Le nom d’une autre

Il y a quelques années, nous accompagnions notre nièce au poney. Elle n’était alors qu’une petite fille, 4 ou 5 ans tout au plus. Sa monture sellée et harnachée par nos soins – réminiscences d’un passé lointain où mon père et le moniteur se mettaient de concert pour sangler « Barnabé », le shetland au ventre montgolfière – nous avions assisté à la séance. Rênes longues et talons énergiques, c’est là le lot de tous les débutants, quand ils ne se laissent pas tout bonnement promener par un poney bienheureux de retourner directement se ranger sur la ligne du milieu, sourd aux ordres du moniteur et aux supplications de l’enfant ainsi dérouté.

Elle était là, rousse et scintillante. Admirablement énergique et totalement amusée par la danse que lui imposait son poney. Ses boucles frivoles voletaient, à la lisière du casque de velours noir.

Nous les avons accueillies toutes deux, à la sortie du cours. Ma jolie nièce et son amie friponne. Les poneys dessellés, curés et vaguement brossés, elles sont sorties en courant profiter du beau temps.

Je les observais, assise sur un rocher, au bord de l’herbe. Ma nièce appliquée, lèvres pincées, ramassant avec précautions des fleurs colorées qu’elle ordonnait dans un savant bouquet. Et puis son amie, les boucles glissant hors de l’élastique, qui empoignait les marguerites comme on s’accroche à la vie. Avec rage et détermination. De ses empoignades ne sont finalement restées que des queues vertes et quelques rares pétales. Elle s’est tournée vers moi, une moue déçue aux lèvres.

J’ai haussé les épaules. « Ce n’est rien, E., regarde, je vais en cueillir avec toi ». J’ai ravalé mon rire pour ne pas la blesser. J’aurais tellement voulu lui dire qu’elle était merveilleuse. Que je l’admirais brouillonne et drôle, avec ses mèches folles et sa maladresse. Que j’aimais sa détermination et son implication. Que ses bouquets de fleurs arrachées étaient comme une promesse. Je n’ai rien dit – on n’effraie pas les oisillons qui s’entêtent à voler – mais j’ai pensé fort : « Je voudrais un jour une petite fille comme toi ».

L’été dernier, je l’ai recroisée. Elle avait grandi en un éclair, comme tous ceux qui poussent loin de nos regards. Je l’ai saluée. Je me suis présentée, comme l’inconnue que j’étais redevenue à ses yeux. Je les ai regardées, ma nièce et elle, après avoir encore une fois sanglé un poney rond comme le monde. Il n’était plus question de fleurs coupées mais plutôt de folles amitiés, l’âge aidant. La fin du cours est arrivée, j’allais lui dire au revoir et puis je me suis ravisée : « Tu sais E., je lui ai dit. J’ai une petite fille, une petite fille qui te ressemble. Aussi incroyable que toi. » Elle a souri vaguement, elle débattait encore avec sa pré-adolescence pour savoir si j’étais digne d’intérêt. Alors j’ai hâté mes mots. « Je t’ai rencontrée pour la première fois il y a longtemps, tu étais une toute petite fille. Une chouette petite fille, qui portait un prénom magnifique. Et c’est parce que tu étais une si chouette petite fille que ce prénom j’ai eu envie de le donner à ma fille. »

Ses yeux se sont allumés. « Et tu l’as fait ? Tu l’as donné à ta fille? » Alors à mon tour, j’ai souri vaguement. J’ai savouré mon secret. Et puis je le lui ai offert. « Regarde, ai-je dit en allumant mon téléphone. C’est E., E. comme toi. Elle aura deux ans bientôt. »

Elle a couru vers son père comme on dévale la pente sablonneuse qui mène à la plage. Les cheveux au vent et le cœur gonflé. Elle a crié notre secret avant même de l’avoir atteint. Il n’a pas tout compris. Il a vaguement souri, lui aussi. Elle trépignait. Il voulait partir. Mais qu’importe. Elle est une chouette petite fille. Elles sont de chouettes petites filles, portant l’un des plus jolis prénoms au monde. Rond et joyeux comme des bulles d’Eire.

-Lexie Swing-

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18 réflexions sur « Le nom d’une autre »

  1. C est un texte aussi superbe que ces deux petites filles.

  2. Très joli texte en effet :)

  3. C’est marrant quand on me revoit les enfants qu’apres un long interval, les changements qu’on voit! Jolie histoire en tous cas

    1. Oui ! Je n’arrive pas à me faire à l’idée que ma nièce est presque une ado

      1. Mon demi frere va passer le bac, pour moi c’est encore un enfant….

  4. Ce texte est superbe, le fond comme la forme.

  5. Juste pour te dire que j’aime particulièrement le « elle a poussé comme un éclair, comme tous ceux qui poussent loin de nos regards ». Superbe.

    1. Comme je disais à Hélène, j’ai toujours une forme d’ahurissement quand je retrouve mes neveux ou les enfants de mes amis en France. Mon cerveau ne fait clairement pas ce type de mise à jour ;)

      1. On a tous eu cette impression je crois, mais tu la décris avec tellement de simplicité, d’impact et de justesse ❤️

  6. C’est plus que mignon, c’est beau :-) C’est quelque chose de tellement important, en plus, un nom… je pense qu’elle se souviendra de cette petite révélation toute sa vie.

    1. J’espère! Je sais qu’enfant je rêvais que qq un, genre une collègue de ma mère, appelle son enfant comme moi ;)

  7. Encore un beau texte riche en émotions et en images saisissantes.
    J’aime la manière dont tu évoques l’enfance Lexie!

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