Menstruations et autres tabous minuscules

Je marche le poing serré sur un morceau de coton conçu ainsi pour donner à mon but la discrétion nécessaire. C’est un secret de Polichinelle, ce morceau de coton. Un secret partagé par les femmes, de génération en génération, et d’amie et amie. Et un secret partagé, aussi, avec les hommes. Avec les conjoints, avec les frères, avec les amis. Et avec les pères, parfois.

C’est un secret qui fait vendre, un secret qu’on publicise, un secret dont on prononce rarement le nom, aussi.

Menstruations. Ou règles. On le dissimule derrière des surnoms rigolos, entre nos doigts fermement joints. On écrit ragnana, reds, menstrues, rrr avec un raclement qui traîne. On chuchote, sur une ligne de forum, «les Anglais ont débarqué». On cache la création même de l’existence à la face du monde.

C’est un espace fait de chuchotements. C’est une collègue qui murmure à mon oreille «Aurais-tu de quoi? Ma mauvaise semaine vient de commencer». C’est le tampon trop long, celui dont l’applicateur en carton donne une forme de crayon, que l’on glisse dans la manche du pull. C’est la serviette cachée dans la poche arrière du pantalon. C’est la cup qu’on aimerait rincer et pour laquelle on tend l’oreille en attendant que les lavabos retrouvent leur solitude.

C’est une histoire qui revient tous les mois. Une périodicité qui nous navre, un problème que l’on enfouirait volontiers dans une boite fermée à clé, sous une pluie de gravats et dix pelletées de terre. Ce sont des maux de ventre, du poids en plus et des envies en moins. Ce sont des anticipations ridicules, des vérifications régulières et des médicaments en bandoulière. Ce sont des sautes d’humeur, des douleurs qui s’invitent parfois une semaine avant et perdurent peut-être quelques jours après. C’est une irritabilité. Ce sont des maux de tête. C’est un inconfort temporaire, mais permanent.

J’ai mis des années à comprendre, et sans doute à admettre, que mes humeurs étaient plus changeantes, à certaines périodes de mon cycle, et donc du mois. Des années à refuser que je n’étais pas toujours tout à fait la même, que je pouvais devenir plus maussade, plus impatiente, ou plus sensible. Que je pouvais aimer plus fort et crier plus vite, comme un wagon sur des montagnes russes qui s’enchaineraient à folle vitesse.

Si l’on cessait de porter comme un poids honteux ce que l’on vit, qui n’est finalement rien de plus qu’une caractéristique de ce que l’on est, on pourrait mettre sur des mots sur nos maux. Expliquer à nos filles que nous vivons et voyons la vie de façon cyclique. Que nous sommes cette femme, et chacune de ces femmes, au jour 1 comme au jour 28 ou 34. La même, mais sur un grand manège. Tantôt chatouillant le ciel, tantôt plongeant vers les abîmes. Oscillant, évoluant sans cesse. L’accepter c’est aussi se connaître. Et que l’on souhaite laisser libre court à ces changements de notre corps ou que l’on souhaite les juguler, se connaître est indispensable.

Au tournant du siècle, alors adolescente, j’avais une amie qui, sur le chemin des toilettes, portait ses tampons sur l’oreille. Comme un stylo. Comme une cigarette. Comme un étendard. J’admirais ce pied de nez.

Je ne revendique pas l’exposition, mais les mots justes et l’acceptation. A l’image du fou-rire pris un jour alors qu’en ouvrant mon porte-monnaie à la boulangerie, un tampon en est tombé. De la connaissance de soi, des autres, de ce que vivent les femmes au quotidien. Et de la légèreté.

Pour que les règles cessent d’être une faiblesse, pour qu’elles soient un sujet comme tant d’autres. Car derrière les règles, il y a mille sujets. La contraception, la protection, la reproduction, la vie sexuelle. Et toujours en filigrane cet impérieux besoin d’égalité. Car être égal ne signifie pas être pareil. Et nous ne sommes pas pareilles, et pareils.

Les femmes elles-mêmes ne sont pas pareilles. Il y a celles qui ont été réglées à l’aube de l’adolescence et celles qui attendaient désespérément que la puberté s’installe (si elles avaient su!). Il y a celles qui sont rythmées comme des métronomes, le 28e jour du cycle, d’autres qui voient leur cycle jouer les prolongations comme une partie sans fin. Il y a ces amies que j’ai vues plier en deux à l’aube d’un nouveau cycle et celles qui nagent, courent ou dansent, le cœur léger et le corps indifférent aux soubresauts de leur intime féminité. Il y a celles dont on ne devinera jamais qu’elles ont atteint le moment charnière, et celles qui sanglotent en faisant la vaisselle la veille du jour J. Il y a celles qui savent et celles qui s’ignorent. Celles qui se cajolent et celles qui se tancent. Il y a ces cycles abruptes, comme autant de battements de cœur. Il y a cet aspect de la féminité à prendre en compte, et à respecter. Un secret niché au creux du poing.

Bon et sinon, qu’avez-vous déjà inventé pour planquer un tampon?

-Lexie Swing-

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15 réflexions sur « Menstruations et autres tabous minuscules »

  1. Je ne me souviens pas avoir planqué un tampon ou des serviettes. En général, c’est rangé (question de facilité), mais c’est pas non plus caché. Suis-je pour autant à l’aise avec ça… ben probablement pas. Autant la nudité, le corps en général, aucun problème. Mais les règles… eh bien, j’ai toujours l’impression que s’y attache une impression de saleté. Je ne considère pas ça comme « sale », évidemment, mais la société si. Enfin je crois.

    Finalement, c’est avec la grossesse et l’âge que ça a pris tout son sens pour moi les règles. J’ai tellement vu des amies tristes de les avoir, « pas ce mois-ci, encore », et d’autres heureuses que finalement, elles soient là.

    1. Oui c’est très vrai ce que tu dis, il y a beaucoup de choses qui s’y rattachent. Pendant qq années je ne les avais plu, en raison de la pilule que je prenais. Et puis à un moment j’ai voulu changer car ça ne me semblait pas naturel de ne pas les avoir (je suis maso lol)

  2. Oh quel joli texte, merci! Je suis justement dans ma « mauvaise semaine » et je me contorsionne à mon (nouveau) boulot pour arriver à faire passer discrètement le « coton » de mon sac à ma poche! Par contre je n’ai absolument aucune gêne à en parler à mon fils de bientôt 5 ans. Une fois il a trouvé et déballé des serviettes et tampons et m’a demandé ce que c’était. Je lui ai expliqué sans aucun problème que les femmes adultes perdaient un peu de sang tous les mois par le vagin et qu’il fallait l’absorber comme une couche. Ça ne l’a pas perturbé le moins du monde. Peut-être que si on en parle sans chichi à nos fils, leurs collègues de bureau iront aux toilettes serviettes à la main! Comme tu le dis, il faut d’ailleurs aussi en parler sans chichi à nos filles. En y réfléchissant, je réalise que ma mère ne m’a parlé que très tardivement de l’existence des règles. Pourtant on est loin d’être une famille de pudibonds! C’est tout ce mystère et ce secret qui entourent les règles qui créent ce sentiment de honte ou l’idée qu’on doit le cacher car ce serait quelque chose de sale.
    Pour ce qui est des montagnes russes émotionnelles, je ne les supportais plus et c’est pour cette raison que j’ai décidé de reprendre la pilule, elle atténue de beaucoup mes déprimes prémenstruelles et après une dépression post-partum un peu sévère, j’avais vraiment besoin que mes hormones me laissent tranquilles. Peut-être que je tenterai de l’arrêter quand je me sentirai plus à l’aise dans mes baskets.

    1. Je suis sous stérilet et me demande si je ne devrais pas reprendre qq chose d’hormonal en raison de tout un tas de maux et de difficultés. Pour le moment je pèse le pour et le contre. Mes filles ont déjà vu les tampons et serviettes mais je n’ai pas encore passé l’étape de leur dire à quoi ça servait. J’avais l’impression stupide que comme ça allait un jour être le cas pour elles aussi, j’allais leur faire peur. Pourtant c’est vrai qu’elles sont très terre à terre, surtout la grande qui a 5 ans. Il faut l’entendre parler de la mort lol !

      1. Coucou,

        très bel article! Je me permets de te répondre à ton commentaire concernant ton questionnement sur tes enfants.
        Je me rappelle que j’ai été bouleversé le jour où j’ai appris à quoi ça servait les tampons/serviettes (en ne sachant rien sur les règles et à quoi ça « servait »). Et d’autant plus que ça m’a été mal expliqué parce que j’ai cru à ce moment là que c’était une fois dans notre vie et puis ensuite c’était fini. Alors la double déception quand j’ai su plus tard que c’était plus que ça… Je pense que c’est important d’en parler pour dédramatiser la situation, et éviter du stress. Après c’est mon ressenti. Je crois que j’avais posé la question de l’utilité des tampons et serviettes à ma mère vers 7-8 ans.
        Si tes enfant sont intrigués déjà maintenant, je ne vois pas pourquoi se « bloquer ». C’est bien qu’elles soient curieuses :)

        Bonne soirée :)

      2. Tu as raison je crois que je profiterais de la prochaine question pour plonger dans le sujet :)

      3. Contente d’avoir pu (peut être) t’aider :)

  3. Moi, je suis comme ton ami, je n’essaie pas de cacher quoi que ce soit, si j’ai un tampon à mettre, je le mets. Point barre. C’est ça où je deviens une flaque de sang, et je ne suis pas sûre que les gens qui m’entourent souhaitent ça. Ce sont les femmes qui créent ce tabou. Et il ne tient qu’à elles d’en faire quelque chose de normal.

    1. C’est sur que c’est la meilleure attitude. As tu toujours fait comme ça ? Avais tu cette meme liberté à l’adolescence ?

  4. Ton article est vraiment top !! MERCI. C’est vrai que c’est pas évident de parler de ça. Mais cela dépend avec qui aussi je pense.

    1. Oui c’est certain que ça dépend avec qui. Mais ça devrait être mieux compris et admis je trouve

  5. Pour ma part, ca influe tellement sur mon humeur et mes envies qu’au final j’en parle librement sur le ton de la plaisanterie. Et j’assume le fait qu’il y a une semaine par moi ou j’ai plus de mal a gerer mon stress, tout m’enerve et je pleur pour avoir du fromage. Mais c’est aussi la semaine ou j’ai plus envie de tout, ou je ris plus, ou je vis plus intensement, ce qui a ces avantages aussi. Ado j’ai eu de gros soucis avec des cycles hyper abondant et des fuites malgre des tampons et des serviette XXXXXL. Donc la honte avec mes vetements taches a cacher, et laver mes jupe ou pantalons dans le lavabo du college /lycee :( Et pour moi c’est cup, ca a vraiment rendu ma vie plus facile

    1. Toi aussi tu fais partie de la team cup ? J’ai des règles super abondantes également, au moins un jour sinon deux. C’est que du bonheur ;)

  6. Effectivement, avoir ses règles est un tabou. Un peu du même genre que ses potes pipi et caca. Aller acheter au super marché du PQ ou des serviettes hygiéniques, on est pô fières. Mais pourquoi ? Il s’agit de nature, de biologique, de norme, de vital, voire même de bonne santé. Mais c’est honteux… « Sale », « odorant », on est bien loin des paillettes de la séduction. Nos besoins vitaux nous renvois à notre condition humaine. Quoi ?! Tu n’es pas la nana parfaite, sans poil, sans boutons ?! ERK.

    En parcourant ton article, j’ai repensé au jour où j’ai eu mes 1ère règles. J’étais au collège et en retard sur mes copines, toutes formées et réglées. Quelle joie d’avoir enfin ces précieuses gouttes rouges qui me hurlaient « tu es une femme » (enfin une jeune fille quoi). J’étais fière ! Fière d’avoir mes putain de règles ! Et encore aujourd’hui, je suis contente de les avoir, elles me disent: 1) tu es en bonne santé 2) tu n’es pas enceinte. Et pourtant, je suis gênée aux toilettes quand on entend le « straaaaatch » de l’emballage de la serviette hygiénique. J’ai honte d’avoir honte.

    A bientôt,
    Line
    https://la-parenthese-psy.com/

    1. J’ai honte d’avoir honte, j’en suis là aussi ! J’imagine que ça fait partie du cheminement :)

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