Née hypersensible

Je suis hypersensible, dans une société qui compte environ 20% de gens qui le sont également. Ce n’est pas une caractéristique rare; pourtant pendant longtemps j’ai pensé que j’étais la seule.

J’étais une chochotte. Chaque fois qu’une situation s’emballait, mon coeur battait la chamade. Qu’elles soient de colère ou de stupeur, les larmes ne manquaient jamais d’entrer dans la danse. Je défendais mon point de vue, et elles venaient noyer mes mots, toujours. Elles étaient chez moi ce qu’est le rouge aux joues des autres, ce que sont les tremblements aux mains de certains.

L’hypersensibilité est parfois une barrière, un voile qui dissimule. Comme si l’on ne devenait qu’un gros sac d’émotions, un tas de noeuds coulants qui se resserrent lentement. Elle est dans les moments bruts comme dans les instants contemplatifs.

Elle grave dans l’esprit des souvenirs impromptus, de ceux qui sont d’ordinaire balayés par le temps. Ces morts, souvent, qui relèvent du fait divers et qui deviennent un souvenir propre. J’ai dix ans et dans un kiosque un journal à sensations affiche ces mots : « 5 ans et étranglée dans la fermeture éclair de sa tente par un fou ». Et puis le sous-titre : « J’ai cru qu’elle criait parce qu’elle avait peur de l’orage », a expliqué la mère aux enquêteurs. Et l’écho de ma propre mère, pensive : « Mais qui entend son enfant de 5 ans pleurer dans une tente en pleine nuit et ne se lève pas pour aller la voir? ». Le noeud se resserre.

J’ai 23 ans. Je suis dans la salle informatique de notre école de Sciences-Po et une nouvelle s’affiche. L’acteur Jocelyn Quivrin vient de se tuer dans un accident de la route. Une rapide recherche Google fait ressortir un article datant de quelques mois. Quivrin et sa compagne, Alice Taglioni, attendent leur premier enfant. À la question « Vous vous sentez prêts à élever un enfant? », ils répondent  » À quatre épaules, on est suffisamment forts ». Je tape sur celle d’un ami, derrière moi. « C’est un peu triste quand même », je lui dis. Le noeud serre encore.

J’ai 32 ans. Une voyageuse connue dans la blogosphère s’éteint au lendemain de Noël. Aux premiers jours de janvier, quand je l’apprends, je découvre son tout jeune enfant et l’hommage rendu par son amoureux. J’ai mal pour eux. Sa disparition si jeune me plonge dans une torpeur qui durera plusieurs semaines. Je ne m’en sens pas le droit, elle qui m’était une étrangère, mais le sentiment est là, comme une chape de plomb. Le noeud est difficile à défaire.

J’ai appris de l’hypersensibilité. J’ai appris à m’éloigner des films tristes et des histoires de guerre. J’ai su que c’était normal, pour les gens comme moi, qui peuvent porter pendant des mois ensuite le poids d’une histoire fictionnelle. Je me souviens de ce témoignage il y a longtemps, reçu comme une délivrance. « J’ai vu le film Les Dents de la Mer alors que je n’étais qu’une enfant, écrivait une hypersensible. Après ça, j’ai arrêté de me baigner, et ce durant des années. »

Les émotions sont si vives qu’elles brûlent parfois. Elles sont envahissantes. Elles sont enrichissantes, aussi. Elles habitent les mots, les dessins, la musique des hypersensibles.

Elles sont physiques aussi. Elles sont dans les coutures qui nous gênaient enfant. Dans ces cols trop serrés, ces pulls qui démangeaient et ces culottes qui rentraient dans les fesses. Elles sont dans les aliments qu’on trouvait trop gluants, dans les soupes qu’on disait pas assez lisses, dans les petits pois dont on jurait nos grands dieux qu’ils avaient touchés la purée. Elles sont dans le lit dans on sentait les ressorts et dans l’oreiller trop chaud sous nos têtes.

J’ai longtemps pensé que j’étais chochotte alors que j’étais juste moi-même. Aussi normale que 20% de la population. 20% de larmoyance, d’émotions vives, mais aussi 20% plus empathiques, plus intuitifs. 20% non négligeables, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

10 réflexions sur “Née hypersensible

  1. Je ne sais pas si je suis hypersensible. J’avoue n’avoir jamais posé de diagnostic sur mon être. Mais une chose est sûre et rejoint tes constats: chez moi, toutes les émotions passent par les pleurs (joie, peine, surprise, dégoût, colère…), et je suis quelqu’un qui vit des émotions fortes, que je les crée au non, je pense que je les recherche. Sans émotions fortes, je me sens à moitié morte, à moitié en vie. Moi aussi, j’étais la chialeuse de service. Aujourd’hui je sais que ça peut rebuter, mais c’est aussi une force, et il faut en faire une force: on n’a pas le choix. Je pense que ce trait de caractère nous dote d’un regard acéré sur les choses et les gens. Acéré d’un point de vue émotionnel, évidemment.

  2. … et moi j’ai pleuré en laissant la télé par hasard 30 secondes sur les obsèques de Samuel Paty… je me suis sentie bête mais en fait les hommes de mon entourage (mon mari et mon père) m’ont avoué qu’ils ne se sentaient pas très fiers non plus ! On progresse en vieillissant pour moins montrer ses émotions mais il y a des périodes où l’on est plus fatigué et où l’on doit retenir ses larmes devant un walt disney !

  3. Je me reconnais aussi dans ces pleurs faciles. Je pense que je les contrôle mieux avec le temps qui passe. Mais il m’arrive encore régulièrement de me faire surprendre devant un film, une critique ou un compliment.

  4. Mais alors, est-ce que tes moments de bonheurs, de joie sont plus intense et restent gravés plus longtemps dans ta mémoire comme les émotions « négatives »? Je te le souhaite de tout coeur! ;-)

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