Je me battrai chaque jour pour être une (bonne) mère

Nous sommes le lundi de Pâques, il est 20h51. A table ce soir j’ai demandé à ma fille aînée ce qu’elle avait le plus aimé de sa journée. Elle a évoqué les bracelets de perles, elle a mentionné la longue balade et le vélo. Je lui ai rappelé les muffins aux framboises que nous avons fait toutes les trois, et elle a hoché la tête.

Ça m’a enlevé un peu du poids qui me pesait sur le cœur, celui qui s’est accumulé au fur et à mesure de cette fin de semaine, et de cette journée de congé que j’ai passé seule avec mes deux filles. Ces minutes parfois interminables, cette impression que la journée ne finirait jamais, qu’il n’y aurait jamais assez d’activités, jamais assez de temps donné, jamais de dévouement suffisant.

Bien sûr mes enfants sont petites, et il n’y a guère de temps mort dans les journées passées avec elles. Je suis interpellée sans cesse, je me lève toujours d’un bond, je n’ai presque jamais de repos. Les jeux se font rarement sans une lointaine surveillance, et la plupart se termine en cris rageurs et griffes acérées, en jérémiades devant la porte des toilettes que j’ai pris soin de fermer à clé.

Leur nombre décuple les crises et réduit ma patience à une peau de chagrin. Je lutte contre moi-même pour garder la cadence, maîtriser la puissance de ma voix et l’irritabilité de mes sentiments. Je voudrais jeter à travers la pièce ces couverts qui tombent sans cesse et ces perles qui s’écrasent avec fracas sur le sol parqueté, malgré l’assiette à hauts bords qui était censée les contenir. A la place, je me force à sourire et empoigne pour la dix-huit millième fois le cordon de nylon vengeur qui laisse échapper si souvent les précieux. Je ramasse les couverts et nettoie les bouches sales, encore et encore, dévidant à mesure le rouleau de sopalin, jamais assez plein.

La fin du monde est une bouche plein de yaourt menaçant de s’échouer dans les replis du pyjama, et un rouleau qui affiche narquoisement sa toute dernière feuille.

On ne nait assurément pas mère, on le devient jour après jour. Et bon sang que la côte est raide. Le quotidien est un fil d’équilibriste, et l’éducation un travail d’orfèvre. Et je me bats, à chaque nouvelle journée, contre l’orpailleur en moi qui tente de saboter le boulot. Celui qui prendrait bien la poudre d’escampette par la fenêtre ouverte, qui vendrait sa peau pour une journée de solitude.

Je noie mes errances dans la pâte des muffins que nous confectionnons. Mais je suis persuadée qu’être une bonne mère, un bon parent, ne se compte pas au nombre de muffins cuits ou de perles enfilées, ni d’ailleurs à l’inventivité de nos tableaux Pinterest ou de nos DIY. Le point de départ, c’est la connaissance de soi. Notre capacité à nous mordre la langue, les excuses que nous avons su formuler, la somme des fois où nous nous sommes relevés. Notre compétence de parent tient dans ce moment fragile où nous acceptons de mettre en danger nos acquis pour accepter que l’on ne sait pas tout, ou que l’on ne sait rien. Elle tient dans les mots : « Ça ne va pas, ce que l’on fait, admettons que nous nous sommes trompés et essayons autre chose ». Elle se sacralise dans le moment où l’on renonce un peu à soi pour s’ouvrir à ceux que l’on a mis au monde.

Le reste est un bonus, le baume sur mon cœur. Son sourire lorsqu’elle pédale sur son vieux vélo si bruyant. Ses applaudissements lorsqu’elle emboite des puzzles de 9 pièces, et les miens – ébahis – lorsqu’elle créé seule un bracelet dont les perles roulent sous ses doigts minuscules. Leurs bouilles dégoûtantes mais ravies lorsqu’elles se partagent le butin de pâte à gâteau restée au fond du bol. Ces morceaux d’enfance au creux de nous, qui nous tiennent debout les jours de pluie.

Je me battrai chaque jour, contre moi, pour être une bonne mère. Pour le devenir, pour le rester. Pour être une mère debout, une mère phare, une mère océan, tempétueuse mais tranquille. Je me battrai pour l’harmonie, pour la sérénité. Je leur apprendrai que nous sommes humains, que nous commettons des erreurs, et que nous nous en relevons. Et qu’il faut prendre soin de soi, pour prendre soin des autres, et que l’harmonie nait des compromis, et non de la cacophonie des opinions. Mais que ce sont les voix fortes, les voix d’union et de réunion, qui font avancer ce monde. Je leur dirai que je nous veux ensemble, et que parfois je me veux seule. Que nous pouvons nous étreindre, mais sans nous étouffer. Que nous existons côte-à-côte, et cœur contre cœur, mais que nous demeurons libres, pour toujours. Je veux les aimer comme elles le méritent.

-Lexie Swing-

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24 réflexions sur « Je me battrai chaque jour pour être une (bonne) mère »

  1. C’est un beau combat que tu mènes et un très joli texte. Je te souhaite une belle journée

    1. À toi aussi Stéphanie (je me réjouis presque du retour du boulot ;))

  2. Comme il me parle, ton texte, surtout après ces quelques jours que je viens de passer… Tu as raison, pour moi être une bonne mère n’a rien à voir avec être parfaite, au contraire, c’est de savoir admettre qu’on ne l’est pas et qu’on ne le sera jamais – et de se reconstruire à chaque fois, en progressant. Nos enfants n’attendent d’ailleurs pas mieux, je crois…

    1. Jours éprouvants de ton côté aussi ? Non je crois aussi que nos enfants n’attendent pas mieux, ou du moins que le reste ne comptera pas vraiment, dans la balance finale, si l’on a pas su assurer une certaine stabilité

  3. madamezazaofmars 3 avril 2018 — 7:40

    Comme la bouche pleine de yaourt mai aussi le pantalon qui réceptionne le reste de ce que contenait la cuillère me parle

    1. Et la goutte échouée devant le bol, que le coude vient essuyer par erreur ? On en parle ? 😂

  4. Je suis encore tellement la tête sous l’eau avec ma deuxième qui continue à se réveiller la nuit bien trop souvent, donc je gère l’urgence au quotidien. Mais j’imagine que dès que j’aurais le temps de respirer un peu mieux, un peu plus souvent, j’aurais moi aussi cette ambition de me battre chaque jour pour être une bonne mère ! Heureuse de te voir ouvrir le chemin, moi qui t’admire tant à travers ces petits fragments de vie que tu nous offres.

    1. Les réveils la nuit sont les pires je trouve. Et j’ai été sous l’eau si longtemps! Avoir deux enfants a été une grande baffe (inattendue) pour moi. J’ai vraiment perdu pied. Ça m’a pris deux bonnes années pour parvenir à gérer ma vie de nouveau.

    2. Et je trouve que tu as l’air d’être une mère merveilleuse, malgré tout ce sommeil en moins (mais comment on fait pour survivre? Je me le demande tout le temps lol)

  5. Ton texte me parle. Mot pour mot, le deuxième enfant en moins.
    J’ai l’impression de me battre aussi parfois – j’arrive doucement à prendre le temps de le regarder être tout simplement. Les joies effacent les coups de gueule, les ras-le-bol.
    Après 3 jours de weekend je suis quand même contente de reprendre le chemin du travail, histoire d’avoir quelques minutes pour moi!
    Etre mère c’est une découverte, un apprentissage de tous les instants Lexie. Il ne faut surtout pas se décourager.

    1. Ce n’est pas un acquis c’est certain, en tout cas pas pour moi. Je suis persuadée que certaines ont l’aisance de caractère qui leur permet de s’adapter mieux que moi à ces mini bouleversements du quotidien

  6. Dimanche, en famille dans la voiture, ma grande nous a crié sa colère en nous avouant, avec beaucoup trop de sincérité, qu’elle aurait préféré être enfant unique et surtout de pas avoir de petite sœur… Ce matin, la petite dernière crevée de son week-end, et qui ne voulait surtout pas aller à la garderie, a évacué sa frustration sur son bouc émissaire par excellence, c-à-d sa sœur : tu es laide, tu pus, et j’en passe… Fait qu’aujourd’hui, après 4 jours de congé, ma patience est à zéro, mon moral est à zéro et mon sac à outils est à zéro. Être une bonne mère ? On verra peut-être ce soir. Là, je veux juste être dans ma bulle avant le prochain chaos.

    1. Tu sais ça me rassure de voir que le chaos existe derrière chaque porte refermée :)

      1. Yep ! J’aimerais mieux qu’il soit chez le voisin aujourd’hui ;)

  7. Ah, chez toi aussi, le sopalin s’achète par gros, gros paquets? ;-)

    Je me retrouve dans cette impuissance, cette impression de ne pas en faire assez, et, épuisée à la fin de la journée, de se demander ce que finalement nos gosses retiendront de leur enfance. Mark est dur avec moi : c’est papa le roi, moi je ne lui donne pas assez, car je n’achète pas de jouets, je ne donne pas de bonbons, etc. En fait, si, mais mon « travail » est en coulisse.. je ne claironne pas sous les fenêtres que c’est moi qui fait les lunchs, achète les encas préférés, essaie de faire passer mon amour des livres, des gens, achète les habits, etc.. Pfiou. Et puis l’amour, c’est pas « acheter » les enfants… Bon, ça cogite chez moi en ce moment!

    Beau texte en tout cas :-)

    1. Le sopalin s’achète chez Costco ici lol! Moi je fais énormément de choses en coulisses aussi – j’aime cette expression merci ! – et j’essaie aussi de créer des moments ensemble. Je trouve qu’elles se rendent mieux compte de ce que je fais pour elles de cette manière. Mais comme tous les gamins elles sont fortement unfair. Il nous est arrivé d’organiser une journée entière riche en divertissements et que notre grande boude à la fin de la journée parce qu’on avait refusé un dernier bonbon. C’est rageant dans ces cas là…

  8. Elles sont tellement mignonnes, mais on vois toujours leur personnalite qui se degage des photos que tu montres.
    En tous cas elles ont de la chance d’avoir une mere qui les aime autant et qui se remet en question. Il y a tellement de pression pour etre « la mere parfaite » et vivre comme dans un tableau pinterest…
    C’est dommage..
    Bref, I think you got this!

  9. Merci pour ce bien joli texte. J’ai moi aussi deux petites filles très jeunes et je me suis reconnue à chaque ligne. Ca fait parfois du bien de se rappeler que pour les « autres » ce n’est pas plus facile que ça ne l’est pour nous ;) Car on arrive à en douter !

    1. Oui il y a de beaux moments et des moments moins drôles. Et on en a clairement pas conscience au début de l’aventure :) Quel âge ont tes filles ?

  10. Je me reconnais tellement dans ton texte (dans la plupart de tes textes en fait!). Merci car il me déculpabilise un peu.

  11. Déjà bravo pour ton style d’écriture qui est vraiment très beau et agréable à lire :). Je suis d’accord avec toi, être une bonne mère c’est tout simplement l’envie de toujours se remettre en question pour mieux faire demain. Les mères soit disant parfaites ont surtout un sacré talent de comédienne et/ou pas mal d’illusions ;)

    1. Et puis ce qui est une bonne façon de faire avec un enfant ne va pas fonctionner avec un autre, etc… c’est difficile

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