Ces gens qui publient leur routine du matin


On est tous déjà tombés sur Instagram, Facebook ou TikTok sur la « morning routine », en français dans le texte, de ces personnes qui s’éveillent aux aurores, courent 10 km « à la fraîche », avant de préparer trois lunchboxes et deux soupers, et de partir au travail après avoir déposé des enfants à la bouche impeccable et au sac à dos immaculé. En 2026, elles se présentent par leur phrase de marque. Un truc du type « Je suis Aurélie et tous les jours je donne des goûters maisons à mes trois enfants ». C’est son identité virtuelle, sa définition. Elle est sûrement multiple mais Internet aime les créneaux. Et les crédos, donc. Je les regarde avant la curiosité anthropologique qui sied à cette espèce qui, selon toute probabilité, ne résistera pas à la disparition des reels puisque ce sont bien les likes qui alimentent leur cardio, et non les électrolytes et la whey dont ils ne manqueront pas de faire la promotion, entre deux lattes matcha. (J’ai dit à ma collègue que je trouvais que le matcha goûtait le foin. Elle a dit « pas du tout ». Elle a goûté son latte matcha. Et puis elle a convenu que celui-là, « un peu quand même »).

J’oublie ces personnes-là en moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour regarder leur story, parce que j’ai mieux à faire, comme lire une confession Reddit et décider si l’auteur est véritablement un « asshole » ou enregistrer une enième vidéo de loutres au bénéfice de mes filles (j’ironise ici, je respecte le travail de chacun et clairement je sais mieux que personne comment perdre mon temps). J’oublie donc, mais je sais que ce n’est pas le cas de toutes et tous. Pour beaucoup, ces images perdurent. Elles planent, comme autant de rappels de nos propres failles. Elles nous sussurent à l’oreille nos manquements, nos matins où le réveil, dix fois repoussé, sonne alors que l’autobus est déjà parti. Elles nous rappellent notre vaisselle stagnante dans l’évier, nos restes mal jetés. Elles nous narguent, depuis la balance de la salle de bain, avec ce poids qui n’en finit plus de monter et ces traits qui n’en peuvent plus de s’affaisser. Elles nous renvoient à notre condition, nous qui n’avons guère de comptoirs de marbre sur lesquels étaler son meal prep hebdo les hanches serrées dans un vieux Lululemon de la saison dernière.

Lorsque j’étais jeune maman, nous croulions sous les injonctions de la parentalité bienveillante. J’ai vu autour de moi des filles s’effondrer sous le poids des recommandations et des contradictions. Il fallait être présent, mais guider l’autonomie, répondre aux besoins mais bouder les caprices, dormir d’un œil et sauter des deux pieds sitôt l’enfant éveillé. Pire : il fallait être ainsi, et penser à soi en même temps. Courir à trois mois de grossesse en conduisant d’une main assurée sa poussette tout terrain. Tenter le yoga, le bébé en bandoulière et les seins en pleurs. Rentrer dans un 36 et masser ses vergetures. Être au four, au moulin et à la sortie de l’école.

Les reels des mères parfaites duraient quelques secondes mais leur impact pouvait durer des mois. Il n’y avait rien à gagner mais les jeunes mères, spectatrices muettes, vivaient avec cette impression d’échouer sans cesse. À la course à la parentalité, seul le sprint comptait. Ce moment qui se comptait en secondes volées, et omettaient les portes closes et les nuits hachées.

Car ces secondes ne sont que ça. Au mieux un court instant d’une vie dont on ne saura rien de plus, au pire une manipulation consciente de la réalité. Avez-vous déjà regardé ces montages photos que l’Iphone nous propose en guise de souvenirs des moments écoulés? La nostalgie se déploie en musique, et les mines enfantines se succèdent. On n’entend rien des cris. On ne dit rien des pleurs. On a presque oublié que derrière ces sourires figés gisaient les ruines de nos nuits. Parfois, je me penche sur une photo et la micro animation propre aux iPhones me donnent un aperçu des quelques secondes qui ont précédé le cliché. Alors je vois les sourcils qui se froncent, les mains qui empoignent, les bouches qui se crispent. Cela n’enlève rien à la tendresse de l’instant capturé mais ça dit beaucoup de tout ce que les photos ne montrent pas.

L’empathie peine à passer la barrière de l’écran, comme si les sensations étaient réduites par manque de repère. On ne devine pas le voile, derrière les sourires qui dansent, et l’on oublie vite la peine, enfermée dans quelques images. On ne sait rien de leurs pensées, de la légèreté de leur cœur ou de la noirceur de leur âme. On n’attrape rien de ce qui fait l’essence du néant, ces secondes où le regard se perd pour laisser entrevoir un peu plus qu’une routine bien huilée.

On ne devrait prendre que le factuel : une technique de pliage des pantalons, une astuce pour faire apprendre les chiffres à ses enfants, une explication sur les techniques de course à pied, une bonne idée d’endroits à visiter si d’aventure on se risquait par delà la Méditerranée. Et être conscient de nos (res)sentiments. Si l’on ferme le téléphone le cœur lourd, alors c’est qu’on a laissé s’inviter en nous quelque chose d’insidieux, une forme de virus. Et comme toute maladie, ça se soigne. On ne tentera rien de trop drastique : suivre des comptes plus légers, écourter ces séances de visionnage et éviter de s’y plonger à peine éveillés. Et si l’on ne souffre plus la comparaison, alors c’est qu’il est temps de revenir au réel, au vrai, avec l’accent dedans et tous les sentiments.

-Lexie Swing-

Pensées d’automne (octobre 2026)

Ce week-end, nous menons à bien un projet, mon habituel moment au café a donc pris le bord. Je n’ai guère le temps de m’interroger sur le temps qui passe et la vie qui nous chahute, même si je me suis abreuvée cette semaine des informations, témoignages et sentiments des hommes et femmes qui, comme moi, découvraient encore une fois à quel point certains hommes sont malveillants et certains systèmes complaisants, et ce grâce à l’histoire des Cornell (5)7.

Je profite des quelques minutes grapillées par ci par là pour vous dévoiler (vomir) mes pensées.

Déjà, parlant des hommes, justement, j’écoutais une vidéo de La Véto Tabasco qui date un peu et dans laquelle elle raconte qu’au parc à chiens, malgré son chandail portant son titre de vétérinaire épinglé sur la poitrine, un gars qui n’avait rien sauf l’expérience d’avoir possédé plusieurs chiens, est venu poser un diagnostic après avoir observé sa chienne faire pipi fréquemment. L’anecdote est hilarante mais la véto assène une vérité qui serait drôle si elle n’était pas navrante : si une femme, brillante de surcroît, avait ne serait-ce qu’une goutte de l’audace d’un mec moyen, elle dominerait le monde. Ça m’a fait penser à cet appel, vécu un peu plus tôt, durant lequel un candidat m’a assuré qu’il possédait la compétence principale dont nous faisions mention dans l’affichage. Alors que je lui pose des questions techniques, il botte en touche et me répond « vous me prenez par surprise, là, mais bien sûr que je sais, si vous me mettez dans un contexte professionnel, avec de vraies personnes, je saurais amener mon expertise ». Je pense qu’on ne réalise pas à quel point certaines personnes (hommes, entre autres) noient leur manque d’expertise dans un bagout à toute épreuve. Et nous prennent pour des con(ne)s.

Sans crier gare, je change de sujet : début de journée occupée dès l’aurore grâce à un cours d’équitation judicieusement placé à 8h du matin. B. monte une jument que l’on connaît pour l’avoir vue mettre à terre une amie de ma fille cadette quelques semaines auparavant. Belle entrée en matière, donc, avec juste ce qu’il faut de stress pour jauger l’animal de loin. En fait de diablotin, la jument est un cœur sur pattes, modèle apprentie. Soit elle est très jeune, soit elle n’a rien appris, mais monter dessus revient à conduire une manuelle quand tu n’as connu que le mode automatique. Tu tires à droite, ça part à gauche. Avec un tonneau à la place du corps. En trois mots : je l’aime. Je la trouve magnifique. Pas fourbe pour deux sous mais complètement inconsciente de son propre corps. Dans le boxe, au moment de la sangler, je me rends compte que B. et moi serrons les dents. Alors, mon grand âge aidant, je prends du recul. J’identifie la source de stress. La jument. La jument si gentille mais qui ne tient pas une seconde en place. Elle avance, elle recule, elle baisse la tête, la remonte, gratte du sabot, se déplace vers la droite, nous colle vers la gauche. Ce n’est pas un cheval, c’est un tourbillon. Un gros paquet de chaleur en mode hyperactif. Cinq minutes pour ajuster la selle qui ne cesse de bouger, tonneau oblige. Avez-vous déjà remarqué comme on se sent parfois stressé sans raison particulière, jusqu’à identifier la raison, souvent subtile : un bruit de fond perpétuel, un « maman » prononcé toutes les 5 secondes, une odeur de constipation qui plane dans l’air, un pantalon trop serré ou un pull qui démange. Rien pour craquer complètement mais tout pour nous mettre les nerfs en pelote. Parfois il suffit de retirer l’élément perturbateur pour apaiser son sentiment (ou de l’envoyer au pré).

Ce week-end, j’étais chauffeur désigné pour notre périple dans les Laurentides (voir photo!). Les minutes perdues furent rares mais elles m’ont quand même permis de scroller sur Facebook et Instagram (because … what else?). Je suis tombée sur cette publicité d’Intermarché, une belle réminiscence des dimanches en famille des années 70 en France. À défaut de dimanches, ça m’a rappelé des vacances, des anniversaires de mariage, des Noël. La table toujours plus longue, les convives qu’on en finit plus de saluer, les clins d’œil de connivence et les rires attendris. Ça, c’est pour la photo, le livre de souvenirs sur l’étagère droite. Celui qui prend la poussière, les sourires et les odeurs, mais qui n’a rien gardé des émotions réelles et des mots cachés. Pas d’encre invisible sur les pages qui révélerait après coup ce que c’était vraiment, pour la plupart des familles, que ces dimanches-là. Les plats trop riches, la torpeur d’un dimanche après-midi, la balade d’après-repas que l’on faisait à contrecœur. La vaisselle, apanage des femmes. L’odeur du tabac, partout. Les remarques, les questionnements, les vies qu’on ne mène jamais comme les autres penseraient, comme les autres souhaiteraient. Les conseils que l’on distille, moins par intérêt pour l’autre que par précaution de soi. C’est qu’il ne faudrait pas se mettre à mal, point passer en second. Il faut rester en contrôle. Nous, on n’a pas passé le bachot mais ça a bien été quand même, regarde-nous. Et puis dans l’intimité, reprocher. S’observer dans le miroir du soir et dire que l’on est déçu. Et pourquoi pas nous. C’est pas dur, le bachot. La nostalgie oublie tout, et surtout le triste, le douloureux, le moche. La nostalgie gomme les aspérités pour ne garder que le doux. Et je comprends qu’on manque de ce lien social qui semble si distendu, à notre époque. Mais je sais aussi ce que c’était, que ces dimanches-ci, pour les familles d’alors. Cette main-mise des aïeuls, ces bénédictions sous conditions, et ce village si propre à déverser son fiel si d’aventure on sortait du rang. Je crois fermement que l’on se bâtit hors des murs, dans un entre-soi qui n’appartient qu’à nous. Couper le cordon permet de grandir et de devenir soi, grâce et en dépit de ceux qui nous ont porté et précédé. Je donnerais cher pour revivre un dimanche ou deux, pour leurs rires, pour leur odeur, pour ses mains calleuses, pour les repas inimitables. Mais le bonheur s’est aventuré dans tant d’autre endroits, depuis, qu’il serait dommage de ne s’accrocher qu’à ces époques révolues.

Nous sommes lundi. Aujourd’hui c’est jour d’élections provinciales. Pour la première fois, la politique a animé nos conversations de famille. Tempête y a pris goût à l’école, simulation d’élections oblige. B. s’est découvert une passion pour le sujet depuis quelque temps et a insisté pour écouter l’ensemble des débats, tout en analysant les programmes de chaque parti. C’est même elle qui m’a guidée sur l’échiquier politique, quand je n’arrivais pas à donner du sens à un système dans lequel je n’ai pas baigné. Ça me rassure sur cette génération qui changera peut-être le monde, finalement. En attendant, mes amis, allez voter! Qu’à notre petite échelle, nous changions un peu les choses, nous aussi.

-Lexie Swing-

Une vie après l’autre (septembre 2026)

On est samedi, il est 9h et je suis au café. J’ai décidé de mettre le mois dans le titre pour retrouver plus facilement d’anciens articles. Une vie après l’autre, ça veut dire ce temps qui passe et ne s’arrête pas. Ce sont des enfants qui sont nés il y a une heure mais qui entrent au secondaire demain. C’est un titre comme on en voit mille sur les rayons des librairies. Aparté – j’ai une petite dent contre les éditeurs qui publient des livres d’un même auteur sous des titres très similaires. Souvent, c’est un package : le titre est semblable, la couverture est proche et si l’auteur(rice) est constant(e), les histoires le sont aussi. Je cherche des titres et butte sur les mots. Était-ce « La librairie des mots cachés? », « La bibliothèque des âmes perdues? », « Le café des souvenirs enfouis? ». J’aime les titres autant que les couvertures. Si je dois choisir un livre dont je n’ai jamais entendu parler, d’un auteur ou d’une autrice que je n’ai jamais lu(e), la singularité d’un titre et le graphisme d’une couverture font 80% de la job au moment du choix. La 4e de couverture et quelques pages lues au hasard font le reste.

Fin de l’aparté. Plusieurs d’entre vous ont gentiment répondu à mon dernier article en me donnant des nouvelles, et en me racontant ce qui s’était passé pour eux ces dernières années. La vie avance et l’histoire se déroule, inexorable. Inarrêtable, surtout. Les vies se succèdent, au rythme des enfants qui grandissent, des projets qui changent, des opportunités que l’on saisit et des drames qui jonchent, malheureusement, le chemin. Par rapport au début de ce blog, nous sommes dans la vie d’après, celle où nous sommes parents de grands enfants. Cette semaine a été rythmée par les visites d’écoles secondaires. C’est la 4e fois que l’on s’y colle, les visites se faisant dès la 5e année ici, puis de nouveau en 6e année pour confirmer les choix pour l’année suivante. Être le deuxième enfant, et probablement encore plus le 3e ou 4e, représente son lot d’aléas (tout autant que de bénéfices, cela va sans dire) et parmi eux, l’enthousiasme parental qui s’érode au fur et à mesure des étapes. Je me sens coupable de ne pas ressentir le même entrain que lors des premières visites de ma fille aînée. Et en même temps, il y a la doublure d’Emma Thompson dans Peter’s Friends qui me murmure à l’oreille : « Mais c’est tellement normal, Peter ». Et même si je ne m’appelle pas Peter et que le sujet était bien plus dramatique, je me console en me disant que oui, c’est tellement normal. Le plus dur, en dépit du stress de la nouveauté, c’est généralement la suite, le soufflé qui retombe et notre capacité à prendre le collier, encore et encore, pour répondre aux besoins et jouer notre rôle de parent. C’est un peu comme avec la course à pied : il faut cesser de chercher la motivation, mais plutôt enfiler ses baskets, prendre la route et mettre un pied devant l’autre en accélérant l’allure. La motivation me rattrapera au moment où je découvrirai que l’école offre des cafés gratuits aux parents désœuvrés qui, un plan à la main, cherche le local d’anglais ou la bibliothèque.

Parlant de course, nous sommes à un mois de notre prochain trail, B. et moi. Elle qui avait la taille d’une croquette, il y a quelques articles de ça, possède désormais des jambes assez longues pour courir dans la montagne. C’est notre troisième trail ensemble, les deux premiers ont été une expérience incroyable. Par contre nous détestons nous entraîner toutes les deux. Je trouve qu’elle s’écoute trop et elle me trouve chiante, je la trouve inconstante et elle me trouve lente, bref l’entraînement fait ressortir le pire de nous deux et le mieux que l’on ait trouvé est de s’entraîner séparément. Il s’agit plus de mon idée que de la sienne. À son âge, elle aimerait que je fasse un effort, me plie à ses exigences et me tienne coite en courant à ses côtés. Pour le moment, hors jour de la course où je deviens sa meilleure supporter, je n’en suis pas capable. Comme mon entrainement se fait en parallèle du sien, ça me coûte de devoir subir son allure ou ses brusques arrêts. Mais je sais que c’est une vérité tout autant qu’une excuse car il y a quelque chose de plus profond : j’ai beaucoup de mal à agir comme spectatrice lors qu’elle est impliquée dans une activité, notamment sportive. Son attitude, que je résumerai en disant qu’elle a souvent le pied sur la pédale de frein, vient chercher quelque chose chez moi d’un peu animal, qui doit remonter à l’enfance. Je n’aime pas non plus assister au cours de ma cadette mais pour une raison que j’arrive facilement à identifier : elle n’écoute pas, ou je la vois s’agacer sur les autres, et j’ai le sentiment que ça remet en cause l’éducation que j’ai pu lui donner. Mais pour B., c’est autre chose. Je sais que j’étais moi aussi une enfant un peu en retrait, jamais la première à se lancer. Je garde en mémoire une phrase d’une monitrice d’équitation dont j’ai oubliée la teneur exacte mais qui en substance montrait sa déception face au fait que je ne voulais pas prendre de risques et qu’il fallait toujours me pousser à me dépasser. J’enviais ceux qui tentaient, qui ne se posaient pas de questions et ne se projetaient pas dans l’après. Mais, à la différence – je crois – de ma fille, ça n’a jamais été la peur du danger mais celle d’échouer qui me poursuivait alors.

Pour le moment, je dis la vérité à ma fille : que ça vient me chercher comme personne et que je préfère qu’elle me raconte son cours ou sa course plutôt que d’y assister. Je sais qu’elle aimerait que je sois davantage présente. Doit-on toujours faire contre mauvaise fortune bon coeur? Museler sa nature profonde pour le bien de ses enfants? Est-ce qu’il y a une balance que l’on est en droit de trouver? Comment faites-vous, vous?

Il est 10h15, Tempête est arrivée. Elle est échevelée mais ravie, comme souvent lorsqu’elle sort de son entraînement de danse. Il fait un temps magnifique et le coffee shop vibre au rythme des conversations du week-end. Mon mal de tête a presque disparu et mon café est froid mais je voudrais embouteiller ces moments, ce sentiment d’être assise sur la bonne chaise, au bon moment, avec le cœur en équilibre.

Alors ce serait peut-être ça, le titre, sur la première de couverture. Le coeur en équilibre.

-Lexie Swing-

PS : cette semaine j’ai pris une journée off et je suis allée voir l’exposition World Press, en photojournalisme. Je vous la conseille si vous êtes à Montréal.

PPS: j’ai attaqué le dernier Sophie Astrabie, « Selon Barbara« , binge watché « Crew Girl » sur Netflix et écouté l’épisode de Thomas Pesquet dans Small Talk de Konbini.

Recommencer, encore (septembre 2026)

Il est 9h35 et j’écris depuis un café. Ce n’est pas le café que j’aurais choisi mais je prends toutes les parcelles de temps personnel que je peux, parce qu’il est rare et à ce titre, mérite d’être chéri. C’est ma première fois. La première d’une série de samedi où Tempête danse. Elle danse et j’écris, et c’est donc le meilleur des mondes. À côté de moi, il y a encore une minute, il y avait un père débordé et quatre garçons « feral », sauvages donc. Je dis qu’il était débordé parce qu’il n’avait pas assez de mains pour gérer l’ampleur des bêtises que ses garçons faisaient, en même temps. Une main pour faire descendre celui qui saute sur le fauteuil, une autre pour rattraper le verre qu’un autre fait tomber. Comment intervenir pour récupérer celui qui mange des miettes à même le sol?

Le temps a passé depuis les premiers écrits. Je suis désormais mère d’ado et pré-ado. Ce n’est pas la même aventure, ni le même fun. La pression s’est relâchée, je m’en rends compte tous les jours. Je regarde avec délectation une série de vidéos humoristiques proposées par Naître et Grandir, et je me dis « c’est tellement ça! », et en même temps, de moins en moins, parce que la petite enfance a laissé place à quelque chose de bien différent. Les enjeux sont plus importants, on sent que c’est l’avenir qui se joue, par moment, mais l’individualité de chacune se dessine. Les discussions sont plus franches, plus poussées.

À l’heure où je vous écris, nous commémorions hier les 25 ans du 11 septembre. Pour la première fois, nous avons transmis. Ce que nous savions, ce que nous avions ressenti, ce que cela signifiait selon nous pour le monde d’hier, et pour celui d’aujourd’hui. Tout ce que nous avons appris, plus tard, avec le recul du temps, des témoignages et des expériences. Je me suis trouvée émue, soudainement, de partager les histoires de ceux qui étaient décédés dans cet attentat, et de ceux qui les avaient aimés. De ceux qui avaient observé, communié, espéré. J’ai lu des histoires surprenantes, aussi, de gens qui auraient dû se trouver là mais qui par un coup du sort, étaient ailleurs le moment venu. Une dame s’était même trompé de jour pour son entretien d’embauche, arrivant sur les lieux le 10 septembre. Elle avait religieusement noté de nouveau la bonne date, mais le 11 septembre venu, elle avait mal programmé son alarme et, se réveillant bien après l’heure prévue, elle était encore dans le train de banlieue lorsque le premier avion a frappé la tour où elle aurait dû se trouver. Il y a ceux qui étaient pris dans un embouteillage, ceux qui ont vu leur vol repoussé, ceux qui l’ont manqué parce qu’ils n’étaient pas à l’heure à l’aéroport. Ça m’a fait réfléchir à toutes ces fois où nous nous trouvons pris dans une situation qui nous retarde, ça m’a fait considérer l’idée que, peut-être, à cet instant, ce que nous manquons est peut-être bénéfique pour nous. Sans tomber dans quelque chose de mystique – ce n’est pas trop de mon goût – j’aime l’idée d’accepter ces moments-ci avec plus de recul, en se disant que ce n’est peut-être pas si grave, finalement, de devoir patienter ou de manquer un rendez-vous.

Il est 10h40 et Tempête m’a rejoint. Il y a une BD et mon téléphone devant elle. J’aimerais vous dire qu’elle est absorbée par sa BD mais elle lui a vite préféré une vidéo d’une dessinatrice dont elle aime suivre les projets (@andrea_drw_, il me semble. Elle vend de très jolis carnets de coloriage pour grands enfants et ses vidéos sont sympathiques, si jamais ça vous intéresse). Je ne lui jette pas la pierre concernant le téléphone, déjà parce que ce n’est pas très axé parentalité bienveillante, de jeter des cailloux sur ses enfants, mais surtout Tempête a développé depuis quelques mois un goût marqué par la lecture. Nous venons d’achever, sa sœur, elle et moi, notre première lecture commune du même roman (chacune de notre côté), et c’était incroyable de pouvoir échanger ensemble sur notre lecture. Nous avons lu « L’aube sera grandiose« , d’Anne-Laure Bondoux. Un très beau livre, niveau ado mais accessible quand même pour une bonne lectrice plus jeune. Le thème est parfois sombre, mais sans jamais tomber dans quelque chose qui serait difficile à absorber pour un enfant de 10-11 ans, et il n’y a pas non plus de description de scènes graphiques que vous n’auriez pas encore le goût d’expliquer à vos enfants.

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Il est 8h10, nous ne sommes plus le même matin. Je suis assise dans mon auto, au bord de l’écurie. Le dimanche, c’est désormais le jour des chevaux, aux aurores bien évidemment. 6h30 sur le pied de guerre. Préparer le petit déjeuner en silence. Échouer et réveiller ceux qui auraient bien fait la grasse matinée. Secouer celle qui aurait dû se lever. Se glisser dans les rues tranquilles et saluer les promeneurs de chiens. Une vraie promesse de l’aube sous la pluie de septembre. Ces activités, c’est de l’abnégation. Quand on était gamin, les parents disaient souvent qu’ils avaient l’impression de passer leur vie à faire le taxi parce qu’ils nous baladaient entre la maison des copains et le Multifranc de la rue principale. Maintenant, ça s’appelle danse parent-enfant du lundi et judo du jeudi soir. C’est trop loin pour avoir le temps de rentrer chez soi et il n’y a pas de café proche. À la place, il y a une grande vitre ou des bancs exigus et tu as la chance de faire coucou à ton enfant jusqu’à sa majorité. Je râle mais en vrai j’ai gagné de la liberté. J’ai désormais un café proche et une auto confortable. J’ai du temps pour lire et des vêtements qui sentent le poney fraîchement ramené du pré. Ironiquement, cela me ramène à ma propre enfance, où il y avait le Multifranc, les copines mais surtout le centre équestre. On m’y déposait en matinée pour me retrouver des heures plus tard. Aujourd’hui nous sommes partout, le souffle suspendu à leur prochain accomplissement. Et c’est aussi fatiguant que ça en a l’air.

Moi cette année, j’ai décidé de prendre du temps pour moi. Je cours, j’écris, je danse. Dans cet ordre de temps dévolu. Je lis, beaucoup, comme un être affamé de mots qui ne serait jamais sustenté. Une habitude dont j’essaie de me soigner afin d’augmenter mes heures de sommeil qu’une passion aussi dévorante réduit drastiquement.

Et vous, que faites-vous cette année pour vous-mêmes?

– Lexie Swing-

PS : bon retour par ici, que s’est-il passé de nouveau dans vos vies, cette dernière année?

Janvier 2025 : quart de siècle

J’écris ça et je ne m’en étais même pas rendue compte avant. Nous sommes au quart du siècle, assez fou non ? Ça l’est encore plus de se souvenir (péniblement) du moment où l’on a fêté mon quart de siècle. C’était à la fois follement excitant et terriblement jeune (25 ans!), autant dire que c’était il y a longtemps.

J’ai un souvenir précis de l’année 2000, rapport au fait que j’ai changé de ville, d’établissement scolaire (deux fois dans l’année), et qu’elle a marqué le début de la plupart des amitiés que j’ai forgées depuis. D’ailleurs, c’est aussi cette année-là que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Si un jour une historienne se plonge dans l’histoire oubliée des auteurs de blogues méconnus, elle soulignera peut-être que ma vie a vraiment commencé au XXIe siècle. Elle va vraisemblablement s’y terminer également, rapport au fait que je n’ai pas la génétique de Jeanne Calment. Si tu ne sais pas qui est Jeanne Calment, le siècle dernier t’a épargné.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Il y a un an l’enfance est partie. On ne sait jamais trop quand ça va arriver, je m’en rends compte aujourd’hui. On croit que l’enfance part quand l’âge adulte arrive mais c’est faux. Nous restons enfant aussi longtemps que ceux qui nous ont tenu la main continuent à le faire. Il a suffi d’une carte pour que le château s’écroule. L’enfant en moi a eu peur et elle est partie. Et comme c’est elle qui a commencé à écrire il y a plus de 30 ans je n’ai plus vraiment su quoi faire.

Alors j’ai écrit un livre pour enfants. J’y ai mis du Roald Dahl dedans, un peu de Petit Nicolas et un paon, aussi. J’y ai mis une fille aux cheveux bouclés et beaucoup d’ironie. J’y ai mis une grand-mère aventurière. J’y ai mis mon humour et mon cœur et l’enfant est revenue. Elle ne sera plus jamais la même, elle sait désormais que sous le château il n’y a qu’un gouffre vertigineux. Mais elle se tient en équilibre sur les ruines et elle danse. Parce que le château a sombré mais que l’amour flotte. Et que ses souvenirs auront toujours le goût des gâteaux du Carmel, au bout de la rue.

Je suis désolée d’être partie si longtemps. J’ai continué à lire ceux qui publient, et à échanger avec ceux qui partagent sur les réseaux sociaux. Je suis chanceuse car je suis bien entourée.

J’ai lu sans cesse et partout combien 2024 avait été une année éprouvante, et si je connaissais quelque chose aux astres, j’y verrais peut être la rétrogradation sibylline d’une planète tumultueuse. 2025 sera différente. Je vous souhaite en tout cas qu’elle vous donne le courage de vous accomplir.

À bientôt

-Lexie Swing-

Vie parallèle

Rendez-vous chez ma masso (attendu comme le Messie, c’est peu dire), nous échangeons quelques nouvelles. Nous ne nous sommes pas croisées depuis des mois alors nous partageons les banalités d’usage. Elle me confie qu’elle m’aperçoit parfois promener mon chien. Je lui dis que ça ne m’étonne guère, vu que j’habite au coin de la rue. Elle ajoute qu’elle voit aussi souvent Nicolas, mon mari, attendre les enfants à l’arrêt d’autobus. Et là je retiens mon souffle.

Mon mari ne s’appelle pas Nicolas, et nos enfants ne prennent pas l’autobus.

Je n’ose pas la détromper, j’adresse un sourire mi-courtois, mi-gêné, et je change de sujet. Puis le massage démarre et comme toujours, mon esprit dérape. Qui est ce Nicolas qu’elle pense être mon mari ? Qui sont ses enfants qui ne sont pas les miens ? Plus le massage avance, plus je songe à cette vie que son imagination a créé en parallèle de la réalité, avançant dans un quotidien sûrement proche du mien.

Ce quiproquo me fait penser à ces inconnus dont on ne connaît parfois que la voix et à qui on dessine une existence. Ou à ces collègues d’amis, dont on entend parler sans cesse, et qu’on rencontre un jour. Ils sont souvent à des années lumière de la vie qu’on leur avait construite. La blonde achalante qui ponctue toutes ses phrases de superlatifs et semble vivre plus d’aventures que le hashtag « travel » sur Instagram est en fait une brunette au quotidien bien ordonné entre son tricot et ses trois chats. Le monsieur débonnaire à la cinquantaine avancée qui dîne chaque jour seul à la cafétéria est un runner aguerri, père de trois enfants, président de trois conseils d’administration et marié à une ancienne miss météo.

En dehors de ces vies qu’on prête aux autres, et souvent à tort, la confusion initiale m’a fait réfléchir à l’ensemble des possibles qui s’ouvrait devant nous. Peut être pas maintenant, mais quand nous avions davantage de cartes en main. Ce matin un candidat dans la finance m’a dit que si c’était à refaire, il referait exactement le même choix de carrière. Est-ce que c’est vrai pour tout, et pour nous tous ? Vous êtes-vous déjà demandé si vous auriez pu prendre un chemin de traverse ou juste un croisement différent ? Aurait-on atterri au même endroit, attiré malgré nous par la voie que nous devions mener, ou aurait-on pu devenir quelqu’un de tout à fait différent ? Qu’est-ce qui nous détermine, et avec quoi naissons-nous ? Les dés sont-ils pipés ou nous avons un jeu de cartes suffisant pour mener à bien la réussite de notre vie ? J’ai autant de questions sans réponses que de secondes qui s’égrènent en attendant le sommeil. La poésie d’un recommencement s’abîme dans l’illusion d’une connaissance. On ferait des choix différents en connaissance de cause. Mais c’est là où le bât blesse : nous ne connaissons guère les causes, et encore moins les conséquences. Nous jouons avec l’espoir de faire les meilleurs choix possibles, ou les moins pires. Si nous devions réellement recommencer, alors nous serions aussi frais et naïfs qu’au premier jour, pétris de certitudes et bourrés de méconnaissances. Nous ferions des choix peut-être différents mais qui peut vraiment dire qu’ils seraient meilleurs ?

-Lexie Swing- (emportée par le sommeil)

Crédit photo : Lexie Swing

38 !

Cette semaine, je fête mes 38 ans. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais une jeune première de 26 ans et j’ignorais tout de l’âge adulte, ou presque. 38 ans ce n’est pas petit, et même si je ne m’inquiète pas encore de la grandeur de mon âge, j’aime bien plaisanter sur le fait qu’on est désormais sur la pente glissante. Je serai tentée de dire qu’avoir 40 ans ne me fera probablement rien mais qui peut vraiment savoir ce qui nous bouleverse ?

J’ai de la chance, parce que je suis la benjamine du club. L’âge que j’ai, les copains l’ont déjà eu; l’ordre des choses et du temps est respecté. Une de mes proches se plaignait récemment de ses 36 ans (je ne suis pas la benjamine de tout le monde), arguant qu’elle se sentait trop jeune pour s’aventurer déjà du mauvais côté de la trentaine. Mais de mon côté, ça ne ferait aucun sens quelque part, car dans les douze années qui me séparent des premières publications, il y a eu tant de vie que des années lumières ne pourraient la contenir. On n’accompagne pas un enfant aux portes de l’adolescence, on ne gravit pas des échelons professionnels, on ne dit pas que l’on est amoureux depuis bientôt 17 ans sans que les traces du temps qui passe ne se reflètent quelque part. Ces douze années, ce sont tout sauf de l’immobilisme et les cheveux ont blanchi sur le chemin.

Il y a quelques années, à l’occasion des anniversaires, on voyait parfois fleurir sur les blogues ou les réseaux des listes du type « 10 choses sur moi que vous ne savez peut être pas » ou un titre du genre, avec un sex-appeal qui n’avait rien à envier à un hors-série Cosmo : 10 régimes qui ont fait leurs preuves avant l’été ou 10 raisons de porter sa jupe au niveau des aisselles pour un été caliente. Oui j’ai un truc avec l’été, ça doit être parce qu’on sort juste de l’hiver. Bref, j’étais souvent impressionnée par leurs capacités à décrire avec précision leur personnalité : j’aime les petits pois échalotes choucroute, surtout en octobre entre 10h et 13h30; quand j’étais petite, je suis tombée un vendredi 13 d’un poney nain qui s’appelait Cracotte et je me suis fracturée le tibia en trois endroits distincts. J’étais fascinée par le caractère à la fois exceptionnel de leurs traits de personnalité et la façon dont on pouvait y adhérer sans retenue. J’étais aussi admirative qu’elles se connaissent si bien. Personnellement, je n’étais pas capable de dire si j’aimais plus les petits pois le jeudi que le dimanche et, le jour où je suis tombée de cheval la tête sur un tronc d’arbre, j’ai oublié jusqu’à mon nom, alors la date …

La trentaine avançant (se terminant), je me connais mieux et j’ai le goût de me prêter à l’exercice. Dix, c’est un peu le désert de Gobi en termes de traversée alors tentons cinq.

– Je porte le nom d’une impératrice qui fut d’abord une prostituée, et je tire une satisfaction toute personnelle de cette ascension qui n’est pas la mienne. Sur la liste des prénoms considérés, il y avait également Athenaïs et Tabatha. Est-ce que notre prénom détermine notre histoire ? Vous avez trois heures.

– Je voue un dédain farouche à la télé-réalité consistant à enfermer ensemble un groupe d’adolescents attardés. Je ne comprends ni le but des participants ni le plaisir que cela procure à ceux qui les observent. Est-ce le même engouement que lorsqu’on s’extasie, à travers les grilles du zoo, sur l’attitude du panda indolent qui mâchonne imperturbable son bambou ? La justification que je comprends le moins à cet égard est « ça me vide le cerveau ». Personnellement ça le remplit d’une série de questions socio-psychologiques et d’une grande terreur quant au devenir de la race humaine.

– J’ai changé de ville à l’âge de 3 mois, 3 ans, 6 ans, 13 ans, 19 ans, 21 ans, 23 ans, 27 ans et 29 ans. Quand je suis arrivée dans ma ville actuelle, j’ai immédiatement senti que j’étais arrivée à bon port. Un vrai coup de foudre.

– Voir les gens interagir entre eux est à la fois source de fascination et de stress pour moi. J’aime voir aller les gens (sauf quand ils sont enfermés tous ensemble dans une maison avec piscine et qu’ils ont un QI proche du montant de mon compte en banque) mais je perçois très fortement leurs sentiments, leurs doutes et leur détresse. Une personne qui peine à trouver sa place dans une discussion, une autre dont l’esprit s’échauffe car elle se sent incomprise, et c’est tout mon système qui se met à bouillonner. Souvent, je suis tentée d’échapper à cette observation douloureuse, y compris lorsqu’elle est fictionelle. Les sentiments larmoyants sur petit écran ? Très peu pour moi.

– Je ne suis ni casse cou ni spécialement courageuse mais j’ai une conscience du danger comparable à celui d’une huître. Marcher sur un pont glissant ? Pas de problème. Sauter de l’avion en espérant que le moniteur a bien vérifié le parachute ? Les doigts dans le nez. Si quelqu’un dit que ça passe, c’est que ça passe. Je fais confiance. Tiens regarde de l’eau bouillante.

Je me suis un peu égarée dans cet exercice. Vous ai-je parlé de mon admiration pour la concision ? Bref, je vous invite à tenter le coup à votre tour, en commentaires ou dans un petit message juste pour moi.

-Lexie Swing-

Triste temps

Ceci est un hommage.

A 14h08, samedi dernier, notre avion s’est posé sur le tarmac de l’aéroport Montréal-Trudeau. A 14h10, je rallumais mon téléphone. Au milieu des messages reçus, celui de mon amie qui m’annonçait le décès de son père. Ce n’est pas n’importe quelle amie, comme ce n’était pas n’importe quel père. D’ailleurs ce sont en réalité mes amies, au pluriel, et une grande famille que j’ai eu la chance de côtoyer depuis les premiers mots que j’ai couchés sur des feuilles.

Ces mots que j’écrivais, leur Papa les lisait. Pas à l’époque, probablement, mais plus tard oui. A l’instar de celles et ceux qui, ici, sur les réseaux sociaux ou par message privé, ponctuent mes écrits de leurs réflexions, commentaires et appréciations, il n’hésitait jamais à rebondir, interpeller l’un des membres de sa famille ou partager un passage qui lui avait plu.

J’en aurais écrit mille, des articles, si ça avait pu rallonger le chemin. Je l’aurais pavé de poésie, de doux et d’espoir. Mais même les mots les plus rares n’ont pas ce pouvoir.

Je ne savais pas tout de lui, pas grand chose même. Vous savez comment c’est, les parents de nos amis. On entre chez eux sur la pointe des pieds, attendant dans l’ombre, statufié, de se voir désigner une heure, un espace, un coin de table où l’on sera les bienvenus. Et puis on revient, jour après jour, année après année, à mesure que les amitiés grandissent. On s’invite pour tout, pour rien et un jour, on est comme chez soi. Je ne savais rien de plus de lui que ce que l’enfance avait su voir : une voix, une stature, une place à table, un rire, une façon de s’adresser aux siens. Mais lorsque, plus tard, la vie a fait son oeuvre et remplacé nos pitreries d’enfants par des préoccupations d’adultes, j’ai emporté dans mes bagages la sérénité qui se dégageait de cette vie, la bonhommie avec laquelle on m’accueillait et le sentiment que, si je me perdais un jour, le Nord pourrait sans peine se trouver à leur table.

A l’entrecroisement des mers et des terres, il y a parfois un phare qui brille plus que les autres. Et lorsque la lumière s’éteint, alors c’est tout un équipage qui doit réapprendre à se guider à la lueur des étoiles. Je souhaite à mes amies et à leur famille tout le courage possible pour faire face à cette épreuve.

-Lexie Swing-

Photo : Justin Pauley

Dernier mardi avant 2024

Nous sommes le mardi 26 décembre, le dernier mardi avant la nouvelle année. Il y a un an tout juste, je nous faisais une promesse : publier un article par semaine pendant un an. C’était une tentative, à peine un espoir. Après avoir joyeusement grandi depuis 2012, le blog n’avait pas résisté au désarroi de la pandémie de 2020 et l’inspiration s’était tarie à mesure que l’isolement s’installait. Il n’était pas le seul à végéter et bien des espaces ont fermé depuis, comme on met la clé sous la porte d’une boutique qui avait pourtant connu de belles heures de gloire. J’ai hésité à renouveler le bail et puis j’ai eu envie de nous laisser une chance. Je crois que je n’avais pas envie que Lexie Swing disparaisse complètement.

Alors nous y voilà : un an de publications ! Le calendrier que j’avais prévu a pris le bord en cours d’année, et certains articles sont arrivés sur les réseaux aux petites heures de la nuit le mardi. J’ai souvent mis ça sur le compte du décalage horaire. De ces articles ont découlé des échanges précieux, des idées, des fenêtres sur votre monde, et c’est ce qui m’a toujours donné envie de publier ici, autoriser le partage, les échanges et donner corps à nos idées communes.

Je connais plein de gens qui sont férus de bilans, comme on est parfois férus de listes. On liste les petites choses du quotidien et les grands moments de l’année, histoire de faire le point. S’autorise-t-on à raturer ce qui n’a pas fonctionné ? Surligne-t-on les accomplissements ? De quoi s’enorgueillit-on, une fois l’année achevée ?

De mon côté, il y a bien sûr eu mon nouvel emploi, en juin, et le roller-coaster émotionnel qui l’a précédé. Il y a eu nos vacances à quatre en Gaspésie, notre deuxième road-trip après le tout premier réalisé alors que les filles étaient encore toutes petites. Et puis au milieu de ces grands instants, il y a eu tous les petits accomplissements du quotidien, la simplicité d’une vie où elles ont 10 et 8 ans – les meilleurs âges à date, si vous voulez mon avis.

Je mentirais si je disais qu’il n’y a pas eu de reculs et s’il n’y a pas eu de doutes. Qu’il n’y a pas eu des moments où j’ai dû aller chercher plus loin dans mon âme pour continuer à avancer. Parfois, j’ai l’impression que la vie est comme ces jeux vidéos dont le cadre bouge sans cesse, contraignant le personnage à courir sans arrêt. Il ne peut s’arrêter sous peine de se retrouver englouti. Un instant de répit et c’est Game over. Alors on avance, pour échapper au temps qui passe et répondre aux impératifs qui reposent sur nos épaules comme autant de sacs de plomb. Parfois, c’est une course avec handicap, le kart a un pneu crevé et la direction tire à gauche. Souvent, le parcours est semé d’embûches mais on a la chance du débutant et des étoiles en case bonus. On nargue les vilains monstres avant de se prendre une carapace de tortue dans la tronche et de tournoyer sur nous-mêmes, hébétés par le choc.

Ma vie est une partie de Mario-Kart que je rejoue sans cesse. Parfois je perds, rarement je gagne, généralement je finis en milieu de peloton après avoir fait la course en tête pendant deux tours et crié victoire trop tôt. Toujours, j’apprends. La frustration, les échecs, mais surtout le fait que chaque fois, la partie recommence, pour me laisser une nouvelle chance.

Serez-vous là en 2024 ?

-Lexie, joueuse de Mario-Kart depuis 1992-

Toutes ces femmes (dans ma vie)

Vous rappelez-vous des L5 ? “Toutes les femmes de ta vie, en moi réunies…” Un classique de la musique populaire dans des années où j’avais moins mal aux genoux, si vous voyez ce que je veux dire. En play-back le samedi matin lors du Hit Machine, le groupe monté par la grâce de producteurs ambitieux, pour ne pas dire opportunistes, ânonnait des paroles comme seules la pop (et Dieu sait que j’aime la pop) sait en enfanter.

Ce sont ces paroles-ci qui me sont venues en tête récemment, alors que mon esprit se perdait dans les méandres de mon agenda hebdomadaire. Lundi ? Psy. Mardi ? Ergo. Mercredi ? Technicienne dentaire. Jeudi ? Rencontre avec la professeure. Vendredi ? Masso. Des femmes qui nous entourent aux femmes qui nous supportent, mon monde repose en majorité sur les femmes qui gravitent autour de moi. Il faut dire que j’oscille dans un microcosme, un périmètre réduit à ma ville de banlieue où je dors, travaille, envoie mes enfants à l’école, fais mon épicerie, etc.

Les femmes y sont partout. Elles sont nos interlocutrices au café, au magasin local de produits de santé, à la petite échoppe d’aliments en vrac, au café, au salon de thé, à la crémerie, chez le coiffeur, au club mamans-bébés. Elles sont le tissu social fort des petits coins comme le nôtre, et maintiennent ce lien qu’on accuse si souvent notre époque de dénouer.

J’ignore s’il s’agit d’un trait de caractère réellement genré ou si c’est la société qui nous modèle tant à devenir une certaine version de nous-mêmes, mais je crois que c’est notamment la capacité de communication forte des femmes qui permet à ce lien d’exister. Par delà la capacité à s’exprimer pour vendre qu’on a si longtemps raccrochée à un trait de caractère masculin, on est ici dans la communication comme vecteur d’un lien social. Ici, ce sont les femmes qui parlent, qui prennent des nouvelles, qui tiennent au courant. Entre nous un réseau se crée, plus puissant que n’importe quelle plateforme. Des messages ponctuent des fils de conversation entre voisins, entre amis, avertissant d’un retard d’autobus, d’un danger sur la route, d’un événement à venir. Les questions fusent, les propositions s’entremêlent. C’est quoi la liste 5 de vocabulaire ? Quelqu’un a-t-il un aspirateur en dépannage ? Rappelez-moi le nom de la dentiste ? Qui a déjà testé le nouveau resto sur la rue d’en haut ? On y donne nos avis, nos plats bien garnis et nos bénédictions.

Je sais que les hommes sont présents, de manière moins visible certainement. Mais cette vie, ce bruissement, cet intangible effort à rassembler, cette sororité qui n’a pour essence que le besoin même d’assurer des connexions qui deviennent un rempart au monde extérieur, c’est l’apanage des femmes. À chaque heure de ma vie, j’ai une pensée pour l’une d’elle. Pour celle qui nous nourrit, pour celle qui soigne, pour celle qui les éduque.

Cela prend un village pour élever un enfant, et beaucoup de femmes pour y grandir.

-Lexie Swing-

Photo : Samantha Hurley