L’hiver au Québec

On a vu arriver l’hiver québécois avec l’envie de ceux qui y font face pour la 11e fois : plutôt réduite. Avant le manteau blanc est arrivé le froid polaire, piquant comme un vin très jeune. Ce froid qui empoigne le visage et force à baisser les yeux, le nez glissé dans des écharpes toujours trop fines. Le moindre geste extérieur est devenu pénible : jeter un sac aux vidanges, sortir le chien ou aller faire une course à l’épicerie du coin. Plus rien n’est anodin et l’amplitude thermique se mesure au temps de préparation dans l’entrée.

Dans mon entourage, certains se préparent à leur premier hiver. Ils ont l’enthousiasme de ceux à qui l’on a donné la clé du pays des merveilles et des décors Hallmark. Manteaux d’hiver enfilés dès les premiers frimas, ils découvrent avec ravissement qu’il existe un monde en dessous de zéro et que celui-ci vit encore. Pire : il vit normalement. Il travaille, fait du sport et range son épicerie dans son coffre comme si le blizzard ne menaçait pas de recongeler le pain de mie en tranches.

Je me souviens encore, de mes premiers hivers, et de ces amis qui râlaient dans leur manteau d’automne en luttant contre le froid. Comment pouvaient-ils être las face à ce soleil lumineux sur la glace luisante ? « Tu verras, quand ça fera dix hivers comme nous ». Et puis ça a fait dix et je n’ai rien senti. Et puis ça a fait onze et j’ai enfin compris. J’ai compris que l’on pouvait aimer démesurément un endroit mais vivre le froid arrivé trop tôt comme un affront personnel. Que l’on pouvait accuser le coup d’un entraînement de course amoindri par la venue hâtive de la neige. Que c’était peut-être même ça un peu, d’être citoyen canadien : détester que le froid revienne et puis vivre quand même.

Parce que c’est toute la beauté de cette vie-ci. Craindre le retour du froid et l’accepter malgré tout. Ne pas lutter. Faire preuve de bonhommie face à ces aléas de température sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Se raccrocher au meilleur : la neige craquante sous les baskets de course, les chocolats chauds qui fument dans le froid du matin, le foyer en plein air sur la place du village. C’est notre petit coin qui prend des airs de stations de ski tous les hivers, justifiant que l’on dîne de raclettes plus souvent qu’à notre tour.

J’écoutais récemment les mots d’une suédoise qui vit proche du pôle nord et se trouve désormais dans cette période appelée la nuit polaire. Ce temps de l’année où la nuit s’installe pour plusieurs mois. Répondant au désarroi de ses lecteurs qui lui assuraient qu’eux mêmes « ne pourraient jamais supporter une nuit permanente », elle répondait quelque chose de doux, et de juste. Elle disait qu’elle aimait cette période car elle lui permettait de suspendre le temps. Elle s’autorisait alors à se replier sur elle-même, à prendre du recul et le temps pour des puzzles au coin du feu. Comme un long dimanche. Quand, finalement, se laisse-t-on le temps de n’être rien de plus qu’un corps chaud lové sur un vieux sofa, qui n’attend rien du moment, et n’analyse rien, ni ce qui était, ni ce qui sera ? À sa manière, en réduisant nos temps de clarté journalière et amenuisant la longueur de nos sorties, l’hiver nous donne sa bénédiction. Il nous autorise, pour quelque temps, à rester, immobiles, en suspens.

-Lexie Swing-

Toutes ces femmes (dans ma vie)

Vous rappelez-vous des L5 ? “Toutes les femmes de ta vie, en moi réunies…” Un classique de la musique populaire dans des années où j’avais moins mal aux genoux, si vous voyez ce que je veux dire. En play-back le samedi matin lors du Hit Machine, le groupe monté par la grâce de producteurs ambitieux, pour ne pas dire opportunistes, ânonnait des paroles comme seules la pop (et Dieu sait que j’aime la pop) sait en enfanter.

Ce sont ces paroles-ci qui me sont venues en tête récemment, alors que mon esprit se perdait dans les méandres de mon agenda hebdomadaire. Lundi ? Psy. Mardi ? Ergo. Mercredi ? Technicienne dentaire. Jeudi ? Rencontre avec la professeure. Vendredi ? Masso. Des femmes qui nous entourent aux femmes qui nous supportent, mon monde repose en majorité sur les femmes qui gravitent autour de moi. Il faut dire que j’oscille dans un microcosme, un périmètre réduit à ma ville de banlieue où je dors, travaille, envoie mes enfants à l’école, fais mon épicerie, etc.

Les femmes y sont partout. Elles sont nos interlocutrices au café, au magasin local de produits de santé, à la petite échoppe d’aliments en vrac, au café, au salon de thé, à la crémerie, chez le coiffeur, au club mamans-bébés. Elles sont le tissu social fort des petits coins comme le nôtre, et maintiennent ce lien qu’on accuse si souvent notre époque de dénouer.

J’ignore s’il s’agit d’un trait de caractère réellement genré ou si c’est la société qui nous modèle tant à devenir une certaine version de nous-mêmes, mais je crois que c’est notamment la capacité de communication forte des femmes qui permet à ce lien d’exister. Par delà la capacité à s’exprimer pour vendre qu’on a si longtemps raccrochée à un trait de caractère masculin, on est ici dans la communication comme vecteur d’un lien social. Ici, ce sont les femmes qui parlent, qui prennent des nouvelles, qui tiennent au courant. Entre nous un réseau se crée, plus puissant que n’importe quelle plateforme. Des messages ponctuent des fils de conversation entre voisins, entre amis, avertissant d’un retard d’autobus, d’un danger sur la route, d’un événement à venir. Les questions fusent, les propositions s’entremêlent. C’est quoi la liste 5 de vocabulaire ? Quelqu’un a-t-il un aspirateur en dépannage ? Rappelez-moi le nom de la dentiste ? Qui a déjà testé le nouveau resto sur la rue d’en haut ? On y donne nos avis, nos plats bien garnis et nos bénédictions.

Je sais que les hommes sont présents, de manière moins visible certainement. Mais cette vie, ce bruissement, cet intangible effort à rassembler, cette sororité qui n’a pour essence que le besoin même d’assurer des connexions qui deviennent un rempart au monde extérieur, c’est l’apanage des femmes. À chaque heure de ma vie, j’ai une pensée pour l’une d’elle. Pour celle qui nous nourrit, pour celle qui soigne, pour celle qui les éduque.

Cela prend un village pour élever un enfant, et beaucoup de femmes pour y grandir.

-Lexie Swing-

Photo : Samantha Hurley

Miscellaneous – automne 2023

L’hiver est à nos portes, c’est probablement encore plus vrai au Québec. Nous avons déjà essuyé nos premières neiges de la saison et le froid se fait de plus en plus mordant. Avant que les précipitations et le rythme endiablé du mois de décembre nous emporte, faisons le point sur les chouettes choses découvertes cette saison.

Un bon livre : le Parfum des poires anciennes, d’Ewald Arenz

Emprunté à la bibliothèque, ce livre a été une belle découverte. Le titre m’en rappelait un autre, et je compte sur mon père pour s’en souvenir car il l’a retrouvé dans sa bibliothèque il y a peu. Une histoire de pommes Papa ?

Bref, ici, ce ne sont point les pommes, mais les poires, et c’est d’ailleurs surprenant, ce que l’on apprend sur ce fruit charnu. Mais l’histoire est avant tout celle d’une rencontre entre deux femmes, les plus belles des rencontres selon moi. C’est l’histoire d’une sororité. C’est l’histoire d’une adolescente en fugue et d’une femme adulte que la vie a malmené. C’est l’histoire de deux solitudes qui réapprennent à exister, ensemble. Le récit est très touchant, parfois maladroit, et flirte avec la misère humaine sans jamais y sombrer. À découvrir.

Un excellent vin rouge : Champs pentus de Frédéric Brouca

Je pourrais vous dire que nous avons ouvert cette bouteille pour célébrer un moment glorieux, un anniversaire particulier, une saison singulière. La vérité est que c’était quelque chose comme un jeudi soir, un de ces jeudis de novembre où les journées sont courtes mais les heures trop longues, entre la morosité de la météo et les agendas trop remplis. On avait le goût de boire un petit quelque chose, mais pas une bière facile comme on en consomme d’ordinaire. On avait besoin de cette odeur tenace, de cette robe nacrée, de ce goût suave qui glisse sur le palais. On avait besoin d’un bon vin rouge alors on a regardé ce que l’on pouvait bien trouver dans le maigre espace à bouteilles qui jouxte notre évier. On en a trouvé une, on ne connaissait pas le nom, on n’était plus sûr de qui avait pu nous l’amener. On l’a ouverte avec l’espoir de déguster quelque chose de réconfortant, mais on a eu la surprise de découvrir beaucoup plus que ça. Si vous aimez le bon vin rouge, je vous conseille cette découverte : Champs Pentus de Frédéric Brouca. Mes parents, à qui j’ai demandé de nous en acheter, ont découvert depuis que pour la culture de ce vin de l’Herault, le viticulteur laboure ponctuellement son sol avec un “petit chenillard St Chamond” et si vous ne connaissez pas St Chamond, c’est bien correct, mais c’est précisément ici que tout a commencé pour moi, si vous voulez mon avis.

De bonnes recettes à découvrir : Healthy Food Creation

Toujours en quête de recettes avec moins de sucre, je suis tombée sur cette pépite. Ce n’était pas la première fois que je cherchais des recettes plus saines mais c’est bien la première, par contre, que celles-ci fonctionnaient. En lieu et place du sucre habituel, l’autrice utilise de la compote de pommes, du sirop d’érable, du miel, etc. Quatre recettes de testées et 100% de réussite. Ma préférée ? Les baguettes viennoises. Réalisées avec de l’huile de tournesol faute d’avoir eu l’huile de coco souhaitée, elles étaient incroyables. Voici la recette : https://www.healthyfoodcreation.fr/baguettes-viennoises/

Avoir peur (et faire avec)

J’ai vu cette pensée quelque part. Une boîte de céréales ? Un post Facebook ? Un article de psychologie magazine? J’ai vu cette pensée et tout à coup, ça m’a parlé. Mon enfant disait souvent “mais j’ai trop peur pour” ou “je suis trop stressée pour…”. On tentait de l’aider à dépasser ses craintes, ou voulait lui apprendre à se relaxer, à relativiser, à se distancer. Et puis j’ai lu cette personne, ou j’ai entendu cette voix (appelez moi Jeanne d’Arc mais ça devait être un reel Instagram), et en substance, elle disait “oui j’ai peur, oui je suis anxieuse, et j’essaie de diminuer mon stress et mon anxiété, mais même quand je n’y arrive pas, j’avance, je fais quand même, je fais AVEC”. J’ai adoré cette idée, un concept que je porte fougueusement en moi mais pour lequel je n’avais jamais élaboré de raisonnement conscient. On n’est pas toujours obligé d’être serein, on n’est pas non plus toujours obligé d’être prêt, pour se lancer. Et ça m’a beaucoup aidé ces dernières semaines. Après la traditionnelle tentative pour ramener le calme et la sérénité auprès de ma fille, j’ai tenté : “tu as toujours peur ? Ok ce n’est pas grave, prenons ta peur avec nous et tentons quand même”. On lui a donné un nom, on l’a mise dans le sac à dos et on a poursuivi notre route. Et vous savez quoi ? Au bout de l’aventure, il n’y avait plus personne dans le sac à dos, juste la satisfaction de s’être dépassée. Essayez, vous verrez, ça fonctionne bien ! Sauf les fois où l’enfant crie “non je ne veux pas l’emmener avec moi, la peur, je veux la laisser ici”, mais que la peur, elle, compte bien se joindre à nous.

Le miel pour les aphtes

Aviez-vous déjà essayé ça ? Il y a quelque temps, en raison d’un dentifrice un peu trop décapant, je me suis retrouvée un matin avec la bouche entièrement enflammée. Non seulement cela me gênait pour manger (sauf du chocolat, restons honnêtes) mais aussi pour parler. Après trois jours à échanger avec mes candidats le cheveu – que dis-je, la frange – sur la langue, je me suis résolue à acheter un bain de bouche. Sans succès. Puis je me suis tournée vers le seul capable de m’aider : Internet. Remède naturel contre les aphtes. Réponse : le miel. En bain de bouche ou en application, avant le brossage de dents pour éviter les caries. Le miel, antiseptique naturel par excellence. Le résultat ne s’est pas fait attendre, la boule qui s’était formée sur mon palais dégonflant dix minutes après la première application. En trois jours, c’était réglé. Et lorsqu’une inflammation similaire s’est présentée chez ma fille, on a ressorti le miel et le tout s’est résorbé en deux jours. Dans mon souvenir, c’est un délai bien meilleur que les semaines à souffrir d’aphtes. Alors la prochaine fois, testez pour moi : un coton tige, du bon miel et hop une application facile en regardant la dernière série à la mode sur Netflix. Vous me direz si ça marche.

Et vous, qu’avez-vous découvert de chouette cette saison ?

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Jours de grève

Le réveil a sonné à 7h et c’était bien plus tard que d’habitude. Mais si ce n’est pas ça, le (seul) plaisir d’une semaine à devoir garder les enfants en même temps que l’on travaille, alors quoi ?

On s’est levé en retard, trop tard pour pouvoir vraiment ranger avant de travailler. J’ai ouvert mon ordinateur en même temps que le paquet de céréales et constaté avec ravissement qu’il y a des gens qui travaillent dès 7h30. Des gens sans enfants, sûrement.

Après ça, il a fallu jongler. Entre les dessins animés qui hurlaient et la wifi qui peinait. Entre les appels téléphoniques et les interpellations derrière la porte close. Les Maman sur tous les tons qui font s’interroger les bienveillants au bout du fil. “Vous êtes sûrs qu’ils sont corrects ?” demandent-ils, inquiets, alors que l’enfant numéro 1 tente d’attenter aux jours de sa cadette, armé d’un poney en plastique pie modèle Shetland. On dit que oui, en refermant la porte du bout du pied, chargeant la chienne apeurée de départager la bataille.

Entre deux révisions de dossiers, on tente de prendre de l’avance sur le lunch en épluchant les patates. Trois patates épluchées contre un paragraphe corrigé. L’heure tourne et on passe le relais. Le mardi, c’est sortie course. Beau temps, mauvais temps, enfants à plein temps. 45 minutes, étirements compris, avant de manger, de se doucher, d’y retourner. Pas de café, pas de câlins, pas de temps, ni à prendre ni à perdre, car il est déjà l’heure de reprendre.

L’après-midi s’installe, on vend aux enfants les mérites d’un dessin, d’un bricolage, espérant que les 4h de télé matinales ne nuiront pas au développement du lobe frontal. Deux appels et une recette que l’on entame, laissant aux bons soins des petites mains graciles le cassage des œufs et la pesée du sucre. Troisième relecture du courriel et il manque toujours la pièce jointe. Attends, c’était quoi déjà la quantité de farine ?

Les cellules du cerveau n’en peuvent plus de se diviser et les sens en alerte sont en pleine rébellion. Cinq heures sonnent enfin dans l’imaginaire collectif. La fin des classes et le travail que l’on remet à plus tard, à demain, à un jour où nos yeux ne seront plus les témoins d’un pas de deux chaotique. Mon téléphone vibre. “J’ai survécu”, m’annonce, triomphante, mon amie.

Jour par jour, heure par heure, et puis on recommence.

-Lexie Swing-

De poils et d’amour

Elle a regardé le calendrier et elle a dit “ça fait juste un an aujourd’hui”, et puis “on dirait que ça fait plus longtemps qu’il est parti”. Et c’est vrai, qu’on dirait qu’une vie a passé depuis son dernier souffle, mais pas tout à fait non plus vous voyez. Parce que je me revois aussi arpenter le parc, le soleil se couchait avec une douceur lumineuse qui baignait la clairière d’un halo rougeoyant. Je m’étais dit “c’est peut être Eleven qui s’en va, il a retrouvé sa liberté et il n’a plus peur de rien”. Et c’était hier, à peine.

Il nous avait quitté dans l’après-midi après une dernière balade avec nos enfants. On s’était assis près de lui, dans notre salon, et puis l’équipe vétérinaire l’avait aidé partir. Quand son cœur s’est arrêté, il mâchonnait encore les biscuits que l’assistante lui avait donné et dans un coin, Poppy et Chester l’observaient. Ils ne l’ont jamais cherché, preuve que les animaux sentent et savent. Contrairement à nous, ils n’ont pas besoin de piqûre de rappel, ils n’ont pas l’impression d’avoir rêvé ou imaginé. Ce qui existe est et ce qui est parti n’est plus.

Il y a toujours eu des animaux autour de moi. De mon retour de la maternité à aujourd’hui, j’ai été entourée d’animaux. Des chiens, beaucoup. Des lapins, des hamsters, des cochons d’Inde, des chats et des chevaux. Mes parents ont même une agnelle désormais.

Il y a quelque chose d’incroyable à partager sa vie avec des compagnons à quatre pattes, comme si l’on était mieux connecté avec le monde. Les meilleures histoires de vie que j’ai entendues était toujours pourvues d’un animal. Sur les genoux, aux pieds, sur le siège arrière d’une voiture lancée en pleine aventure.

Ce que j’ai appris, avec le temps, c’est qu’à l’image d’une relation amicale, aucune relation avec un animal n’a le même visage. Il y a celui que l’on ne pourra jamais remplacer, celle avec laquelle on a arpenté le monde, le féru des courses folles, la fanatique des morceaux de pomme. Il y a ceux qui rendirent nos vies meilleures et ceux qui nous ont appris sur nous mêmes.

Eleven était de ceux-là. De nos premiers instants passés ensemble aux derniers, il nous a appris à faire preuve de ressources, à dépasser nos limites. Pris séparément, de nombreux moments furent des épreuves mais l’ensemble de ce chaos fut une véritable leçon de vie. Il nous a appris la résilience.

Un chien ou un chat, en autant qu’on le considère comme un membre à part entière de sa famille, peut nous accompagner durant plus d’une dizaine d’années. Ils sont au cœur des bouleversements, témoins des petits et grands changements. Eleven a vu naître deux enfants, été emporté dans un processus d’immigration, a connu notre première maison comme propriétaires. Il fut au cœur de cette décennie si particulière pour nous et j’aime à réaliser que tous ces souvenirs si forts sont teintés de son existence.

J’ai une pensée triste pour le petit chien noir et blanc de mes parents qui a rejoint lui aussi les étoiles, ce soir. Il filait comme le vent, infatigable, chassant tout ce que la terre pouvait porter d’insectes et de petits animaux. Il était déterminé, consciencieux et d’une gentillesse incomparable. Les terres moissagaises sont peuplées de ses courses folles et de son enthousiasme débordant. Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’en va alors que ça y’est, on lui avait enfin trouvé un mouton à encadrer. Tu me manqueras beaucoup petit G.

-Lexie Swing-

Sans frivolité

Elle a dit ça dans un souffle. Ce n’était pas une interrogation, plus un constat. “Maman, le monde dans lequel je vais grandir, il est déjà fichu”. Peut-être était-ce une question ?

Je n’ai pas su quoi lui dire. Avec son goût marqué pour la faune et la flore et le temps qu’elle consacre à lire des livres informatifs et regarder des documents animaliers, elle savait mieux que moi l’étendue des dégâts. Je me suis dit que c’était drôle, quelque part, cette certitude. Moi à son âge les certitudes que j’avais, c’était le nom du cheval que j’allais monter et le résultat des multiplications à deux chiffres. Je savais les accords complexes et la date de la bataille de Marignan. Je ne savais pas qu’il existait un monde par-delà mon microcosme. Elle, en dépit de son innocence, comprend déjà la noirceur qui s’étend. J’aimerais pouvoir lui répondre : “C’est votre génération qui va changer les choses, sûrement”. Mais on dirait que j’ai cessé de penser à l’envergure des possibles, pour soupeser l’impact du tangible et de la calotte glaciaire qui fond comme neige au soleil.

J’aimerais lui dire que le monde va bien, que la haine n’a pas gagné et que les gens sont bons. Qu’il n’y a pas des enfants qui meurent au nom d’une Histoire qui n’est pas vraiment la leur. J’aimerais lui dire que les responsables de ce monde en crise ne dorment plus le soir face au chaos qu’ils ont créé. Qu’il y a consensus sur la suite, sur l’issue et que la paix et l’harmonie sont au programme de demain.

Je suis fatiguée, pas des problèmes du monde mais de l’immobilisme dans lequel on se maintient. De l’inaction. De voir que la seule donnée commune, la cause et la conséquence, la seule vraie donnée décisionnelle, c’est l’argent. L’argent ne résoud rien mais il définit tout. Il est le soleil d’un monde qui suffoque. Il inonde les puissants de ce monde et plonge dans l’obscurité ceux qui n’ont rien, même plus la dignité. On ne peut pas être digne dans un monde régit par l’argent. On peut juste s’agenouiller et supplier.

C’est dur de se rendre compte que l’on a tant à faire et si peu de champ d’action. Qu’il faut remettre son existence dans les mains de gens qui se les laveront avec application, sitôt le micro éteint. Lorsque j’avais l’âge de ma fille, le peu que je savais de la politique, je le tirais des Guignols. J’en ai gardé cette impression de mascarade, ce sentiment que les grands décideurs ne sont finalement que des marionnettes. Mais j’avais, quelque part, confiance en les gens qui nous gouvernaient. Ils œuvraient nécessairement pour le bien commun. En plus, des gens de gauche, alors imaginez.

J’ai mis du temps à comprendre qu’il n’y avait que des individualités, dans les prises de décision. Le peuple et le commun sont souvent nommés en vain par ceux qui retourneront s’abriter dans leurs prisons dorées une fois les mots prononcés. Ils auront toujours des échappatoires, une paix relative et des tomates en hiver. Dans cette équation de pouvoir, si la parole est d’argent c’est l’argent qui est d’or.

J’ai rassuré ma fille : la Terre nous survivra. Elle fera table rase de nos luttes intestines, de nos jeux destructifs et de nos velléités égoïstes. Elle se réinventera, délivrée de sa plus fascinante et terrible création : l’humanité.

J’aimerais vous dire que je rêve d’un monde où la nouvelle génération reprendrait les rênes de sa destinée et où la noirceur n’aurait pas déjà gagné. Mais est-ce encore possible ?

-Lexie Swing-

Photo : Rahul Pandit

Les enfants, les repas et mon avis sur les coffrets ChefClub

On revient de la chasse aux bonbons d’Halloween. Comme chaque année, il y a plus de bonbons sur la table que de jours dans l’année, et le calcul est facile : on ne les finira pas d’ici l’année prochaine. On ne les a jamais privées de bonbons, il y en a d’ailleurs souvent qui traînent d’une fête à l’autre dans nos placards, mais elles n’en mangent pas sans autorisation et chez nous c’est plus souvent non que l’inverse.

On a tous nos façons de naviguer avec l’alimentation des enfants, et il n’y a pas de recette magique – c’était le minimum que de la placer, celle-ci – en matière de bonbons comme pour le reste. Il y a ceux qui refusent tout bonnement d’en avoir et d’en recevoir, ceux qui les autorisent à tous les repas et piochent eux mêmes allègrement dans le pot d’Haribo, et au milieu, tous ceux qui naviguent à vue. Ils disent oui pour un, pour deux, pour dix et finalement la famille passe à travers le paquet et les parents jurent leurs grands dieux qu’on ne les y reprendra pas. Les bonbons sont bannis jusqu’à la prochaine fête, et puis ça recommence. C’est aussi comme ça qu’on éduque, en posant des limites qu’on sait transgresser quand l’occasion – sous la forme d’un Kinder Schoko-Bons – se présente.

La même habitude prévaut pour les repas et nourrir des enfants n’est pas plus facile aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Probablement moins, même, parce que les parents vivent plus de culpabilité et se sentent moins libres de devenir des tortionnaires, brandissant les haricots verts sous le nez de leurs rejetons en invoquant ces pauvres enfants qui n’ont rien a mangé en Somalie et toi tu gâches tu n’as pas honte. Aujourd’hui, on se félicite d’avoir fait manger des courgettes cachées dans du gâteau au chocolat et on découpe des cœurs à l’emporte pièce dans des rondelles de concombres. C’est inventif mais ça ne résout malheureusement pas le problème initial : comment apprendre à son enfant à se nourrir avec moins de frites et plus d’épinards ?

Parfois je mentionne à des copines ou collègues un plat nouveau préparé la veille ou le week-end d’avant, disons un mélange hummus, haricots rouges, poivrons, feta, épinards, œuf et avocat dans une tortilla, et les questions sont toujours les mêmes : mais tes enfants, elles mangent quoi ? Suivies de l’invariable : moi mes enfants, ils mangent pas les trucs rouges, pas les légumineuses, pas les poivrons crus, pas les œufs coulants, name it. On sent le désespoir quand elles me le disent. Et en même temps l’espoir de parvenir à changer les choses, de devenir une de ces familles qui peut profiter d’un repas de famille agréable durant lequel le niveau conversationnel ne met pas en péril l’audition et le plat de lentilles est savouré sans menaces.

Ce n’est pas la première fois que je le mentionne mais j’ai été un de ces enfants hyper difficiles. Et dans les années 90 en plus alors que ça n’existait presque pas. On dissimulait ceux de mon espèce, qui boudaient les plats en sauce et le poisson au four, faisaient fi des préceptes selon lesquels tous les enfants aiment le fromage, les patates et le chocolat (enfin perso moi j’aimais ça, c’était la base de toute négociation, donne-moi du Pavé d’affinois et je finis ta viande trop cuite). Les aliments ne devaient pas se toucher entre eux dans l’assiette – le comble de l’horreur étant le jus d’une viande qui aurait glissé du fait d’une table mal balancée et serait venu épouser le flanc des trois vaillants haricots verts négociés par la trivialité parentale. Je ne supportais pas la présence d’une herbe quelconque, comme un malheureux basilic sur une pizza margherita ou pire encore : un brin de persil sur un monticule soigné de pâtes blanches bien beurrées.

Bref, le cauchemar des enfants culinairement difficiles je connais : j’ai été l’un des despotes les plus en vus de sa génération dans mon cercle particulier. On gardait des crêpes surgelées à mon attention dans les congélateurs des habitués, de peur que je renie père et mère pour éviter un poisson pané qui n’aurait pas eu la rectanglitude habituelle. (Vous riez peut-être mais c’est vrai : il y a les bons Croustibat, fins avec une forme allongée, et les infâmes panés larges que prenaient parfois mon père. Le summum de la défiance étant ceux qui incluaient une fine couche de sauce tomate entre la panure et le poisson. Voici comment on gâche un classique de la cuisine industrielle française : en créant des rectangles qui n’en sont plus et en innovant sur la matière.)

Ceci étant écrit, je dois vous avouer quelque chose : mes parents ont été très complaisants à l’égard de mes caprices alimentaires mais comme tout bon enfant des années 90, j’ai eu le loisir de rester devant mon assiette pendant de longues minutes alors que la table était de longue date débarrassée. J’ai eu aussi à mâcher des morceaux de viande qui me semblaient toujours plein de nerfs et que je tentais d’avaler tout ronds avec une gorgée d’eau. J’ai été à la cantine et on m’a sommée de goûter le plat du jour : foie de veau et choux de Bruxelles bouillis. Et je n’en ai pas gardé trace ni rancune. Je n’ai pas créé de rapport particulier avec la nourriture que l’âge adulte ne m’est pas permis de défaire. Mieux encore : je mélange aujourd’hui allègrement les saveurs, le sucré-salé et même les textures. Alors défaites vous de cette culpabilité qui vous empêche d’imposer à vos enfants de goûter un peu du plat que vous avez mis une heure à préparer ou qui vous force à prévoir trois plats au menu parce que vous êtes sûrs qu’ils n’aimeront pas votre poisson frais. On n’a pas besoin d’être autoritaire pour guider ses enfants, on peut simplement être à l’écoute des vrais dégoûts, en minimisant les rejets d’habitude. Après tout, on a tous été enfants et on sait que les rognons, c’est pas bon.

Nous avons cette richesse en France d’avoir fait de la cuisine une affaire de famille. Elle se transmet, elle se prépare et se savoure à plusieurs. Un plat préparé avec amour devrait être honoré ensemble, qu’importe les considérations de chacun. On se trompe, je crois, à vouloir faire un plat pour les enfants et un autre pour les adultes, à créer un chacun pour soi. Un enfant est capable de tout goûter, et surtout de tout aimer. Et même si son palais n’est pas encore mature, selon ce que j’ai lu, il est aussi en développement, ce qui signifie que chaque nouveau goût proposé enrichi la palette des possibles. Je trouve que cette idée est d’une incroyable richesse.

Mon salut personnel est venu de la cuisine. Lorsque j’ai commencé à choisir moi-même mes produits et mes recettes, et surtout lorsque je me suis mise à la cuisine, ma perspective a complètement changé. Les épices n’étaient plus des goûts étranges dans un plat commun, elles étaient un monde joyeux et coloré sur la tablette de l’épicerie. Les textures se mariaient parce que je les avais pressenties ainsi et les plats étaient appétissants parce que présentés selon l’idée que je m’en étais fait.

Pour beaucoup d’enfants, refuser des aliments précis relève d’un besoin de contrôle. Pas pour tous bien sûr, certains ont des sensibilités particulières qui provoquent un véritable chaos sensoriel lorsqu’ils sont confrontés à des odeurs ou textures spécifiques. Mais pour de nombreux enfants, avoir un droit de regard ponctuel sur les repas, mettre la main à la pâte pour confectionner les plats ou avoir le loisir d’essayer une épice plutôt qu’une autre, est suffisant pour les remettre sur le chemin de la découverte, gustativement parlant.

Dans cet esprit, j’ai découvert il y a quelque temps les coffrets pour enfants ChefClub et j’en ai offert un à ma fille lorsque j’en ai eu l’opportunité. Je craignais qu’ils soient destinés à des enfants plus petits – elle a 8 ans – mais sa sœur de 10 ans et elle ont finalement eu le loisir de l’utiliser en toute autonomie. A l’âge qu’elles ont, elles choisissent leurs recettes, font leur liste d’épicerie et même leurs courses, parfois ! J’ai offert le livre de recettes en même temps que le jeu de tasses à mesurer, à l’effigie de différents animaux. Les recettes qu’elles suivent les amènent donc à mettre un cochon de farine et deux poules de sucre, à casser un œuf et à ajouter un chat de lait. C’est amusant et tellement facile à manipuler. Je ne me lasse pas de ce kit, de vrais instruments de cuisine mais de taille suffisante pour être manipulés par des enfants. Pour moi, c’est une autre façon de s’approprier la nourriture et la cuisine. C’est un chemin aisé vers les sauces, qu’on aimera parce qu’on les aura préparées soi-même, et peut être même les herbes dans les pâtes beurrées, surtout s’ils viennent du potager que l’on a nous-meme arrosé.

-Lexie Swing-

Compagnon d’aventure

Il est tout pour moi. Un ami, un amant, un partenaire, de jeux et d’aventure. Il est mon contact récurrent, dix appels à la suite dans mon téléphone, douze messages et trois photos transmises dans la dernière heure. Il est mon interlocuteur privilégié, celui des petites et grandes décisions, la personne à qui je demande ce que je devrais prendre comme plat au restaurant ou quoi faire de ma vie.

Nous avons toujours été sur le même pas, la même longueur, partants pour tout : la vie à deux, les enfants, la maison, l’immigration. Nous avons été en désaccord sur le futile, temporisant nos achats, minimisant les dissonances. Nous avons fait individuellement face à des illusions qui nous ont abîmés, à des difficultés qui nous ont entravés, mais toujours l’autre a tendu la main, le bras, l’épaule nécessaire pour surmonter, pour avancer, dans les couloirs carrelés comme dans les méandres assombris des esprits qui ne voient que la nuit. Nous avons vécu sur deux continents et arpenté le Canada d’un océan à l’autre, ensemble.

J’aime bien les histoires d’amour. Elles sont aussi différentes que les coeurs qui les portent. Il y a celles qui n’auront duré qu’un instant, celles qui dureront toute une vie, et puis entre les deux, des destins qui s’unissent et se séparent au gré de l’amour qui se faufile entre les doigts désunis. J’aime les premières rencontres, les premiers élans, les premières évidences, celles qui font qu’on ne réfléchit plus et qu’on danse, comme si demain ne comptait pas. L’amour n’est pas une vérité et il n’a pas toujours raison, il unit des âmes soeurs comme des solitudes dissemblables, qui finiront par se briser, au contact l’une de l’autre.

L’amour n’est pas une vérité en soi, mais notre amour a toujours été une évidence. Du premier éclat des retrouvailles à nos voeux sur le bois mouillé d’une ferme des Combrailles. Il n’y a jamais eu de peut-être, il n’y a jamais eu de si, il n’y a eu que des foulées altières, le pied sûr parce que guidé par la certitude de cheminer avec la meilleure compagnie possible.

Quels que soient les hasards de nos routes, il m’était destiné.

Que cet anniversaire qu’il fête dans quelques jours soit aussi heureux, plus peut-être encore, que les 17 autres que nous avons passés ensemble, honorant le tout premier, lorsqu’il n’était alors question que d’amitié, il y a 23 ans à peine.

-Lexie Swing-

La grossophobie dans le sport (ou l’art de troller en toute bonne conscience)

Nous sommes dimanche et je cours. La forêt est à moi – et au tout-Montréal qui a colonisé la Rive-Sud pour l’occasion. L’automne est bien installé et malgré le soleil haut dans le ciel, il fait froid sous les arbres humides. Dans mes leggings de sport, solidaires de mes jambes comme une seconde peau, je dépasse un groupe de jeunes. Ignorante. Indifférente. Dans mes oreilles, un podcast que j’aime bien et puis la voix d’une femme. Elle raconte son parcours de marathonienne, ses réussites et ses obstacles, ses succès et puis ses 22 kilos pris au début de la vingtaine. Les difficultés liées à son poids, ce ne sont pas seulement des kilos qui pèsent sur ses articulations. C’est une image, et puis c’est du harcèlement surtout. « Ça se traduit comment, par exemple ? », lui demande en substance l’animateur du podcast. Elle soupire brièvement. « Par exemple, c’est une photo de moi à l’arrivée d’un marathon et quelqu’un qui commente sur le fait que c’est un miracle que le bitume ait résisté à mon poids ».

Le souffle me manque un peu et ce n’est pas seulement parce que je cours en côte. Tous ceux qui produisent du contenu sur Internet connaissent le trollage sur les réseaux sociaux. Les journalistes dont j’ai quelque temps fait partie en font également régulièrement les frais. Dans une vie passée, j’étais passée maître dans la suppression hâtive des commentaires harcelants ou intimidateurs. Au diable la liberté d’expression.

Le deuxième animateur le confirme. Lorsqu’il a reçu pour la première fois cette coureuse dans son podcast, il a dû modérer une salve de commentaires comme il n’en avait jamais reçus alors. « C’est comme si ces gens-là considéraient votre poids et votre liberté de courir comme un affront personnel ». Est-ce que ce n’est pas une idée folle, quand on y pense ? Et réalise-t-on jamais le courage que cela prend, d’avancer ainsi, en sachant que l’on s’expose aux pires critiques, simplement parce que l’on est, parce que l’on refuse de se dissimuler, parce que l’on s’oblige à persévérer ?

L’athlète du podcast évoque aussi les tenues, jamais taillées pour les personnes plus fortes, et puis la honte qui pousse ces coureurs-ci à se cacher sous des vêtements toujours plus longs, toujours plus larges, à l’image de la vie courante dans les sociétés modernes, où seules les tailles de guêpes et les jambes de gazelles méritent d’être soulignées. Loin des shorts courts ou des hauts colorés, ces personnes-ci se noient dans des joggings amples trop chauds ou mal adaptés, en dépit de l’inconfort et des saisons.

Sur la page Facebook de coureurs du Québec dont je fais partie, la bienveillance est généralement de mise, vigoureusement administrée par des modérateurs et modératrices chevronné(e)s. Au sein de ce cocon, des personnes en surpoids se livrent parfois. Ainsi une coureuse racontait récemment comment une femme l’avait interpellée en lui disant « Mais voyons donc, pourquoi te forces-tu à courir de même, tu vois bien que tu n’y arrives pas! », quand une autre, un peu plus loin sur le chemin (il y a des jours comme ça, n’est-ce pas ?) l’avait encouragée « bravo de courir avec tout ce poids en trop ». Deux commentaires, deux sollicitudes peut-être, mais tellement déplacées qu’elles sont venues altérer toute la confiance que cette jeune femme avait mobilisé pour se mettre ainsi à la course. « Je n’ose plus aller courir depuis », se lamentait-elle. Et cette remarque rejoint celle d’un des présentateurs du podcast susmentionné qui expliquait que beaucoup de gens dans la même situation courent très tôt le matin, très tard le soir, en pleine forêt ou uniquement sur tapis dans le seul but de ne croiser personne.

J’entends ces témoignages, je lis ce dépit et je m’interroge. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans nos sociétés ? A quel point sont-elles gangrénées pour qu’aujourd’hui, des personnes se sentent autorisées à interpeller ainsi autrui parce que leur physique les dérange ? Cette idée me tourne dans l’esprit et je la décortique sans y trouver du sens. Je connais la notion de rire et de moqueries propres à l’adolescence et aux effets de groupe, je comprends la maladresse et la méconnaissance de certains, voire la grossièreté, je devine l’arriérisme. Mais que, tel que décrit, des personnes voient comme un affront personnel le fait que des personnes en surpoids… courent ? Puissent courir ? S’autorisent à le faire ? Qu’est-ce qui nourrit cette hargne, ultimement ? Est-ce que la liberté des autres les insécurise ? Est-ce que leur physique les renvoie à eux-mêmes, à des périodes de leur vie, à une perte de contrôle ? Ou, plus inquiétant mais probablement plus vrai, avons-nous autorisé cette façon de penser, cette intolérance face aux libertés d’autrui, en tant que sociétés ?

A chaque réflexion que j’entends, ou chaque commentaire que j’entraperçois, d’une personne assenant son point de vue sur un physique, mais aussi une culture, un choix de vie, une orientation sexuelle… je m’interroge. Quel est l’objectif anticipé ? S’attend-on à une rédemption ? Se prennent-ils pour les nouveaux missionnaires ? De façon plus hypothétique, je soupèse la possibilité d’une modification du cortex préfrontal quant à la capacité à juguler ses paroles et à construire son bon jugement. Si, si. Il y en a clairement pour qui la maturité langagière n’est pas acquise.

Soyons clairs, ici : je n’ai pas de légitimité à parler du surpoids en tant que coureuse. Mais des coureurs et des coureuses se font les porte-paroles de cette cause-ci et je trouve ça fondamental de les relayer. Parce que leur engagement rejoint des pans de notre monde trop souvent marginalisés. Il fédère des gens qui se sentent parfois exclus de nos sociétés trop conformistes. En termes non ampoulés, leur engagement a un effet libérateur sur des athlètes qui ne s’autorisaient pas à courir parce qu’ils pensaient ne pas avoir la bonne shape. Ils sont des modèles pour nous tous, de par leur persévérance.

Et si cela enrage les ignorants, alors ce n’est que du bonus.

-Lexie Swing-

Le podcast cité dans l’article, c’est Dans la tête d’un coureur. Dans cet article, en lien avec le même podcast, on décrypte par ailleurs le mécanique du harcèlement dans le monde de la course. Un paragraphe est particulièrement éloquent : « Ils vont donc d’un côté s’en prendre aux anonymes qui vont souvent, d’une façon ou d’une autre, leur renvoyer quelque chose d’eux-mêmes qu’ils ne supportent pas. Mais cette projection est profondément enfouie derrière le masque du mépris et la capacité à mettre en avant les différences entre le harcelé et le harceleur. “Je ne suis pas comme lui”, “Je vaux mieux que lui”. Mais finalement, qui a posé la question ? Au départ, personne d’autre que soi-même. Mais lorsque plusieurs personnes présentant ces mêmes troubles narcissiques se rassemblent, notamment via les réseaux sociaux, elles créent des groupes dont l’agressivité devient très vite le moteur, la valeur principale. »

À combien d’enfants on s’arrête ?

Le week-end dernier, j’ai doublé le nombre d’enfants de ma maisonnée. Quatre enfants sous mon toit, entre 10 et 3 ans. Nous avons fait plusieurs activités, où les gens me regardaient arriver, visiblement amusés que dans le lot, ma “petite dernière” soit une fillette blonde comme les blés.

La vérité est que ça aurait pu. Cette fillette-ci, malgré l’absence de lien de parenté, possède exactement la même tignasse que ma propre mère, à qui je ne ressemble donc pas. C’est le mystère de la génétique et de ses gènes récessifs ou non. Au jeu de l’ironie et du hasard, il arrive que la fille des copains ressemble plus à ta propre mère que toi-même, c’est ainsi.

Je digresse mais en couvant du regard mon petit troupeau, je me suis dit que ça aurait fait bien, sur mon frigo, quatre minois sagement figés sur papier glacé. Bien sûr, ça aurait fait du monde à table. Bien sûr, ça aurait rempli, encore un peu plus le silence. Bien sûr, ça aurait débordé de la voiture. Mais un cœur de parent, c’est extensible ça non ?

Depuis que j’ai eu ma première fille, j’ai côtoyé toutes sortes de familles et de projets. Des gens qui, par choix ou non, avaient eu un seul enfant. D’autres qui, comme nous, s’étaient lancés dans un doublé ou un triplé – l’histoire ne dit pas s’il est gagnant ou non. J’en ai connu qui avaient continué à remplir religieusement les places à table, d’autres qui avaient dit que c’était fini et puis non finalement.

Lorsque j’ai eu ma seconde fille et que je lisais encore des forums destinés à la maternité, je voyais parfois ressurgir cette question. “Comment on sait qu’on ne veut plus d’enfants?”. C’est vrai ça, comment sait-on que c’est assez, que c’est bon, qu’on est complet ?

De ce que j’ai pu observer, il n’y a pas une seule réponse unique, pas une situation similaire. Il y a des raisonnements, des déceptions et des rendez-vous manqués. Il y a ces couples où l’un aimerait plus mais l’autre veut s’arrêter. Il y a ceux qui étaient sûrs, avant de recroiser les yeux d’un nouveau-né.

Un certain nombre de personnes disent avoir atteint ce sentiment de complétude. L’enfant, que ce soit le premier ou le cinquième, naît, et alors qu’ils l’ont dans les bras, une certitude leur tombe dessus : ils sont au complet. Souvent, cette sensation intervient alors que l’on a autour de soi sa petite famille. Les petites têtes penchées les unes vers les autres donnent à ceux qui les ont portées un sentiment d’achevé.

A d’autres moments, ou pour d’autres personnes dont je fais partie, c’est la raison qui l’emporte. Il y a plein de raisons de vouloir un enfant de plus, mais peut-être encore plus de s’arrêter en chemin. Lorsque j’étais enfant, je voulais à tout prix un petit frère ou une petite sœur. Je ne saisissais pas l’enjeu, je ne voyais que le lien qui aurait existé avec moi, faisant fi de tout réalisme.

A son tour, ma plus jeune fille me demande un autre bébé, un cadet qui lui enlèverait le poids d’être la dernière née. De mon côté, j’ai longtemps eu envie d’une grande famille. Je nous voyais nombreux à table, j’imaginais des liens indestructibles, des regards de connivence et des amitiés par delà les relations fraternelles. Ce que je n’avais pas envisagé, c’est que je puisse vouloir une grande famille mais ne pas être la mère d’une famille nombreuse. La façon dont je me projetais ne m’impliquait pas comme mère. Je me tenais plutôt au coin de la table, soeur parmi les autres. C’était mon enfance que je réécrivais et non ma vie d’adulte que je construisais. J’ai accouché de ma deuxième fille, un post partum empreint de dépression m’est tombé dessus et la question d’accompagner un autre enfant dans cette vie-là ne s’est plus posée pendant longtemps.

Plus tard, d’autres raisons sont venues s’ajouter au moulin de nos certitudes : la maison était juste assez pour nous quatre, notre voiture aurait été trop étroite, les billets d’avion pour retourner voir nos familles trop dispendieux, nos finances nous aurait obligés à réduire les loisirs que nous accordions alors à nos deux enfants. Autour de nous, des gens aussi se séparaient, nous contraignant à réaliser qu’être parent solo n’offrait pas la même souplesse que de l’être à deux, et qu’être seul face à deux enfants était potentiellement plus aisé que de l’être face à trois ou quatre.

D’autres perspectives, moins tangibles, s’invitèrent ensuite dans notre réflexion. Le rapport entre nos deux enfants, longtemps difficile, était établi mais fragile. Rien ne nous garantissait qu’un autre enfant ne viendrait pas tout bousculer. Au contraire même, je reste persuadée aujourd’hui que l’arrivée d’un troisième enfant proche en âge aurait bouleversé la paix difficilement gagnée, propulsant ma cadette dans une place du milieu jamais agréable et créant un déséquilibre des forces. C’est probablement ce dernier point qui a clos le chapitre.

Je sais que, parmi vous qui me lisez, certains se posent encore parfois la question. Il n’y a pas de bonnes réponses. Mais je pense qu’il y a beaucoup de bonnes raisons, en faveur de l’un ou de l’autre. Et que l’aspect rationnel, même s’il ne supplante pas l’instinct parental farouche d’enfanter, ne devrait jamais être mis de côté. Nos enfants ne sont pas des petits poissons hésitants que l’on met au monde dans un trou de sable, laissant à la nature le soin de les guider dans cette vie. Ils ont besoin de nous à toutes les étapes de leur enfance, et même de leur vie d’adulte. Ce n’est pas la même chose de s’occuper de trois enfants en bas âge ou de trois adolescents, ce n’est pas le même temps, ce n’est pas la même énergie mentale, ce n’est pas le même montant financier non plus.

Lorsque j’ai mis au monde ma première fille, je me suis sentie invincible. J’étais habitée par cette impression que tout était possible et que l’on “verrait bien”. Avec le temps, avec la fatigue, avec les joies mais aussi les difficultés, j’ai compris que tout était effectivement possible, mais que cela avait un coût, notamment mental, qui pouvait être important. Je n’ai plus aujourd’hui la naïveté de croire que je m’en serais sortie quoi qu’il arrive, juste parce que j’avais suffisamment d’amour à donner.

Les filles ont grandi et mes priorités ont évolué. Est-ce que je m’interroge parfois sur la vie que l’on aurait pu mener, avec deux enfants de plus ? Parfois. Mais je n’ai jamais eu de regrets. Seulement la certitude d’avoir fait des choix réfléchis à la lumière de ce que je découvrais de nous, de moi et de ce que la vie nous offrait. J’ignore tout des enfants supplémentaires que la vie aurait pu nous amener, mais je sais tout de ceux qu’elle m’a offert, et je me pince chaque jour devant la chance que j’ai.

-Lexie Swing-