Le coup de trop

Tu sanglotes à la barre. Tu sanglotes et je vois quelques jurés qui étreignent leur mouchoir.

“Racontez-nous, mademoiselle, racontez-nous cette tragique soirée et n’omettez aucun détail”, te presse la juge. Ton regard croise le mien. Un instant, tu sembles perdue et puis la détermination reprend le dessus.

“Le coup est parti tout seul”, affirmes-tu. “Il se tenait là, devant moi, il me disait qu’il était désolé. Il répétait sans arrêt qu’il était désolé.” J’étais désolé, figure-toi.

Et tu reprends, sûre de toi. “Il m’a parlé de cette autre femme, de cette femme blonde. Il m’a dit qu’il l’avait vue, hier. Il l’avait vu, chez nous.” Et, après un silence: “J’ai paniqué vous comprenez?” Les femmes du jury baissent les yeux avec assentiment. Les femmes du public étouffent un soupir de connivence. Madame le juge, elle-même, ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire.

“Alors vous avez tiré?”

C’est vraiment une question? Elle veut que je me mette à poil? Que je lui montre le trou dans les côtes? La balle à quelques centimètres du coeur?

Tu hoches la tête. Dans ta voix, les sanglots s’avachissent sur les mots. On n’entend rien de plus que tes reniflements bruyants. Et puis tu lâches un “oui”. Du bout des lèvres d’abord. Et puis le “i” s’éternise, dans une longue plainte. La plainte de la femme apeurée.

“Je ne voulais pas, je ne voulais pas!” Tu hoquettes à présent. “Le coup est parti tout seul”, tu répètes. Tu me dévisages, encore. Ton regard soutient le mien et tes yeux candides dissimulent la noirceur de ton âme.

Tu ne voulais pas mais tes yeux disaient le contraire. Tes yeux me crachaient au visage nos années à vivre côte à côte sans jamais se regarder en face. Tes yeux me menaçaient de partir, loin de moi. Tes yeux me prévenaient : “Un mot de plus et cette balle est pour toi”. J’ai voulu parler d’elle. Et tu as tiré.

La juge te fera un signe de tête, compatissante. Le procureur requerra plusieurs années de prison, sans trop y croire. Les jurés amoindriront ta peine, à quelques mois.

Ils ne creuseront pas plus profond, à l’orée de tes yeux vert d’eau.

Ils croiront la femme blonde, qui se dira mon amante alors qu’elle était la tienne.

Ils n’interrogeront pas ta mère, dont le regard est resté sec de désillusion.

Ils rangeront ma photo et mon sourire interrogateur.

Et je ne serai jamais en paix, du fond de ma dernière demeure.

-Lexie Swing-

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. pomdepIn dit :

    Très beau et très bien écrit…

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