Le pays des jours de pluie

En tant qu’immigrant, on se fait souvent demander si notre pays ne nous manque pas. Beaucoup? Allez, un peu quand même. Même pas les bons croissants?

Selon notre degré d’intégration, on objecte mentalement contre les termes «notre pays», qui reflètent parfois moins le pays quitté que le pays d’accueil. Disons que «chez nous» a le dos large. Sauf les jours de pluie.

Les jours de pluie, «Chez nous» a un goût de râpées stéphanoises et de jeux de cartes. Il a la couleur de l’enfance, la voix des êtres chers. «Chez nous» a fini par devenir cet endroit où nous n’avons jamais vraiment vécu, mais souvent foulé. Ces conifères caractéristiques, ces immeubles terriblement moches, cette gentillesse gravée au cœur.

Le pays de l’enfance n’est pas celui où l’on est né, c’est celui où l’on grandit, où l’on apprend. C’est l’accent des aventures et la couleur du ciel. Ce sont les fourmis que l’on cloisonne entre deux brindilles, ce sont les pierres rêches sous les doigts. C’est le tabouret fendu de la cuisine sur lequel on se juche. Ce sont les imperfections que l’on réserve aux intimes, les torchons tâchés qu’on dissimule pendant les visites, la tasse ébréchée où l’on sait boire sans se couper. Ce sont les bols préférés que l’on doit laisser aux invités, par politesse. C’est une cachette en haut de l’escalier, derrière les étagères. C’est un prénom qu’on a inscrit au recoin d’une porte, pour laisser sa trace aux griffes du temps.

Ce sont des nouvelles, des émissions connues, des génériques rassembleurs. Ce sont des victoires, des cris dans la foule. C’est la face de Jacques Chirac qui se matérialise sur le plateau des Guignols en 1995. C’est l’adolescent juché sur un lampadaire, scrutant un peuple niortais en délire, place de la Brèche, un 12 juillet. Ce sont des supporters clermontois écœurés, place du Capitole, les genoux sous le menton et les yeux vides, murmurant «putain, une 7e défaite». C’est un présentateur météo chéri de tous s’effondrant en direct à la télévision.

Le pays de l’enfance, c’est celui des souvenirs partagés et de la terre foulée. C’est une construction du temps, une appartenance du moment, qui fait fi des origines et de la consonance des noms. Ce sont des expressions en mutation que l’on collectionne comme autant de petits cailloux. Une manière imparfaite de garder la trace de son chemin. Savoir d’où l’on vient, et en tirer la force nécessaire pour se tenir debout. Se laisser libre de choisir la suite.

-Lexie Swing-

Catégories Enfants, ImmigrationÉtiquettes ,

11 réflexions sur « Le pays des jours de pluie »

  1. Le pays de l’enfance c’est tout ça… Merci pour ce joli billet qui résonne en moi !

    1. Ce sont quoi tes souvenirs d’enfance marquants ?

      1. Une odeur de pin lors de mes vacances chez ma famille, des plateaux télé devant nos séries, fermer les volets du côté droit de la maison alors que ma soeur s’occupe de ceux de gauche… C’est les crêpes le dimanche, l’odeur de la 2CV qui démarre, le chien sur nos genoux pendant le journal, les repas de famille qui s’éternisent, les villages de playmobil… C’est tout ça. Merci pour ton billet qui a mis tout ton

      2. C’est là, je trouve, où l’on se rend compte que les détails de la vie quotidienne comptent plus que les grands moments

      3. * qui m’a fait me remémorer tout ca…

  2. Navarro Patrick 26 avril 2019 — 1:27

    C’est aussi cette région qui a fait rêver un jour de printemps en 1976. Quand l’espace de 90 minutes toute la France s’est sentie stéphanoise. Cette ville est moche mais les gens y sont tellement chaleureux …et la coupe d’Europe n’a tenue ce jour là qu’à une histoire de poteau carré !!!

  3. Comme je suis partie en 2001, j’ai l’impression que « ma France » est celle d’une autre époque. C’est un peu ça, en fait, finalement… J’ai un mélange de souvenirs qui seraient très franco-français (les années Chirac, les manifs, Charlie Hebdo, les francs, etc.) et d’autres qui finalement sont juste des souvenirs des années 1980-1990 (enregistrer des chansons qui passent à la radio, les lecteurs de CD, les premier « pagers », etc.)

    Souvent, mes souvenirs sont liés à la nourriture, qui pourtant ne me manque pas tant que ça (je n’ai jamais focalisé sur la bouffe franco-française! Tant que j’ai des produits frais et accès aux cuisines et ingrédients du monde, je suis contente) : saupoudrer du Neskquik sur des tartines beurrées, l’odeur des galettes Saint-Michel (… à Saint Michel!) ou les entrées avec de la vinaigrette (que je ne fais/mange jamais ici).

    1. Haha mon chum est féru de vinaigrette ;) mais finalement on s’est très bien fait à la trempette à la québécoise

  4. Mon enfance c’est une région où je n’ai jamais vécu mais où j’allais chaque année en vacances chez mes grands parents. C’est la rivière où l’on cherchait les têtards et que l’on traversait 20 fois par jour, la fête du village début août, les parties de cache cache le soir pendant que les adultes discutaient sur la place, et tant d’autres souvenirs …. merci de m’avoir incitée à me remémorer tous ces moments, j’adorais ce temps des grandes vacances

    1. Ce sont des doux souvenirs :) dans quelle région était ce ?

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