Dans sa bulle

Bulle./ Photo Frédérique Voisin-Demery
Bulle./ Photo Frédérique Voisin-Demery

Il a eu trois ans, il pousse la porte de la garderie. Il est souvent exubérant, perpétuellement en mouvement. Ma fille le salue mais ce matin il est grognon. Alors sa maman se penche un peu : « Tu as besoin de ta bulle? »

Sa bulle. L’image est jolie et elle me parle. Sa bulle l’enveloppe, protectrice. A l’orée de son petit monde, vaguement aux aguets, il regarde ses amis qui courent, qui rient déjà, la bouche barbouillée des fruits de la collation du matin. Ce sont ses quelques minutes, indispensables et salvatrices. Et puis la bulle éclate, la paroi cède. Le gamin bondit comme une biche dans le groupe toujours en mouvement. L’appréhension a disparu, et le voilà qui court déjà à la rencontre de l’autre petit garçon – ils ne sont que deux les pauvres – de la classe.

Je connais bien cette bulle. J’ai mis presque trois ans à l’accepter. Trois ans durant lesquels j’ai tenté souvent de la percer, tantôt enjôleuse, tantôt consolante. Tantôt énervée, voire excédée, même. Trois ans pour comprendre que la bulle était nécessaire.

Alors voilà. On est samedi. C’est l’heure de la gym des tout-petits. La ronde frémit, crépite, les enfants bondissent, rient et courent en tout sens. Ma douce est assise, indolente. A l’abri de mes jambes en tailleur, elle observe. Le groupe s’anime, les monitrices réclament l’enthousiasme, l’attention. Secouer les maracas en rythme. Chanter avec elles les chansons. J’entonne l’hymne, je secoue les petites billes dans leur écrin de bois, mon poing fermé sur le sien, qui tient l’instrument. Elle est une poupée, molle et absente. La musique s’arrête, la gym commence.

Mon enfant bondit. Elle est juchée sur le toboggan. Elle roule en bas du tapis. Elle escalade, rampe, tombe parfois, et recommence. Elle est partout, elle qui n’était pas vraiment là. La bulle a fondu.

Et chaque jour, et chaque samedi, et chaque fois qu’un groupe se réunit, la bulle revient. Palpable et increvable. Difficile à admettre. Agaçante. Mais indispensable.

-Lexie Swing-

11 commentaires Ajouter un commentaire

  1. petiteyaye dit :

    C’est drôle, j’ai souvent constaté cette bulle nécessaire pour pas mal d’enfants en europe et j’ai la sensation qu’elle existe moins à dakar. Peut-être parce qu’on instaure un autre rapport au temps qui bouscule moins les enfants…

    1. lexieswing dit :

      Tu as raison, je pense que c’est aussi à cause des horaires, du temps qui file, de la sensation d’être toujours en train de courir quelque part…

  2. Ici mon Petit Dragon avait aussi une grosse bulle autour de lui… Mais elle a commencé à le gêner et il a finalement choisi de la percer! Mais quand même elle est jamais loin…! Joli article!

    1. lexieswing dit :

      Je me demande de quelle manière elle va l’abandonner. Je sais que certaines personnes la gardent longtemps, mais elle se transforme…

  3. Loreleï dit :

    c’est très beau la façon dont tu racontes tout ça…
    bizz

    1. lexieswing dit :

      Merci, bises! C’est ton vrai prénom Loreleï? Comme dans les Gilmore Girls?

      1. Loreleï dit :

        hé non c mon nom de vedette lol
        mais quand j’étais jeune je me disais que quand je serai écrivain, je prenddrai ce pseudo donc voilà, je ne suis pas écrivain mais je l’ai pris quand même ;)

  4. Marie Kléber dit :

    J’aime vraiment cette idée de bulle. Mon petit escargot réagit souvent de cette façon et parfois je ne comprends pas. Il lui faut du temps, c’est tout. Je vais garder ça en mémoire (et moi qui pensait qu’il ne réagissait pas « normalement »!!) Me voilà rassurée.
    Merci Lexie!

    1. lexieswing dit :

      Ca m’a longtemps rendu dingue. Prends la gym : tous les gamins chantent à tue-tête et secouent leurs maracas (c’est le début de la séance, l’échauffement) et la mienne est muette. Une vraie poupée de chiffon. Elle ne dit rien, complètement absente. Je commence tt juste à l’accepter, mais moi aussi ça m’a plu cette idée de bulle. C’est bcp mieux que de justifier en disant « elle est un peu timide », je trouve

      1. Marie Kléber dit :

        Je comprends je vis la même chose tous les samedis matins quand l’escargot et moi allons à l’éveil musical….

      2. MamaChech dit :

        Bonjour ! Je reprends mon clavier car décidément tes mots font mouche et ta fille ressemble toujours autant à la mienne, qui a 4 ans. Ca me rassure tellement de ne pas être la seule à être (souvent) agacée par ce temps d’adaptation au groupe. Je vis exactement (mais vraiment, c’en est presque flippant !) la même chose à la gym : impossible pour elle d’aller sereinement « faire l’éléphant, la girafe, etc », toute la phase d’échauffement où les autres s’éclatent. Elle reste sur moi, entre mes jambes en tailleur (flippant je te dis !). Parfois je suis calme et rassurante mais parfois je ne peux pas m’empêcher de m’énerver et de la forcer à y aller, même si c’est vain. Mais c’est plus fort que moi. J’aimerais respecter cette bulle, mais ça m’agace tellement… Peut-être que cette idée de bulle m’aidera. Je vais en parler avec ma fille tiens…

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