Question de valeurs

Quand on me demande pourquoi j’ai choisi de quitter la France, il est souvent question de travail, de carrière. Mais inévitablement, la réponse finit par s’orienter vers le climat social, et notamment l’acceptation des individus dans leur diversité.

J’ai quitté la France quelques mois après les premières manifestations contre le mariage gay. J’ai encore dans la bouche le goût de la haine qui flottait dans l’air. J’ai toujours, imprimé au fond de la rétine, les slogans déroutants d’intolérance, et la violence palpable.

Je n’ai pas voulu que mes enfants grandissent dans cet environnement. Qu’elles s’y sentent un jour en danger, parce qu’elles seront concernées. Ou qu’elles finissent par trouver ordinaire cette brutalité des mots et des actes.

On m’a souvent répondu que l’on défendait des valeurs. Celles de la famille, celles de la République. Pourtant, je n’ai jamais entendu personne, aucun postulant à une entrevue, aucun candidat d’un quelconque show télévisé, répondre «Moi mes valeurs, ce sont celles de la famille traditionnelle, celles d’un mariage hétérosexuel». Absolument pas. Les valeurs que l’on véhicule sont souvent celles de l’ouverture aux autres, de la transparence, de l’unité, et surtout de la tolérance.

Quatre valeurs qui ont largement pris le bord dans le contexte des manifestations contre le mariage homosexuel.

En 2013, j’avais dans mon entourage une amie de longue date, qui avait vécu des amours et amourettes autant avec des filles qu’avec des garçons. Je la pensais une alliée fidèle dans ma volonté de combattre l’obscurantisme qui drainait les foules en colère. J’ai pourtant eu la surprise de la découvrir farouchement opposée au mariage gay. Au nom de quoi? De la tradition mes amis.

Or il se trouve que j’ai grandi dans une famille où la tradition a mauvaise presse. Mes parents abhorrent la tradition, pour ce qu’elle convainc de faire de plus absurde les gens qui s’en réclament. Ça n’a aucun sens, pour moi, de penser et d’agir uniquement par tradition. Celle-ci est forcément le corollaire d’autre chose : le plaisir de se retrouver en famille pour les Fêtes, la nostalgie d’un lieu où l’on retourne chaque année, l’envie de déguster un mets spécifique à une période donnée. Si seule la tradition est le leitmotiv, alors il convient de s’interroger sur le bien-fondé des usages que l’on répète.

Le corollaire de la tradition, dans l’opposition au mariage gay, n’avait rien de glorieux. C’était la peur de la différence, c’était l’indifférence et la méconnaissance. C’était aussi, sans aucun doute, la perte de repères et de valeurs dans un quotidien incertain. Cette même anxiété qui pousse les individus à se replier sur eux-mêmes plutôt que de s’ouvrir au monde.

J’ai étudié dans la filière économique et sociale, au lycée (l’école secondaire). De mes cours, je n’ai que peu de souvenirs, à l’exception de quelques notions et termes. L’anomie d’Emile Durkheim est de ceux-là. Il établissait que l’affaiblissement du pouvoir des institutions dans les sociétés modernes pouvait conduire à une anomie, à savoir une perte de repères. Si Durkheim dressait ici l’une des causes possibles de suicide – le thème du livre où il aborde ce sujet – il n’en reste pas moins que la perte de repères peut avoir des conséquences vastes dont fait partie, notamment, le repli identitaire.

Pourtant, je suis persuadée que nous nous trompons de cibles. On se plaint souvent que la société évolue, que les lois contraignent ou obligent, lorsqu’elles ne sont que le reflet de l’existant, que la légitimation d’une réalité établie.

Dans les prémices des contestations, j’ai d’abord refusé d’entrer dans les polémiques. Pas parce que je n’étais pas en faveur du mariage homosexuel, vous l’avez compris, mais parce que je ne voyais pas où était le débat. C’était un non sujet, pour moi, une évidence, quelque chose qui n’aurait même pas dû être matière à débat. Honnêtement, même encore aujourd’hui, je suis ébahie de l’ampleur que cela a pris. «Mais pour qui te prends-tu pour décider qu’un couple majeur ne devrait pas avoir le droit de se marier», ai-je un jour crié, excédée, à quelqu’un. En la matière, je trouve que les contestataires se sont donnés beaucoup trop d’importance. Pire : le gouvernement, les autorités, leur ont donné beaucoup trop d’importance.

C’est comme si on avait invité Tatan Jeannine à la table des débats. Celle-là même qui déblatère sur l’étoffe trop mince de la robe de la mariée et sur l’épaisseur de son tour de cuisse. Tonton Pierrot n’étant jamais le dernier dans le bal des récriminations, assis au bar de la salle des fêtes et alcoolisé au dernier degré, vitupérant des phrases assassines à base de «Quand j’étais jeune….» et autres réjouissances hors d’âge. Vous trouvez que c’est cliché? Les contestations entendues contre le mariage gay sont elles-mêmes un pur cliché, qui serait drôle s’il n’était pas aussi malsain.

«Un enfant a besoin d’un couple fort, d’une maman ou d’un papa», tentait un jour de me convaincre l’amie citée plus haut, inquiète que le mariage gay puisse conduire à une légalisation de l’adoption par les couples homosexuels. Elle en profitait pour nier, inconsciemment, les réalités que nous vivions : cet ami commun dont les parents avaient divorcé avec toute la violence imaginable, cette voisine qui élevait avec tellement de force et de conviction ces enfants seule. Comme s’il n’y avait qu’une vérité, qu’une réalité, et que tous les couples de parents hétérosexuels étaient des modèles d’équilibre et des exemples de solidarité…

J’ai eu tort de ne pas afficher tout de suite mes convictions profondes, et je me suis bien rattrapée par la suite. On devrait toujours afficher ouvertement notre soutien à cette communauté… qui est la nôtre. Oui, il y a une communauté LGBTQI+ propre, et c’est essentiel, mais c’est aussi une part de notre communauté plus large. C’est notre enfant, notre parent, notre voisin, notre instit, notre médecin. C’est nous aussi.

On peut vouloir le meilleur pour notre enfant. L’environnement le plus pur, l’éducation la plus riche, les voyages les plus beaux et l’avenir le plus prometteur. On peut lire des bouquins et consulter des spécialistes. On peut trier nos déchets et cuisiner maison. On peut jouer, et rire, et participer. On peut travailler à 80% et profiter des mercredis après-midi. Si on refuse de s’ouvrir à notre communauté et de soutenir les droits de chacun, alors on n’aura fait tout ça pour rien. On dressera une tour savante sur une base fêlée. Parce qu’on aura nié l’individualité et l’identité propres. La diversité des sentiments.

C’est comme dire «je t’aime, mais…» quand on devrait aimer inconditionnellement.

-Lexie Swing-

Pourquoi il vous faut regarder «Nanette» d’Hannah Gadsby

J’ai téléchargé «Nanette», sur Netflix, sans trop savoir à quoi m’attendre. On me l’avait conseillé en me précisant qu’Hannah Gadsby était humoriste. Elle aurait pu parler de la pluie comme du beau temps qu’il faisait, je n’aurais jamais pu deviner vers quoi je m’en allais.

Je pourrais vous dire de même. Installez-vous devant Nanette et vous verrez. Peut-être me feriez-vous confiance, peut-être oublieriez-vous, peut-être hausseriez-vous un peu les épaules, en passant votre chemin. Pire : peut-être l’ajouteriez à votre liste «à voir», à vos souhaits, à vos projets, et elle tomberait dans l’oubli au profit de quelque série au suspense haletant ou d’une nouvelle saison de Suits.

Et vous manqueriez alors une leçon de vie comme nous n’avons que peu l’occasion d’entendre. Car «Nanette», c’est avant tout un one-woman-show. Celui d’une Australienne, humoriste depuis une dizaine d’années, et qui a fait de son homosexualité le sujet de ses spectacles.

Je me suis installée dans mon fauteuil de train, avec 25 minutes devant moi et l’esprit ailleurs. Je n’étais pas entièrement à cette affaire, mais le spectacle se laissait regarder. C’était confortable. Drôle. Grinçant envers les hommes. J’ai éteint mon téléphone en entrant dans la gare et j’ai oublié le spectacle quelques jours durant. Et puis un soir, à la faveur de l’oubli de mon roman du moment, j’ai relancé le spectacle.

Je m’attendais à rire. Je ne m’attendais pas à pleurer. Car c’est au creux des silences, ces silences d’attente fébrile qui ponctuent parfois les rires, qu’Hannah Gadsby a soudainement sifflé la fin du jeu. Dans nos oreilles ouvertes, l’humoriste a enfin pu déposer sa vérité. Celle qui se cache sous le vernis de l’autodérision, à la commissure des sourires fatigués. Car une bonne histoire drôle, nous dit-elle, est une introduction et une punchline. Un contexte et une pirouette. Mais l’histoire humaine, la vraie, c’est celle qui s’étire par-delà les rires. La chute, la fin de l’histoire et les ressentis des protagonistes. Hannah Gadsby reprend alors le fil de l’histoire, la réaction de l’homophobe ridiculisé, l’amertume des palais honnis. Avec la violence, des mots et des gestes, en filigrane des scènes ainsi décryptées.

Ce spectacle, c’est son chant du cygne. La fin de sa carrière d’humoriste pour laisser place au reste, la guérison. Pour nous, c’est autre chose. Le départ peut-être, la transition. Ce spectacle est nécessaire, pour savoir et pour comprendre. Pour changer les choses, enfin.

Extraits (traduction libre) :

«J’ai construit ma carrière sur l’autodérision et je ne veux plus faire ça. Est-ce que vous comprenez ce que faire preuve d’autodérision signifie quand cela vient de quelqu’un qui est déjà considéré comme marginal? Ce n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

«Je ne m’identifie pas comme transgenre. Mais je suis clairement un genre «pas normal». Je ne pense même pas que lesbienne est la bonne identité pour moi. Vraiment pas. C’est aussi bien que je vous le dise. Je m’identifie comme fatiguée. Je suis juste fatiguée.»

«Les punchlines ont besoin de traumatismes, parce que les punchlines ont besoin de tensions et que les tensions se nourrissent de traumatismes. L’an dernier, je n’ai pas révélé à ma grand-mère mon homosexualité parce que j’ai toujours honte de qui je suis. Pas intellectuellement, mais ici (elle désigne son cœur), j’ai toujours de la honte. Tu apprends de la partie de l’histoire sur laquelle tu te concentres. J’ai besoin de raconter mon histoire correctement.»

(À propos de son enfance en Tasmanie, où l’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1997)

«70% des gens qui m’ont élevée, qui m’ont aimée, en qui j’avais confiance, pensaient que l’homosexualité était un péché; que les homosexuels étaient des êtres abominables, des sous-hommes, des pédophiles. Lorsque j’ai commencé à m’identifier comme gay, il était trop tard, j’étais déjà homophobe.»

Nanette est un apport essentiel à la cause. La cause homosexuelle, en premier lieu, mais la cause humaine en général. Sur le rapport à l’autre, le rapport à soi, la place des hommes et des femmes, la peur de ce qui nous est étranger, et le besoin, indispensable, de faire évoluer des sociétés qui rejettent encore certains de leurs membres au nom d’une normalité artificiellement créée.

– Lexie Swing –

À noter : À ma connaissance, le spectacle est disponible en VO sous-titré uniquement, de quoi vous exercer l’oreille au passage.