Écrire : ces petits bouts de rien qui font voeux de mémoire

J’ai toujours aimé écrire. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai couvert des pages lignées de mots bancals. Je racontais peu ma vie, préférant aux journaux intimes les histoires d’autrui, nourries d’un imaginaire très terre-à-terre mais plein de détails et d’émotions. Mes protagonistes vivaient bien et longtemps, sans vraie souffrance et sans obstacles, me donnant au passage l’évidente réussite, sociale, amoureuse, scolaire et sportive, que je ne pouvais atteindre, sinon par l’écriture. Mes premiers textes réfléchis étaient de la poésie, de celle qui rime, et rythme un sentiment ou une réalité. J’ai toujours pensé que j’aurais pu vivre bien si j’avais été un personnage de Molière. Point un avare ou un malade imaginaire mais peut-être l’une de ces femmes prétendument savantes, ou plutôt de celle qui ne prétend point l’être. Imaginez qu’au lieu de dire « J’le kiffe » ou même asséner un pompeux « Le coeur a ses raisons que la raison ignore », on traduirait l’émotionnel irraisonné de l’amour dans les termes d’Henriette :

« Si l’on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,
Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse;
Mais on voit que l’amour se gouverne autrement.
Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,
Et ne vous servez point de cette violence
Que pour vous on veut faire à mon obéissance. »

Au-delà des pages que j’ai noircies, il y a celles, plus précieuses encore à mes yeux, que mes proches ont nourri. Le carnet de notes de ma grand-mère, relatant les activités familiales, les lettres échangées par la famille, les recettes griffonnées sur une page arrachée. Parce qu’elles ont une place de choix dans mes souvenirs, je me suis souvent demandée quelles traces j’aurais moi-même envie de laisser derrière moi, et quelles traces il était surtout possible de laisser, à une époque où le numérique prend souvent le pas sur le manuscrit.

La boite à recettes

Plus qu’un journal quelconque, c’est mon recueil par excellence. Nourrir et raconter sont les deux choses qui m’animent le plus dans cette vie. Alors, lorsqu’une recette semble maîtrisée, je la transcris sur un carton pré-rempli. J’y annote mes modifications, je suggère quelques changements. Comme tout bon utilisateur de Marmiton qui se respecte, je remplace au gré de mes fantaisies, transformant au passage des monuments de la pâtisserie en de pâles copies de fond de placards. Je me plais alors, à imaginer mes filles, devenues grandes, éplucher la boite pour retrouver ces saveurs d’enfance, ces goûters de retours d’école, ces brioches du dimanche matin. Je me dis que la transmission se situe parfois autant dans une odeur, et une saveur, et le souvenir de patates qui grésillent dans une poêle chaude au 10e étage d’un HLM, que dans des mots bien choisis.

Le journal de bord

Ma grand-mère tenait quelque chose comme ça, une sorte de grand cahier sur lequel elle narrait nos menues aventures d’enfants. Elle y racontait nos progrès, nos accomplissements, des premiers pas, aux premières bugnes, aux premiers coups de pédales. Sous sa plume, nous grandissions, évoluions. Notre vocabulaire se faisait plus soigné, nos réussites plus grandes. Nous étions quatre familles qui se croisaient peu mais dans ce grand cahier, entremêlés dans son écriture rapide, nous étions un tout, un assemblage de noms et de personnalités vivant des existences parallèles. Je n’ai jamais eu sa constance, dans mes tentatives de tenir un journal de bord au profit de mes enfants, mais je trouve que c’est un beau cadeau à leur faire, que de garder trace de leur quotidien, leurs accomplissements et nos impressions.

Les lettres d’anniversaire

Je suis de ceux qui envoient les cartes trop tard ou possèdent encore de longs courriers d’anniversaire jamais transmis, mais j’aime l’idée que l’on remette à ses enfants un long courrier pour fêter l’année écoulée. Certains parents choisissent de les écrire, tranquillement, prudemment, à chaque année, et de les sceller afin de les offrir toutes ensemble, lorsque l’enfant aura atteint un âge respectable, généralement entre 15 et 20 ans. D’autres les confient, joyeusement, à chaque anniversaire, afin de les ajouter à cette boite de souvenirs que l’on redécouvre tous un jour, pour autant que l’on ait des parents un peu conservateurs. Et c’est une émotion particulière, que de redécouvrir des mots qu’on avait oubliés, ou un amour que l’on prenait pour acquis mais qui prend une toute nouvelle saveur lorsque nous atteignons nous-mêmes un âge plus avancé.

Le carnet de questions-réponses

Il en existe de tout fait, désormais, et bien souvent pour les parents qui attendent un enfant ou viennent de le mettre au monde. Ces carnets sont remplis de questions et catégories, visant à donner à celui ou celle qui le lit une idée de ce qu’était le monde, le sien et celui de la société, plus largement, lorsqu’il ou elle était enfant. On égrène ainsi une succession d’informations : musiques et films préférés, lieux de vie, comment mes parents se sont rencontrés, repas du dimanche, etc. On fige en quelques mots la vie dans ses détails les plus anodins, détails qui généralement ne sont vrais qu’à l’instant même où on les transcrit. Mais ils donnent une couleur particulière à nos souvenirs, et demandent à ceux qui les écrivent un travail d’introspection toujours salutaire.

Le journal intime

On l’écrit pour soi, en secret, loin du regard des autres. Une fois ce monde quitté, notre journal deviendra cependant cette porte ouverte vers un certain recoin de notre esprit. Notre vision du monde, dans toute sa beauté, son enthousiasme, mais aussi, beaucoup, son amertume, ses doutes, ses incertitudes. Nos envies de vengeance sont couchées sur papier, au côté de nos peurs les plus fantasques et de nos désirs les plus fous. Le journal intime est moins une rétrospective de la vie écoulée qu’un condensé d’émotions exacerbées par la noirceur enveloppante de la nuit. Et pourtant, pour ceux qui le retrouvent, une fois leur proche parti, c’est souvent la découverte d’une part inconnue, et souvent un peu sauvage. Lorsqu’elle a retrouvé, et dévoré, le journal intime de sa mère décédée, une amie m’a confiée qu’elle avait découvert en sa mère, femme de tête un brin féroce, une personne « terrifiée par la crainte d’échouer ». Je pense que la vérité se situe dans cette entre-deux, entre le jour et la nuit, entre celle qui règne et celle qui craint, entre les écrits d’un journal et les actes accomplis.

Les blogs et les posts

On fait des déclarations publiques à nos enfants sur des réseaux auxquels ils n’ont pas accès, on raconte leur existence sur des blogs dont ils n’ont pas connaissance, ainsi va la vie au XXIe siècle pour le pire, et pour le meilleur donc. Outre les petits mots, courriers, recettes et tentatives de journal de bord, mon blog reste à l’heure actuelle la meilleure mémoire de leur existence. En vous racontant, depuis dix ans, mes joies et doutes de parent, mais aussi mon quotidien et mes accomplissements, en tant que femme, professionnelle, amoureuse, individu, j’ai établi un portrait incomplet mais important, de leur enfance. J’aime l’idée que, depuis une vingtaine d’années et dans le monde entier, des doigts agiles aient transcrit leur quotidien, contribuant à créer une mémoire collective, mais aussi individuelle, de ces années. Pour rendre aux premiers concernés leur histoire, il suffira alors d’en conserver le contenu imprimé.

Et vous, quels mots laisserez-vous?

-Lexie Swing-

Photo Pexels

Où c’est chez nous?

Se sent-on vraiment chez nous un jour lorsque l’on vit à l’étranger? C’est La Maudite Française qui avait posé cette question un jour de février.

Elle était légitime cette question, surtout rendu à la fin février, et peut-être encore plus à la mi-mars, quand il y a eu l’énième tempête de neige et le début des gastros. Quand le moral flottait dans le bol des toilettes, auréolé par la seule lueur d’un cellulaire qu’on a appelé portable pendant tant d’années.

Où c’est chez nous? Je ne me suis jamais vraiment posée la question. Chez moi c’est là où est mon amoureux, toujours. Chez moi, c’est là où sont mes enfants, à chaque instant. Chez moi, c’est une maison à la façade verte et défraichie. Chez moi, c’est une maison aux volets bleus. Chez moi, c’est une maison de trois étages, au coeur débordant et au frigo rempli. Chez moi, c’est un ascenseur qui puait la pisse et un appartement qui fleurait l’amour. Chez moi, ce sont des parties de coinche. Chez moi, c’est une tresse de guimauves colorées achetées au magasin fourre-tout du bas de l’avenue. Chez moi, c’est l’odeur du foin et les aboiements d’un chien. Chez moi, c’est une pile de livres et une lampe de poche. Chez moi, c’est du Pavé d’Affinois, des crêpes surgelées et du chocolat Milka. Chez moi, ce sont leurs sourires, ce sont leurs bras, ce sont leurs odeurs, ce sont leurs photos devant lesquels je m’extasie, leurs lettres que j’épluche et leurs vidéos que je rejoue plusieurs fois.

Chez moi, ce sont des gens que j’aime farouchement, et qui pour certains ne sont plus; ce sont des lieux où j’ai vécus, qui pour certains n’existent plus. Ce sont des odeurs qui me transportent, des noms qui me plongent dans mes souvenirs et des images qui m’apaisent. Ce sont des voix, ce sont des histoires. Chez moi, c’est un amour immense avec le bonheur en noyau.

Chez moi, ce n’est ni ici, ni là-bas. C’est ici, là-bas et mille lieux sur terre, ces lieux de vacances et de découvertes, ces lieux d’expérience qui nous ont construit. Chez moi, j’en suis sûre, c’est avant tout les gens, ma famille, mes amis. Je n’ai aucun doute quant au fait que ma maison cesserait aussitôt d’être mon chez moi si ma famille n’y vivait plus. Les lieux n’ont que le cœur des autres pour battre, et le souffle des souvenirs pour exister.

Je suis étonnée, quand même, de voir des gens se déchirer de l’intérieur, attachés qu’ils le sont à la terre de leur enfance, incapables de s’enraciner dans cet autre lieu qu’ils semblaient pourtant avoir choisi. Cela ne fait que 5 ans que je suis partie, et rien n’est comme avant. Les rues ont changé, les préoccupations aussi. La télévision ne diffuse plus les mêmes émissions et j’ignore le nom des dernières stars de la chanson. De nouveaux magasins sont apparus, d’autres enseignes ont disparu, et les expressions elles-mêmes semblent avoir évoluées.

Rentrer en France était douloureux, tant l’image amoureusement conservée ne correspondait plus à la réalité qui s’offrait sous nos yeux. Les choses ont cessé de l’être quand nous avons compris que le monde, semble-t-il en mouvement, était finalement relativement statique. Et que seule notre perspective pouvait changer. Nous avons alors cessé de voir notre pays d’origine comme notre chez nous, pour le voir comme une terre de découvertes, une terre d’exploration. Nous avons commencé à y partir en vacances, pour de vrai, comme nous aurions toujours dû le faire. Ce pays de vacances que le monde nous envie, tant il est riche et magnifique, mais qui abrite du surcroit ce que nous avons de plus cher : nos familles et de nombreux amis. Qui peut se targuer de partir en vacances dans un pays à découvrir, et d’y retrouver en plus ses proches?

Finalement, c’est où chez nous? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, physiquement parlant, c’est souvent beaucoup moins qu’un lieu paradisiaque ou une maison de vacances sur le front de mer (je ne dis pas non ceci dit!). C’est un canapé moelleux, c’est une chambre cosy, ce sont les lits de mes filles et leurs couvertures d’enfants sous lesquelles j’ai toujours un peu froid, faute d’être complètement couverte. C’est un fauteuil douillet, où je replie mes jambes pour y poser mon livre, c’est aussi une tasse fumante et mon corps penché sur ma table en bois chérie.

C’est un rebord, un recoin, une cuisine pleine des gens que j’aime. C’est chez moi parce que je m’y sens bien, parce que j’y suis apaisée, parce que j’en connais les contours, parce que j’en connais les visages, parce que j’en connais les voix.

Et ces voix-là ont tous les accents du monde.

-Lexie Swing-