
Un après-midi, à l’heure du goûter, j’ai proposé aux filles de s’arrêter dans une pâtisserie. L’une d’elle hésitait sur le choix du gâteau, la deuxième avait choisi mais trépignait à l’idée de se rendre à l’étape suivante : la librairie-magasin de jouets. Je tentais d’aider la première à faire un choix pas trop gros (en termes de taille comme de prix), tout en tempérant l’enthousiasme de sa sœur, qui venait de découvrir un livre qu’il lui fallait absolument. Nous avons finalement passé le goûter dans une discussion autour de ce livre, qu’il fallait à tout prix, le gâteau, mangé trop vite, et les repas de la semaine, que je tentais de planifier dans ma tête pour pouvoir mener à bien mon passage au supermarché. Au moment de quitter la pâtisserie, la vendeuse me fait discrètement signe : « je crois que vous oubliez le gâteau pour votre conjoint ». C’était un fait, j’avais abandonné sur la table la boîte du dernier gâteau que je souhaitais ramener. Je la remercie, et la boîte dans la main, je donne mes consignes. On n’achète pas de jouets, on reste ensemble et on me retrouve au supermarché dans vingt minutes. Sur ces entrefaites, nous nous séparons. Sur la route du supermarché, je fais un arrêt chez le fromager. J’hésite entre deux produits, compare les prix au poids, envisage les recettes à venir, puis me décide finalement. Je paie et je quitte. Au supermarché, je parcours les allées, remplissant le chariot à mesure. Je négocie avec moi-même, établissant les priorités et laissant de côté le superflu. Je garde les yeux sur ma montre. A quelle heure les filles m’ont-elles quittée ? Je n’ai pas le temps de m’inquiéter très longtemps, les voilà qui arrivent. La grande fait la tête, rapport au livre qu’elle n’a pas trouvé. La petite fait des pirouettes, rapport au sucre qu’elle a ingéré. Je les pousse vers les caisses, leur demande de l’aide, joue à Tétris dans les sacs de courses. J’empoigne le chariot trop lourd et les enfants trop lents. Au moment de passer la porte, mes yeux tombent sur mes poings serrés. Où est passée la boîte ?
Je regarde dans le chariot, commence à vider fébrilement un sac, interpelle les enfants. Avez-vous vu la boîte les filles ? Elles font signe que non, me demandent où je l’avais posée. Et là, la réponse me cloue au sol : la vérité est que je n’en sais rien. Entre le moment où la vendeuse m’a interpelée une heure plus tôt, et maintenant, j’ai un blanc. J’ai la boîte dans les mains, et puis plus rien. Je ne la pose pas, je ne la jette pas, je ne la range pas. Mon cerveau semble incapable de faire la moindre connexion.
Alors je rembobine. Il est 17h01 et en ce samedi, les magasins ferment déjà. Nous repartons en courant sur nos pas. Rien sur les bancs, rien dans la poubelle, rien chez le pâtissier. Où t’es-tu arrêtée ?, me demande la plus jeune. Ensemble, nous nous avançons chez le fromager. « Juste à temps, me dit la jeune vendeuse. J’espérais que vous reveniez ! » Alors, cérémonieusement, elle ouvre la porte de leur immense frigo. Perchée sur une meule, ma boîte m’attend. Je l’ai posée près de la caisse, en payant, et puis laissée là, abandonnée à son sort par mon esprit surchargé.
C’est le quotidien des parents embourbés dans les tâches du quotidien, ceux qui portent la charge mentale comme un bandeau trop serré, qui donne des maux de tête et altère les sens.
J’ai acheté des bâtonnets pour les oreilles il y a peu. Enfin je pense. Je me souviens avoir regardé les différents modèles et m’être demandé pourquoi certains étaient colorés. J’ai vérifié le prix et j’ai pris les blancs. Je crois. Je crois parce que je n’ai pas pris le reçu et que trois semaines après, je m’aperçois que je ne les ai jamais rangés, ces bâtonnets. Par contre je me souviens bien que nous étions dans un magasin santé-jouets et que les enfants ont brandi sous mon nez tout ce que la terre porte de dernières découvertes en termes de jouets bobo-écolo-bio. Je me souviens que nous n’avons pas pris l’insectarium. Ni les tatouages temporaires qui s’amoncellent inévitablement dans le tiroir du bas. Je pensais que nous avions pris les bâtonnets pour les oreilles. Mais d’eux, il n’y a pas trace.
Vous connaissez le principe de l’oubli, ou de l’absence ? Vous partez avec quelque chose dans la main et lorsque vous arrivez à votre destination (la salle de bain, par exemple), vous ne l’avez plus. Vous retournez sur vos pas : rien. Vous avez l’habitude, c’est le privilège des oublieux. Alors vous refaites les gestes que vous aviez accomplis, vous retracez vos pas, dansant le bal de votre quotidien. Les bras plein d’une brassée de linge, le pied qui évite le jouet du petit dernier, le panier opportunément abandonné sur la table du dîner, le lait délaissé sur le comptoir qu’on s’empresse de glisser dans le frigo. Et puis le voilà, l’objet convoité.
Entre le beurre et le fromage râpé gît une brosse à cheveux.
-Lexie Swing-