Bribes de passage

On s’est assis là, face-à-face. Minuit venait juste de tourner, emportant dans son sillage l’année écoulée. On s’est demandé ce qu’on attendait de l’année à venir, ce qu’on espérait accomplir. Et pour la première fois, de ma vie entière, les premières secondes de la nouvelle année ont vraiment semblé marquer le début d’un chemin.

Le 31 décembre m’a longtemps laissée indifférente. Je ressentais malgré moi une pression pour célébrer, une course aux mots les mieux trouvés. Après la vingtaine, sitôt minuit passé, nous nous ruions tous sur nos téléphones, pour envoyer à d’autres les mots que l’on n’avait même pas su se dire en face.

On se targuait d’écrire les plus belles envolées, riches en verbes bien maitrisés mais souvent vides de sens. Les téléphones vibraient à intervalles réguliers, dévoilant parfois les mots de ceux qui n’avaient même pas pris la peine : pire que le silence, le couplet faussement enjoué envoyé à tout son répertoire.

Nous avons évoqué ça, ces 31 décembre passés, ceux qui nous avaient marqués et ceux que l’on aurait préféré oublier. Ceux aussi, dont malgré tous nos efforts nous n’avons jamais pu nous rappeler. Et puis celui où je me suis endormie avant minuit parce que j’étais bien trop fatiguée.

Je me souviens du tout premier en revanche. Pas le tout premier premier, mais le premier dont j’ai pu me rappeler. C’est aussi celui dont j’ai les souvenirs les plus vifs, curieusement. Je me souviens de la robe que je portais, et de ce tissu légèrement crissant sous les doigts. Robe choisie par mes soins, loin de ce que je portais alors, étrangère à tout ce que j’ai porté depuis.

Je me souviens de l’odeur du champagne dans les verres des adultes, cette sensation légèrement piquante dans les narines, et des voix qui éclosent alors que les verres s’enchaînent.

Je me souviens de la chambre du fond, du matelas mou et de nos pieds d’enfants qui rebondissaient.

Au fond de mon cœur, dans le recoin de sa mémoire, il y a des voix qui scandent : «On est en 1992, on est en 1992», et j’ai 5 ans pour toujours.

28 ans plus tard, 2020. J’aime ce chiffre, rond et doux. Twenty-twenty. Ici, au Québec, où l’on a parfois la traduction anglais-français rapide, j’entends déjà murmurer : «Bienvenue en vingt-vingt».

Je déteste.

«Bienvenue dans les années 20», s’est finalement repris quelqu’un devant ma mine déconfite. Les années 20… tant de promesses dans ces mots-là. Mes arrières grands-parents vivaient dans ces années-là. La grand-mère de mon conjoint était à peine plus jeune que nous. Amusant (effrayant?) de se dire qu’un siècle nous sépare.

Beaucoup de choses ont été achevées pour nous ces dernières années, un regard en arrière sur nos dix dernières années nous en a facilement convaincu. J’aimerais que ces années 20 se fassent désormais sous le signe du plaisir. J’aimerais profiter. De mon salon bien meublé, de mes enfants capables de se faire elle-mêmes leur petit déjeuner, de nos (rares) soirées en amoureux, de notre stabilité.

Et je vous souhaite la même chose… car que serait la vie, sans le plaisir?

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry (as usual) for Burst

Cheveux de soie

Les vacances sont faites pour abattre toutes ces choses que l’on repousse en temps ordinaire : ranger les papiers, payer le déneigement, enlever le vernis écaillé que je ne me donne même plus la peine de cacher, passer saluer le coiffeur, envoyer le chien chez le toiletteur… Parmi les choses que je repousse sans cesse, il y a donc le coiffeur – un an qu’il ne m’a pas vue – et la teinture pour mes cheveux. Je dépense volontiers pour de la bonne nourriture mais je suis très cheap quand il s’agit de soins. Manucure, pédicure, coiffure, name it… je ne mets jamais les pieds chez Sephora, ma trousse de maquillage contient en tout et pour tout des crayons khôl noirs et du mascara, et j’évite comme la peste toute conseillère beauté. Je ne sais pas ce que c’est qu’une « base », je n’ai jamais acheté de ma vie une quelconque « crème de nuit » et c’est mon mec qui me fait mes ongles parce que ça le turlupine plus que moi.

J’étais de fait mal partie pour changer la donne, bien plus intéressée par l’avancement de mon manuscrit et mes projets de couture que par une quelconque mise à jour « beauté ». Et puis, à la faveur d’une séance de brossage de cheveux – mon péché mignon – père et filles m’ont laissé entendre que mes cheveux « étaient un peu moches quand même ».

Je ne peux pas le nier. Mes cheveux sont ternes et le froid de l’hiver les rend encore plus capricieux. Farfouillant dans un carton de la salle de bain que l’on tarde à déballer – encore une autre tâche repoussée – j’ai sorti triomphalement une teinture végétale flambant neuve, achetée dans un moment d’ambitieuse transformation… ambition certainement reléguée au rang des non priorités sitôt la porte passée.

Forte de mon savoir faire – je me teins les cheveux une fois tous les deux ans, j’ai couché les enfants et je me suis mise au travail. Shampooing. Eau en bouteille chauffée à 60 degrés. Mélange dans un bol-surtout-pas-en-métal. Dénichage d’une serviette à sacrifier. Première couche : la texture « yogourt » recherchée coule allègrement sur le cheveu lisse. Emplâtrant ma masse altière par poignées, je repeins au passage la salle de bain neuve de l’été, en sacrant voluptueusement. Le liquide marronâtre s’encanaille, se répandant par giclées sur les miroirs. Le bol vidé, je sculpte une montagne sur le haut de ma tête et y enfourche une charlotte en plastique qui ne ferait pas rougir ma grand-mère.

Tandis que je nettoie la salle de bains en pestant contre le rapport résultat obtenu – efforts déployés, la teinture commence son insupportable bal de coulures, celles-ci s’échappant de la charlotte comme dans un mauvais film policier dont la scène de la salle de bains aurait mal tourné.

Dix-huit allers retours à la salle de bain et un rouleau d’essuie-tout plus tard, je coupe court à la mascarade et arrache la charlotte d’un geste rageur en jurant mes grands dieux que l’on ne m’y reprendra plus. Je passe 20 minutes la tête penchée dans la baignoire à tenter d’apercevoir la clarté de l’eau à travers les gouttes qui s’infiltrent entre mes cils.

Les cheveux enfin rincés, je passe à la dernière étape : le séchage. Dans le miroir, mes cheveux apparaissent soudainement épais, joyeux. J’ai fait du ton sur ton. C’est moi, mais en mieux. Il n’y a que le marketing beauté pour vendre un tel concept.

Je me sens comme un petit poney. J’ai le poil soyeux, doux et je sens le foin.

Une vraie femme fatale.

-Lexie Swing-

Les vacances commencent!

Nous sommes le 23 décembre et je travaille ce matin. Il me manquait une demi-journée pour atteindre le Graal des deux semaines complètes de congé et j’avais le choix entre télétravailler ou rentrer au bureau. J’ai fait le choix réfléchi de tout parent qui doit travailler alors que les enfants sont en vacances : j’ai mis le réveil aux aurores et j’ai sacré mon camp (comme on dit en bon québécois).

Si l’on met de côté les deux fillettes surexcitées qui partagent ma demeure, les vacances ont cependant bien commencé : grasse matinée deux matins de suite jusqu’à 9h et des interrogations quotidiennes aussi poussées que «coquillettes ou tagliatelles» ? Ou encore «dois-je mettre mon pantalon de neige pour sortir faire de la luge?» Ces deux premiers jours se sont donc déroulées sur un rythme lent, oscillant doucement entre dessins animés, jeux de société, ménage, cuisine et soupers de grands, volés à la barbe des enfants («Non… on n’a pas oublié de vous dire qu’on mangeait, on attendait que ça refroidisse. On a goûté un peu pour voir si c’était encore chaud voilà tout»).

Tempête et sa grande soeur ont profité du dimanche pour vivre la grande aventure dans notre petite baignoire, notre petite dernière plongeant allégrement dans les vagues incontrôlables tandis que son aînée, assise sur le rebord, lui tendait un anneau de plastique en criant «Tiens bon, je vais te ramener jusqu’à la rive!», et je me suis longuement demandée à quel moment moi, j’avais arrêté de vivre de telles aventures dans ma baignoire et j’ai décidé d’y remédier pendant mes vacances.

Ces deux semaines s’annoncent douces, rapport au fait qu’en dehors des Fêtes de Noël et d’une pré-soirée de jour de l’an, nous n’avons rien à l’horaire. J’ai mis le nez dans mes bouquins de cuisine, imprimé quelques patrons, regardé des bandes-annonces de film et englouti quelques chapitres des livres que j’ai récemment reçus. Mon conjoint et moi nous glissons déjà à l’oreille quelques propositions alléchantes, comme «allons faire un tour chez Ikea» ou «réinstallons le sous-sol» : la vie tranquille à son meilleur.

Je n’ai toujours pas emballé les cadeaux, que nous avons par ailleurs disséminés dans toute la maison au fur et à mesure de leur arrivée. Peu de chances que les enfants tombent malencontreusement sur «le coffre dans lequel Papa et Maman planquaient tous les cadeaux» comme les copains rendus grands le racontent quelquefois. Chez nous, le Père Noël doit être un peu bourré parce qu’il les a cachés partout et il n’est désormais plus certain de tous les retrouver.

Au rayon des cadeaux justement, nous les avons finalement tous reçus ou presque – miracle de Postes Canada. Reste une peluche. Celle-là même que ma grande fille avait mentionnée sur sa liste écrite avec l’école. Celle-là même au sujet de laquelle le Père Noël – moi – a envoyé une prometteuse réponse : «j’ai bien noté que tu voulais la peluche de…». Réponse que ma fille, en revenant vendredi de l’école, m’a brandie sous le nez en s’exclamant : «Tu vois le Père Noël il a dit que j’aurais ma peluche!»

Peluche que j’ai oubliée de commander, vous l’aurez compris.

J’ai bien essayé de jouer sur les mots. Le Père Noël avait écrit qu’il «espérait qu’elle aurait» et non qu’il promettait quoi que ce soit. Mais autant crier dans l’oreille d’un phoque enrhumé : bouchée de chez bouchée.

Bref, samedi, j’ai donc commandé ladite peluche en urgence. J’ai demandé à la ramasser en magasin, pour ne pas avoir à attendre un nouveau miracle des Postes. J’ai reçu un courriel aujourd’hui m’indiquant qu’elle devrait arriver en succursale demain. Le 24 décembre, j’irais donc me stationner tout près d’un des plus grands centres commerciaux des environs, pour plonger au coeur du magasin de jouets installés en son coeur.

L’amour confine parfois à l’abnégation.

Encore de Joyeuses Fêtes à tous, qu’elles soient douces avec chacun de vous!

-Lexie Swing-

 

Photo : Matthew Henry

Christmas Craziness

Décembre touche à sa fin et les vacances de Noël sont bientôt là. On croit (à tort) que décembre sera une promenade de santé sur la côte basque : aérée et sans un chat à l’horizon. C’était compter sans la masse de travailleurs tout aussi à la ramasse que moi qui ont vu arriver le 15 décembre avec l’inquiétude d’une biche traquée. On aurait dû savoir pourtant… la folie de Noël avait commencé tôt, dès les premières requêtes grand-parentales «pour savoir c’est quoi qu’il veut le petit». Je parle pour les autres bien entendu, mes parents ne parlent pas comme ça, ils font des phrases construites et complètes. T’inquiète pas Papa, tu peux fermer l’article c’est bon, l’honneur est sauf. (Je sais déjà que mon père s’apprête à répondre : « De toute façon tu sais bien que ce n’est pas moi qui m’occupe des cadeaux»).

Bref, il a donc fallu faire une liste fissa. Sans catalogues – le Dieu du zéro-déchet et de la parentalité avisée remerciera ici les autorités locales qui interdisent la distribution desdits catalogues : moins de jouets visualisés signifie moins de jouets non-nécessaires (communément appelés «p***** ta mère et ses idées à la con» chez tous les couples de ce monde) (ma famille n’est pas visée ici, celle de la femme que j’ai entendue se morfondre à ce sujet dans le train oui par contre). Sans catalogues disais-je, nous avons fait une liste rapide basée sur les jouets des amis + les jouets entraperçus au magasin + les dessins animés récemment visionnés – l’obligatoire amendement parental + les ajouts réputés pédagogiques (aka, les puzzles), et nous avons divisé le tout par le nombre de membres de la famille.

En parallèle, les bureaux ont commencé à se remplir de décorations à moindre sou et de chocolats Ferrero. Les courriels saisonniers sont arrivés, ponctués d’exclamations retentissantes et de souhaits en tout genre, visant à soutirer la moitié de ton treizième mois pour une aubaine dont tu ne savais même pas avoir besoin. Les repas de Fêtes du boulot se sont enchainés, les échanges de cadeaux ont été orchestrés, et les chandails hideux portés.

Le calendrier de l’école est arrivé sur ces entrefaites. Lundi, accessoires de Noël, mardi, échange de livre, mercredi spectacle, jeudi pique nique… Celui de la garderie y a fait immédiatement écho : Pyjama, père Noël, dessins animés, re-pyjamas, petit déjeuner…

Le dimanche venu je harcelais déjà mes copines : c’est quoi déjà demain? Et mercredi? Non mais pour l’école ok, mais pour la garderie? Attends, la petite dit qu’ils se sont trompés, que la peluche, c’est mercredi qu’il faut l’amener?

La perspective de la dernière semaine avant les congés m’a rappelé que nous n’avions pas témoigné de notre gratitude à toutes les profs et éducatrices qui s’occupent de nos chères filles. Je passe outre le débat «faut-il faire un cadeau aux maîtresses?» ici, parce que vous faites bien comme vous voulez honnêtement, mais mon âme à moi ne se sent légère qu’une fois son éternelle reconnaissance envers les susmentionnées établie. Ainsi, les filles et moi avons pris soin – avec le soin dont sait faire preuve un enfant de 4 ans on s’entend – de réaliser des tablettes de chocolat maison qu’elles ont ensuite distribuées à leurs destinataires. Moins l’une d’elle, qui n’en verra probablement jamais la couleur parce que tu comprends : elle est entourée d’autres enfants, je vais pas la déranger, je l’ai oublié dans mon casier, etc.

À quelques jours de Noël, je me sens désormais encore plus épuisée que durant mes mois de travail les plus occupés. Les cadeaux sont presque bouclés, la liste d’épicerie bien engagée, restera donc – je l’espère – à seulement profiter.

Alors, à tous ceux qui courent encore, à ceux qui devront se taper les magasins de jouets le 24 au matin, à ceux qui ne savent pas s’ils auront un train, à ceux qui seront bientôt dans l’avion, à ceux qui reçoivent et à ceux qui apportent, à ceux qui cuisineront, à ceux qui emballeront, à ceux qui soutiendront, à ceux qui supporteront (le vieil oncle raciste, macho et goguenard), à ceux qui dormiront peu et stresseront beaucoup, n’oubliez pas de prendre un instant pour vous arrêter. Posez vos appareils photos, saisissez votre verre de vin (oui c’est le matin, mais il faut bien fêter la naissance de ce môme dans sa grange), et prenez le temps d’embrasser la scène. Respirez profondément, notez mentalement chaque détail, car c’est de ça dont vos souvenirs, loin des objets depuis longtemps remisés, seront faits.

Bonnes Fêtes à tous!

-Lexie Swing-

 

Photo : Nicole De Khors

Maladresse

Il y a des gens dans la vie qui sont plus maladroits que d’autres. Il y a ceux à qui on ne confie jamais la soupière parce qu’ils ont les mains comme des savonnettes. Leur donner un verre revient à les voir exécuter un numéro de jonglerie, grand écart compris. Les jours de chance, ils récupèrent le verre à quelques millimètres du sol. Les mauvais jours, le verre s’explose en micro-particules et il contenait du sirop. Beaucoup de sirop.

Il y a ceux que Mère Nature a doté de deux mains fonctionnelles mais qui sont maladroits dans l’âme. Les gaffeurs nés. Moi, genre.

Si vous venez de faire une gaffe monstrueuse, passez-moi un message. J’ai sûrement fait tout autant un jour. Et je vais vous confier un secret : un jour, on en rit.

Pas sur le moment non, jamais. Sur le moment, on a cette sensation très particulière d’un courant d’air dans la poitrine. Comme si, l’espace d’un instant, le corps entier se vidait de sa substance. Je connais tellement bien cette sensation que comme je suis hypersensible, je la ressens aussi quand les autres font une gaffe.

Mon plus vieux souvenir en la matière remonte à mes 11 ou 12 ans. Après avoir passé un camp d’été avec deux copines rencontrés là-bas, j’ai voulu entretenir les bonnes relations ainsi créées en envoyant deux lettres. A la première, je demandais des nouvelles polies. A la seconde, je donnais toute mon amitié et en profitait pour critiquer la première. Le comble aurait bien sûr été d’intervertir les lettres … le karma, mes amis, le karma. L’histoire dit que depuis, les deux filles sont devenues bonnes amies. Moi, en revanche, je ne fais plus partie du décor.

J’ai reproduit l’expérience des dizaines de fois : mots de colère envoyés à la mauvaise personne, textos osés qui se sont trompés de destinataire, jusqu’à mon plus grand éclat : alors que je voulais quitter un emploi que je ne supportais plus, j’ai fait un « répondre à tous » à un message visant à organiser le repas de Noël de l’équipe avec les mots « pas question que j’y aille, je ne les supporte plus tous ces cons ».

Oui, j’ai un très bon karma dans la vie.

En vrai, l’expérience m’a appris à tenir ma langue : pas de critiques, pas de problème.

Pourquoi je vous parle de tout ça alors ? Parce que j’ai fait récemment une gaffe vraiment drôle, quoique franchement limite selon la pudeur de la personne victime de ma gaffe. Et je m’excuse par avance si je choque quelqu’un.

Récemment, alors que je faisais la file pour sortir du train, j’ai voulu attraper quelque chose dans mon sac à dos. Mon sac à dos qui était déjà sur mon dos. Alors je tends les bras derrière moi, j’empoigne la petite poche à deux mains, que je tâte vigoureusement pour voir si elle contient ce que je cherche.

Et puis la poche s’est mise à parler. Elle a dit « mmmh excusez moi, mais c’est mon sein ça ».

En fait de poche, je tâtais vigoureusement la poitrine de la personne suivante. Preuve que j’avais les mains trop haut d’ailleurs.

La bonne nouvelle, c’est que le cramoisi ça ne se voit pas de dos.

Sur ces bons mots … ;)

-Lexie Swing-

PS Et vous, vos plus belles hontes ?

Nouvelles du front

Depuis quelques semaines, je suis prise dans un tourbillon boulot-enfants-dodo. Les journées de travail sont pleines à craquer, et la routine s’installe dès la porte de l’école passée. Mes seuls moments de pause sont les trajets de train, quand je ne passe pas ceux-ci à faire mon épicerie en ligne ou à commander des bottes de neige pour la petite dernière.

Dire que je rêve d’écrire et que l’application Notes de mon téléphone ne désemplit pas des idées foisonnantes que j’ai pour le blog serait vous mentir. Ma jauge d’inspiration est inversement proportionnelle au taux de remplissage de mes journées actuelles : proche de zéro.

Alors, parce qu’on se connait depuis déjà 7 ans (pour certains), et que j’ai horreur de ces pages abandonnées qui trainent comme des zombies mal suturés sur la Toile, j’ai pris le parti – à défaut d’un article structuré – de vous donner des nouvelles.

1)    Numéro 1, ma grande fille de 6 ans et demi, est d’une humeur particulièrement joviale ces jours-ci. Hier j’ai dit «tu peux aller prendre ta douche s’il te plait?», et elle a répondu «bien sûr Maman, j’y vais tout de suite et je viendrai finir mes devoirs après». C’est bien simple, il y a encore une version fantomatique de moi, bouche bée au milieu de la cuisine, qui ne s’est pas encore remise de cet échange.

2)    Il y a un principe (pseudo) scientifique selon lequel : si et seulement si l’enfant numéro 1 s’assagit brusquement, alors son cadet prendra sa place comme maître des enfers. J’ai pour projet de faire floquer un chandail taille 4 ans «Here comes Trouble» (« les ennuis arrivent »). Elle qui avait traversé le Terrible two et le Threenager avec la grâce d’une colombe à l’Armistice se borne désormais à rouler sur le chemin de la vie comme un automobiliste saoul : elle engueule les autres et s’entête à prendre les chemins de traverse, même s’ils sont recouverts de moquette et qu’elle porte des bottes de neige souillées. Elle ne veut que l’assiette rose, les vitamines rouges, les t-shirts avec un bonhomme au milieu, deux tresses et pas une, et surtout pas de légumes. Bref, c’est un charme.

3)    La neige est arrivée mardi – pour une fois Météo Média ne s’était pas trompé. Depuis c’est la file chez le garagiste, nos sacs de feuilles minutieusement ramassés dimanche sont sous 15 centimètres de poudreuse et il a fallu acheter des bottes de neige aux enfants en urgence parce que les anciennes étaient deux pointures trop petites.

4)    On a fêté la Saint de mon prénom, provoquant au passage l’incompréhension de mes amis et collègues. Ici l’anniversaire se dit la Fête, et les fêtes ne se fêtent pas. Autant dire que fêter ma fête à l’automne alors que je suis née au printemps paraissait peu opportun. Finalement, nous nous sommes tous accordés pour dire qu’avoir deux journées à soi au lieu d’une est une richesse que nul ne devrait laisser passer. J’en ai profité pour raconter à mes filles d’un ton énamouré comment, dans mon enfance, la dame de la météo annonçait chaque soir le nom des personnes qu’on allait fêter le lendemain. Leur désintérêt a été aussi vif que ma nostalgie!

5)    Notre fille de 4 ans (la Trouble susmentionnée) (prononcée Troubeul, parce que c’est en anglais) ne semble toujours pas décidée à passer des nuits apaisées. Elle attend systématiquement que j’ai éteint ma propre lumière – s’accordant à l’heure à laquelle je décide de le faire, elle n’est pas difficile – pour hurler mon nom dans son sommeil, réduisant à néant mes efforts dantesques pour repousser mon schéma d’organisation mentale visant à optimiser la réalisation du ménage et l’abaissement de la note d’épicerie. Sommeil : 0; organisation du ménage : 1 (Trouble : en forme, mais cernée).

6)    Lassée de dévouer nos (courts) week-ends au ménage, j’ai créé un schéma (mental donc) de réalisation hebdomadaire. Samedi dernier, j’ai ainsi pu enfiler mes pantoufles et attraper un livre avec la paresse d’un chat sous valériane. Après 7 années à attraper l’aspirateur de bon matin le samedi, je n’en reviens tout simplement pas.

7)    Je regarde présentement pour faire évoluer mes compétences en effectuant ce qu’on appelle ici un certificat (30 crédits). Après 8 ans d’études, j’ai longtemps dit «plus jamais», mais mon changement de carrière il y a trois ans m’a forcé à reconsidérer les choses. Gestion des ressources humaines, gestion de projets, management… les possibilités ne manquent pas, seul le temps (et l’argent) reste un potentiel obstacle. J’avoue avoir peut-être aussi envie de me confronter aux études avec un œil nouveau et une autre maturité, ayant passé l’essentiel de mes études post-bac à attendre d’arriver au bout sans jamais voir l’intérêt des connaissances apprises et du chemin parcouru.

Sur ces 7 points pas nains, je vous laisse. Et vous connaissez la formule : dans l’attente de vos nouvelles, je reste à votre disposition pour de plus amples informations.

Si vous me cherchez, je serais sous mon plaid. Il fait -12 degrés, ressentis – 22, et mes sourcils vont probablement tomber.

-Lexie Swing-

On a oublié la journée pyjama

On avait tout pourtant. Le jouet de la maison, le livre pour l’histoire, les bottes pour la pluie. Au premier pyjama aperçu, on a cru à une renonciation parentale, au deuxième, à un pari perdu, au troisième, on a senti qu’on avait loupé une info. « Il y avait marqué quelque part qu’il fallait venir en pyjama? », ai-je glissé à l’éducatrice de ma fille. « Oui, m’a-t-elle confirmé avec un sourire contrit. C’était dans le courriel de lundi. » Pas de jugement de son bord – elle sait bien que nous jonglons tous avec différentes priorités – mais notre toute petite n’avait pas la même perspective de vie et avait amorcé la bouderie dès le passage de la porte d’entrée, pressentant comme nous qu’une chose fondamentale (pour elle) nous avait échappée. Nous avions oublié la journée pyjama.

Ça n’est pas la seule chose que l’on a oublié cette semaine. Hier, affublée du costume d’Halloween et pourvu des cupcakes réalisés pour l’école, ma grande et moi avions passé la porte en réalisant notre oubli de la commande – l’énième – du jour : l’apport d’un livre de maison et d’une lampe de poche. La demande avait été inscrite dans le courriel hebdomadaire du vendredi précédent.

« C’est pas comme si on recevait un seul courriel par jour », a résumé mon conjoint. Je ne sais pas comment font les autres parents. Chez nous la liste des choses dont on se rappelle est longue : le cahier de dictée à signer, le jouet du vendredi à apporter, le rendez-vous avec l’instit à booker, les photos de classe à commander, la participation à la fête d’anniversaire que l’on doit confirmer, la nourriture pour animaux à acheter pour la collecte du refuge, la tirelire à monter pour une oeuvre de charité, les kilomètres à parcourir pour le défi santé de l’école… pas un jour sans que les communications scolaires n’apportent leur lot de requêtes.

Et s’il n’y avait que l’école. Qui d’entre nous ne s’est jamais fait alpaguer sitôt après avoir passé la porte du bureau pour accomplir une tâche urgente ou dénouer un conflit miné? Qui n’a jamais rallumer son téléphone professionnel dès l’enfant déposé pour se retrouver assailli d’une horde de courriels pressants ?

Les tâches s’amoncellent de toute part comme autant de piles qu’il faudra bien finir par pelleter. « Jolis cupcakes, m’écrivait ma mère hier, en recevant la photo de mes précieux accomplis une fois les enfants couchés. N’oublie quand même pas de prendre du temps pour toi. »

« Je ne suis pas sûre que je puisse dans cette vie », lui ai-je répondu. Mais je l’espère, ça oui. J’y travaille, j’en ressens l’importance, et je noie la culpabilité des tâches que j’ai faillies dans du café déjà froid et des sourires forcés.

Et puis j’attaque le vendredi en robe très courte, et blouson quechua, je marche en chantonnant et tient des portes trop longtemps à des gens qui rient franchement de se voir ainsi attendus. Et c’est le plus près que je fasse de prendre du temps pour moi.

M’autoriser l’insouciance.

-Lexie Swing-