Ma tête en l’air

Hier, j’avais pensé au sac à lunch mais j’avais oublié les couverts. Vendredi dernier, j’avais zappé la casquette par journée de grand soleil et forte chaleur. Et le mardi d’avant, j’avais carrément laissé le sac dans la voiture, avec la collation fromagère dedans. Je suis cette mère-là, cette personne-là. Je cuisine tout, j’achète des produits biologiques, j’œuvre chaque soir à préparer les repas de ma fille avec elle afin qu’elle ait la conscience et la responsabilité de ce qu’elle mange – et ça marche, elle dévore! – mais j’oublie tout.

Mes proches ajouteraient même volontiers j’en suis sûre : «Et elle ne trouve rien». J’ai l’art de chercher ce qui se trouve littéralement sous mon nez. Un défaut entre mes yeux et ma raison peut-être. Comme si, tant que je cherche, mes yeux n’envoyaient pas le signal que ce que je cherche se trouve justement là. C’est drôle car c’est une caractéristique que l’on attribue volontiers aux hommes. Sur les dessins humoristiques, dans les blagues de couples, on entend souvent cette scène typique : l’homme qui fouille dans les placards, criant que le sel n’y est pas, et la femme qui déboule et se saisit de l’objet convoité, se trouvant bien entendu juste là, sous son nez. Dans mon couple, dans ma famille, je suis celle qui cherche. Ce matin je ne voyais pas mon téléphone, posé près de mon clavier d’ordinateur. Samedi, je cherchais en vain l’ouvre-bouteille, suspendu sur le mur. Deux fois de suite, je l’ai cherché. Alors que je l’avais reposé strictement au même endroit. Ma seule issue est de mettre les choses à un endroit précis, et de m’y tenir. Comme si mes mains avaient plus de mémoire que mes yeux. Malheureusement le rangement n’est pas non plus mon affaire.

Comme mère, je me repose sur mes filles, leur enseignant ce vide que je ne parviens pas à combler. J’énumère à voix haute les choses que l’on doit prendre, pour être certaine de ne rien oublier. Mon aînée me tance : «Pourquoi répètes-tu ça chaque matin maman?». Alors je lui dis la vérité. Je la lui ai dit ce matin, quand elle m’a reproché de lui mentionner de prendre son sac comme chaque matin. «Ce n’est pas pour toi que je le dis chérie, c’est pour moi. Je sais que toi tu y penses, mais moi je n’y pense pas toujours. En te le disant, je me le remémore.» Elle a compris, elle savait déjà. Elle a remarqué, je sais. Et ça l’agace, comme bien d’autres avant elle. Mais je veux qu’elle sache que nous vivons tous avec des faiblesses et que les accepter est déjà faire un pas pour les combler.

Je sais aujourd’hui que ce n’est pas un défaut de concentration, ou un désintérêt de ma part. Ni même que je «ne sais pas chercher» comme je l’entends depuis 25 ans. Tout au plus est-ce augmenté par la fatigue que je ressens depuis quelques années à cause des nuits hachées. Je suis convaincue, à l’image de la maladresse, à l’image de la plupart des incapacités, qu’il s’agit d’une question physique, peut-être dans mon cas d’une souplesse du cerveau. Et nous avons beau nous agacer de voir notre fille renverser encore et encore son jus de fruit ou son pot de yogourt, tous les «mais fais donc attention, concentre-toi» du monde n’y changeront sûrement rien. Concentrée sur autre chose – la conversation, le morceau de chocolat en arrière-plan qu’elle souhaite attraper, le dessin qu’elle a gardé près d’elle  en mangeant même si elle n’a pas le droit – elle renverse immanquablement. Peut-être que son cerveau calcule mal les distances ou fait fi des obstacles. Pourquoi certains ont-ils les mains comme des savonnettes et ont déjà brisé la moitié de l’argenterie familiale? Difficile à dire.

J’ai cessé de croire qu’on pouvait se changer ou changer les autres en matière d’oubli et de maladresse, surtout à coup de reproches et de phrases impulsives. Au même titre qu’on admet qu’une personne est plutôt forte en maths ou mémorise toutes les dates historiques, nous devrions être capables d’admettre que nous sommes fabriqués différemment et capables de choses variées. On devrait apprendre à pallier nos incapacités plutôt que de vouloir systématiquement les changer. Alors nous enseignons de nouvelles habitudes : poser son verre plus loin, garder son yogourt dans l’assiette. Et nous appliquons les nôtres : afficher la liste des choses à prendre, ranger toujours au même endroit. Et puis s’appuyer sur les autres. Il y aura toujours ceux qui se souviennent de tout, ceux qui trouveraient une aiguille dans une botte de foin serrée, ceux qui ont su jongler de façon innée. Il y a ceux qui se souviennent systématiquement des dates, et ceux qui mémorisent toutes les anecdotes. Il y a ceux qui peuvent décrire n’importe quelle scène et n’importe quelle tenue, et ceux qui sont capables de reproduire les intonations et les phrases prononcées avec exactitude.

Au lieu de se demander sans cesse pourquoi nos proches sont si maladroits, nous pourrions commencer par nous demander en quoi ils sont bons. Et nous appuyer sur eux, comme ils s’appuient sur nous. Pour ensemble avancer. On dit souvent que ça prend un village, pour éduquer un enfant. Moi je pense que ça prend un village pour vivre, tout simplement.

Et vous, à quoi êtes-vous bons?

-Lexie Swing-