Que valent nos amitiés ?

« Le rivage le plus sûr » : c’est le titre du nouveau roman de Caroline Hussar. Une oeuvre qui met l’amitié au centre d’un tout que sont ces vies qui s’entremêlent et se bâtissent. L’amitié est un fil conducteur, au sens propre du terme. Un fil invisible qui nous guide et, quelque part, nous tient debout. Je n’ai pas (encore) lu le livre de Caro mais les éloges sont dythirambiques, alors je ne peux que vous le conseiller. Sa plume est à la fois clairvoyante et extrêmement poétique. Elle lui ressemble, au sens où elle est une personne qui croque l’humain avec beaucoup de justesse, humain qu’elle accompagne, de par son métier, dans toute sa noirceur et vulnérabilité, mais avec cette candeur qui semble toujours l’habiter. Caro et moi nous connaissons depuis plus de 20 ans. Je ne crois pas que nous soyons réellement amies depuis cette même durée et c’est aussi ça, la beauté des relations qui se tissent : pouvoir s’inventer différemment parce que nous ne sommes pas les mêmes personnes qu’il y a 20 ans, justement.

L’amitié, c’est ce truc particulier qui nous accompagne tout au long de la vie. Parfois dur à construire, à conserver, à faire évoluer. Même dans l’enfance, on s’imagine ça facile : des enfants se retrouvent au parc, ils sont dans le même jeu, s’adressent la parole, c’est le début de quelque chose. Ce n’est pourtant pas si vrai, pas si logique. C’est omettre que nombre d’enfants sont intimidés par l’inconnu, nier cette évidence. « Et qu’est-ce que je lui dis après salut? », m’a déjà demandé un de mes enfants. C’est vrai, que dit-on après? Quels sont les codes sociaux qui nous régissent? J’étais de ces enfants qui observent les autres de loin, en espérant qu’on la choisisse pour un jeu, sans jamais oser faire le premier pas.

Et l’âge adulte n’aide en rien. Bien au contraire, nombre de personnes font face à des difficultés pour rebâtir leur cercle social après un déménagement ou un changement de vie. Deborah, ma copine journaliste immigrée à LA, qui tient le blog Sea you son et surtout plusieurs médias associés, en parlait récemment. En tant qu’immigrant, on fait immanquablement face à cet enjeu. Pire : il prend d’autant plus de place que les amis font ici office de famille, devenant les convives de Noël et les oncles et tantes des fêtes d’anniversaire. Et plus l’enjeu est gros, moins on souhaite échouer. Surtout à un moment de notre vie où notre foyer cumule plusieurs individus. S’ouvrir à de nouvelles personnes, c’est souvent leur faire une place auprès de nos proches, avec ce que cela comporte de différences potentielles de valeurs.

J’écoutais il y a quelques jours le témoignage d’une jeune femme diagnostiquée autiste de niveau 1 et TDAH. Elle mentionnait que l’un de ces enjeux (comme personne autiste) était de créer un différenciel dans les relations. En d’autres termes, elle se comporte de la même façon avec ses parents, frères et soeurs, collègues et amis. Plusieurs personnes réagissaient dans les commentaires de son témoignage en relatant des faits similaires avec ce que cela induit comme possibles faux-pas: trop se dévoiler à des collègues, attendre beaucoup de simples camarades parce qu’ils ont témoigné ponctuellement un intérêt ou au contraire ne jamais s’autoriser à se livrer parce que l’on ne parvient pas à évaluer s’il s’agit ou non d’une relation de confiance.

Or, si des goûts ou intérêts communs sont souvent le terreau de la relation amicale, c’est la vulnérabilité que l’on s’autorise qui en est l’engrais. Autant le compost de crevettes fait des merveilles dans mon potager, autant mon incapacité à m’ouvrir m’empêche d’aller par delà l’amitié de surface. Il y a quelques années, alors qu’un trajet quotidien me transportait dans mes pensées (rien comme un paysage monotone pour s’offrir une psychanalyse), je me suis demandée : « Quel ami appellerais-je si je me séparais de mon conjoint ? À qui confierais-je mon désarroi ? » Parce que oui, je confie mes pensées les plus fugaces à mon « meilleur ami » : mon amoureux. Toutes mes pensées. Est-ce qu’il s’en passerait ? Probablement. Mais vous savez ce que c’est : « We vow to support each other in sickness and in health, and through all those crazy thoughts that live in my head ». Si, c’est juste que vous n’avez jamais lu les petites lignes.

Bref, qui appellerais-je si ce n’est lui? Et, à l’époque, je ne savais pas. J’avais quelques noms, quelques amis de confiance qui m’auraient offert un lit, une épaule, une revanche. Mais est-ce qu’ils auraient été surpris? Oui. Car aucun d’eux n’aurait su par avance que quelque chose se délitait. Je ne confiais ni mes difficultés, ni mes états d’âme, donnant une image de stabilité sans pareille. Un jour, ma psy m’a demandé pourquoi je ne disais jamais rien et j’ai répondu que j’avais peur de la pitié. Rien ne me filait plus de boutons qu’une phrase commençant par « ma pauvre ». Elle m’a alors dévoilé une rime que je refusais d’apprendre : à celui qui ne se confie pas, il n’y a pas d’amitié réelle. Elle n’aura pas le premier prix de poésie mais la phrase, elle, faisait du sens. Les échanges étaient à sens unique. J’écoutais, persuadée que là était la clef, mais sans jamais m’ouvrir. Lorsque je reflétais, c’était via une histoire empruntée à quelqu’un d’autre. Je vivais beaucoup de discussions à sens unique, en spectatrice.

Est arrivé un tournant dans mon existence – c’est drôle, on dit souvent « un tournant » comme si l’on empruntait une suite de chemins linéaires alors que chaque journée apporte son lot de dos d’âne et de sorties de route. J’étais entre deux jobs, essorée jusqu’à la moëlle par un quotidien professionnel qui nous avait laissé exsangues, mes anciennes collègues et moi. Pour la première fois de ma vie, j’étais incapable de faire confiance à mon instinct. Je ne savais plus ce qui était bon pour moi, et je n’arrivais plus à écouter mes proches. Un soir, prenant un verre avec une amie, je me suis mise à raconter. J’ai dit le sentiment d’impuissance, j’ai mis des mots sur mes doutes, j’ai exprimé la peur de me tromper. Elle a posé quelques questions et puis elle a simplement dit : « Je comprends tes craintes, mais je crois que tu n’as rien à perdre. Tu as le droit de te tromper. » En quelques mots, elle avait validé mes sentiments et proposé une solution. Elle n’a pas eu pitié de ma détresse, elle n’a pas dit qu’elle n’aurait pas aimé être à ma place, elle n’a pas parlé de la cousine de sa belle-soeur qui vivait la même situation, elle a écouté, posé des questions et donné son avis, simplement. Ça a été le déclencheur. J’ai compris que celui qui se confie peut trouver une oreille attentive et que l’amitié se bâtit sur la transparence et l’honnêteté, avant tout.

Alors merci à tous mes amis, à ceux qui ont toujours fait partie de ma vie, et à ceux qui sont arrivés plus tard, à ceux qui sont de l’autre côté de l’océan et ceux qui vivent la porte à côté, à ceux avec qui je partage mon quotidien, mon travail, mes humeurs, mes incertitudes et ceux à qui j’envoie mes pensées, fugaces et inconsistantes parce que la vie nous a éloignés mais que nos souvenirs nous rapprochent. Je vous aime tant!

-Lexie Swing-

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La liste

Manque de motivation crasse, probablement dû à l’arrivée de la période estivale. Je lis quelque part : “Comment s’assurer de mener à bien sa to-do-list”. Je sors la mienne. Ce n’est plus une liste, c’est une épicerie post-jeûne avec 12 personnes à table. Certains items apparaissent depuis plusieurs semaines. C’est bien simple : pour avoir quelque chose à barrer, j’ai réduit la requête en étapes digestes. “Ranger le sous-sol : étagère 1”. La pièce entière ne démériterait pas sur le souk de Marrakech mais victoire, j’ai rangé l’étagère 1.

J’écoutais un humoriste français, maniaque de nature, assurer l’autre fois que les maniaques comme lui (entendez maniaques ici comme “je ne supporte pas qu’un brin d’herbe dépasse de la cour arrière” et non “je mate les filles le regard en coin la bave au coin des lèvres en me grattant compulsivement la cuisse droite”) aiment à rajouter des tâches non prévues et vite accomplies sur leur liste pour avoir la satisfaction de les barrer. Au risque de lui retirer une pièce maîtresse de son spectacle, cette façon de faire n’a bien sûr rien à voir avec la maniaquerie, et tout à relier à l’incapacité de motivation en matière de ménage, de devoirs d’école ou de repas de soirs de semaine à préparer. On cherche ce qu’en anglais nous appelons des “Quick successes”, forme de satisfaction rapide qui n’est pas sans rappeler le plaisir d’engloutir une barre chocolatée.

Bref, tous les jours, je réécris religieusement ce que je n’ai pas accompli la veille. Ajoutant ainsi à la liste, et au désarroi. On m’enterrera probablement avec. “Ci-gît Lexie et la liste des choses qu’elle n’a jamais accomplies”. Je commence à penser que les douze travaux d’Hercule étaient finalement juste l’œuvre d’un gars qui avait un peu trop procrastiné. J’en sais quelque chose : avant, mon sous-sol, c’était un carton qui restait à vider. Désormais c’est un projet en trois sous-catégories, impliquant des tierces parties.

Je me désole souvent du peu de temps qu’on a à consacrer à ces choses-là et me demande “mais comment font les autres?”. S’appuient-ils sur de l’aide extérieure ? Ont-ils plus de vacances ? Font-ils preuve d’une motivation qui sort de l’ordinaire ? J’ai un ami comme ça, il me fascine : s’il a une idée le samedi matin, il la met en œuvre dès l’heure suivante et le dimanche soir, c’est accompli. Il ne se décourage ni devant l’ampleur du projet, ni devant les étapes qui nourrissent généralement mon envie d’abandonner : dealer avec le vendeur du rayon vis et écrous ou ne pas savoir où ranger cette machine à pop-corn utilisé seulement une fois depuis 2018 et qu’on garde seulement si l’envie de pop-corn se faisait plus pressante qu’un aller retour au supermarché.

Je pense que je nourris une passion secrète pour le minimalisme. Ma maison est petite et les espaces pour ranger viennent souvent à manquer. Tant qu’à moi je jetterais tout. Je n’ai aucune imagination pour trouver des emplacements appropriés côté rangement. Je rêve de pouvoir prendre mon verre doseur d’un geste élégant dans ce tiroir sous-exploité au sein de ma cuisine de 30m2. À la place, j’ouvre le placard, déloge le grille-pain, vais chercher l’aspirateur pour récupérer les miettes qui jonchent désormais le sol, décale le grand plat de verre et les compléments alimentaires, puis saisi enfin mon précieux. Je dois encore le désolidariser de son homologue moins récent, qui lui tient compagnie depuis quelques hivers, et puis je peux enfin mesurer ma préparation, non sans avoir préalablement réinstallé les autres objets à leur place. Au passage, ma raison soupèse : est ce que je vais ranger ce verre doseur en suffisamment peu de temps pour abandonner le grille pain sur la table et laisser la porte du placard ouverte ? Forcément, la réponse est non, mais de temps à autre, l’idée est suffisamment tentante pour que je m’y abandonne, ajoutant ainsi au chaos ambiant.

Dans la vie, je procrastine. Je pense que c’est le propre des gens qui aiment les idées avant tout. J’aime avoir une idée, me projeter, imaginer ma tâche accomplie. Me lever et la mettre en action? Pas franchement. Il paraît que c’est parce que le morceau est trop gros à avaler, qu’il faut le découper en petites bouchées.

Récemment je visionnais une vidéo sur la procrastination et l’auteur – qui par ailleurs se décrivait lui-même comme un mentaliste (sans commentaires) – parlait du concept d’implémentation d’intention. En d’autres termes, pour passer à l’action, il faudrait en définir le cadre et les grandes lignes mais aussi les circonstances de sa mise en œuvre. Imaginez un gros devoir à rendre pour le lycée : on prévoirait la date, l’heure, mais aussi le lieu (la table du salon par exemple), ses outils de travail (son stylo préf et ses surligneurs), etc. On pose ainsi un cadre à son esprit, en retirant la dynamique du “il faudra que” au bénéfice d’une mise en œuvre incontournable. On fait puisque c’est à l’agenda, faisant apparemment fi du livre au sein duquel on rêve de se plonger ou de la nouvelle série Netflix à laquelle on a bien du mal à résister.

Je me moque mais je n’ai aucun doute sur le fait que la préparation mentale est la clé du succès. J’augmente considérablement mes chances de partir courir lorsque je sors mon short, prévois ma collation, charge ma montre de sport et même décide en amont du parcours que je vais faire et du balado que je vais écouter pendant ma course. Les jours pairs, je décide d’aller courir à 17h, je reçois un appel à 16h50, je raccroche furtivement à 16h58, cherche désespérément ma brassière préférée, m’aperçois que mes écouteurs n’ont plus de batterie et finis par abandonner, les fesses sur le canapé du salon et les chaussettes à moitié mises, au profit d’une plongée dans les abysses des réseaux sociaux ou d’un apprentissage des échecs sur Duolingo.

Préparer semble être la clé du succès, voire du bonheur. Je vais ajouter ça sur ma liste. Je le barrerai le moment venu.

-Lexie Swing-

Photo Sarah Pflug

Dernière semaine de primaire

Dans deux jours, nous arriverons au terme du primaire pour B. À 12 ans et des poussières, après 6 années de primaire (une de plus qu’en France), nous allons franchir l’étape de l’entrée au secondaire.

Comme je ne suis pas quelqu’un qui aime le mélodrame, j’ai choisi de rester discrète en lui rappelant chaque jour qu’il s’agit du dernier lundi, puis du dernier mardi, et ainsi de suite. Nous parcourons la rue qui nous mène à l’école et je m’empresse de lui mentionner qu’elle n’aura bientôt plus à emprunter ce chemin. Je lave sa bouteille d’eau défraîchie et la lui remets solennellement en lui souhaitant quelques bons derniers moments avant de changer pour un modèle plus grand, et plus neuf. Je ne voudrais pas qu’elle oublie, quand même, et d’ailleurs je vois bien qu’elle est très émue parce qu’hier elle m’a dit d’un ton caressant “tu ne veux pas arrêter Maman, franchement c’est quoi ton problème?”.

Le problème avec l’aîné, c’est qu’il met toujours un terme à tout. Et puis il avance, il découvre, il inaugure. Pour le second, on a déjà un pied dehors, et surtout un pied ailleurs. Le pansement est grandement décollé, ne tenant que par un vieux morceau plissé qui ne demande qu’à être arraché.

En attendant, je suis déjà nostalgique des professeurs que j’ai côtoyés, de la cour où je les ai vues grandir, des petits et grands événements. Je souris devant les maternelles qui affrontent bravement chaque matin le tour du bloc. Je m’amuse des dessins des premières et deuxièmes années dans le couloir. J’ai une pensée émue pour les visages curieux réalisés par nos premiers nés il y a de nombreuses années et sobrement intitulés “Maman”.

Vendredi, les 6e années passeront à travers les bras tendus des autres enfants. Ils commenceront à quatre pattes, forcés de se courber pour passer sous les petits bras des plus jeunes. Et puis ils finiront par se redresser. Beaucoup pleureront, “parce que ça finit toujours par pleurer” m’a sobrement annoncé Tempête. Certains auront déjà le cœur ailleurs, j’ai l’impression. Et puis après les dernières embrassades, ils s’évaderont vers l’été et plus tard la multitude de choix de secondaires qu’offre notre région. Ils ont tous trouvé leur future école, nos sportifs, nos artistes, nos forts en maths, nos férus d’animaux, nos bêtes de scène, nos musiciens, et puis tous nos informaticiens de demain, déjà redoutables avec la technologie.

Je me dis tout le temps qu’ils sont pourtant si petits. Et puis je les vois, à deux pas des maternelles, et je mesure le chemin parcouru. Sont-ils prêts? Probablement. Le sommes-nous? Sûrement pas. Combien de jours vont se passer avant qu’ils ratent l’autobus pour la première fois et que nous devions les conduire à 20 minutes de là?

L’avenir nous le dira.

-Lexie Swing-

Ces vérités qui coexistent

Récemment, j’ai lu un livre dans lequel j’ai eu un mal fou à avancer. Chapitre par chapitre, j’ai sillonné l’errance du personnage, perdu dans les affres d’une rupture qu’il avait pourtant voulue.

Ma mémoire me fait un poil défaut (peut-être parce que j’ai mis des semaines à le lire) mais l’héroïne, qui approche de la trentaine, a des parents divorcés. Et elle considère son père comme responsable de ce divorce. Il est parti avec quelqu’un, il n’était jamais là, etc. Un jour, dans l’espoir de lui faire péter les plombs, elle lui dit “ce divorce, c’est de ta faute”, et à sa grande surprise, il lui dit qu’elle a raison. Il ajoute qu’il s’est effectivement mal comporté avec sa mère, il évoque les torts qu’il a eus. Et puis, il lui partage son point de vue. Comment lui se sentait à ce moment-là, et ce qui l’a conduit, lui, à s’éloigner et finalement divorcer. La protagoniste finit par douter et se demander si elle s’est trompée de cible, si c’était sa mère la fautive, tout ce temps. Mais son père secoue la tête et dit quelque chose comme “tu ne comprends pas, il n’y a pas qu’une seule vérité. Chaque personne a sa propre vision. Il y a plusieurs versions qui coexistent, et ce sont toutes des vérités à leur manière ». 

C’est une explication qui n’est pas sans rappeler “Quatre saisons”, la série de Netflix récemment visionnée et très appréciée de notre côté.

Je trouve que cette idée de versions et de vérités, c’est un apprentissage de la vie que l’on fait souvent sur le tard. Je crois que c’est parce qu’enfant, nous nous construisons autour d’un schéma bidimensionnel de bien et de mal, et que ce n’est que plus tard que nous faisons l’appréhension des zones grises. Et au-delà des torts bien souvent partagés, c’est plutôt drôle de constater qu’une même scène pourra graver un souvenir très différent selon les personnes. Une phrase, anecdotique pour 99% des gens assis dans une salle, pourra marquer durablement le 1% restant. Un moment vécu comme honteux par une personne pourra n’avoir laissé qu’un amusement fugace aux spectateurs de la scène, alors même que la personne concernée portera le moment vécu comme une croix, parfois pendant des années. 

Il y a 15 ans, j’ai assisté à un moment que j’ai souvent raconté par la suite, parce qu’il témoignait d’une erreur professionnelle qu’on est tous susceptible de commettre : une erreur de destinataire. Je le prends souvent pour exemple, parce qu’il me permet de dédramatiser certaines fautes de mes collègues. Je le raconte toujours de la même manière : j’échangeais souvent avec un collègue – tous les midis, on refaisait le monde et il laissait aller son sens du sarcasme sur tout ce que la boîte comptait d’incompétents (je cite). Un jour, il venait d’apprendre un truc indécent et trop content de me partager l’info croustillante, il m’a tapé son message via la plateforme de messagerie interne et l’a finalement envoyé… à la personne concernée. La suite, vous la devinez : éclats de voix, menaces de démissions, etc. Par la suite, j’ai débriefé le truc avec lui des jours durant, quelques collègues et moi avons joué les médiateurs pour améliorer la relation et les choses se sont tassées. 15 années passent et je recroise un jour ce collègue. On prend un verre, on se donne des nouvelles et puis on écluse les questions habituelles du type “et machine, tu sais ce qu’elle est devenue?”. Alors tout de go il me raconte : “tu sais qu’un jour je lui ai envoyé un message par erreur? Je sais plus à qui je le destinais mais ça s’est super mal passé, j’ai passé mille ans dans le bureau du patron avec elle, et d’autres collègues ont dû intercéder en ma faveur. Je sais même pas si t’étais encore dans l’entreprise toi à ce moment là…?” Deux salles, deux ambiances. J’avais passé quinze ans à raconter une histoire pour laquelle j’aurais pu décrocher l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle secondaire et, à l’entendre, il ne se souvenait même pas si j’étais au générique. 

Ceci m’amène une autre réflexion. Combien de personnes qui polluent encore nos pensées n’en ont pas eu une seule pour nous ces 20 dernières années ? Et à la clôture de la séance, au moment de la standing ovation, lorsque les noms défileront sur une bande son choisie avec soin, qui sont les réalisateurs qui auront vraiment fait de nous les acteurs incontournables de leur vie ?

-Lexie Swing-

Photo : Sabine van Erp

Routine

Mille ans depuis le dernier message. Ce n’est plus une absence, c’est un tome oublié dans une cave poussiéreuse. Pour une raison que j’ignore, ne plus avoir d’ordinateur portable sur lequel écrire mal installée sur le canapé du salon, a entraîné le blogue dans un état comateux avancé, quoique confortable. La vie et ses aléas (l’hiver, les activités variées, les jours de tempête, la fracture de la clavicule de la grande…) ont eu raison du reste.

En parallèle, mue par une motivation soudaine, j’ai créé un nouveau blogue. Je voulais m’autoriser un espace plus public et moins exposé, au gré duquel partager nos découvertes de balades et voyages. Loin des vicissitudes de Gwen Stefani, je l’ai nommé Such a sweet escape. J’en fait peu la promotion, le site étant encore en construction, mais j’y relaie déjà quelques (= trois, à l’heure où nous nous parlons) aventures.

Les idées peinent à se mettre en mots, rapport au fait que la vie est remplie à ras bord de choses variées, potentiellement engageantes (mes sorties de course à pied) mais pas toujours (le gros des journées). J’ai passé la trentaine indifférente aux heures passées à travailler, parcourant mes journées à grands pas, entre deux trains lancés à grande vitesse. La fin de cette décennie me rattrape pourtant : est-ce vraiment comme ça que nous allons passer nos vies ? Je sais que non : un jour les « mamans » résonnent moins, les absences se cumulent et le temps pour soi revient, peut-être pas comme on l’aurait voulu mais quand même.

La vie grignote notre nécessaire besoin de solitude. Je m’en rends compte lorsque je me stationne devant chez moi, et que je mets quelques minutes à sortir de ma voiture. Quelques minutes, juste quelques minutes de plus, à écouter la fin d’un podcast, les notes d’un refrain ou juste le silence.

La charge mentale est lourde, c’est un sujet éculé mais jamais réellement solutionné. Le chemin est désormais identifié, balisé, mais il est sans issue. La charge est féminine, sans que l’on sache vraiment comment, ou pourquoi. Ça n’a pas rapport qu’à une répartition des tâches, une autre dimension semble entrer en jeu, un véritable fonctionnement mental. Qu’est-ce qui explique que mon collègue papa divorcé ne se préoccupe du contenu du souper qu’à 18h, quand mon esprit planifie la durée de cuisson des pâtes et le détour par le supermarché pour cause d’absence de fromage râpé depuis 14h ? Je n’ai pas de réponse à ce phénomène, si ce n’est qu’il est monnaie courante pour la plupart de mes copines, et nettement moins pour mes copains (pas de généralité, mais quand même).

Récemment, je me désolais de manquer d’énergie pour la course, réfléchissant au passage aux types de repas que je devrais préparer pour être mieux armée face à la dépense énergétique. Mon amoureux m’a alors mentionné une spécialiste en nutrition que j’avais déjà rencontrée quelque temps auparavant. « Elle t’avait fait une liste des aliments intéressants », m’a-t-il rappelé. Liste que j’avais laissée de côté presqu’aussitôt. La raison ? Plutôt simple : les aliments se succédaient sur la liste, sans mention de repas à composer. Et j’ai alors réalisé mon enjeu : je n’avais plus d’espace mental disponible pour devoir réfléchir à de nouveaux repas, de nouvelles façons de faire. Je voulais « bien » faire, mais si ce n’était pas servi sur un plateau d’argent avec cuillère assortie, il n’y avait aucune chance que je me rende jusque là.

La charge mentale est devenue telle que chaque effort supplémentaire a un coût conséquent. Ça ne m’étonne pas que les systèmes de planification automatiques, ou même l’IA, puissent rencontrer un tel succès. Souvent, dans mon travail, des collègues (ou moi-même) me disent qu’ils sont bookés « mur à mur », signifiant par là que leur agenda est plein à craquer. C’est un peu l’effet que me fait mon cerveau, il est booké mur à mur, paroi à paroi, plein comme un oeuf, et la soupape n’en peut plus de siffler.

Trois semaines plus tard…

Repousser le temps d’écriture est décidément devenu habitude. Trois semaines ont passé, trois semaines durant lesquels le poids de la charge mentale est devenu écrasant. Cela faisait quelque temps que j’avais le sentiment d’oublier des petites choses. J’aurais juré que j’avais pourtant quelque chose à l’agenda. Ou qu’il y avait un produit supplémentaire à acheter au supermarché. Je l’avais sur le bout de la langue. J’ai toujours eu un cerveau capable d’emmagasiner un lot important de détails et depuis quelque temps, je sens qu’il me trahit. Le plus grand éclat s’est produit un samedi, lorsqu’à l’heure du lunch je me suis rendue compte que nous avions oublié un atelier auquel étaient inscrites nos filles depuis des semaines. J’avais pourtant répété plusieurs fois depuis la fin du mois d’avril : « que quelqu’un prépare l’agenda du mois de mai sur le frigo, j’ai le sentiment qu’il y a beaucoup de choses et que nous allons en échapper ». J’avais été visionnaire mais pas assez proactive, visiblement.

Et en fait de choses, elles n’en peuvent plus de s’accumuler : des déplacements professionnels, aux répétitions de danse, en passant par les réparations de la voiture, les rendez-vous dentaires et médicaux, les vaccins du chien et les innombrables festivités de fin d’année à l’école, nous croulons sous les injonctions calendaires. Je ne sais plus comment je m’appelle mais je dois me souvenir que jeudi sera journée « engins roulants, n’oubliez pas les casques des enfants ». Ça fait trois semaines que j’oublie de passer à la pharmacie mais je ne dois pas perdre la petite étiquette fournie par l’école de danse identifiant l’ordre de passage de mon enfant pour les deux répétitions générales à venir et le spectacle de danse. J’ai annulé par erreur un rendez-vous médical parce que je pensais qu’il tombait en même temps que la sortie de classe des 6e années, mais mardi je dois prévoir d’aller récupérer le chandail du centre équestre entre 18h et 18h17.

Récemment, pour plaisanter, une collègue m’a demandé si à ma prochaine évaluation j’allais demander des vacances en plus ou une augmentation, j’ai répondu : « un(e) adjoint(e) ». Je rêve d’une personne me chuchotant à l’oreille ce qui s’en vient, ce que j’oublie, ce qui arrivera demain, la semaine prochaine. Qui me rappelle de prendre le beurre, parce que j’en aurais besoin dans trois jours ou qui me retient avant que j’arrive aux caisses, parce que j’ai tout pris sauf les pastilles pour le lave-vaisselle, raison initiale de ma venue au supermarché. Qui me donne mes créneaux de disponibilités en confrontant nos trois calendriers, ainsi que l’horaire des enfants, pour que j’évite de rappeler trois fois la secrétaire du dentiste en m’excusant parce que je n’avais pas pris en compte le déplacement professionnel de mon conjoint ou la rétrogradation de Mercure.

Cependant, depuis quelques jours, une vague de renouveau semble venir mordre le sable mouillé de mon désarroi. Des soirées un peu plus longues, des parties de jeux de société entamées sitôt le souper fini, des sessions de lavage de linge qui se terminent assez tôt pour regarder le dernier épisode de notre série du moment… Moment passager ou révolution ? Est-ce que je posséderais enfin la clé de la sérénité ? Je vous tiens au courant.

-Lexie Swing-

Photo Efeyhan Zeytin

À cheval

Je pousse la porte de l’écurie comme celle de ma maison, biberonnée aux effluves qui en incommoderont plus d’un. La chaleur y est confortable et les hennissements doux. C’est un monde qui m’est tendre et cher parce que j’y ai grandi droite, à l’abri. C’était mon refuge et comme tous les refuges d’enfance, on y revient avec la nostalgie de ce qui n’est plus, mais le cœur battant.

C’est un monde qui a longtemps fait partie du passé, pour moi. Un jour j’ai eu mon propre cheval et j’ai délaissé les centres équestres. J’ai compris trop tard que c’était un tout qui me tenait debout, le cheval comme le rythme particulier de ces endroits bétonnés. J’en aimais les animaux, les rites, les rires, les cours de saut, les poneys fous qui ruaient dans le fond du manège, les parents tapageurs, les chansons scandées lors des concours ratés, la liste de nos noms auxquels les chevaux du jour étaient associés, le gâteau que l’on amenait à chaque chute, les joies, les déceptions et les amis précieux.

C’était une passion de chaque saison, une double vie qui sentait le foin et les souliers crottés. C’était des affaires sales amassées dans l’entrée et une voiture condamnée à sentir la litière. C’était des matinées de classe où l’on portait des pantalons d’équitation, pour mieux se rendre ensuite à nos répétitions. C’était les allées du supermarché tout proche, où nous déambulions le menton haut, fières de nos habits plein de poils et de sueur. C’était des réveils aux aurores et des samedis sans fin. C’était des vacances qui auront pour toujours le goût de l’enfance.

Je suis partie longtemps et je suis revenue, poussée malgré moi par une enfant qui a vu en l’équitation un loisir salutaire. Chaque mardi, elle s’y accomplit avec cette grâce propre à ceux qui semblent nés pour chevaucher un tel animal. Elle a comme cavalière une assurance que nous ne lui avons jamais connue, juchée sur ses deux pieds.

C’est un peu l’histoire qui se répète et l’enfance qui ne s’en va pas tout à fait. C’est mon amie que je texte, en lui envoyant des photos d’un poney ombrageux, et qui me renvoie des vidéos de la mini monture qui a élu domicile dans sa vie. Et nous parlons d’allures comme nous le faisions jadis, assises au bord du champ, au bord du cross, dans les tribunes, sur le support de voltige ou sur un réservoir en mouvement.

Joyeux anniversaire mon amie – 32 bougies depuis nos premières chutes communes et autant de gâteaux confectionnés pour la peine.

-Lexie Swing-

Janvier 2025 : quart de siècle

J’écris ça et je ne m’en étais même pas rendue compte avant. Nous sommes au quart du siècle, assez fou non ? Ça l’est encore plus de se souvenir (péniblement) du moment où l’on a fêté mon quart de siècle. C’était à la fois follement excitant et terriblement jeune (25 ans!), autant dire que c’était il y a longtemps.

J’ai un souvenir précis de l’année 2000, rapport au fait que j’ai changé de ville, d’établissement scolaire (deux fois dans l’année), et qu’elle a marqué le début de la plupart des amitiés que j’ai forgées depuis. D’ailleurs, c’est aussi cette année-là que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Si un jour une historienne se plonge dans l’histoire oubliée des auteurs de blogues méconnus, elle soulignera peut-être que ma vie a vraiment commencé au XXIe siècle. Elle va vraisemblablement s’y terminer également, rapport au fait que je n’ai pas la génétique de Jeanne Calment. Si tu ne sais pas qui est Jeanne Calment, le siècle dernier t’a épargné.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Il y a un an l’enfance est partie. On ne sait jamais trop quand ça va arriver, je m’en rends compte aujourd’hui. On croit que l’enfance part quand l’âge adulte arrive mais c’est faux. Nous restons enfant aussi longtemps que ceux qui nous ont tenu la main continuent à le faire. Il a suffi d’une carte pour que le château s’écroule. L’enfant en moi a eu peur et elle est partie. Et comme c’est elle qui a commencé à écrire il y a plus de 30 ans je n’ai plus vraiment su quoi faire.

Alors j’ai écrit un livre pour enfants. J’y ai mis du Roald Dahl dedans, un peu de Petit Nicolas et un paon, aussi. J’y ai mis une fille aux cheveux bouclés et beaucoup d’ironie. J’y ai mis une grand-mère aventurière. J’y ai mis mon humour et mon cœur et l’enfant est revenue. Elle ne sera plus jamais la même, elle sait désormais que sous le château il n’y a qu’un gouffre vertigineux. Mais elle se tient en équilibre sur les ruines et elle danse. Parce que le château a sombré mais que l’amour flotte. Et que ses souvenirs auront toujours le goût des gâteaux du Carmel, au bout de la rue.

Je suis désolée d’être partie si longtemps. J’ai continué à lire ceux qui publient, et à échanger avec ceux qui partagent sur les réseaux sociaux. Je suis chanceuse car je suis bien entourée.

J’ai lu sans cesse et partout combien 2024 avait été une année éprouvante, et si je connaissais quelque chose aux astres, j’y verrais peut être la rétrogradation sibylline d’une planète tumultueuse. 2025 sera différente. Je vous souhaite en tout cas qu’elle vous donne le courage de vous accomplir.

À bientôt

-Lexie Swing-

Back to school

Les images d’enfants solidement arnachés fleurissent sur les murs de mes réseaux sociaux. Aucun doute possible, après les copains des États-Unis, puis du Québec, c’est au tour de mes neveux, filleuls et enfants chéris de mes amis de faire leur rentrée. Chez nous, le tout s’est déroulé sans accroc (exception faite de l’heure, que j’avais mal lue), avec des profs connues ou rapidement apprivoisées, selon le cas. C’est aussi une rentrée au goût particulier puisque c’est la dernière pour ma grande B., au primaire. Au Québec, pour rappel, la 6e année fait partie du bloc primaire. Le grand saut vers le secondaire se fera donc l’an prochain pour nous. En attendant, elle rejoint la cour des plus grands et elle savoure.

Ce mois-ci commence aussi la course officielle aux écoles secondaires. Celle où l’enfant doit décider de l’école qui l’intéresse pour la suite. On est moins dans une logique de secteur et plus dans un principe de programme, ou de niveau. Depuis nos premiers questionnements, nous avons visité plusieurs écoles, autant publiques que privées, et B. oscille désormais entre un privé, au sein duquel elle a été admise, et un public, pour lequel elle saura cet automne si elle est retenue (après étude de son bulletin de 5e année). Nous recommençons ce mois-ci le bal des visites pour ces deux écoles, pour tenter de trancher une fois pour toutes (si le choix se présente pour de bon, le cas échéant).

Septembre amène aussi son lot habituel de nouvelles activités et l’horaire se charge désormais de multiples cours de danse, Tempête ayant rejoint la troupe compétitive de son école. Cette année, nous avons réussi à faire tenir l’ensemble des activités entre le lundi et le vendredi, se dégageant du même coup du temps le week-end et des (possibilités de) grasses matinées. L’avenir nous dira si le rythme est soutenable (et l’expérience parentale me fait dire qu’aucune solution n’est jamais la meilleure).

Je vous souhaite une belle rentrée (plusieurs de mes petits choux rentrent seulement ce mardi), sous le soleil si possible, et avec légèreté, surtout. Que cette fin d’été vous soit douce.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry pour Burst Shopify

Bulle (au cerveau)

Un après-midi, à l’heure du goûter, j’ai proposé aux filles de s’arrêter dans une pâtisserie. L’une d’elle hésitait sur le choix du gâteau, la deuxième avait choisi mais trépignait à l’idée de se rendre à l’étape suivante : la librairie-magasin de jouets. Je tentais d’aider la première à faire un choix pas trop gros (en termes de taille comme de prix), tout en tempérant l’enthousiasme de sa sœur, qui venait de découvrir un livre qu’il lui fallait absolument. Nous avons finalement passé le goûter dans une discussion autour de ce livre, qu’il fallait à tout prix, le gâteau, mangé trop vite, et les repas de la semaine, que je tentais de planifier dans ma tête pour pouvoir mener à bien mon passage au supermarché. Au moment de quitter la pâtisserie, la vendeuse me fait discrètement signe : « je crois que vous oubliez le gâteau pour votre conjoint ». C’était un fait, j’avais abandonné sur la table la boîte du dernier gâteau que je souhaitais ramener. Je la remercie, et la boîte dans la main, je donne mes consignes. On n’achète pas de jouets, on reste ensemble et on me retrouve au supermarché dans vingt minutes. Sur ces entrefaites, nous nous séparons. Sur la route du supermarché, je fais un arrêt chez le fromager. J’hésite entre deux produits, compare les prix au poids, envisage les recettes à venir, puis me décide finalement. Je paie et je quitte. Au supermarché, je parcours les allées, remplissant le chariot à mesure. Je négocie avec moi-même, établissant les priorités et laissant de côté le superflu. Je garde les yeux sur ma montre. A quelle heure les filles m’ont-elles quittée ? Je n’ai pas le temps de m’inquiéter très longtemps, les voilà qui arrivent. La grande fait la tête, rapport au livre qu’elle n’a pas trouvé. La petite fait des pirouettes, rapport au sucre qu’elle a ingéré. Je les pousse vers les caisses, leur demande de l’aide, joue à Tétris dans les sacs de courses. J’empoigne le chariot trop lourd et les enfants trop lents. Au moment de passer la porte, mes yeux tombent sur mes poings serrés. Où est passée la boîte ?

Je regarde dans le chariot, commence à vider fébrilement un sac, interpelle les enfants. Avez-vous vu la boîte les filles ? Elles font signe que non, me demandent où je l’avais posée. Et là, la réponse me cloue au sol : la vérité est que je n’en sais rien. Entre le moment où la vendeuse m’a interpelée une heure plus tôt, et maintenant, j’ai un blanc. J’ai la boîte dans les mains, et puis plus rien. Je ne la pose pas, je ne la jette pas, je ne la range pas. Mon cerveau semble incapable de faire la moindre connexion.

Alors je rembobine. Il est 17h01 et en ce samedi, les magasins ferment déjà. Nous repartons en courant sur nos pas. Rien sur les bancs, rien dans la poubelle, rien chez le pâtissier. Où t’es-tu arrêtée ?, me demande la plus jeune. Ensemble, nous nous avançons chez le fromager. « Juste à temps, me dit la jeune vendeuse. J’espérais que vous reveniez ! » Alors, cérémonieusement, elle ouvre la porte de leur immense frigo. Perchée sur une meule, ma boîte m’attend. Je l’ai posée près de la caisse, en payant, et puis laissée là, abandonnée à son sort par mon esprit surchargé.

C’est le quotidien des parents embourbés dans les tâches du quotidien, ceux qui portent la charge mentale comme un bandeau trop serré, qui donne des maux de tête et altère les sens.

J’ai acheté des bâtonnets pour les oreilles il y a peu. Enfin je pense. Je me souviens avoir regardé les différents modèles et m’être demandé pourquoi certains étaient colorés. J’ai vérifié le prix et j’ai pris les blancs. Je crois. Je crois parce que je n’ai pas pris le reçu et que trois semaines après, je m’aperçois que je ne les ai jamais rangés, ces bâtonnets. Par contre je me souviens bien que nous étions dans un magasin santé-jouets et que les enfants ont brandi sous mon nez tout ce que la terre porte de dernières découvertes en termes de jouets bobo-écolo-bio. Je me souviens que nous n’avons pas pris l’insectarium. Ni les tatouages temporaires qui s’amoncellent inévitablement dans le tiroir du bas. Je pensais que nous avions pris les bâtonnets pour les oreilles. Mais d’eux, il n’y a pas trace.

Vous connaissez le principe de l’oubli, ou de l’absence ? Vous partez avec quelque chose dans la main et lorsque vous arrivez à votre destination (la salle de bain, par exemple), vous ne l’avez plus. Vous retournez sur vos pas : rien. Vous avez l’habitude, c’est le privilège des oublieux. Alors vous refaites les gestes que vous aviez accomplis, vous retracez vos pas, dansant le bal de votre quotidien. Les bras plein d’une brassée de linge, le pied qui évite le jouet du petit dernier, le panier opportunément abandonné sur la table du dîner, le lait délaissé sur le comptoir qu’on s’empresse de glisser dans le frigo. Et puis le voilà, l’objet convoité.

Entre le beurre et le fromage râpé gît une brosse à cheveux.

-Lexie Swing-

Le sens de la fête

Vacances J+1. À 11h tapantes, condamnée par les grands principes éducatifs parentaux à se trouver « une autre occupation que les écrans, ça suffit maintenant », Tempête a déclaré que nous allions organiser une fête pour célébrer les vacances.

Il faut dire que nous avions loupé le coche, la veille au soir, quand la poutine de célébration de fin des classes m’a retourné l’estomac à 19h21 (sans signe annonciateur) et que j’ai quitté la soirée télé avant même que celle-ci ait pu commencer. Rattrapage oblige, elle a donc annoncé que samedi était jour de fête, et a entrepris de monter un plan en toute simplicité. Les mains serrées sur son cahier, elle a songé à ce qu’elle entrevoyait pour sa soirée, tout en caressant du bout des doigts la couverture aux sequins magiques. Lorsqu’ils furent tout retournés, elle a pris une inspiration, débouché son stylo sirène et commencé sa liste. Elle a écrit « guirlandes », et puis « fleurs de papier », et « boule disco ». Elle m’a demandé si on pouvait en acheter une et j’ai dit non. Alors elle a tracé une parenthèse et écrit « aluminum ». Sa sœur a demandé ce qu’on allait manger alors elle a ajouté « popcorn » et puis « chips ». Elle a rebouché son stylo et m’a annoncé qu’elle allait se mettre au travail. « Est-ce que tu as hâte à ce soir? m’a-t-elle demandé. As-tu hâte de danser? » J’ai dit oui, en pensant que non, parce que ce soir était encore loin et qu’il y avait l’ensemble des vêtements d’hiver à remiser et l’épicerie hebdomadaire à acheter.

Et puis les heures ont défilé. À 15h, ses guirlandes de fortune habillaient les murs et la banderole d’anniversaire trônait au-dessus de la télévision. Au plafond, une boule d’aluminium tourbillonnait, éclairée par une lampe de bureau. Elle a ouvert à la dame qui vient nous livrer nos œufs en lui expliquant qu’elle préparait une boum pour fêter les vacances. « Ça me plaît comme idée, lui a-t-elle répondu. La prochaine fois, envoie-moi un message, je te prêterai ma boule disco. »

J’ai quitté le champ de bataille pour faire les courses avant la fermeture des magasins. Lorsque je suis revenue avec mes sacs à 17h55, Tempête m’attendait de pied ferme, vêtue de la robe brillante qu’elle arborait au nouvel an et d’un pompon de sac cadeau collé sur une épingle à broche. « Dépêche-toi, m’a-t-elle pressée. La fête commence à 18h15. » J’ai négocié 18h30 et je me suis engouffrée dans la cuisine. À 18h25, elle m’a poussé dans la chambre pour me faire choisir une robe, puis remorquée jusqu’à la salle de bain. « Assieds-toi sur le banc », m’a-t-elle intimé. Alors je me suis assise sur leur petit marchepied d’enfant, les jambes jointes sous ma robe longue. Elle a tiré la langue pour m’appliquer du fard à paupières, son souffle au jus tropical glissant sur ma peau. J’ai ouvert les yeux devant le miroir sale, maquillée comme une voiture tunée. Elle a battu des mains en me suppliant d’ajouter du rouge à lèvres. J’ai obtempéré.

À 18h30, mon amoureux m’a servi du jus tropical qui avait le goût de l’âge adulte. On a sorti des restes de pop corn et puis Tempête a mis de la musique. Alors on a dansé, entre le chien qui nous dévisageait, l’air vaguement inquiet, et le lapin qui attendait plus de salade. Elle m’a déposé un chapeau de bonne année sur le crâne et nous avons trinqué. Plus tard, quand le repas s’est terminé et que nous avons laissé nos guimauves griller dans les dernières flammes du barbecue, on leur a proposé de faire un vœu. Elles ont parlé de chevaux, et puis de figurines, et de boule disco. On leur a dit que ça ne se disait pas à haute voix, les vœux, sinon ça ne se réalisait pas. Alors j’ai fermé les yeux, j’ai souri aux étoiles et j’ai laissé la guimauve fondre sur ma langue. Je ne dirai rien de mon vœu mais il a le goût de l’enfance et l’odeur du jus tropical. Il porte un chapeau de fête et il chante des paroles approximatives sur des musiques rythmées. Il est une sensation d’éternité, à l’aube des vacances d’été.

-Lexie Swing-