
Le week-end dernier, j’ai doublé le nombre d’enfants de ma maisonnée. Quatre enfants sous mon toit, entre 10 et 3 ans. Nous avons fait plusieurs activités, où les gens me regardaient arriver, visiblement amusés que dans le lot, ma “petite dernière” soit une fillette blonde comme les blés.
La vérité est que ça aurait pu. Cette fillette-ci, malgré l’absence de lien de parenté, possède exactement la même tignasse que ma propre mère, à qui je ne ressemble donc pas. C’est le mystère de la génétique et de ses gènes récessifs ou non. Au jeu de l’ironie et du hasard, il arrive que la fille des copains ressemble plus à ta propre mère que toi-même, c’est ainsi.
Je digresse mais en couvant du regard mon petit troupeau, je me suis dit que ça aurait fait bien, sur mon frigo, quatre minois sagement figés sur papier glacé. Bien sûr, ça aurait fait du monde à table. Bien sûr, ça aurait rempli, encore un peu plus le silence. Bien sûr, ça aurait débordé de la voiture. Mais un cœur de parent, c’est extensible ça non ?
Depuis que j’ai eu ma première fille, j’ai côtoyé toutes sortes de familles et de projets. Des gens qui, par choix ou non, avaient eu un seul enfant. D’autres qui, comme nous, s’étaient lancés dans un doublé ou un triplé – l’histoire ne dit pas s’il est gagnant ou non. J’en ai connu qui avaient continué à remplir religieusement les places à table, d’autres qui avaient dit que c’était fini et puis non finalement.
Lorsque j’ai eu ma seconde fille et que je lisais encore des forums destinés à la maternité, je voyais parfois ressurgir cette question. “Comment on sait qu’on ne veut plus d’enfants?”. C’est vrai ça, comment sait-on que c’est assez, que c’est bon, qu’on est complet ?
De ce que j’ai pu observer, il n’y a pas une seule réponse unique, pas une situation similaire. Il y a des raisonnements, des déceptions et des rendez-vous manqués. Il y a ces couples où l’un aimerait plus mais l’autre veut s’arrêter. Il y a ceux qui étaient sûrs, avant de recroiser les yeux d’un nouveau-né.
Un certain nombre de personnes disent avoir atteint ce sentiment de complétude. L’enfant, que ce soit le premier ou le cinquième, naît, et alors qu’ils l’ont dans les bras, une certitude leur tombe dessus : ils sont au complet. Souvent, cette sensation intervient alors que l’on a autour de soi sa petite famille. Les petites têtes penchées les unes vers les autres donnent à ceux qui les ont portées un sentiment d’achevé.
A d’autres moments, ou pour d’autres personnes dont je fais partie, c’est la raison qui l’emporte. Il y a plein de raisons de vouloir un enfant de plus, mais peut-être encore plus de s’arrêter en chemin. Lorsque j’étais enfant, je voulais à tout prix un petit frère ou une petite sœur. Je ne saisissais pas l’enjeu, je ne voyais que le lien qui aurait existé avec moi, faisant fi de tout réalisme.
A son tour, ma plus jeune fille me demande un autre bébé, un cadet qui lui enlèverait le poids d’être la dernière née. De mon côté, j’ai longtemps eu envie d’une grande famille. Je nous voyais nombreux à table, j’imaginais des liens indestructibles, des regards de connivence et des amitiés par delà les relations fraternelles. Ce que je n’avais pas envisagé, c’est que je puisse vouloir une grande famille mais ne pas être la mère d’une famille nombreuse. La façon dont je me projetais ne m’impliquait pas comme mère. Je me tenais plutôt au coin de la table, soeur parmi les autres. C’était mon enfance que je réécrivais et non ma vie d’adulte que je construisais. J’ai accouché de ma deuxième fille, un post partum empreint de dépression m’est tombé dessus et la question d’accompagner un autre enfant dans cette vie-là ne s’est plus posée pendant longtemps.
Plus tard, d’autres raisons sont venues s’ajouter au moulin de nos certitudes : la maison était juste assez pour nous quatre, notre voiture aurait été trop étroite, les billets d’avion pour retourner voir nos familles trop dispendieux, nos finances nous aurait obligés à réduire les loisirs que nous accordions alors à nos deux enfants. Autour de nous, des gens aussi se séparaient, nous contraignant à réaliser qu’être parent solo n’offrait pas la même souplesse que de l’être à deux, et qu’être seul face à deux enfants était potentiellement plus aisé que de l’être face à trois ou quatre.
D’autres perspectives, moins tangibles, s’invitèrent ensuite dans notre réflexion. Le rapport entre nos deux enfants, longtemps difficile, était établi mais fragile. Rien ne nous garantissait qu’un autre enfant ne viendrait pas tout bousculer. Au contraire même, je reste persuadée aujourd’hui que l’arrivée d’un troisième enfant proche en âge aurait bouleversé la paix difficilement gagnée, propulsant ma cadette dans une place du milieu jamais agréable et créant un déséquilibre des forces. C’est probablement ce dernier point qui a clos le chapitre.
Je sais que, parmi vous qui me lisez, certains se posent encore parfois la question. Il n’y a pas de bonnes réponses. Mais je pense qu’il y a beaucoup de bonnes raisons, en faveur de l’un ou de l’autre. Et que l’aspect rationnel, même s’il ne supplante pas l’instinct parental farouche d’enfanter, ne devrait jamais être mis de côté. Nos enfants ne sont pas des petits poissons hésitants que l’on met au monde dans un trou de sable, laissant à la nature le soin de les guider dans cette vie. Ils ont besoin de nous à toutes les étapes de leur enfance, et même de leur vie d’adulte. Ce n’est pas la même chose de s’occuper de trois enfants en bas âge ou de trois adolescents, ce n’est pas le même temps, ce n’est pas la même énergie mentale, ce n’est pas le même montant financier non plus.
Lorsque j’ai mis au monde ma première fille, je me suis sentie invincible. J’étais habitée par cette impression que tout était possible et que l’on “verrait bien”. Avec le temps, avec la fatigue, avec les joies mais aussi les difficultés, j’ai compris que tout était effectivement possible, mais que cela avait un coût, notamment mental, qui pouvait être important. Je n’ai plus aujourd’hui la naïveté de croire que je m’en serais sortie quoi qu’il arrive, juste parce que j’avais suffisamment d’amour à donner.
Les filles ont grandi et mes priorités ont évolué. Est-ce que je m’interroge parfois sur la vie que l’on aurait pu mener, avec deux enfants de plus ? Parfois. Mais je n’ai jamais eu de regrets. Seulement la certitude d’avoir fait des choix réfléchis à la lumière de ce que je découvrais de nous, de moi et de ce que la vie nous offrait. J’ignore tout des enfants supplémentaires que la vie aurait pu nous amener, mais je sais tout de ceux qu’elle m’a offert, et je me pince chaque jour devant la chance que j’ai.
-Lexie Swing-



















