Première génération

Immigrants de deuxième génération. De troisième. Ou quatrième. Avez-vous déjà entendu cette expression ? Dans l’imaginaire de classes, il fait référence à une réalité marginale, des inconnus venus d’ailleurs il y a longtemps et qui se sont installés dans le pays dont on est citoyen. Si le nom porte des consonances particulières, on devine ces origines lointaines. On les tance parfois, persuadé que la personne que l’on a en face de soi est arrivée hier sur le sol que l’on partage quand bien souvent elle y est née, comme nous. Mais avec un nom d’ailleurs.

Ce qui me consternait, quand j’étais plus jeune, c’était de voir des proches, immigrants de 4e génération, faire preuve de rejets envers des immigrations de 1e et 2e génération. Ils étaient souvent originaires de régions du monde différentes, avaient immigré à des époques autres mais s’étaient fondu dans une masse qui avait étreint leurs noms et leurs habitudes, entremêlant des cultures pour en créer de nouvelles. Ils étaient devenus d’ici, reprochant aux autres d’être d’ailleurs, plus royalistes que le roi lui-même, peut être inquiets de se voir un jour reprocher leur état citoyen, leur être français, si la récente immigration provoquait une houle infondée.

Nous étions partiellement de ces citoyens d’immigration lointaine. Et puis je suis partie. Et je suis devenue une immigrante de première génération. J’ai eu des enfants, devenus à leur tour des immigrants de deuxième génération. Nous vivons ici depuis dix ans, et avons adopté un certain nombre d’habitudes, de goûts culturels et de connaissances historiques. Nos enfants étudient une histoire qui n’est pas celle que nous avons connue, et une géographie qui met de l’avant une réalité différemment orientée. Mais immigrants nous restons, forts de ce que nous portons en héritage, conscients des écarts et des multiples façons d’être.

10 ans nous ont ancré mais je m’interroge parfois sur la solidité de nos racines. Est-on la première génération d’une nouvelle branche de l’arbre ? Est-ce que, dans 200 ans, nos descendants étudieront l’arbre généalogique en parlant de la branche canadienne qui s’est étirée à l’ouest du monde ? Ou bien sitôt l’âge adulte venu, nos filles partiront vers de nouvelles aventures, un autre territoire de jeu. Partiront-elles là d’où nous sommes partis ? Et est-ce que cela devient alors un retour aux sources ? Ou une nouvelle immigration ? Est-ce que le monde nous enchante au point d’avoir fait de nous des générations nomades, dont les racines se replantent au gré des envies et des pérégrinations ?

Je me plais à penser que, quel que soit le chemin qui sera suivi et les branches de l’arbre qui fleuriront, nous sommes le début de quelque chose de différent, d’une identité nouvelle qui se perpétuera dans les générations qui nous suivront, marquées à jamais de cette double identité. Parfois, je me dis que nos jours futurs se feront entre deux avions, partis rejoindre nos filles à l’autre bout du monde. Et d’autres fois, je songe que le campement établi deviendra château, que les piquets deviendront fondations, et qu’elles seront pour toujours d’ici, avant d’être d’ailleurs. Deuxième génération d’immigrants, sixième génération d’un lointain déplacement, filles en mouvement dans cette planète si vaste. Elles plongeront leurs racines dans la terre glacée de ce pan-ci du monde, entre océans et forêts, vibrantes d’une patrie qui les a accueillies à défaut de les avoir portées, et cela rend peut être encore cet attachement là plus profond, d’être devenu par choix et non par naissance.

-Lexie Swing-

Miscellaneous d’été 2023

Nous sommes le 26 septembre et l’été est officiellement terminé. Côté canadien, les températures sont là pour nous rappeler que l’automne s’est bien installé. Et comme souvent, il affiche une météo bien plus ensoleillée que les mois estivaux. On ne va pas s’en plaindre (on n’est pas en France après tout ;)). Voici mon fourre-tout estival.

Les Petites Poules

Ce n’est pas une nouveauté mais ma fille aînée s’est récemment replongée dans une collection de livres que nous lui avions achetée il y a longtemps : Les Petites Poules. Ces petits bijoux, écrits par Christian Jolibois et Christian Heinrich, suivent les aventures de quelques poulettes et poulets, curieux de découvrir le monde. Dans l’album collector, Carmela, la poulette qui trouvait ça plate de pondre des œufs et préférait voir la mer, tombe sur Christophe Colomb et se fait embarquer sur la Santa Maria. Avec lui, elle découvre l’Amérique, un peuple de poules bien différent d’elle et puis le grand amour. Les récits sont intelligents, truffés de jeux de mots et d’expressions qui ravissent mes oreilles d’adulte. Je vous recommande vivement la collection.

Le guide sur la Bourse

Je suis sur Instagram le compte financier appelé “@Elleinvestit” et le compte regorge de conseils financiers intéressants et bien vulgarisés. Au printemps dernier, pour mon anniversaire, je me suis fait offrir le livre que Karman Kong, l’autrice, venait de publier : “Bâtir sa richesse grâce à la Bourse”. Je vous rappelle que je fêtais ce printemps mes 37 ans et que j’ai les mêmes ambitions que toutes les femmes de mon âge : travailler moins pour gagner plus. Ou faire travailler autre chose dans ce cas, soit les actions. J’ai eu une brève passion pour l’économie en début de lycée, une flammèche tout juste, mais mon équipe et moi avions remporté un prix à une compétition autour des actions organisée par un organisme du coin. Et je crois me vanter rarement, mais au vu du temps passé par mes congénères (vive la sororité) à comparer leurs manucures, je ne le dois qu’à moi-même. Cette passion aussi folle qu’éphémère m’a donné leurre de croire que je comprenais la Bourse, ce qui n’est point le cas. Mais Elleinvestit oui, et elle vulgarise le tout à merveille alors si vous êtes au Canada et que vous avez envie d’un cours bien enlevé de Bourse101, investissez (dans le livre et dans des fonds de …).

Les recettes qui roulent

Avec septembre est revenu le casse-têtes des lunchs à l’école. Pour ceux qui auraient oublié : ici au Québec, la plupart des écoles primaires publiques demandent à ce que les parents préparent le repas du midi de leurs enfants. Il faut donc faire preuve d’inventivité pour conjuguer repas à peu près sain et plat attractif pour l’enfant. A ce jeu-ci, chacun y va selon ses propres règles : répétition du sandwich sur une base quotidienne, restes de la veille, apéro sur le fly, etc. De notre côté, nous jonglons entre les restes et mes inspirations, qui se transforment généralement en un mini-quelque chose (cake, muffins, etc) et un à-côté de petits légumes.

Une longue digression pour vous parler de ma nouvelle bonne idée (peut être fausse bonne idée, le futur nous le dira) : la pizza roll. Partie sur une pâte à pizza, mais confrontée à l’absence de papier cuisson, j’ai entrepris de rouler ma pizza et de la découper en 12 morceaux pas tant égaux (j’aime la cuisine mais moins les maths). Lesdits rouleaux ont été insérés dans des moules à muffins et cuits 20 minutes. Je ne sais pas si les enfants aimeront mais moi je dis oui pour l’apéro.

Sinon, si comme moi vous aimez ce qui se roule (j’ai pas dit les clopes non plus) (et franchement les roulées c’est dégueulasse), j’ai réveillé nos voisins récemment avec une recette merveilleuse : un giant cinnamon roll. On peut y mettre les doigts en famille (ou entre amis consentants), ça se déroule, ça se partage. C’est tellement bon qu’il n’en est rien resté, à part une recette jalousement conservée ici.

Le podcast sur Montaigne et La Boétie

Je suis une assidue du podcast Au cœur de l’histoire et j’ai distraitement commencé à écouter l’épisode consacré à l’amitié entre Montaigne et La Boétie. Distraitement parce que, si je connais Montaigne, je n’avais aucune idée de qui était La Boétie. Et vous, le connaissez-vous ? Ce que j’ai retenu de cette épisode, c’est la force de cette amitié (peut être autre chose que de l’amitié ? Les historiens ne sont pas tous d’accord selon ma compréhension) et puis ces mots de Montaigne. Ces mots que l’on connaît tous mais dont on ignorait peut-être les circonstances ou la portée. Parce que c’était lui ; parce que c’était moi, ou la conclusion d’une amitié comme on souhaiterait tous en connaître. C’est beau, doux et si triste à la fois.

Conserver son étreinte

Les réseaux sociaux charrient leur lot de déchets pseudo-intellectuels, mais dans le flot, j’ai récemment attrapé une idée qui m’a fait réfléchir. Une mère y décrivait comment elle s’oblige désormais à être celle qui “lâche” l’étreinte en dernier avec ses jeunes enfants. En d’autres termes, lorsqu’ils sollicitent un câlin impromptu, au milieu du couloir par exemple, elle essaye de ne pas être celle qui desserre son étreinte en premier. Elle expliquait notamment qu’en tant qu’adulte, on tend à relâcher son étreinte au bout d’un nombre X de secondes que l’on a intégré et qui nous semble raisonnable, selon notre propre ressenti et une forme de norme sociale inconsciemment adoptée. J’ai réfléchi quelque temps à cette idée car en frigorigide patentée, handicapée de l’étreinte par essence, je suis plus que concernée par cette dynamique involontaire. Depuis, j’ai adopté cette approche, avec des résultats intéressants, notamment vis à vis de mon instinct propre qui me pousse à me débattre lorsque l’étreinte est trop longue. Je résiste donc, et mes enfants exultent. Mais la psychanalyse n’est pas loin.

-Lexie Swing-

Deux ans de course

Il y a quelques semaines, j’ai fêté mes deux ans de course à pied. J’avais une vision très linéaire de la course à pied, convaincue qu’il s’agissait simplement de s’y mettre, de se tenir aux entraînements prévus, de se donner la peine, et que le reste suivrait forcément. J’allais courir 1 km, et puis 5 et puis 10, et puis un jour j’aurais couru un marathon et j’aurais instagrammé mon arrivée, l’air fatigué mais accomplie, genre.

Spoiler alert : ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai bien commencé par le 1er kilomètre. Et contrairement aux idées reçues, ce n’était guère facile. Quand on part de -10 000 en dessous du niveau de la mer, la pente est rude et le coin de la rue vertigineusement loin. Mais je me suis accrochée, suivant scrupuleusement le programme de 5 km débutant initié par ma montre flambant neuve. Marche – course – marche – course et puis un jour, la course seulement. A la fin de l’automne, j’accomplissais péniblement mon premier 5 km avec la grâce d’une baleine en fin de vie. Mais j’étais ravie, j’avais mené mon projet à bien, le reste allait être une partie de plaisir.

Queneuni.

Le froid est arrivé et j’ai continué à courir, mais mollement. Au lieu d’avancer vers une certaine progression, j’ai regressé. J’avais relancé un deuxième programme de 5 km, pour coureurs intermédiaires cette fois, mais mon entraînement ne suivait guère. Je lisais les récits de coureuses qui s’étaient lancées pour la première fois quelques mois auparavant sur les pistes de courses et accomplissaient désormais leur premier demi-marathon et je rageais. Mon corps ne suivait pas, mon souffle était toujours aussi court et malgré la répétition des entraînements, courir restait une lutte de chaque instant.

Mon chum me parlait de cet état de pleine conscience qu’il parvenait à atteindre en courant, perdu dans ses pensées ou écoutant les bruits alentour. Dans mon esprit à moi, c’était la cacophonie, entre soupirs de fatigue et rage de vaincre. Je faisais écran aux petites voix en écoutant de la musique à plein volume, espérant être portée par le rythme des musiques pops des années 2000 que j’écoutais en boucle.

En juin, j’ai couru mon premier 5 km en course. Tranquille. J’avais enfin atteint ce stade d’une certaine facilité, d’un niveau suffisant pour accomplir le parcours pour lequel je m’étais inscrite. Grisée par la réussite, j’ai parcouru de multiples sites, comparé des dizaines de courses, j’allais faire du sentier, des 10k route et peut-être un semi un jour.

L’été est arrivé et j’ai cessé de courir.

En septembre, j’ai recommencé. Un peu de marche, un peu de course. La forme est revenue plus vite, le souffle aussi. Nous avons planifié notre voyage à Vancouver et j’ai découvert qu’un 10 km avait lieu dans la ville pendant notre séjour. Quoi de mieux que de réaliser une nouvelle étape dans un endroit différent, lors d’un voyage ? Est-ce qu’on ne devrait pas toujours faire ça dans une vie de coureur ?

J’ai programmé ma montre et j’ai repris la route. J’ai couru tout l’hiver, améliorant ma forme et mon temps. J’écoutais des podcasts d’histoire et j’allongeais mes courses. Trois semaines avant Vancouver, l’envie a disparu. Tout à coup, faire plus de quatre kilomètres me paraissait insurmontable et je n’étais plus capable de courir sans dédier un temps de marche.

Le jour de la course est arrivé, sous une pluie battante. On conseille toujours aux coureurs de courir par temps de pluie durant les entraînements parce que les courses peuvent se produire sous tous les temps. Je déteste la pluie, j’avais toujours soigneusement évité de sortir sous les gouttes. J’ai couru 10 kilomètres, sous la pluie, sans faillir. Avant chaque ravitaillement, j’avalais des bonbons énergisants. Je suis arrivée au bout, dans un temps honorable. Je me suis vue abattre des montagnes. Le lendemain est arrivé, et puis le retour au Québec, et puis la semaine suivante, et je n’ai plus recouru.

Quelques semaines plus tard, je courais le même 5 kilomètres que l’année précédente, il faisait une chaleur accablante et mon temps était moins bon que l’année précédente. J’avais une expérience d’une année de plus, j’étais arrivée au bout d’une course qui faisait le double de kilomètres mais le résultat était en deçà de toutes mes attentes. Quelques jours après la course, j’ai commencé à avoir une douleur au genou qui ne m’a plus quitté.

L’été est arrivé et j’ai cessé de courir.

En août j’ai fait deux choses importantes : j’ai vu ma physio pour mon genou et ma nutritionniste pour lui dire que j’étais incapable de courir plus de 5 kilomètres sans un support de glucides. Elles m’ont remis le genou et les idées en place. Un mois plus tard, je recommençais l’entraînement avec un régime alimentaire adapté.

Alors voilà, ça fait deux ans que je cours. Je suis un entraînement marche-course pour réhabituer mon genou. Je sais quoi manger quand je m’entraîne et aussi quand je ne m’entraîne pas. Je cours 4 fois par semaine dont 3 avec mon chien. C’est souvent le petit matin et il fait de plus en plus froid. Je n’écoute plus toujours des podcasts et je regarde les oiseaux balbutiants dans le jour qui s’installe. Lorsque j’aurais atteint mes 5 kilomètres de course, je repartirais sur un programme de 10 kms de coureur intermédiaire. Et dans un an, à l’automne 2024, si mon genou tient le coup, je prendrais le départ de mon premier demi marathon. En attendant, j’aurais une année pleine de challenges. Il y aura l’hiver et le froid marqué, la baisse de forme et de motivation qui s’invite après chaque accomplissement, les kilomètres atteints et puis ceux qui semblent hors de portée. Il y aura peut être des semaines où je ne courrais pas et où abattre deux kilomètres me paraîtra impossible. Mais deux ans, c’est aussi une meilleure connaissance de soi, et la certitude qu’au bout du compte et en dépit des baisses de régime, tout revient, tout recommence, et chaque fois un peu plus facilement. Et qu’il faut se donner le droit de faillir, et la chance de recommencer.

-Lexie Swing-

Reste-t-on toujours le parent de ses enfants ?

Je scrolle les vidéos – vous savez, ce melting pot d’humour et de drames, d’absurde et de leçons de vie. Entre une chute de chien et un fondant au chocolat, une dame recroquevillée sur un tabouret, face à la cuisinière. Sur son front creusé, un fichu est noué à la hâte. Dans la description, un homme explique la scène. Cette dame âgée, c’est sa belle-mère. Un cancer la ronge depuis quelque temps. Face à elle, une casserole d’eau chauffe sur la cuisinière. C’est l’eau d’un thé qui bout pour sa fille adulte. Sa fille est malade. Cancer aussi, depuis quelques mois de plus. Et malgré sa propre maladie, elle conserve la position adoptée depuis que le diagnostic des médecins est tombé : elle s’occupe de sa fille. Cette position, sur son tabouret, c’est un répit volé au rôle qu’elle n’a jamais quitté, depuis qu’il y a 40 ans de ça, sa fille l’a faite devenir mère.

Est-on parents aussi longtemps que la vie nous porte ? Je me suis souvent posée la question. J’ai observé les postures changer, j’ai regardé mes grands-parents devenir des parents distanciés, j’ai vu ces parents qui, malgré un âge avancé, gourmandaient encore volontiers leur dernier-né, et des enfants grands répondre « oui, maman » la tête baissée.

Mais j’ai grandi, j’ai récolté, j’ai glané les jeux de regards et les valses des corps. Ces corps qui ont porté, en leur sein et leurs bras, des petits devenus grands. Des petits qui ont atteint un âge où les bougies jouent un jeu de miroir, quand nos sweet sixteen deviennent une pré-retraite. Est-on le même parent lorsque l’on partage tant de cheveux blancs ?

La parentalité des gens âgés est multiple. Il y a ceux qui gardent au coeur leur essence même, parents en dépit de tout, distribuant remontrances et conseils avisés sans faille depuis le siècle dernier. Il y a ceux qui se sont oubliés, redevenus vaguement enfants par la grâce de l’âge qui nous rapetisse. Ils se font peu à peu les enfants de ces enfants qu’ils ont créé, comme la boucle bouclée d’un noeud quelque peu trop serré au cou des enfants devenus grands. Il y a ceux qui se sont éloignés de leurs responsabilités, devenant parfois des amis, souvent des connaissances, des numéros dans un téléphone sous un nom qui a perdu ses couleurs. Il y a ceux qui sont partis, figés pour l’éternité à un âge que leurs enfants dépasseront bientôt, découvrant la page vierge d’un chapitre inconnu. Et puis il y a ceux dont seul le corps reste, dernier vestige d’une existence terrestre, et dont les enfants oublient parfois de se rappeler qu’il y a eu un avant joyeusement organisé au chaos de ce vide.

Nous oublions, à mesure que le temps passe, et redécouvrons, au hasard d’un calcul, que nous avons l’âge qu’ils avaient, que nous aurons l’âge qu’ils découvrent, qu’il y a eu un avant nous comme il y aura un après nous, pour nos enfants, et encore heureux. Parfois je voudrais figer les instants, suspendre nos discussions, faire fi du temps qui disperse tout, les rires comme la tristesse. Je voudrais être la fille de mes parents et la mère de mes enfants, pour toujours, dans une intemporalité exacerbée, où nous aurions 20 ans et puis 40 ans et puis 100 peut-être, sans égard pour l’ordre des générations et le temps qui jamais ne suspend son vol.

Parfois, quand je crie trop fort, je me fustige intérieurement, par crainte que mes enfants se souviennent de ça. Et puis je me rappelle, qu’on ne retient presque rien, à peine des moments, des regards, la fugacité d’un instant ou le confort d’un sentiment de sécurité. Seules des bribes viendront flotter dans leur esprit, et elles en tireront des vérités implacables qu’elles nous assèneront avec toute la certitude des jeunes adultes qui ne savent encore rien. Nous serons pour elles ceux d’aujourd’hui, d’un aujourd’hui, d’un maintenant, quel qu’il soit et sera. Mais dans mon esprit, j’aurais longtemps 27 ans, 37 ans. Je danserai dans la rue et jurerai mes grands dieux que je n’ai pas changé. Je répéterai des choses pour la toute première fois et lèverai des yeux myopes vers leur moue d’adulte. Le temps s’envole et donne aux enfants des rides au coin des yeux, mais nos enfants ils resteront.

-Lexie Swing-

Photo Noah Boyer

Rentrée 2023

La rentrée a sonné ! Ce lundi, pendant que les écoliers français faisaient – pour beaucoup si j’en crois mon fil Facebook – leur grande rentrée, les nôtres se la coulaient douce, profitant de la Fête du travail. Chaque année, dans notre commission scolaire, le programme est le même : jeudi de rentrée, vendredi d’organisation, week-end de trois jours pour se remettre.

À l’âge qu’ont les filles, nous sommes des habitués de la rentrée, des vétérans même devrais-je dire, et c’est pour ça que sans surprise, la rentrée a été une épreuve. On s’était pourtant préparé en amont – je suis de ces fanatiques de la rentrée qui en parlent un mois en avance et mettent à jour la page internet de l’école de manière compulsive. Mais le secret des Dieux a été gardé jusqu’au bout et rien n’a filtré : ni l’organisation des classes, ni le nom des professeurs. Tout juste avons-nous reçu un courriel nous demandant de nous présenter dans la cour de l’école le matin du jour J.

Le moment venu, nous étions donc là, pimpants comme un premier jour d’école (enfin moi surtout, histoire de faire forte impression aux professeurs présents – les filles avaient pour leur part opté pour un pratique ensemble short – t-shirt, parées à l’épreuve des récréations caniculaires). Dans la cour, la masse informe s’est rapidement transformée en cohue, alors que les professeurs s’avançaient en tenant dans leurs bras des listes et de maigres panneaux de papier indiquant le niveau. Impossible de distinguer les écriteaux dans la foule, il a donc fallu se résoudre à fendre le groupe, l’enfant arrimé au poignet. Et contrairement à Moïse domptant les eaux, les personnes présentes n’ont eu que dédain pour notre tentative pour traverser de manière civilisée. Quelques épaules démises plus tard (au bas mot), nous avons fini par repérer le niveau de notre cadette, la 3e année, mais c’était sans compter sur l’entêtement de cette dernière à ne pas participer à l’engouement général. « J’aimerais autant rentrer à la maison », a-t-elle annoncé, terrifiée, devant la foule, et cela en dit long sur la bataille qui a dû se livrer ensuite entre le poids de son refus – celui d’un âne obèse face à une falaise – et la volonté de son père.

Deux prises de judo plus tard, on a pu récupérer sa petite étiquette, ainsi que celle de sa grande soeur. À ce stade, on ne connaissait toujours pas le nom des professeurs ni la composition des groupes. C’est que l’équipe-école est joueuse et aime user de son répertoire de mimes et autres devinettes la première matinée pour faire deviner aux élèves encore étourdis par le retour à la réalité le nom de leurs camarades et l’identité de leur instituteur.

Les professeurs se sont ensuite rangés en rang d’oignons et ont salué la foule à l’appel de leur nom – un moment que j’adore car il permet de voir l’ensemble de l’équipe, intervenants inclus. Ovation des enfants à l’appel de la prof de théâtre, on voit tout de suite les préférences de chacun pour l’étude poussée des verbes transitifs. Les profs ont entamé une chanson de rentrée et les gamins étaient en transe, surtout notre cadette, momentanément sortie de son état catatonique, qui a entamé une danse rythmée au milieu de la cour. Et puis on a sifflé la fin du temps, des vacances et du chaos. Les élèves ont été appelés par niveau, et on n’entendait pas tout à fait. Il a fallu pousser notre deuxième née dans le rang, tandis qu’elle jouait ses derniers jetons de résistance, le poids du sac de rentrée sur ses petites épaules. La grande avait disparu de longue date avec ses copines de toujours, prête à l’éternel recommencement des années qui se succèdent.

Alors nous voici, en 3e et 5e année, équivalent du CE2 et du CM2. Il y aura une dernière année du primaire pour notre grande B., celui-ci se terminant avec la 6e année dans le système québécois. Mais cette 5e année sera l’année décisive, celle des notes qui comptent pour le secondaire et des choix à faire. Pour la petite, rien de très compliqué, juste notre quotidien habituel : la gestion des amitiés difficiles qui se nouent et se dénouent au rythme des intrigues journalières. « Plus belle la vie » n’a rien inventé, elle est venue se servir dans le coin de cour des élèves de 8 ans, se susurrant des BFF à l’oreille avant de reprendre leurs bracelets d’amitié à grands cris.

Mais amitiés volages et décisions cruciales ne nous arrêteront pas, année 2023-2024, nous voilà !

Et pour vous, comment s’est passée la rentrée ?

-Lexie Swing-

Photo Sarah Pflug

Et puis coincher

Nous avons tous des souvenirs différents des moments partagés avec nos grands-parents : des parties de pêche, des randonnées en forêt, des bugnes dorées, des jeux de petits chevaux. Mes souvenirs d’enfance à moi, ce sont beaucoup de choses mais surtout des parties de belote.

Là d’où je viens, on joue à une version plus avancée de la belote, qu’on appelle la coinche. Comme j’avais un grand frère et qu’il manquait un joueur à la table, j’ai été initiée jeune, vers 5 ou 6 ans, et ma partenaire de jeu devant l’éternel fut toujours ma grand-mère.

J’ai toujours aimé ce jeu qui me permettait de m’asseoir à la table des grands. Plus que tout, j’aimais décrocher ce que j’estimais être de grandes victoires. « Les femmes gagnent », clamait alors ma grand-mère et c’était doux dans mon esprit de fillette, cette supériorité féminine et cette sororité.

Avant chaque partie, je sortais du petit meuble du salon le grand tapis et la longue boite. En l’ouvrant précautionneusement, je découvrais les jetons servant à marquer les points, les cartes presque cornées à force d’avoir été jouées et le cube de bois qui affichait l’atout en cours.

Cet été, mes enfants se sont mises à jouer à leur tour. A la belote d’abord, à la belote de comptoir ensuite, qu’elles pouvaient jouer à deux, et puis finalement à la coinche. Elles font des paris osés, annoncent un 95 avec un valet et la belote, font fi de toute prudence et conservent jalousement leurs as. Elles s’extasient devant les dix de der, assurent qu’elles ont une tierce quand ils leur manquent quelques cartes cruciales et enragent de se faire couper leurs têtes préférées.

J’assiste à ces échanges, empreinte d’une nostalgie que je pensais ne jamais vraiment connaître. Il n’y a rien qui nous transporte dans nos souvenirs comme un enfant qui revêt un instant le costume de notre passé. L’espace d’un moment, je suis de retour à la table. Le dos légèrement courbé, les sourcils froncés, la langue tirée. « Allez la Marie », m’invective mon grand-père, abusant de ce nom fourre-tout qu’il utilise pour désigner ses petites-filles. J’abats ma carte. Il renifle de dépit. “On est maîtres”. Je prends le monde à témoin et ma grand-mère pour complice. Dans la vie, je suis une ombre. Mais à la table, je mène le jeu.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

10 ans au Canada

Cette semaine, cela fait dix ans que ma fille et moi avons posé le pied sur le sol canadien. Si vous vous souvenez bien, mon conjoint était arrivé quelques jours avant pour trouver une voiture et aménager l’appartement prêté par un ami. C’est donc seule avec ma fille de six mois et mon chien de 40 kilos que j’ai pris l’avion. C’était déjà une aventure.

Rien ne me faisait vraiment peur. Ni le fait de mettre l’ensemble de nos vies dans deux grosses valises et quelques malles. Ni celui d’emmener mon bébé de l’autre côté de l’Atlantique. Ni même l’idée de tout recommencer. L’immigration m’a rendue invincible, convaincue que j’étais de faire le bon choix pour le bon endroit, et pour la vie que je voulais vivre.

Quelque temps après mon arrivée revenaient souvent dans les journaux les mots « Eldorado » et « paradis déchu », arguant que les Français repartaient déçus de ce qu’ils avaient cru être la possibilité d’une vie meilleure.

Pourtant aujourd’hui, lorsque ma fille aînée me demande pourquoi nous sommes partis, et pourquoi nous avons immigré ici, au Canada, c’est la raison que nous lui donnons. Pour une vie meilleure. Pour nous, mais pour elles aussi. Celle qui était et celle qui serait. Le monde change vite et ce ne sera peut-être pas vrai toujours. Quel sera l’Eldorado de demain ? Et est-il seulement le même pour tous ?

Mais, à notre échelle, nous nous sommes offerts cette vie meilleure. Nos perspectives de carrière ont bondi, notre niveau de vie aussi et notre quotidien est devenu plus serein. J’ai cessé d’avoir peur quand je sortais la nuit, j’ai croisé des hommes qui ne m’ont pas interpellée et j’ai élevé des filles sans arrière pensée. J’ai vieilli et je me suis mise à arpenter la nature, comme si elle était venue à moi soudainement. J’ai traversé un pays de plus de 5000 km.

Je suis devenue citoyenne de ce pays qui m’avait accueillie et c’est un sentiment incroyable. On ne connaît pas la chance que l’on a d’être citoyen d’un pays tant que l’on n’a pas vécu dans un endroit où l’on n’a pas les mêmes droits que les autres. Aujourd’hui, je suis franco-canadienne, et je trouve ça extraordinaire.

Je me suis imprégnée de la culture québécoise et canadienne, je suis devenue un mélange, un fourre-tout d’expressions, de plats et d’habitudes. Je suis devenue une girouette, ajoutant des heures, mélangeant des expressions et confondant des lieux.

Je suis un puzzle d’enfant. De ceux dont on aurait mélangé les pièces. Je suis deux boites qui n’ont rien à voir, une image de chatons potelés et le pan d’une ville sous la neige. Mon image à moi est de guingois, morcelée, incomplète, mais lorsqu’on recule un peu, on y découvre un autre paysage, une réalité nouvelle, un monde créé en marge des possibles. Je suis une boîte de 1042 pièces, 10 ans et +, et les morceaux gondolent depuis qu’un lapin gris et patachon y a fait ses dents. Je suis une immigrée française, devenue canadienne, dans mon entre-deux mondes depuis dix ans.

-Lexie Swing-

Sur les routes de Gaspésie

Quand nos filles avaient 3 et 5 ans, nous avons pris la route pour ce qui fut l’un de nos plus jolis voyages à date, destination : le Nouveau-Brunswick. Nous avions alors roulé, entre falaises, océans et vastes plaines.

Cinq ans plus tard, l’aventure a recommencé. Cette fois-ci, dans la voiture, il y avait deux habitants de plus : le chien et le lapin, et la destination choisie était voisine de la première. Après six heures de route, nous avons fait étape dans un motel aux portes de la Gaspésie, à Rimouski. J’adore les motels, ces petites chambres devant lesquelles on se stationne sans avoir à emprunter mille couloirs avec sa valise. L’inconvénient, c’est qu’au total de ceux auxquels nous nous sommes arrêtés dans nos différents périples, le ménage était presque toujours minimal et la localisation laissait souvent à désirer. Mon meilleur souvenir ? Un motel rénové à l’ouest de la région de Boston, proche du musée Norman Rockwell.

Mais revenons à la Gaspésie. Dès le lendemain, nous avons repris la route, direction Gaspé, une ville côtière plein Est. Nous avons traversé la région en empruntant la 132 au Nord, le long de l’eau. Une route magnifique ! Arrivés à bon port dans la soirée, nous avons établi notre camp dans notre chalet et trinqué à nos vacances avec une bière locale. Océan et bière blonde, le meilleur des mondes.

Les vacances se sont enchaînées au rythme de la pluie. Si la première journée sur place nous a permis de partir à la découverte des phoques en kayak et d’aller “au bout du monde”, en traversant le parc Forillon, le reste de la semaine n’a pas été aussi clément. Entre la pluie battante du mercredi qui a triplé les visites du musée de la Gaspésie (très chouette musée par ailleurs!), les vents forts du jeudi annulant toute possibilité de visiter l’Ile Bonaventure et la pluie orageuse du vendredi nous conduisant à rebrousser chemin avant d’arriver à la tour d’observation (l’endroit parfait pour être pris pour cible par l’orage), le mauvais temps ne nous a guère laissé de répit. Heureusement, la Colombie-Britannique d’avril et ses huit jours de pluie nous avait préparés psychologiquement et nous avons été capables de tirer le meilleur de notre séjour. Les enfants ont découvert que le vent fort était le meilleur partenaire des vagues et que le soleil après la pluie apportait son inévitable arc-en-ciel. La dernière journée était ensoleillée et nous a permis d’aller profiter de l’océan mais aussi d’observer les étoiles filantes, en pleine nuit sur une plage déserte – un moment magique.

Nous avons repris la route de la maison après une semaine passée en Gaspésie. Nous avions prévu une étape supplémentaire plus au nord afin de randonner dans le parc national de la Gaspésie mais la pluie annoncée nous a conduit à changer nos plans. Il y a mille choses que nous n’avons pas pu faire, soit par manque de temps, soit en raison de la météo, alors c’est certain que nous reviendrons. Même endroit, mêmes personnes, mais avec une météo plus clémente, si possible.

Parmi ce qui nous a plu et que nous recommanderions :

La sortie kayak avec Cap-Aventure, à Gaspé. J’ai pu avancer d’une journée notre sortie en kayak et j’ai eu du flair : nous avons eu un temps magnifique ce jour-là et de la pluie tous les jours après ça ! J’ai trouvé le kayak de mer assez physique mais la sortie est belle et permet d’apercevoir des phoques d’assez près. Notre guide de Cap-Aventure était très respectueuse des phoques et nous a même conduit un peu plus loin lorsqu’elle a distingué des signes de stress des animaux qui commençaient à retourner à l’eau pour s’éloigner de nous.

Le musée de la Gaspésie. On y a rejoint l’ensemble des vacanciers des environs le mercredi, en plein cœur des 30h d’une pluie battante et sans interruption qui s’est abattue sur nous. Le musée est vraiment riche et bien fait : une grande exposition interactive sur la découverte de la Gaspésie, le peuple Micmac et le développement de la région, plusieurs expositions temporaires et une session en réalité virtuelle pour découvrir la vie à bord d’un morutier.

L’accès Nord du Parc Forillon via Rivière-au-Renard. Pour accéder à l’entrée nord depuis le centre de Gaspé, le plus court est de longer par l’Ouest puis de tourner un peu après Penouille. M’étant trompée à un embranchement, je nous ai rajouté 20 km au compteur mais aussi un paysage incroyable en rejoignant l’entrée Nord par Rivière-au-Renard. La côte est encore plus majestueuse et sauvage, et l’eau s’y scinde entre différentes teintes de bleu. C’est à cet endroit que nous avons découvert la plage de Cap-des-Rosiers depuis laquelle nous avons observé les Perséides.

Le Café de la Traverse. Ce petit café, qui fait aussi auberge, était situé tout proche de notre chalet. Entièrement faite maison, la nourriture y est absolument délicieuse et les propriétaires ultra sympathiques.

Les chalets de la Bernache. Au nombre de deux, les chalets sont situés entre le centre-ville de Gaspé et le Parc Forillon. La propriétaire est prévenante, disponible et les chalets sont magnifiques. Leur gros plus, selon moi, c’est la présence d’une laveuse et d’une sécheuse, un indispensable quand tu as réduit le nombre de tes vêtements et que tu randonnes tous les jours sous la pluie.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Fragments

Je voulais vivre. Intensément, frivolement. Je voulais fouler les pavés à grande vitesse et parcourir des paradis à ciel ouvert où j’aurais tournoyé avant que demain soit. J’aurais tournoyé vite pour ralentir le monde, pour ralentir le temps et le cueillir comme un fruit juste à point. Je faisais des plans sur la comète et des listes à rallonges, je griffonnais des poèmes pour dessiner le monde, à ma façon. J’étais naïve, de cette naïveté insolente qui croit tout, qui veut tout, qui attend qu’on lui donne parce que pourquoi pas ? Nous avions tant fait, de travail, d’études, de monde refait à la lueur des cigarettes qui ponctuaient nos souffles. Nos respirations profondes et ces lueurs, comme des braseros d’inspiration. Nous débattions de demain, nous établissions des politiques, critiquions l’éducation, jugions à langue amère la motivation perdue de nos professeurs. Nous avions le savoir consumé de ceux qui ne savent encore rien et créént leurs certitudes sur les chimères de leur enfance. Bientôt, bientôt celles-ci seraient réduites en cendres. Nous réaliserions, au miroir de notre propre vie d’adulte, que les leçons apprises n’étaient que la répétition maladroite de croyances vaines. Et alors, il faudrait tout recommencer, tout réapprendre. On oublierait la politique, chérirait l’éducation et aurait une pensée pleine de compassion pour ceux qui nous avaient montré le chemin après s’être perdus eux-mêmes. Mais pas tout de suite. Pour le moment, nous créions demain comme s’il n’existait pas encore, comme s’il était encore possible, comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir. Nous faisions fi des obstacles, nous faisions nôtres les préoccupations collectives, nous disions « c’est injuste » la bouche pleine de notre cuillère d’argent, en ayant le leurre de croire. On s’aimait pour de bon, pour toujours, jusqu’à ce que des matins de juin annoncent les trèves estivales. On était éperdu, d’amour, de tendresse, de douleur, comme si le corps ne savait être qu’une émotion franche et passagère. Nous n’avions pas de mots comme nous en avions mille, que nous scandions à la vitesse des pouces courant sur un clavier que l’on connaissait par coeur. Nous buvions du vin aromatisé avant l’âge et descendions des avenues le pas décidé, sûrs du chemin. Il n’y avait pas d’erreur de destination possible, seulement des carrefours de possibilités, des projets d’aventure. Il n’y avait que des pavés, des paradis à ciel ouvert et des cigarettes rougeoyantes dans la lueur du soir.

-Lexie Swing-

Photo Rahul Pandit

De l’importance de cloisonner ses vies

Je suis toujours surprise de réaliser que la pandémie nous est tombée dessus il y a trois ans. Trois ans seulement ou trois ans déjà, dépendamment de la façon dont on se place et de ce à quoi on se réfère. Je relis parfois des écrits de cette période chaotique intervenue juste après la fermeture massive des emplois, écoles et autres services en mars 2020, et je me rends compte à quel point j’ai oublié ce sentiment, cette perception et surtout ce quotidien qui fut le nôtre pendant quelques mois. Les horaires journaliers créés pour les filles pour ne pas qu’elles passent leurs journées devant la télé, les leçons qu’on improvisait, les cours de sport diffusés à la télé, les pâtisseries du goûter, les premières réunions en Teams, les tentatives de créer une synergie d’équipe et les déséquilibres nés des conditions si différentes entre les employés d’une même entreprise.

On se réfère à la pandémie comme à une année 0, un avant et un après, un point de bascule. Cette vie particulière sur quelques mois, ce condensé de vie même, a comme créé une discordance dans le vortex du temps. Ce qui nous paraissait hier se trouve à des années lumières et les cheveux blanchissants des amis éloignés nous font réaliser que les mois écoulés se trouvent être des années. Je dis souvent « on l’a vu(e) il y un an à peine » ou « nous y sommes allés l’été dernier », et puis on calcule et on se souvient, et l’un de nous dit « ça fait plus de temps que ça, c’était avant la pandémie », alors ça veut dire que ça fait au moins 3 ans, et peut-être 4, et tout à coup ce n’est plus un bébé joufflu mais un enfant qui a bientôt fini la garderie, et alors ce n’est plus du tout la même histoire.

C’est avec la pandémie qu’a commencé pour moi le télétravail. J’ai changé deux fois d’emploi depuis mais j’ai gardé cette nouvelle composante qui – on ne va pas se mentir – m’arrange bien : je télétravaille plusieurs jours par semaine. J’en profite pour mélanger allégramment vie professionnelle et obligations personnelles, créant des bulles de temps dans un agenda rempli pour pouvoir mener mes enfants à leurs activités ou assurer ma présence à un rendez-vous médical, travaillant toujours plus tard pour rattraper les heures perdues. Mais ce tango n’a pas toujours eu la synchronicité qu’il mérite et plus d’une fois la pression a eu raison de mon esprit. Les demandes s’ammoncellaient, les clients vitupéraient, les courriels rentraient tardivement, les enfants arrivaient en criant, le goûter n’était pas prêt, la préparation du repas attendait et au milieu de ce chaos, je me liquéfiais.

Lorsque j’ai dû me retrouver un emploi, le télétravail était une obligation mais la possibilité de retourner en présentiel était une requête, un besoin devenu vital. J’avais besoin d’un échappatoire, d’un bureau tangible hors de mes murs, d’une vie professionnelle que l’on cloisonne et que l’on laisse derrière soi, l’heure venue. J’avais besoin de distinction pour retrouver mon discernement, je voulais que la voix de mes enfants ne soit plus un écho de celle de mes collègues, et que les appels de candidats n’interrompent plus un rendez-vous médical. Je voulais une île et puis la paix surtout.

Aujourd’hui, je mène ma vie différemment. J’ai créé des parois aussi étanches que possibles. Mes enfants sont redevenus des photos sur un fond d’écran et non des figures mouvantes d’une réunion virtuelle tardive. Mon téléphone professionnel est éteint lorsque je referme mon ordinateur. Mes rendez-vous personnels ne sont pas l’occasion de rédiger des notes d’entrevues ou de mettre à jour des documents. Je me suis rendue la liberté.

-Lexie Swing-

Photo Sarah Pflug