Question de valeurs

Quand on me demande pourquoi j’ai choisi de quitter la France, il est souvent question de travail, de carrière. Mais inévitablement, la réponse finit par s’orienter vers le climat social, et notamment l’acceptation des individus dans leur diversité.

J’ai quitté la France quelques mois après les premières manifestations contre le mariage gay. J’ai encore dans la bouche le goût de la haine qui flottait dans l’air. J’ai toujours, imprimé au fond de la rétine, les slogans déroutants d’intolérance, et la violence palpable.

Je n’ai pas voulu que mes enfants grandissent dans cet environnement. Qu’elles s’y sentent un jour en danger, parce qu’elles seront concernées. Ou qu’elles finissent par trouver ordinaire cette brutalité des mots et des actes.

On m’a souvent répondu que l’on défendait des valeurs. Celles de la famille, celles de la République. Pourtant, je n’ai jamais entendu personne, aucun postulant à une entrevue, aucun candidat d’un quelconque show télévisé, répondre «Moi mes valeurs, ce sont celles de la famille traditionnelle, celles d’un mariage hétérosexuel». Absolument pas. Les valeurs que l’on véhicule sont souvent celles de l’ouverture aux autres, de la transparence, de l’unité, et surtout de la tolérance.

Quatre valeurs qui ont largement pris le bord dans le contexte des manifestations contre le mariage homosexuel.

En 2013, j’avais dans mon entourage une amie de longue date, qui avait vécu des amours et amourettes autant avec des filles qu’avec des garçons. Je la pensais une alliée fidèle dans ma volonté de combattre l’obscurantisme qui drainait les foules en colère. J’ai pourtant eu la surprise de la découvrir farouchement opposée au mariage gay. Au nom de quoi? De la tradition mes amis.

Or il se trouve que j’ai grandi dans une famille où la tradition a mauvaise presse. Mes parents abhorrent la tradition, pour ce qu’elle convainc de faire de plus absurde les gens qui s’en réclament. Ça n’a aucun sens, pour moi, de penser et d’agir uniquement par tradition. Celle-ci est forcément le corollaire d’autre chose : le plaisir de se retrouver en famille pour les Fêtes, la nostalgie d’un lieu où l’on retourne chaque année, l’envie de déguster un mets spécifique à une période donnée. Si seule la tradition est le leitmotiv, alors il convient de s’interroger sur le bien-fondé des usages que l’on répète.

Le corollaire de la tradition, dans l’opposition au mariage gay, n’avait rien de glorieux. C’était la peur de la différence, c’était l’indifférence et la méconnaissance. C’était aussi, sans aucun doute, la perte de repères et de valeurs dans un quotidien incertain. Cette même anxiété qui pousse les individus à se replier sur eux-mêmes plutôt que de s’ouvrir au monde.

J’ai étudié dans la filière économique et sociale, au lycée (l’école secondaire). De mes cours, je n’ai que peu de souvenirs, à l’exception de quelques notions et termes. L’anomie d’Emile Durkheim est de ceux-là. Il établissait que l’affaiblissement du pouvoir des institutions dans les sociétés modernes pouvait conduire à une anomie, à savoir une perte de repères. Si Durkheim dressait ici l’une des causes possibles de suicide – le thème du livre où il aborde ce sujet – il n’en reste pas moins que la perte de repères peut avoir des conséquences vastes dont fait partie, notamment, le repli identitaire.

Pourtant, je suis persuadée que nous nous trompons de cibles. On se plaint souvent que la société évolue, que les lois contraignent ou obligent, lorsqu’elles ne sont que le reflet de l’existant, que la légitimation d’une réalité établie.

Dans les prémices des contestations, j’ai d’abord refusé d’entrer dans les polémiques. Pas parce que je n’étais pas en faveur du mariage homosexuel, vous l’avez compris, mais parce que je ne voyais pas où était le débat. C’était un non sujet, pour moi, une évidence, quelque chose qui n’aurait même pas dû être matière à débat. Honnêtement, même encore aujourd’hui, je suis ébahie de l’ampleur que cela a pris. «Mais pour qui te prends-tu pour décider qu’un couple majeur ne devrait pas avoir le droit de se marier», ai-je un jour crié, excédée, à quelqu’un. En la matière, je trouve que les contestataires se sont donnés beaucoup trop d’importance. Pire : le gouvernement, les autorités, leur ont donné beaucoup trop d’importance.

C’est comme si on avait invité Tatan Jeannine à la table des débats. Celle-là même qui déblatère sur l’étoffe trop mince de la robe de la mariée et sur l’épaisseur de son tour de cuisse. Tonton Pierrot n’étant jamais le dernier dans le bal des récriminations, assis au bar de la salle des fêtes et alcoolisé au dernier degré, vitupérant des phrases assassines à base de «Quand j’étais jeune….» et autres réjouissances hors d’âge. Vous trouvez que c’est cliché? Les contestations entendues contre le mariage gay sont elles-mêmes un pur cliché, qui serait drôle s’il n’était pas aussi malsain.

«Un enfant a besoin d’un couple fort, d’une maman ou d’un papa», tentait un jour de me convaincre l’amie citée plus haut, inquiète que le mariage gay puisse conduire à une légalisation de l’adoption par les couples homosexuels. Elle en profitait pour nier, inconsciemment, les réalités que nous vivions : cet ami commun dont les parents avaient divorcé avec toute la violence imaginable, cette voisine qui élevait avec tellement de force et de conviction ces enfants seule. Comme s’il n’y avait qu’une vérité, qu’une réalité, et que tous les couples de parents hétérosexuels étaient des modèles d’équilibre et des exemples de solidarité…

J’ai eu tort de ne pas afficher tout de suite mes convictions profondes, et je me suis bien rattrapée par la suite. On devrait toujours afficher ouvertement notre soutien à cette communauté… qui est la nôtre. Oui, il y a une communauté LGBTQI+ propre, et c’est essentiel, mais c’est aussi une part de notre communauté plus large. C’est notre enfant, notre parent, notre voisin, notre instit, notre médecin. C’est nous aussi.

On peut vouloir le meilleur pour notre enfant. L’environnement le plus pur, l’éducation la plus riche, les voyages les plus beaux et l’avenir le plus prometteur. On peut lire des bouquins et consulter des spécialistes. On peut trier nos déchets et cuisiner maison. On peut jouer, et rire, et participer. On peut travailler à 80% et profiter des mercredis après-midi. Si on refuse de s’ouvrir à notre communauté et de soutenir les droits de chacun, alors on n’aura fait tout ça pour rien. On dressera une tour savante sur une base fêlée. Parce qu’on aura nié l’individualité et l’identité propres. La diversité des sentiments.

C’est comme dire «je t’aime, mais…» quand on devrait aimer inconditionnellement.

-Lexie Swing-

Charge mentale et partage des tâches : tous concernés?

La formidable Madame Sourire, Marie de son prénom, a lancé il y a quelques semaines la page Instagram @taspensea, et force est de constater que ça cartonne. Les commentaires sont significatifs, comme souvent lorsque quelqu’un met en lumière une réalité partagée mais longtemps passée sous silence : «c’est pareil chez moi», «j’aurais pu écrire ce texte mot pour mot», «ça me fait penser à la fois où…».

J’ai toujours deux pensées, lorsque je parcours ces partages. La première, c’est la pensée agréable de savoir que je ne suis pas vraiment concernée. La deuxième va à celles, et ceux, qui sont dans ce désarroi conjugal, celui qui fait que la personne qui partage votre vie, que vous avez choisie et que vous aimez, ne réalise pas le poids de la charge mentale et la lourdeur des tâches, qui menacent chaque jour d’engloutir son ou sa partenaire. Pire : certains en sont conscients mais refusent tout bonnement de redistribuer les cartes.

Je suis toujours un peu surprise par certaines réactions. Pas parce que certains et certaines ont, comme moi, la chance de partager leurs tâches et charge mentale avec quelqu’un, mais parce que certaines de ces personnes en profitent alors par nier la réalité des autres. C’est une réaction que l’on observe souvent sur d’autres sujets, notamment avec le sexisme. Celles qui ont eu le privilège – car c’en est un – d’évoluer dans un milieu relativement exempt de différenciation genrée, n’hésitent pas, pour certaines, à minimiser les propos des dénonciatrices, les paroles des victimes, l’importance des actes et des faits.

Je n’ai pourtant pas grande eau à apporter au moulin de la charge mentale, de l’équilibre précaire du partage des tâches ou du sexisme. Je suis née et ai grandi chanceuse. Élevée dans une famille où les tâches n’étaient pas genrées, j’ai construit une vie de couple avec quelqu’un qui agit avec et à côté de moi sur un pied d’égalité, derrière notre porte, et au dehors.

Mais mon cas particulier n’est pas une vérité universelle. Ma chance n’efface pas pour autant les luttes sociales de ce monde. Peut-être que ce n’est pas le cas dans nos entourages, peut-être sommes-nous mieux lotis, mais il y a encore de nombreux couples où les tâches et l’organisation reposent sur une seule personne. Sont-ils 1/3, la moitié, la majorité? Est-ce en mutation, est-ce conscient, inné, lié à l’éducation?

On ne rend service à personne en niant cette réalité. En niant qu’il existe encore des combats à mener pour rendre les sexes égaux, pour rendre les hommes égaux. Car dans nos univers parfaits, nous élevons les couples de demain. Des garçons, des filles, qui devront composer ensemble, trouver leur place seuls, à deux, peut-être à plus. Qui devront se répartir les tâches par practicité, ou par affinité, et non par division genrée. Qui devront, surtout, supporter ensemble la charge mentale : celle des finances, celle de l’organisation quotidienne, celle des repas et de l’épicerie, celle de l’éducation, bien entendu.

Sur le board de mon bureau, ce pin’s offert par une amie, qui claironne : «Féministe, tant qu’il le faudra». Car peu importe si mon combat personnel n’a de sens qu’au pluriel.

Écouter, lutter, dénoncer, changer, tant qu’il le faudra.

-Lexie Swing-

Pourquoi il vous faut regarder «Nanette» d’Hannah Gadsby

J’ai téléchargé «Nanette», sur Netflix, sans trop savoir à quoi m’attendre. On me l’avait conseillé en me précisant qu’Hannah Gadsby était humoriste. Elle aurait pu parler de la pluie comme du beau temps qu’il faisait, je n’aurais jamais pu deviner vers quoi je m’en allais.

Je pourrais vous dire de même. Installez-vous devant Nanette et vous verrez. Peut-être me feriez-vous confiance, peut-être oublieriez-vous, peut-être hausseriez-vous un peu les épaules, en passant votre chemin. Pire : peut-être l’ajouteriez à votre liste «à voir», à vos souhaits, à vos projets, et elle tomberait dans l’oubli au profit de quelque série au suspense haletant ou d’une nouvelle saison de Suits.

Et vous manqueriez alors une leçon de vie comme nous n’avons que peu l’occasion d’entendre. Car «Nanette», c’est avant tout un one-woman-show. Celui d’une Australienne, humoriste depuis une dizaine d’années, et qui a fait de son homosexualité le sujet de ses spectacles.

Je me suis installée dans mon fauteuil de train, avec 25 minutes devant moi et l’esprit ailleurs. Je n’étais pas entièrement à cette affaire, mais le spectacle se laissait regarder. C’était confortable. Drôle. Grinçant envers les hommes. J’ai éteint mon téléphone en entrant dans la gare et j’ai oublié le spectacle quelques jours durant. Et puis un soir, à la faveur de l’oubli de mon roman du moment, j’ai relancé le spectacle.

Je m’attendais à rire. Je ne m’attendais pas à pleurer. Car c’est au creux des silences, ces silences d’attente fébrile qui ponctuent parfois les rires, qu’Hannah Gadsby a soudainement sifflé la fin du jeu. Dans nos oreilles ouvertes, l’humoriste a enfin pu déposer sa vérité. Celle qui se cache sous le vernis de l’autodérision, à la commissure des sourires fatigués. Car une bonne histoire drôle, nous dit-elle, est une introduction et une punchline. Un contexte et une pirouette. Mais l’histoire humaine, la vraie, c’est celle qui s’étire par-delà les rires. La chute, la fin de l’histoire et les ressentis des protagonistes. Hannah Gadsby reprend alors le fil de l’histoire, la réaction de l’homophobe ridiculisé, l’amertume des palais honnis. Avec la violence, des mots et des gestes, en filigrane des scènes ainsi décryptées.

Ce spectacle, c’est son chant du cygne. La fin de sa carrière d’humoriste pour laisser place au reste, la guérison. Pour nous, c’est autre chose. Le départ peut-être, la transition. Ce spectacle est nécessaire, pour savoir et pour comprendre. Pour changer les choses, enfin.

Extraits (traduction libre) :

«J’ai construit ma carrière sur l’autodérision et je ne veux plus faire ça. Est-ce que vous comprenez ce que faire preuve d’autodérision signifie quand cela vient de quelqu’un qui est déjà considéré comme marginal? Ce n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

«Je ne m’identifie pas comme transgenre. Mais je suis clairement un genre «pas normal». Je ne pense même pas que lesbienne est la bonne identité pour moi. Vraiment pas. C’est aussi bien que je vous le dise. Je m’identifie comme fatiguée. Je suis juste fatiguée.»

«Les punchlines ont besoin de traumatismes, parce que les punchlines ont besoin de tensions et que les tensions se nourrissent de traumatismes. L’an dernier, je n’ai pas révélé à ma grand-mère mon homosexualité parce que j’ai toujours honte de qui je suis. Pas intellectuellement, mais ici (elle désigne son cœur), j’ai toujours de la honte. Tu apprends de la partie de l’histoire sur laquelle tu te concentres. J’ai besoin de raconter mon histoire correctement.»

(À propos de son enfance en Tasmanie, où l’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1997)

«70% des gens qui m’ont élevée, qui m’ont aimée, en qui j’avais confiance, pensaient que l’homosexualité était un péché; que les homosexuels étaient des êtres abominables, des sous-hommes, des pédophiles. Lorsque j’ai commencé à m’identifier comme gay, il était trop tard, j’étais déjà homophobe.»

Nanette est un apport essentiel à la cause. La cause homosexuelle, en premier lieu, mais la cause humaine en général. Sur le rapport à l’autre, le rapport à soi, la place des hommes et des femmes, la peur de ce qui nous est étranger, et le besoin, indispensable, de faire évoluer des sociétés qui rejettent encore certains de leurs membres au nom d’une normalité artificiellement créée.

– Lexie Swing –

À noter : À ma connaissance, le spectacle est disponible en VO sous-titré uniquement, de quoi vous exercer l’oreille au passage.

Les femmes fortes

Hier, sur son blogue, Magali Bertin recommandait de visionner «Je ne suis pas un homme facile». Un film français, avec Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz. Le pitch est assez simple : le héros du film, personnage parfaitement misogyne, entre en collision avec un poteau après avoir regardé de trop près quelques paires de jambes féminines, et s’évanouit. Il se réveille dans un monde physiquement identique, mais dominé par les femmes.

J’écris volontairement «physiquement identique» et non «en miroir» car il s’agit là, selon moi, d’un parti pris du film, sinon d’une lacune, auquel je n’adhère pas. Car si la domination a changé de camp, ses attributs restent bien ceux qu’on se plaît à identifier généralement comme masculins : les poils, les vêtements larges, le langage châtié, la force. Au sexe dominé – les hommes ici – les vêtements courts, voire les robes mêmes, les ongles vernis, les préoccupations d’ordre physique (et non métaphysiques), les émotions à fleur de peau… C’est parfaitement cocasse, oui. Les hommes parlent chiffon et fondent en larmes à la moindre contrariété. Les femmes se baladent torse nu, fument comme des pompières, jurent comme des charretières, jouent au poker et se tapent sur la gueule.

Il y a des idées réellement intéressantes qui sont soulignées : le fait que de nombreux métiers sont souvent représentés comme masculins – pompiers, policiers, directeurs, éboueurs…, l’indulgence dont nous faisons preuve à l’égard de l’infidélité masculine, le regard général sur le rapport à la parentalité et la charge mentale. La scène d’accouchement est à elle seule un moment à voir.

Reste que, l’ensemble m’indispose. Dans ma volonté de tendre à l’égalité, il y a toujours eu en filigrane ce sentiment que les deux sexes étaient complémentaires. Si nous sommes de compétence égale, nous ne sommes pas similaires. Faut-il, pour atteindre ce Graal que semble être l’égalité, imiter les hommes? La reconnaissance doit-elle passer par le port de costumes, par l’adoption d’un langage particulier, et de la condescendance comme manière de traiter les autres? Pourquoi l’accès à la liberté individuelle doit-elle toujours se faire au détriment des autres. Ne pourrait-on pas espérer être libres, ensemble?

Si je trouve le personnage joué par Marie-Sophie Ferdane, une belle femme relativement androgyne, dédaigneuse, mangeuse d’hommes, tête brûlée mais très libre, particulièrement intéressant et bien joué, je n’ai jamais imaginé les femmes fortes comme des femmes masculines. Pourquoi pas masculine oui, mais pas masculine comme prérequis. La femme forte est pour moi une femme assumée. Une femme indépendante qui affirme ses choix et ne craint pas de se battre pour ce en quoi elle croit. Elle prend soin d’elle, physiquement et psychologiquement, car elle est son premier public et que cela lui donne confiance en elle. Elle n’a pas peur, non plus, de se livrer, et de montrer ses émotions. Elle comprend les autres, fait preuve d’empathie et de compassion, et sait utiliser ces qualités là pour mener à bien ses projets et son chemin dans le monde. Enfin, une femme forte, selon moi, sait que les poings sont liés mais la parole libre. Elle connaît le pouvoir d’un mot, elle le colore, l’édulcore et le maîtrise.

Je comprends cependant que le film est peut-être moins là pour donner à voir une représentation de la femme forte, que pour donner un exemple parlant aux hommes spectateurs et aux femmes encore dubitatives quant à l’existence d’une domination masculine dans la société occidentale moderne. Il y a fort à parier qu’un (mauvais) comportement masculin socialement accepté sautera aux yeux des spectateurs une fois interprété par une femme. Quoi, les hommes doivent s’occuper de tout à la maison ? Quoi, les femmes peuvent se permettre de siffler des hommes dans la rue ? Quoi, on ne peut plus mettre un short sans se faire emmerder par une gonzesse ? Quoi, on ne peut pas avoir accès à des postes importants parce que l’on est un homme ? Quoi, on ne peut pas avoir, à compétences égales, un salaire équivalent à celui des femmes ?

En fait, ce film n’est pas une représentation d’une domination féminine fantasmée. C’est une satire de la domination masculine et sur ses clichés les plus parlants. Je reviens sur mes propos, je commence à le trouver intéressant …

Reste que, je suis vraiment curieuse. Quelle est pour vous la représentation de la femme forte ? Comment auriez-vous exploité cette idée de femme dominante ? Et d’ailleurs, avez-vous ce film sur Netflix? Bref, #onjase

-Lexie Swing-

Menstruations et autres tabous minuscules

Je marche le poing serré sur un morceau de coton conçu ainsi pour donner à mon but la discrétion nécessaire. C’est un secret de Polichinelle, ce morceau de coton. Un secret partagé par les femmes, de génération en génération, et d’amie et amie. Et un secret partagé, aussi, avec les hommes. Avec les conjoints, avec les frères, avec les amis. Et avec les pères, parfois.

C’est un secret qui fait vendre, un secret qu’on publicise, un secret dont on prononce rarement le nom, aussi.

Menstruations. Ou règles. On le dissimule derrière des surnoms rigolos, entre nos doigts fermement joints. On écrit ragnana, reds, menstrues, rrr avec un raclement qui traîne. On chuchote, sur une ligne de forum, «les Anglais ont débarqué». On cache la création même de l’existence à la face du monde.

C’est un espace fait de chuchotements. C’est une collègue qui murmure à mon oreille «Aurais-tu de quoi? Ma mauvaise semaine vient de commencer». C’est le tampon trop long, celui dont l’applicateur en carton donne une forme de crayon, que l’on glisse dans la manche du pull. C’est la serviette cachée dans la poche arrière du pantalon. C’est la cup qu’on aimerait rincer et pour laquelle on tend l’oreille en attendant que les lavabos retrouvent leur solitude.

C’est une histoire qui revient tous les mois. Une périodicité qui nous navre, un problème que l’on enfouirait volontiers dans une boite fermée à clé, sous une pluie de gravats et dix pelletées de terre. Ce sont des maux de ventre, du poids en plus et des envies en moins. Ce sont des anticipations ridicules, des vérifications régulières et des médicaments en bandoulière. Ce sont des sautes d’humeur, des douleurs qui s’invitent parfois une semaine avant et perdurent peut-être quelques jours après. C’est une irritabilité. Ce sont des maux de tête. C’est un inconfort temporaire, mais permanent.

J’ai mis des années à comprendre, et sans doute à admettre, que mes humeurs étaient plus changeantes, à certaines périodes de mon cycle, et donc du mois. Des années à refuser que je n’étais pas toujours tout à fait la même, que je pouvais devenir plus maussade, plus impatiente, ou plus sensible. Que je pouvais aimer plus fort et crier plus vite, comme un wagon sur des montagnes russes qui s’enchaineraient à folle vitesse.

Si l’on cessait de porter comme un poids honteux ce que l’on vit, qui n’est finalement rien de plus qu’une caractéristique de ce que l’on est, on pourrait mettre sur des mots sur nos maux. Expliquer à nos filles que nous vivons et voyons la vie de façon cyclique. Que nous sommes cette femme, et chacune de ces femmes, au jour 1 comme au jour 28 ou 34. La même, mais sur un grand manège. Tantôt chatouillant le ciel, tantôt plongeant vers les abîmes. Oscillant, évoluant sans cesse. L’accepter c’est aussi se connaître. Et que l’on souhaite laisser libre court à ces changements de notre corps ou que l’on souhaite les juguler, se connaître est indispensable.

Au tournant du siècle, alors adolescente, j’avais une amie qui, sur le chemin des toilettes, portait ses tampons sur l’oreille. Comme un stylo. Comme une cigarette. Comme un étendard. J’admirais ce pied de nez.

Je ne revendique pas l’exposition, mais les mots justes et l’acceptation. A l’image du fou-rire pris un jour alors qu’en ouvrant mon porte-monnaie à la boulangerie, un tampon en est tombé. De la connaissance de soi, des autres, de ce que vivent les femmes au quotidien. Et de la légèreté.

Pour que les règles cessent d’être une faiblesse, pour qu’elles soient un sujet comme tant d’autres. Car derrière les règles, il y a mille sujets. La contraception, la protection, la reproduction, la vie sexuelle. Et toujours en filigrane cet impérieux besoin d’égalité. Car être égal ne signifie pas être pareil. Et nous ne sommes pas pareilles, et pareils.

Les femmes elles-mêmes ne sont pas pareilles. Il y a celles qui ont été réglées à l’aube de l’adolescence et celles qui attendaient désespérément que la puberté s’installe (si elles avaient su!). Il y a celles qui sont rythmées comme des métronomes, le 28e jour du cycle, d’autres qui voient leur cycle jouer les prolongations comme une partie sans fin. Il y a ces amies que j’ai vues plier en deux à l’aube d’un nouveau cycle et celles qui nagent, courent ou dansent, le cœur léger et le corps indifférent aux soubresauts de leur intime féminité. Il y a celles dont on ne devinera jamais qu’elles ont atteint le moment charnière, et celles qui sanglotent en faisant la vaisselle la veille du jour J. Il y a celles qui savent et celles qui s’ignorent. Celles qui se cajolent et celles qui se tancent. Il y a ces cycles abruptes, comme autant de battements de cœur. Il y a cet aspect de la féminité à prendre en compte, et à respecter. Un secret niché au creux du poing.

Bon et sinon, qu’avez-vous déjà inventé pour planquer un tampon?

-Lexie Swing-

Célébrer mes droits chaque jour

Chaque année pour la journée des droits des femmes, le 8 mars, je partage des articles, des graphiques et quelques idées folles. Parfois j’écris, mais souvent non. Parce que ce que je voudrais écrire est dit plus joliment par d’autres, mais aussi parce que je ne me suis jamais limitée à une journée pour évoquer nos droits et ma quête de l’égalité. Je pourrais en parler aujourd’hui, mais je le ferai plutôt demain.

J’ai des droits tous les jours de l’année, aujourd’hui aussi c’est vrai, mais pas plus qu’un autre jour (sinon j’en profiterai). Grâce à l’endroit où je vis, j’ai des droits plus marqués que certaines de mes pairs. Des droits que je voudrais mentionner.

Aujourd’hui je porte une robe. Ma seule difficulté a été de savoir si j’avais une paire de collants viables – ça ne m’arrive pas souvent avec les collants. Personne chez moi ne m’a fait de remarques sur la longueur de ma robe. Personne dans la rue ne m’a interpellée pour souligner dans un langage fleuri le fait que je porte une robe et ce que cela provoquait au niveau de l’entrejambe de ses pantalons. Personne dans mon travail n’a posé sa main sur ma hanche parce que ma robe appelait ce geste, personne n’a non plus jugé que ma tenue n’était pas appropriée pour travailler, au motif que cela déconcentrait une part majoritaire, sinon importante, de mes collègues. J’en ai le droit mais ça n’a pas toujours été le cas.

Aujourd’hui, je fais le travail que je souhaitais. J’ai été recrutée pour mes compétences, à défaut de mon expérience. On a valorisé ma capacité d’apprentissage, mon entregent, mes qualités rédactionnelles, mon goût pour l’organisation d’événements, mon altruisme. Personne n’a mentionné mon tour de poitrine, le dessin de ma bouche ou la courbe de mon fessier. Personne n’a posé le regard dessus ni n’a fait un sous-entendu chuchoté de façon parfaitement audible à l’oreille de son plus proche collaborateur. J’en ai le droit, mais ça n’a pas toujours été le cas.

Aujourd’hui je dis fièrement que j’ai fait 8 ans d’études, plus un trimestre à l’étranger. C’est plus que nombre de gens avec qui je travaille. J’ai choisi les études que je voulais faire, et après avoir obtenu une licence en droit je me suis réorientée. J’ai fait de nouveau un choix après avoir fait un master en sciences politiques, et un autre après avoir fait Sciences Po Toulouse. On ne m’a jamais dit que ce n’était pas ma place, que je n’avais pas l’esprit pour. Et je ne me suis jamais sentie moins bonne ou moins écoutée en raison de mon sexe. J’en avais le droit. Ça ne s’est pas passé comme ça pour toutes mes amies.

Aujourd’hui ça fait 5 ans que je suis maman. Deux fois. J’ai pu choisir quand avoir mes enfants. Utiliser une contraception quand je n’en souhaitais pas d’autres. Prendre de longs mois de congé pour m’en occuper alors qu’elles étaient bébés. Partager ce congé avec leur papa. Retourner travailler quand j’ai jugé que le moment était venu et trouver une garderie en conséquence. J’en ai le droit. Toutes les femmes ne l’ont pas.

Nos droits, en tant que femmes, restent maigres, marginaux. On peine à gravir les échelons, à repeindre la grande murale. On en est à devoir changer le monde une femme à la fois quand on aurait le goût de donner des coups de pieds dans tous les clichés, les représentations faussées et les écarts en tout genre.

Malgré tout, je suis contente de me sentir de plus en plus libre. Le lieu où je vis mais aussi les accomplissements et mon âge (grandissant) m’ont peu à peu permis de me débarrasser de mes entraves. Plus personne n’arrive à me faire douter de mes possibilités pour des questions de genre, nul ne se permet de remettre en cause mes acquis. Cela signifie-t-il que le combat est terminé ? Pas du tout. Il ne fait même que commencer. Car débarrassée de mes chaînes, je travaille désormais à une cause plus grande que moi. Celle des femmes de par le monde, celle des femmes en devenir, celle de nos filles. Et peut-être que c’est là le véritable féminisme, synonyme littéral d’altruisme: voir plus loin que sa propre expérience, que son propre quotidien. Comprendre que ce n’est pas parce que « moi, je » suis libre, que les autres le sont, et que nous le serons toujours. « Féministe, tant qu’il le faudra » martèle un pin’s que m’a récupéré une amie chère. Féministe pour toujours, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Gabriel Sanchez

Changer de métier

Ce que l’on voit de soi n’est pas le reflet de ce que les autres aperçoivent de nous. C’est vrai dans de multiples domaines : le physique, la sociabilité, mais aussi la réussite professionnelle.

Je suis passée d’un métier qui, par essence, est un domaine perverti de fausses impressions, à un autre, qui paraît beaucoup plus terre-à-terre mais qui reste somme toute méconnu.

Lorsque je parle de mon ex-métier de journaliste et que l’on me demande ce que j’y faisais, je dis que j’écrivais des portraits, que je couvrais les petits procès au tribunal. Parfois j’ajoute que j’ai couvert un festival de jazz. C’est ce qu’on veut entendre, enfin je crois. C’est surtout plus facile à décrire. Cela répond à l’idée que l’on s’en fait. Pourtant, il ne s’agit qu’une d’une partie minime, le morceau immergé de l’iceberg. Le quotidien était bien différent. Vous voulez vous faire une idée? Voici le type de titres que j’aurais rédigé, il y a presqu’une dizaine d’années :

« Collision majeure sur l’A2 »

« Les riverains de Bouchon-les-Orties en guerre contre l’entreprise Machinchouette » (et il aurait fallu couper car le titre aurait été trop long)

« Journée sportive pour les retraités de Saint-Jean »

Nous parlions de problèmes locaux : la circulation, les événements de la ville, les industries et domaines propres à notre secteur géographique, les écoles, les artistes du coin. Être journaliste local implique d’être polyvalent dans les domaines sur lesquels on écrit – c’est certain, mais cela revêtait une autre réalité aussi : suivre une actualité qui ne représentait pour moi qu’un maigre intérêt.

La première fois que je me suis sentie chez moi, j’avais 28 ans et je venais d’arriver à Montréal. Avant ça, et depuis celle que je considère comme ma « hometown » – Clermont-Ferrand – il n’y avait pas eu de chez moi. Or pour bien traiter une actualité locale, il faut la vivre, en comprendre les enjeux, s’y intéresser ou prétendre le faire. Et ce n’était pas mon cas. Je n’étais pas de là, ne souhaitais pas y rester, n’y ai jamais rien établi. Ni relation, ni possession. Seul mon chien, mon solitaire au coeur sauvage, y trouvait pleinement son compte, s’enfuyant à la moindre occasion pour traverser les prés environnants ventre-à-terre, le museau au vent et les pattes boueuses.

Le métier n’était pas pour moi. Est-ce que cela aurait été différent, à un autre niveau, dans un autre type de périodique? En d’autres termes, aurais-je été épanouie dans un mensuel à débattre de la place de la femme dans la société et de l’éducation de nos tendres chérubins? Peut-être. Mais j’en doute. Car par delà le quotidien, et le manque d’intérêt des sujets, il y avait mille aspects qui me déplaisaient. Poser des questions dans un autre objectif que de simplement apprendre à connaître une personne. Chercher à avoir « la » phrase, la citation, celle qui fera un bon titre, ou une bonne conclusion, ou une phrase à mettre en exergue. Faire des micro-trottoirs sur des sujets insipides et/ou racoleurs. Appeler pour obtenir une info. Appeler pour confirmer une info. Appeler pour obtenir une info sur quelqu’un qui est mort brutalement. Appeler pour obtenir une info sur quelqu’un qui est mort brutalement et comprendre que le correspondant n’avait pas encore eu vent du décès. Modérer les commentaires. Rencontrer des gens importants qui n’ont rien à dire. Rencontrer des gens passionnants qu’on censurera faute d’importance. Rencontrer des gens qui vous appellent « la petite stagiaire ». Rencontrer des gens qui ne veulent pas être interviewés par une femme. Corriger des articles sans queue ni tête. Trouver des titres pertinents de moins de 20 caractères. Signer un article dont le fond a été coupé huit fois et la conclusion modifiée.

Un jour je vous parlerai de tout ce que j’aimais quand même dans le journalisme. Les toasts au foie gras en tête.

Lorsque je suis arrivée à Montréal, j’ai cherché et rapidement trouvé un emploi comme journaliste. J’ai candidaté pour ce que je connaissais, et c’est tant mieux. J’arrivais en terre inconnue, avec un jeune enfant et peu de sous en poche, à cet instant mon expérience de rédactrice était ce que j’avais de plus tangible, et de plus rassurant. Cet emploi m’a permis de faire mes premières gammes comme Montréalaise, il m’a donné la confiance nécessaire, et les contacts.

Qu’importe comment je m’y sentais, à la fin. Et qu’importe également que le journalisme n’ait jamais été tout à fait pour toi. Bien souvent je me suis demandée ce que ma vie professionnelle aurait pu être, si je ne m’étais pas « trompée ». Et puis j’ai décidé qu’elle avait été ce qu’elle devait être. Avec le journalisme, j’ai appris la curiosité, j’ai enrichi ma culture, j’ai résisté à la pression, j’ai fait de magnifiques rencontres et surtout j’ai avancé. Je n’ai pas fait demi-tour, il y a un an. J’ai juste enjambé un pont, choisi une autre voie. A cet instant de ma vie, j’étais arrivée face à un croisement. Je pouvais choisir de continuer comme rédactrice. Je faisais du bon travail, j’aurais certainement été une bonne coordonnatrice de contenu. On me l’a proposé. J’ai observé le chemin. Il était connu oui, tangible, existant. Il était une prolongation, une départementale toute droite. De celle que l’on connaît si bien que l’on finit par s’y planter, au premier clou venu. J’ai tourné à gauche, j’ai choisi l’aventure. C’était comme sillonner les Rocheuses à bord d’une Ford Fiesta.

Ça tombait bien, j’avais toujours été bonne conductrice.

Trève de métaphores. Je voudrais surtout dire à toutes celles et tous ceux qui choisissent une autre voie qu’ils doivent cesser de regarder en arrière, en se demandant à quoi leur vie aurait ressemblé si… Nous avons pris les chemins que nous jugions possibles, nous avons parfois suivi des routes que d’autres avaient tracées pour nous. Et même si la maturité finit par nous montrer que ce n’est plus la bonne voie pour nous, qu’importe? Faites la liste des compétences acquises, dressez le bilan de vos envies, et virez de bord. On a le droit d’avoir plusieurs vies dans une vie. Le métier qui vous correspondait il y a dix ans n’est peut-être pas celui qui est fait pour vous aujourd’hui. N’ayez pas de regrets, vous n’avez rien gâché, seulement gagné en expérience.

Est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de changer de métier?

-Lexie Swing-

Photo by Robert Nelson