L’heure folle

Ça recommence tous les matins. Le téléphone qu’on glisse sous l’oreiller, après avoir repoussé le temps. Le bain qu’on se dispute, car celui qui n’ira pas profitera encore un peu de la chaleur des draps. Le petit déjeuner que l’on prépare, toujours trop tard. Le biberon chaud et câlin du matin, les petits bras doux, les cheveux un peu fous, le sofa moelleux sur lequel on ne reste pas car on le sait, le temps manque. Le lait qui se renverse, les céréales qui se dispersent, et le chien qui attend, tranquillement, le bout de pain qui tombera inexorablement. Les « dépêche-toi » qu’on jugule et murmure, pour mieux les contenir. Les dents difficiles à brosser, le dentifrice mal recraché, le pipi qu’il faut rappeler, et la bouche qu’il faut laver… plusieurs fois. Cette chaussette sur laquelle on ne remet jamais la main, ces jeans toujours trop larges et ces hauts toujours trop courts. Ces couleurs qu’on voudrait assortir, pour le meilleur mais souvent pour le pire. Et la liberté de choisir affronte l’envie de plaire, fille contre mère.

Il y a les bottes que l’on glisse, le manteau qui fait cacahuète et les cagoules qu’on enfile par la tête. Il y a les ceintures du siège auto, toujours trop serrées de la veille, les bras qui ne passent pas, le manteau qui se prend au jeu et fait de son mieux pour bloquer la patente. Il y a l’enfant qui niaise, et qui biaise, la peluche sur les genoux et l’air ailleurs. Il fait fi des injonctions, se moque des directions, le nez perdu dans les hésitations du ciel.

« Quelle matinée de merde! », « What a fucking morning! », les exclamations n’ont pas la poésie que l’esprit voudrait leur dicter. Et l’on se retrouve pogné dans le trafic du matin, dans le bal des mondes, entre deux familles harassées, deux professionnels trop pressés, et quelques jeunes anesthésiés par les vacances prochaines… On est là, pare-chocs contre pare-chocs, à pester contre l’heure folle. Quand soudain, l’aînée déclare : « Ça fait chier quand même, ce trafic ».

Et l’on réalise que c’est la couleur du matin qui sort de la bouche d’un enfant trop petit pour porter sur ses épaules le poids de cette routine. Et que la vie mérite qu’on s’y attarde autrement. Lundi sera un jour nouveau.

-Lexie Swing-

PS On ne fait pas cacahuète chez vous, pour les manteaux ?