Cette famille si loin

En ce moment, nous avons plusieurs membres de notre famille qui nous rendent visite. Nos filles s’accrochent à leur cousine comme des bigorneaux à leur rocher, échafaudent mille plans pour l’été et nous demandent plus souvent qu’à l’accoutumée « mais pourquoi donc avez-vous choisi de vivre dans un autre pays ». Ma grande entrevoit volontiers les balades à cheval qu’elle ferait en compagnie de sa famille, la petite table sur les sorties entre cousines, tandis que nous réfléchissons à la meilleure façon de faire venir la famille au grand complet pour les Fêtes. L’immense majorité des immigrés et expatriés vous le diront : le nerf de la guerre, ce sont les proches et la famille que l’on a laissés dans notre patrie d’origine.

Émigrer, c’est laisser bien plus qu’un pays derrière soi. Ce sont des habitudes, des repères, que l’on laisse. Et avec eux, l’instantanéité de liens créés avec nos proches. J’ai souvent dit à mon amoureux que le plus dur, dans cet éloignement, est la disparition des moments spontanés. Tous ces instants créés sur un coup de tête, ces visites imprévues, ces moments aussi brefs qu’intenses. La vérité est que lorsque l’on vit dans la proximité, on en ignore le bénéfice, on n’a guère conscience des liens invisibles qui se tissent par delà les relations même.

Mais l’immigration est, pour certains d’entre nous, une porte qui se referme à demi. J’ai vu l’herbe ailleurs et je l’ai trouvée bien plus verte. Comment pourrais-je revenir ? Mon monde est voué à s’épancher en demi-teinte, telle une photo jaunie par le temps. L’immigration a inventé la nostalgie d’un temps futur, quand la construction d’un avenir se joue entre l’espoir de devenir et le regret de ce qui ne sera jamais. Malgré tous mes efforts, il n’y aura pas de conjugaison plurielle de mon avenir québécois. En déplaçant ma petite famille dans un autre espace géographique, j’ai choisi une vie à laquelle j’ai soustrait certains membres. Choisir, c’est renoncer dit-on. Et en choisissant, j’ai renoncé à ces relations de proximité que j’aimais tant.

Et régulièrement, mes enfants prennent le pouls : « Pourquoi est-on parti, déjà? ». Mais déjà, elles se confrontent au choix impossible : renoncer à leur école adorée, à leurs amis chéris, à la ville qui les a vues grandir, pour se rapprocher des leurs. Elles soupèsent, elles disent : « on pourrait tous les faire venir !  » et puis « Pourquoi ils ne vivent pas ici avec nous ? ». Elle se demandent si elles pourraient aimer la France, s’exclament qu’elles ne changeraient de ville pour rien au monde, anticipent leur prochain retour estival mais s’inquiètent de ne pas pouvoir partir ailleurs en vacances.

Elles sont déjà dans cet entre-deux, dans ce demi-soi, enfants d’une traversée océanique, s’interrogeant sans cesse de l’heure qu’il est ailleurs. Ma grande parle parfois d’un futur où, adulte, elle s’installerait en France. « Viendras-tu avec moi ? », me demande-t-elle. Alors je lui souris, et je la nourris de ma seule certitude : notre épanouissement se joue par-delà nos racines, par-delà nos familles, et elle sera là où son coeur la guidera, avec nous, mais surtout, malgré nous.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

12 réflexions sur “Cette famille si loin

  1. Très joliment écrit Lexie et cela me ramène immédiatement à mes presque 7 années Irlandaises. Je n’avais pas encore d’enfant à l’époque, je ne sais pas comment j’aurai vécu cela. Mais je comprends un peu, cet autre temps, cet autre espace, dont tu parles si bien. C’est touchant.

  2. C’est beau… Les émotions que cela fait remonter me donnent envie de reprendre l’activité que j’aime le plus au monde : écrire. Merci pour ça et merci pour ton partage !

  3. Je me suis revue à Grenoble pendant mes six années là-bas, le coeur partagé entre ma famille et la France. Puis un jour mon kiné m’a dit: il va falloir que tu rapatrie sois ton coeur ou sois ton corps. J’ai choisi le corps et j’avoue qu’il avait raison. Le corps ou le coeur…

  4. Alors ce ne sera pas un court commentaire ! Que c’est difficile, on se sent un peu écartelé parfois… on culpabilise d’autant plus avec les enfants, et encore davantage quand les grands-parents eux-mêmes nous reprochent notre éloignement. Certes l’expatriation est récente, mais la famille était tellement (trop) proche en France que le manque commence à se faire sentir après 5 mois. Les papy mamie nous rendent visite bientôt, et voir cette impatience des enfants est touchant. Ma famille ne comprend pas notre décision, et celle de mon mari connaît déjà cette situation puisqu’une de leur fille est à l’autre bout du monde depuis 10 ans. Mais dans les 2 cas on sent que c’est plus dur pour eux que pour nous, nous sommes tellement occupés à découvrir notre nouvelle vie. Les enfants sont déjà fans de l’école, nous rencontrons des gens supers et qui nous ressemblent (expats), donc on ne regrette pas une seconde notre expérience. Mais ça reste un peu compliqué émotionnellement parfois !

    • Bonjour,
      j’ai vécu cette situation en tant qu’enfant (nous avons quitté la Belgique, mon pays natal pour s’installer à l’Ile de la Réunion, terre natale de ma maman)
      J’avais 6 ans à l’époque. Cela n’a pas été facile. J’ai perdu un nombre de repère incroyable, …Je ne me sentais pas à ma place… Mais au bout de quelques mois, je me sentais extrêmement bien, le manque ne faisait pas vraiment partie de mon quotidien (je rentrais en Belgique tous les ans pendant 1 mois, heureuse de revenir mais aussi heureuse de rentrer). Nous sommes restés 7 ans à l’Ile de la Réunion. Tous mes souvenirs d’enfance sont là bas. A l’âge de 13 ans, nous sommes revenus en Belgique. Et là, je peux vous dire que ça a été un réel déchirement. De toute mon adolescence, je ne suis pas parvenue à retrouver ma place. Ca a été très dur. J’ai entamé une thérapie vers l’âge de 20 ans et ce n’est que des années plus tard que j’ai pu mettre des mots sur mes sentiments de l’époque… Je suis une personne très sensible et plutôt introvertie, je pense que cela a joué énormément aussi.
      A présent, j’ai 2 enfants, de 6 ans et 2 ans. Si nous devions partir, c’est maintenant que ça se joue. Je pense qu’il y a des âges beaucoup plus compliqués que d’autres pour partir.
      Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai compris à quel point avoir vécu dans deux cultures différentes est une richesse. Je suis reconnaissante de la vie d’avoir pu vivre cette expérience. Il aurait probablement fallu que je sois mieux accompagnée émotionnellement dès le départ mais aujourd’hui, je ne retire que du positif de cette expérience et une richesse personnelle inouie.

      • Je comprends et ressens le déchirement que ça a été. Pour moi il y a vraiment des âges clés et même des personnalités plus prêtes que d’autres à affronter ce type de changement. Déménager à 6 ans n’a pas été un changement pour moi, mais à 13 ce fut très dur. Et même si les années les plus fortes de mon “enfance” restent finalement la période de 14 à 17, disons, pour plein de raisons, je trouve que sur estime beaucoup la capacité d’adaptation des enfants et surtout l’impact que ça peut avoir à long terme ❤️

Répondre à Latmospherique Annuler la réponse.