusque là, ou à la maison si le parent en fait le choix.

Il y a un moment, dans une vie de parent, où l’on semble plus sensible aux arguments marketings d’un établissement ou d’un courant pédagogique qu’aux besoins réels de son enfant. On s’accroche aux promesses de petits enfants bilingues dès l’âge de 5 ans, au potager dans la courette, au lapin qui dévisage de ses yeux ronds les bouilles enfantines. On justifie ses choix à qui veut bien les entendre : « ils font de la manipulation! Ils ont des jouets en bois! Ils montent un vrai spectacle avec costumes et salut sur la grande scène du village! » Mais on oublie de s’interroger sur le plus important : les éducateurs et éducatrices, les professeurs, les accompagnants, sont-ils qualifiés? Est-ce qu’il y a un travail d’équipe, une bonne ambiance, ou beaucoup de rotation? Comment mon enfant sera-t-il accompagné, au quotidien, s’il est différent du groupe?

À l’aube de la dernière année de garderie de notre fille aînée, il nous a été offert la possibilité, grâce à une amie, de partir en CPE, ou Centre de la petite enfance. Ces centres-ci, très recherchés car peu onéreux et bien réglementés, offrent généralement un suivi éducatif de base afin de ne pas dépasser les objectifs prévus pour la maternelle. On s’est interrogé : est-ce que cela faisait du sens, de la changer pour sa dernière année? Et quid de l’anglais qu’elle était censée suivre en prématernelle? Que pouvait vraiment lui apporter une forme de retour en arrière, scolairement parlant?

La confiance en elle, voici ce que le changement lui a apporté. Dans la garderie précédente, personne ne faisait réellement attention à cette petite fille effacée. Certains apprentissages y étaient donnés de façon automatique, sans se soucier de savoir si les enfants recevaient correctement l’information. Pire certainement, des difficultés dans l’équipe avaient favorisé une rotation importante, obligeant les enfants à s’habituer sans cesse à de nouvelles éducatrices.

En arrivant au CPE, nous avons rencontré celle qui allait être l’éducatrice de B., présente au sein de la garderie depuis une dizaine d’années. Elle s’évertuerait pendant l’année suivante à donner confiance à notre toute petite, multipliant les défis et sollicitant son autonomie. Plus tard, elle apprendrait à sa petite soeur à se concentrer, à suivre une routine et à appliquer des règles. L’objectif était le même : définir les besoins et défis de chacune pour les préparer à la maternelle. Il n’y avait pas de règles strictes préétablies et les apprentissages purement académiques étaient relativement faibles, mais le gain, arrivé à la maternelle, fut inestimable.

Je suis une personne de personnes. Je veux dire par là que toute mon attention, au quotidien, est concentrée sur les autres. J’aime les différences de personnalités, j’aime les histoires, les origines et les cultures. J’aime aussi les différences d’opinions. J’aime quand le vécu et l’expérience priment sur les concepts, j’aime quand les personnes ont le recul suffisant et la capacité de réflexion de se dire « j’ai essayé ceci, et ça marche bien dans ce cas-là ». Mon chum me dit parfois que je pourrais me plaire dans n’importe quel boulot, du moment que l’équipe est soudée et heureuse d’être ensemble, et je le crois sans peine.

Les pédagogies sont utiles, parce qu’elles donnent une ligne directrice, une barrière sur laquelle s’appuyer, mais elles ne sont pas des rails. Il ne suffit pas de grimper dans le bon bateau pour atteindre le port. Les pédagogies sont des concepts, des idées larges censées orienter des décisions, mais elles ne prendront jamais en compte les besoins individuels. Les pédagogies ne tiennent pas compte du fait que ma fille performe en maths mais pas en sports. Ou que la seconde est en avance sur l’écriture mais ne sait pas rester assise sur une chaise. Les pédagogies estiment qu’à un âge X, l’enfant lambda sait faire telle chose, et devrait apprendre telle autre.

Les femmes et hommes qui les appliquent sont là pour le faire. C’est J. qui a finalement donné le goût du sport à ma fille, lui faisant préférer le soccer aux chiffres. C’est V. qui a montré à mon autre fille qu’elle pouvait canaliser son énergie et épeler en même temps. Ce que vous devez rechercher, dans l’éducation, ce ne sont pas des pédagogies mais des gens qui aiment enseigner, qui aiment éduquer, qui ont du recul et de l’imagination. Il faut chercher des écoles qui soutiennent leurs professeurs, qui leur donnent les moyens de se réaliser. Et il faut les soutenir et les encourager, nous aussi, en tant que parents. Être présent mais pas oppressant, être à l’écoute mais ne pas donner de leçons, transmettre les informations nécessaires mais faire confiance.

Plus votre enfant évoluera dans le système scolaire, plus se posera la question des options, des langues enseignées, des sciences, etc. Et il sera bien assez tôt, pour ça. En attendant, ce n’est pas sur une fiche publicitaire vantant les mérites d’une éducation polyglotte ou sur la capacité d’un professeur à appliquer une pédagogie bienveillante sans faillir, que vous devriez vous baser. C’est sur l’humanité de cette personne, ou de cet établissement. Si vous trouvez la place, et la personne, qui sera capable de considérer votre enfant dans son individualité et de l’accompagner sur le chemin, alors 80% du travail aura été fait.

Et puis pour l’anglais, il y a toujours Netflix.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

La vie en 2021

J’aimerais vous dire que je suis tellement concentrée sur mille et un projets que je ne trouve guère de temps pour écrire ici. Que mon esprit est ailleurs et que mes doigts fourmillent d’histoires que je projette écrire sur d’autres supports que celui d’Internet.

Mais la vérité est autre. C’est une vérité, un mal qui s’est répandu comme une traînée de poudre coulant d’un baril troué balloté en pleine tempête, si j’en crois cette épidémie de blogs sous-alimentés depuis un an.

Je n’en connais pas la cause exacte, mais le mal semble prendre ses racines dans une forme de lassitude, une redondance dans nos journées qui confine à la monotonie. La poésie qui nous saisissait même devant les scènes quotidiennes et la métronomie d’une routine installée, semble s’être égarée.

Il n’y a plus de rébellion en moi, s’il n’y en a d’ailleurs jamais eu. Je n’ai jamais tapé du poing en vain, depuis un an, arguant que ça allait bien maintenant, que ça ne faisait pas de sens tout ça, que toutes ces mesures étaient inconsistantes, qu’il fallait bien mourir de quelque chose, que c’était quoi de plus qu’une grosse grippe, que ce serait fini demain.

Nous avons avancé sans broncher. Désinfecté. Fermé notre porte aux amis et aux inconnus. Nous avons gardé nos distances et annulé nos billets d’avion. Nous avons porté nos masques, toujours.

Il n’y a pas eu de retour en arrière pour nous, depuis un an. Il n’y a pas eu de soudaine reprise de la vie, de vent d’espoir, de grandes réunions. Il y a eu des soubresauts timides, un repas pris à trois familles sur une terrasse ombragée, un resto entre copines, quelques balades en forêt.

Il y a longtemps que nous n’attendons plus vraiment quelque chose, que nous avons décidé de prendre les journées comme elles venaient, avec application. Toujours la même routine, les mêmes balades, sans projection.

Nous sommes désormais recentrés sur le quotidien, sur un essentiel dépouillé. Nos joies sont faites de maigres victoires : un plat réussi, une pile de linge pliée, une maison nettoyée. Et puis de quelques unes plus grandes aussi. Lorsque nous avons appris que l’école allait reprendre début janvier comme prévu – et contre toute attente, après trois semaines et demi de « vacances » – nous avons dansé dans le salon. Les chiffres qui baissent sont autant de buts marqués dans un match sans merci. Le plus long, la plus éprouvante partie qu’il nous aura été donnée de supporter, d’encourager.

Elle nous laisse exsangues et c’est cette fatigue, lancinante, qui peu à peu enlève aux mots leur chair et au quotidien ses couleurs.

Je mentirai si je disais que cette période ne m’a rien apporté. Malgré les apparences, j’y ai gagné tellement ! Une sérénité perdue depuis longtemps, une proximité avec mes enfants, un confort de vie absolu.

Reste cette cage dorée dans laquelle nous vivons, qui nous coupe du monde extérieur. De nos amis, avec qui l’on échange désormais sur des bouts de trottoir. De notre famille, parce que l’océan qui nous sépare n’a jamais semblé aussi immense.

Je nous souhaite à tous de la lumière, au bout de ce tunnel qui semble sans fin.

-Lexie Swing-

L’entre-soi du réveillon

La première fois que l’on a fêté Noël à quatre, c’était en 2016. Nous étions sur la route de la Floride et avions fait étape à Philadelphie. Nous avions réservé pour l’occasion dans un bel hôtel du centre-ville. J’avais emporté des guirlandes pour décorer la chambre et nous avions commandé du room-service après avoir arpenté les rues de cette belle du Sud. Je me souviens des patineurs maladroits qui s’élançaient sur la place principale, et de notre fille aînée, alors âgée de presque 4 ans, qui avait écouté avec des yeux émus une toute jeune fille qui faisait la manche lui demander si elle était heureuse que ce soit Noël. Nous avions regardé les lumières de la ville par la fenêtre immense et B. avait alors su que le Père Noël saurait nous retrouver.

La deuxième fois, c’était en 2017. C’est l’année où nous avons inventé nos traditions. Je portais pour l’occasion une robe de cocktail rouge, achetée à la va-vite au Winners du centre-ville. Destinée au party de Noël de mon bureau, je l’avais ressortie quelques jours plus tard, pour qu’elle ne reste pas un vulgaire chiffon, porté une fois et remisé dans un carton. Elle est devenue ma robe de fête. Alors que les filles revêtent leur tuque de Père Noël, je fais fi de mes jeans et enfile ma robe. Elle est le signe que Noël est là. Cette année-là, nous avons pour la première fois décidé que le réveillon serait le soir du « chacun mange ce qu’il veut », réadapté en apéro dinatoire avec la famille l’année suivante, et les amis, l’année d’après. Le 25, lui, est devenu un matin traînant et un brunch sur le coup de 11h. Loin des festivités en plénière et des repas sans fin, nous avons revêtu le jour de Noël de son habit d’enfance, boudé les huitres et repoussé les meubles. Nous avons fait de la place aux constructions, aux papiers cadeaux déchirés, aux paquets éventrés. Les années clémentes, nous dansons sous la neige et sortons les luges jusqu’aux premiers rayons de nuit.

Si en 2018, nous avons passé Noël avec mes parents dans un joli chalet en Estrie, nous étions de retour à la maison en 2019. Nous avions alors réveillonné en petit comité, avec nos amis de longue date, avant de se retrouver une nouvelle fois entre nous pour notre désormais habituel brunch de Noël. Et si nous sommes attristés de ne pas pouvoir réveillonner entre amis une nouvelle fois cette année, c’est sans trop sourciller que nous avons accueilli la nouvelle du reconfinement. Car chez nous, avant même ce drôle de Noël 2020, celui qui restera dans les annales, il y aura eu les autres. Tous ces Noël où nous étions trop loins, pas assez riches ou finalement trop paresseux pour voyager durant les Fêtes. Nous avons connu des Noël où nous parcourions nos régions hors d’haleine, s’arrêtant ici, courant là-bas, chargeant les cadeaux, avalant du foie-gras, ébouriffant des cheveux fins et s’extasiant sur des yeux malicieux. J’ai aimé ces courses folles, comme j’ai aimé ces Noël hors du temps, ce repli sur nous, sur nos enfants, sur notre famille, où l’on invente sans jugements nos traditions propres. Il n’y a pas de chicanes chez nous sur le repas du réveillon, et s’y cotoient pêle-mêle pâtes à la crème et saumon frais, fromages fins et babybels, vins de garde et jus d’orange. Tempête peut demander de la charcuterie, B. se gaver de pâtes et son père de saumon, plaisir qu’il ne s’autorise que pour les grandes occasions. On pourrait décider que l’on offre les cadeaux tout de suite, à minuit, à deux heures du matin, qui serait là pour s’en soucier? On pourrait choisir de traîner au lit, de souper de chocolats, de trinquer au lait frais. Il n’y aurait personne pour nous dire que ce n’est pas comme ça Noël, que le souper n’est pas à la hauteur et que les enfants s’impatientent.

C’est tout ce que je vous souhaite, pour vos fêtes cette année : réinventer vos traditions, boulotter des petits fours et des crackers écornés, manger des pop-corns sous une couette en regardant un film, saluer votre famille depuis la cour ou en visio, trinquer par dessus la barrière avec vos voisins, décider de ne manger que du fromage et huit sortes de pains, assortir les pyjamas, accrocher un bas pour le hamster de la famille, et laisser une bière au vieux barbu. Ne vous sentez pas triste de devoir remiser cette année vos traditions et laissez vous surprendre par toutes celles que vous pourriez inventer.

Je vous souhaite de merveilleuses fêtes, de belles célébrations et beaucoup d’amour, surtout. À l’année prochaine!

-Lexie Swing-

Défis et dérives des parentalités

Je relayais hier sur Instagram une levée de boucliers contre les courants de parentalité que je qualifierais de « pseudos » bienveillants. Plusieurs de mes contacts s’insurgeaient des dérives qui accompagnent depuis quelques années la promotion d’une parentalité bienveillante et positive : le respect de l’enfant et son éducation dans un climat serein va désormais de pair avec une véritable flambée des excès, quelques papesses du mouvement alléguant volontiers qu’il est correct de ne pas insister pour que son enfant se brosse les dents, ou même de ne pas le retenir par le bras lorsqu’il fait mine de descendre sur la route, au motif qu’il s’agit ici d’une violence et que toute forme de violence doit être exclue du processus éducatif. Elles mettent ainsi sur le même plan le fait de battre son enfant et le fait de le forcer à se brosser les dents, ou à finir ses haricots. Bref.

Je n’ai aucune envie, ni le temps d’ailleurs, de débattre de l’absurdité de ces idées. Elles ne peuvent, à mon sens, simplement pas être le fruit de l’esprit de personnes rationnelles. Mais, ce qui m’intéresse, dans cette levée de boucliers, ce sont les témoignages qui en sont ressortis. C’est le nombre de parents, de mères surtout, qui disent « en être revenus » et décrivent cette longue traversée des enfers qu’a été leur voyage au sein de cette parentalité extrême.

Notre génération, plus éduquée, plus ouverte sur le monde, et théoriquement plus tolérante, est aussi celle qui semble le plus perdue en ce qui concerne la parentalité. Nous n’avons jamais eu accès à autant de ressources qu’aujourd’hui, et pourtant nous n’avons jamais été aussi perdus. Faisant fi de tout instinct, nous glanons des conseils « en ligne »: sur des forums, dans des groupes de discussion, sur des pages Facebook, et auprès d’influenceuses Instagram. Auriez-vous imaginé, un instant, que vous éduqueriez votre enfant en fonction des usages et règles d’une communauté regroupée autour d’une fille en vue sur Instagram. Éducation – influenceuse – Instagram… vous ne voyez pas comme un problème? Moi si. Je veux dire… on refuse d’écouter les conseils de belle-maman mais on est prête à se soumettre aux injonctions d’une parfaite inconnue souriante et parfaitement brushée, sur notre écran vaguement fissuré (merci les enfants)?

Je faisais hier un parallèle avec les curés. Jusqu’à une période récente – les années 1960 – les représentants de la foi catholique jouaient encore au Québec un rôle de premier plan en termes d’éducation. Ils conseillaient les familles en la matière et érigeaient des règles à respecter. Vous vous en souvenez – j’ai été partiellement élevée dans, et au contact de, la religion catholique. Lors d’un repas de célébration quelconque, alors que nous étions adolescents, un ami à côté de moi cherchait auprès du prêtre des réponses à ses questionnements sur la vie de couple, et le prêtre, avec je dois le dire un peu de retenue, tentait de l’orienter. Et je m’en souviens encore, c’est sorti tout seul de ma bouche, un questionnement sincère, et pas du tout une forme de rebellion qui m’était par ailleurs étrangère lorsque j’étais plus jeune. J’ai demandé : « Mais qu’est-ce que vous en savez, vous? Ce n’est pas comme si vous connaissiez la réalité de la vie de couple…? » Je ne crois pas qu’il se soit fâché, c’était un jeune prêtre ouvert sur le monde et les questionnements modernes. Mais je me souviens m’être souvent par la suite posé cette question : qu’en savait-il?

La vérité est que, personne ne peut connaître votre réalité. Personne ne peut mesurer la balance fragile que représente votre vie personnelle, votre vie professionnelle, votre santé mentale, le caractère de vos enfants et leurs troubles éventuels. Personne ne prendra en compte la taille de vos pièces et l’impatience des voisins, ou la longueur de votre trajet quotidien. L’équation est impossible à mener, la comparaison, par essence, stupide à faire. Vous-même êtes un parent en constante évolution. Ce qui vous paraît vrai alors que votre enfant a 1 an, vous semblera peut-être utopique ou abscons à l’aube de ses 5 ans, ou avec son jeune frère ou sa jeune soeur.

Lorsque j’étais jeune maman, j’avais certaines idées très arrêtées sur la parentalité. Mon enfant dormirait dans son lit, il aurait des heures de routine fixes, je le laisserais à garder à des gens différents pour l’habituer aux autres, etc. Et ça a fonctionné (un temps)! B. était le bébé idéal (selon moi), qui a fait ses nuits très tôt, dormait dans sa chambre, pleurait peu, pouvait être gardée par des amis sans broncher. Mon vol France-Canada avec elle a été un rêve, l’adaptation dans sa nouvelle vie une sinécure. Alors qu’elle fêtait ses deux ans, nous lui avons appris qu’elle allait être grande soeur, et là le monde des merveilles a basculé. Notre douce et tranquille petite fille s’est transformée en lionne rugissante, qui hurlait volontiers, trépignait sans retenue et s’emportait sans cesse. Ce qui avait été vrai durant deux ans est devenu, peu à peu, un souvenir doux, mais sans comparaison avec la vie réelle. Sa soeur est arrivée, et ce qui avait été vrai – encore une fois – à la naissance de notre première fille, n’avait plus rien à voir avec notre nouvelle réalité. Son sommeil était agité, ses reflux constants, ses premiers jeux de grand bébé consistaient à galoper vers les prises électriques. Nous avons mis des caches sur les prises, ouvert notre lit à ses cauchemars et accompagné ses découvertes. Nous avons appris à faire différemment, à pousser l’une en retenant l’autre, à dire « parle moins fort / pousse le volume » dans un même souffle.

Une copine me disait que « celles qui étaient revenues de la parentalité extrême » étaient souvent des mères dont les enfants avaient grandi, ou qui en avaient eu plusieurs. C’est aussi parce que l’évolution est confrontante. Nous avons tous vu autour de nous, avant même d’être parent parfois, des enfants changer drastiquement. Nous ne sommes jamais à l’abri, l’aventure ne fait que commencer, et le maître mot de la parentalité est celui-ci : l’adaptation.

Vous trouverez toutes sortes de conseils, toutes sortes de bouquins. Vous n’êtes pas obligés de vous y confronter, pas obligés de trouver toutes les réponses d’un coup. Certaines commentatrices de bouquins écrivent parfois à des auteurs de livres sur la parentalité, qu’elles auraient voulu « avoir découvert ce livre avant d’avoir (mon) premier enfant ». Je ne crois pas qu’on ait besoin de ça, je ne pense pas qu’on ait besoin d’un script. Je pense que pour bien débuter dans l’aventure de la parentalité on a surtout besoin d’indulgence, et de bienveillance oui, mais envers soi-même avant tout.

Faites-vous confiance. Prenez les conseils qu’on vous donne avec circonspection. N’oubliez pas que personne ne connaît vraiment votre réalité. Sachez aussi vous entourer de personnes qui vous veulent du bien. Sur l’un des groupes québécois dont je fais partie, et qui a été créé par une intervenante familiale, les témoignages (de désespoir) des parents sont toujours accueillis par des commentaires du type : je te comprends, je vis la même chose, j’ai un enfant ou une situation similaire et voici ce qui a fonctionné pour moi. Il n’est et ne sera jamais normal d’être accueilli par des remontrances lorsque l’on vient demander des conseils – si c’est ce que tu veux, autant appeler ta mère (lol) (coucou Maman).

Avec ma copine D., on a un petit mantra qui dit : « t’es belle, t’es capable, tu vas y arriver ». Je t’envoie à mon tour ces mots-ci, avec toute ma bienveillance.

-Lexie Swing-

Photo : Fernanda Publio

Née hypersensible

Je suis hypersensible, dans une société qui compte environ 20% de gens qui le sont également. Ce n’est pas une caractéristique rare; pourtant pendant longtemps j’ai pensé que j’étais la seule.

J’étais une chochotte. Chaque fois qu’une situation s’emballait, mon coeur battait la chamade. Qu’elles soient de colère ou de stupeur, les larmes ne manquaient jamais d’entrer dans la danse. Je défendais mon point de vue, et elles venaient noyer mes mots, toujours. Elles étaient chez moi ce qu’est le rouge aux joues des autres, ce que sont les tremblements aux mains de certains.

L’hypersensibilité est parfois une barrière, un voile qui dissimule. Comme si l’on ne devenait qu’un gros sac d’émotions, un tas de noeuds coulants qui se resserrent lentement. Elle est dans les moments bruts comme dans les instants contemplatifs.

Elle grave dans l’esprit des souvenirs impromptus, de ceux qui sont d’ordinaire balayés par le temps. Ces morts, souvent, qui relèvent du fait divers et qui deviennent un souvenir propre. J’ai dix ans et dans un kiosque un journal à sensations affiche ces mots : « 5 ans et étranglée dans la fermeture éclair de sa tente par un fou ». Et puis le sous-titre : « J’ai cru qu’elle criait parce qu’elle avait peur de l’orage », a expliqué la mère aux enquêteurs. Et l’écho de ma propre mère, pensive : « Mais qui entend son enfant de 5 ans pleurer dans une tente en pleine nuit et ne se lève pas pour aller la voir? ». Le noeud se resserre.

J’ai 23 ans. Je suis dans la salle informatique de notre école de Sciences-Po et une nouvelle s’affiche. L’acteur Jocelyn Quivrin vient de se tuer dans un accident de la route. Une rapide recherche Google fait ressortir un article datant de quelques mois. Quivrin et sa compagne, Alice Taglioni, attendent leur premier enfant. À la question « Vous vous sentez prêts à élever un enfant? », ils répondent  » À quatre épaules, on est suffisamment forts ». Je tape sur celle d’un ami, derrière moi. « C’est un peu triste quand même », je lui dis. Le noeud serre encore.

J’ai 32 ans. Une voyageuse connue dans la blogosphère s’éteint au lendemain de Noël. Aux premiers jours de janvier, quand je l’apprends, je découvre son tout jeune enfant et l’hommage rendu par son amoureux. J’ai mal pour eux. Sa disparition si jeune me plonge dans une torpeur qui durera plusieurs semaines. Je ne m’en sens pas le droit, elle qui m’était une étrangère, mais le sentiment est là, comme une chape de plomb. Le noeud est difficile à défaire.

J’ai appris de l’hypersensibilité. J’ai appris à m’éloigner des films tristes et des histoires de guerre. J’ai su que c’était normal, pour les gens comme moi, qui peuvent porter pendant des mois ensuite le poids d’une histoire fictionnelle. Je me souviens de ce témoignage il y a longtemps, reçu comme une délivrance. « J’ai vu le film Les Dents de la Mer alors que je n’étais qu’une enfant, écrivait une hypersensible. Après ça, j’ai arrêté de me baigner, et ce durant des années. »

Les émotions sont si vives qu’elles brûlent parfois. Elles sont envahissantes. Elles sont enrichissantes, aussi. Elles habitent les mots, les dessins, la musique des hypersensibles.

Elles sont physiques aussi. Elles sont dans les coutures qui nous gênaient enfant. Dans ces cols trop serrés, ces pulls qui démangeaient et ces culottes qui rentraient dans les fesses. Elles sont dans les aliments qu’on trouvait trop gluants, dans les soupes qu’on disait pas assez lisses, dans les petits pois dont on jurait nos grands dieux qu’ils avaient touchés la purée. Elles sont dans le lit dans on sentait les ressorts et dans l’oreiller trop chaud sous nos têtes.

J’ai longtemps pensé que j’étais chochotte alors que j’étais juste moi-même. Aussi normale que 20% de la population. 20% de larmoyance, d’émotions vives, mais aussi 20% plus empathiques, plus intuitifs. 20% non négligeables, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Les trois autrices irlandaises de « chick lit » à lire

C’était probablement dans un Chapters, peut-être sur Parnell St. À l’époque, je parlais un anglais hasardeux, à peine aidé par le cider pression que je dégustais certains soirs au pub avec quelques amies. Je cherchais à bonifier ma connaissance de la langue anglaise et je suis tombée, au détour d’un rayon, sur l’une des autrices de chick lit les plus prolifiques de l’Irlande : Marian Keyes. Il s’agissait, je m’en souviens encore, d’un roman publié au tout début des années 2000 : Sushis for beginners.

Je n’ai aucun souvenir de l’histoire – j’ai relu le résumé et je pourrais probablement relire le livre entièrement demain sans qu’aucun passage ne me revienne en mémoire. Je devinais plus que je ne comprenais l’histoire. Mais l’autrice, elle, est restée dans mon coeur, au même titre que tout ce qui touche à cette période particulière qu’ont été mes quelques mois là-bas.

Et puis il y a un an, alors que j’avais momentanément épuisé ma pile de livres à découvrir, Marian Keyes m’est revenue en mémoire. Je venais de retrouver ma Kobo au fond d’un tiroir, c’est donc tout naturellement que j’y ai acheté au hasard un roman de cette autrice. Et puis deux autres. Et puis ma Kobo m’a proposé des autrices qu’elle jugeait similaire. De fil en aiguille, j’ai découvert des romans parmi les plus chouettes de la chick lit irlandaise. J’y ai parcouru Dublin mille fois, j’ai fait des détours par Kerry, j’ai pris le vent de plein fouet dans les plaines du Connemara. Actuellement, mes coups de coeur vont vers trois autrices. Les voici.

Marian Keyes. Je ne pouvais pas ne pas commencer par elle. Puisque c’est par elle que tout a commencé. Lorsque, 15 ans après mes mois à Dublin, je me suis plongée dans l’un de ces romans, j’ai été baignée d’un sentiment étrange. Avec l’héroïne, j’ai remonté Grafton et tourné sur King, il y avait St Stephens et puis j’étais un peu étourdie. Marian Keyes possède cette capacité rare de décrire les lieux avec précision, une précision qui n’est pas chirurgicale mais humaine. Elle fera fi du panneau sur le mur mais mentionnera ce qui accroche le regard, cette pierre déplacée que l’on a tous remarqué, cet accroc sur un mur banal. Elle a l’oeil neuf du touriste et le regard doux des habitués. Ses héroïnes, toujours des femmes, sont hautes en couleurs mais toujours crédibles. Elles sont timides, grandes gueules, effacées, excentriques, croient au grand amour ou au sexe entre amis. Elles sont souvent insupportables, mais toujours attachantes. Elles sont crédibles et on savoure chaque page qui les romance.

J’ai lu : The woman who stole my life / The break / The mystery of Mercy Close/ The brightest star in the sky/ Anybody out there / The other side of the story / This charming man / Angels / Last chance saloon / Rachel’s holiday / Sushi for beginners…

Cecelia Ahern. C’est une figure connue de la littérature irlandaise, et si vous ne connaissez pas son nom – bien qu’elle soit également la fille d’un ancien Premier Ministre – vous connaissez peut-être celui de son premier best-seller, qui a inspiré le film du même nom : P.S., I love you. Cette histoire, celle de deux amoureux que la mort finit par séparer, a connu un beau succès. L’autrice l’a par ailleurs écrit alors qu’elle n’avait que 21 ans. Je ne peux rien dire du livre, qu’on dit superbe, parce que je ne peux pas lire une histoire où deux amoureux dans la fleur de l’âge sont séparés par la mort. Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas lire ou regarder, et ce type de récit dramatique en fait partie. Si vous même êtes fan du premier opus, sachez que depuis, Cecelia Ahern a sorti un sequel.

J’ai connu Cecelia Ahern par le biais d’un autre roman : The marble collector, l’histoire d’une femme de mon âge, dont le père souffrant de sénilité est hébergé en maison de repos. Alors qu’elle vide ses affaires, elle découvre un sac de billes, une découverte somme toute anodine mais qui ne cadre en rien avec l’homme qu’était son père. Vous comprenez l’intrigue : de fil en aiguille la fille découvre que son père était un homme très différent de celui qu’elle côtoyait tous les jours, mais les troubles de mémoire de celui-ci ne lui permettent pas de trouver les réponses… J’ai adoré ce roman – notamment pour les descriptions fascinantes qui entourent les billes et leur fabrication, ainsi que pour l’amour que la protagoniste porte à son père – un roman complètement différent de tout ce que j’avais pu lire jusqu’alors. Alors j’en ai lu d’autres, encore et encore, toujours avec le même plaisir. A noter que, sur le site internet sur lequel elle relaie ses romans, Cecelia Ahern évoque chaque fois ce qui a nourri l’histoire.

J’ai lu : The marble collector / The year I met you / How to fall in love / Thanks for the memories / If you could see me now / Where rainbows end…

Cathy Kelly. C’est ma plus récente découverte. Celle que ma liseuse m’a proposé alors que je cherchais un nouveau roman à dévorer. Nous étions à la mi-avril, confinés depuis près d’un mois et j’avais désespérement besoin de m’évader dans une lecture. Après avoir lu quelques avis, j’ai lu un premier roman de Cathy Kelly: It started with Paris. Comme souvent dans les romans que j’ai lu par la suite de cette autrice, les destins s’y entrecroisent. Ici, ce sont des femmes, toutes affectées à un moment ou un autre par une demande en mariage faite par un jeune homme très amoureux à sa petite amie de longue date, en haut de la Tour Effeil. Dans un autre lu récemment, ce sont trois femmes, aux histoires très différentes, qui partagent la même date d’anniversaire. Mon préféré d’elle reste pour le moment « The family gift », l’histoire d’une femme, chef cuisinière dans une émission de télévision, qui se renferme sur ses angoisses après avoir été attaquée dans un stationnement souterrain.

J’ai lu : The family gift / The year that changed everything / It started with Paris / Someone like you…

Ce que j’aime dans ces romans, c’est l’esprit de sororité qui s’en dégage. Ce n’est pas si étonnant, lorsque l’on sait que le genre estampillé chick lit, a été qualifié de « romans écrits par des femmes, pour des femmes ». Si vous êtes accro au genre, comme moi, je vous invite à les découvrir.

-Lexie-

Crédit photo : Samantha Hurley