
Manque de motivation crasse, probablement dû à l’arrivée de la période estivale. Je lis quelque part : “Comment s’assurer de mener à bien sa to-do-list”. Je sors la mienne. Ce n’est plus une liste, c’est une épicerie post-jeûne avec 12 personnes à table. Certains items apparaissent depuis plusieurs semaines. C’est bien simple : pour avoir quelque chose à barrer, j’ai réduit la requête en étapes digestes. “Ranger le sous-sol : étagère 1”. La pièce entière ne démériterait pas sur le souk de Marrakech mais victoire, j’ai rangé l’étagère 1.
J’écoutais un humoriste français, maniaque de nature, assurer l’autre fois que les maniaques comme lui (entendez maniaques ici comme “je ne supporte pas qu’un brin d’herbe dépasse de la cour arrière” et non “je mate les filles le regard en coin la bave au coin des lèvres en me grattant compulsivement la cuisse droite”) aiment à rajouter des tâches non prévues et vite accomplies sur leur liste pour avoir la satisfaction de les barrer. Au risque de lui retirer une pièce maîtresse de son spectacle, cette façon de faire n’a bien sûr rien à voir avec la maniaquerie, et tout à relier à l’incapacité de motivation en matière de ménage, de devoirs d’école ou de repas de soirs de semaine à préparer. On cherche ce qu’en anglais nous appelons des “Quick successes”, forme de satisfaction rapide qui n’est pas sans rappeler le plaisir d’engloutir une barre chocolatée.
Bref, tous les jours, je réécris religieusement ce que je n’ai pas accompli la veille. Ajoutant ainsi à la liste, et au désarroi. On m’enterrera probablement avec. “Ci-gît Lexie et la liste des choses qu’elle n’a jamais accomplies”. Je commence à penser que les douze travaux d’Hercule étaient finalement juste l’œuvre d’un gars qui avait un peu trop procrastiné. J’en sais quelque chose : avant, mon sous-sol, c’était un carton qui restait à vider. Désormais c’est un projet en trois sous-catégories, impliquant des tierces parties.
Je me désole souvent du peu de temps qu’on a à consacrer à ces choses-là et me demande “mais comment font les autres?”. S’appuient-ils sur de l’aide extérieure ? Ont-ils plus de vacances ? Font-ils preuve d’une motivation qui sort de l’ordinaire ? J’ai un ami comme ça, il me fascine : s’il a une idée le samedi matin, il la met en œuvre dès l’heure suivante et le dimanche soir, c’est accompli. Il ne se décourage ni devant l’ampleur du projet, ni devant les étapes qui nourrissent généralement mon envie d’abandonner : dealer avec le vendeur du rayon vis et écrous ou ne pas savoir où ranger cette machine à pop-corn utilisé seulement une fois depuis 2018 et qu’on garde seulement si l’envie de pop-corn se faisait plus pressante qu’un aller retour au supermarché.
Je pense que je nourris une passion secrète pour le minimalisme. Ma maison est petite et les espaces pour ranger viennent souvent à manquer. Tant qu’à moi je jetterais tout. Je n’ai aucune imagination pour trouver des emplacements appropriés côté rangement. Je rêve de pouvoir prendre mon verre doseur d’un geste élégant dans ce tiroir sous-exploité au sein de ma cuisine de 30m2. À la place, j’ouvre le placard, déloge le grille-pain, vais chercher l’aspirateur pour récupérer les miettes qui jonchent désormais le sol, décale le grand plat de verre et les compléments alimentaires, puis saisi enfin mon précieux. Je dois encore le désolidariser de son homologue moins récent, qui lui tient compagnie depuis quelques hivers, et puis je peux enfin mesurer ma préparation, non sans avoir préalablement réinstallé les autres objets à leur place. Au passage, ma raison soupèse : est ce que je vais ranger ce verre doseur en suffisamment peu de temps pour abandonner le grille pain sur la table et laisser la porte du placard ouverte ? Forcément, la réponse est non, mais de temps à autre, l’idée est suffisamment tentante pour que je m’y abandonne, ajoutant ainsi au chaos ambiant.
Dans la vie, je procrastine. Je pense que c’est le propre des gens qui aiment les idées avant tout. J’aime avoir une idée, me projeter, imaginer ma tâche accomplie. Me lever et la mettre en action? Pas franchement. Il paraît que c’est parce que le morceau est trop gros à avaler, qu’il faut le découper en petites bouchées.
Récemment je visionnais une vidéo sur la procrastination et l’auteur – qui par ailleurs se décrivait lui-même comme un mentaliste (sans commentaires) – parlait du concept d’implémentation d’intention. En d’autres termes, pour passer à l’action, il faudrait en définir le cadre et les grandes lignes mais aussi les circonstances de sa mise en œuvre. Imaginez un gros devoir à rendre pour le lycée : on prévoirait la date, l’heure, mais aussi le lieu (la table du salon par exemple), ses outils de travail (son stylo préf et ses surligneurs), etc. On pose ainsi un cadre à son esprit, en retirant la dynamique du “il faudra que” au bénéfice d’une mise en œuvre incontournable. On fait puisque c’est à l’agenda, faisant apparemment fi du livre au sein duquel on rêve de se plonger ou de la nouvelle série Netflix à laquelle on a bien du mal à résister.
Je me moque mais je n’ai aucun doute sur le fait que la préparation mentale est la clé du succès. J’augmente considérablement mes chances de partir courir lorsque je sors mon short, prévois ma collation, charge ma montre de sport et même décide en amont du parcours que je vais faire et du balado que je vais écouter pendant ma course. Les jours pairs, je décide d’aller courir à 17h, je reçois un appel à 16h50, je raccroche furtivement à 16h58, cherche désespérément ma brassière préférée, m’aperçois que mes écouteurs n’ont plus de batterie et finis par abandonner, les fesses sur le canapé du salon et les chaussettes à moitié mises, au profit d’une plongée dans les abysses des réseaux sociaux ou d’un apprentissage des échecs sur Duolingo.
Préparer semble être la clé du succès, voire du bonheur. Je vais ajouter ça sur ma liste. Je le barrerai le moment venu.
-Lexie Swing-
Photo Sarah Pflug