
Nous sommes dimanche et je cours. La forêt est à moi – et au tout-Montréal qui a colonisé la Rive-Sud pour l’occasion. L’automne est bien installé et malgré le soleil haut dans le ciel, il fait froid sous les arbres humides. Dans mes leggings de sport, solidaires de mes jambes comme une seconde peau, je dépasse un groupe de jeunes. Ignorante. Indifférente. Dans mes oreilles, un podcast que j’aime bien et puis la voix d’une femme. Elle raconte son parcours de marathonienne, ses réussites et ses obstacles, ses succès et puis ses 22 kilos pris au début de la vingtaine. Les difficultés liées à son poids, ce ne sont pas seulement des kilos qui pèsent sur ses articulations. C’est une image, et puis c’est du harcèlement surtout. « Ça se traduit comment, par exemple ? », lui demande en substance l’animateur du podcast. Elle soupire brièvement. « Par exemple, c’est une photo de moi à l’arrivée d’un marathon et quelqu’un qui commente sur le fait que c’est un miracle que le bitume ait résisté à mon poids ».
Le souffle me manque un peu et ce n’est pas seulement parce que je cours en côte. Tous ceux qui produisent du contenu sur Internet connaissent le trollage sur les réseaux sociaux. Les journalistes dont j’ai quelque temps fait partie en font également régulièrement les frais. Dans une vie passée, j’étais passée maître dans la suppression hâtive des commentaires harcelants ou intimidateurs. Au diable la liberté d’expression.
Le deuxième animateur le confirme. Lorsqu’il a reçu pour la première fois cette coureuse dans son podcast, il a dû modérer une salve de commentaires comme il n’en avait jamais reçus alors. « C’est comme si ces gens-là considéraient votre poids et votre liberté de courir comme un affront personnel ». Est-ce que ce n’est pas une idée folle, quand on y pense ? Et réalise-t-on jamais le courage que cela prend, d’avancer ainsi, en sachant que l’on s’expose aux pires critiques, simplement parce que l’on est, parce que l’on refuse de se dissimuler, parce que l’on s’oblige à persévérer ?
L’athlète du podcast évoque aussi les tenues, jamais taillées pour les personnes plus fortes, et puis la honte qui pousse ces coureurs-ci à se cacher sous des vêtements toujours plus longs, toujours plus larges, à l’image de la vie courante dans les sociétés modernes, où seules les tailles de guêpes et les jambes de gazelles méritent d’être soulignées. Loin des shorts courts ou des hauts colorés, ces personnes-ci se noient dans des joggings amples trop chauds ou mal adaptés, en dépit de l’inconfort et des saisons.
Sur la page Facebook de coureurs du Québec dont je fais partie, la bienveillance est généralement de mise, vigoureusement administrée par des modérateurs et modératrices chevronné(e)s. Au sein de ce cocon, des personnes en surpoids se livrent parfois. Ainsi une coureuse racontait récemment comment une femme l’avait interpellée en lui disant « Mais voyons donc, pourquoi te forces-tu à courir de même, tu vois bien que tu n’y arrives pas! », quand une autre, un peu plus loin sur le chemin (il y a des jours comme ça, n’est-ce pas ?) l’avait encouragée « bravo de courir avec tout ce poids en trop ». Deux commentaires, deux sollicitudes peut-être, mais tellement déplacées qu’elles sont venues altérer toute la confiance que cette jeune femme avait mobilisé pour se mettre ainsi à la course. « Je n’ose plus aller courir depuis », se lamentait-elle. Et cette remarque rejoint celle d’un des présentateurs du podcast susmentionné qui expliquait que beaucoup de gens dans la même situation courent très tôt le matin, très tard le soir, en pleine forêt ou uniquement sur tapis dans le seul but de ne croiser personne.
J’entends ces témoignages, je lis ce dépit et je m’interroge. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans nos sociétés ? A quel point sont-elles gangrénées pour qu’aujourd’hui, des personnes se sentent autorisées à interpeller ainsi autrui parce que leur physique les dérange ? Cette idée me tourne dans l’esprit et je la décortique sans y trouver du sens. Je connais la notion de rire et de moqueries propres à l’adolescence et aux effets de groupe, je comprends la maladresse et la méconnaissance de certains, voire la grossièreté, je devine l’arriérisme. Mais que, tel que décrit, des personnes voient comme un affront personnel le fait que des personnes en surpoids… courent ? Puissent courir ? S’autorisent à le faire ? Qu’est-ce qui nourrit cette hargne, ultimement ? Est-ce que la liberté des autres les insécurise ? Est-ce que leur physique les renvoie à eux-mêmes, à des périodes de leur vie, à une perte de contrôle ? Ou, plus inquiétant mais probablement plus vrai, avons-nous autorisé cette façon de penser, cette intolérance face aux libertés d’autrui, en tant que sociétés ?
A chaque réflexion que j’entends, ou chaque commentaire que j’entraperçois, d’une personne assenant son point de vue sur un physique, mais aussi une culture, un choix de vie, une orientation sexuelle… je m’interroge. Quel est l’objectif anticipé ? S’attend-on à une rédemption ? Se prennent-ils pour les nouveaux missionnaires ? De façon plus hypothétique, je soupèse la possibilité d’une modification du cortex préfrontal quant à la capacité à juguler ses paroles et à construire son bon jugement. Si, si. Il y en a clairement pour qui la maturité langagière n’est pas acquise.
Soyons clairs, ici : je n’ai pas de légitimité à parler du surpoids en tant que coureuse. Mais des coureurs et des coureuses se font les porte-paroles de cette cause-ci et je trouve ça fondamental de les relayer. Parce que leur engagement rejoint des pans de notre monde trop souvent marginalisés. Il fédère des gens qui se sentent parfois exclus de nos sociétés trop conformistes. En termes non ampoulés, leur engagement a un effet libérateur sur des athlètes qui ne s’autorisaient pas à courir parce qu’ils pensaient ne pas avoir la bonne shape. Ils sont des modèles pour nous tous, de par leur persévérance.
Et si cela enrage les ignorants, alors ce n’est que du bonus.
-Lexie Swing-
Le podcast cité dans l’article, c’est Dans la tête d’un coureur. Dans cet article, en lien avec le même podcast, on décrypte par ailleurs le mécanique du harcèlement dans le monde de la course. Un paragraphe est particulièrement éloquent : « Ils vont donc d’un côté s’en prendre aux anonymes qui vont souvent, d’une façon ou d’une autre, leur renvoyer quelque chose d’eux-mêmes qu’ils ne supportent pas. Mais cette projection est profondément enfouie derrière le masque du mépris et la capacité à mettre en avant les différences entre le harcelé et le harceleur. “Je ne suis pas comme lui”, “Je vaux mieux que lui”. Mais finalement, qui a posé la question ? Au départ, personne d’autre que soi-même. Mais lorsque plusieurs personnes présentant ces mêmes troubles narcissiques se rassemblent, notamment via les réseaux sociaux, elles créent des groupes dont l’agressivité devient très vite le moteur, la valeur principale. »










