Où on se questionne sur l’honnêteté

Disclaimer : cet article est long et mal articulé, je vous emmène avec moi dans les méandres de ma réflexion. Accrochez bien votre tuque.

Je me suis réveillée à 5h jeudi pour façonner une brioche et, incapable de me rendormir ensuite, j’ai laissé mon cerveau rédiger l’entièreté de cet article. Bien sûr, il n’a rien sauvegardé. Si j’en crois les auteurs qui évoquent la fulgurance de leurs pensées à 2h du matin ou lorsque leur esprit s’abandonne sous la douche brûlante, je devine qu’il y a un certain nombre de mots que nul ne lira jamais. Du moins, jusqu’à ce qu’on nous plugge un tracker dans le cerveau, capable de transcrire nos moindres réflexions en temps réel. Alors peut-être que plus rien ne nous échappera, avec tout ce que cette pensée orwelliste a de plus sombre.

Ce à quoi je réfléchissais, jeudi, c’est à cette impression que dans le débat qui entoure l’IA et les auteurs, on laisse de côté une certaine vertu : l’honnêteté. Je m’explique. Déjà, si vous êtes en France ou au Québec, vous avez peut-être entendu parler de cette histoire qui secoue le milieu culturel. Un auteur québécois, Thélyson Orélien, a été primé en début de semaine pour son premier roman « C’était ça ou mourir ». D’origine haïtienne, l’auteur y décrit la guerre, le déracinement et l’exil. Les mots sont poétiques, les sentiments justes. Le prix Fnac qu’il a reçu pour cet ouvrage a été décerné par 400 libraires français et 400 lecteurs. Dès lundi soir, un compte de la plateforme X appelé « Balance ton Claude » assure que le roman a été écrit à l’aide de l’IA. Le compte est marginal mais les réseaux s’affolent. Le logiciel utilisé pour faire cette vérification, l’un des plus fiables en la matière selon des experts interrogés par plusieurs médias, dont Radio-Canada, estime que le roman pourrait avoir été généré par l’IA à hauteur de 94% environ. Dès mardi, d’autres allégations tombent : l’auteur de ce premier roman est aussi un chroniqueur reconnu en France et au Québec. Or selon plusieurs médias, certaines de ses chroniques, passées à la moulinette de la vérification, seraient la reprise de chroniques d’autres journalistes, publiées dans des journaux étrangers ou lointains. Une de ses nouvelles, primée en 2012, aurait également des passages copiés sur un livre de 1960.

En écrivant ces quelques lignes, j’ai essayé d’être précise dans le choix des mots : copiés sur, repris de. On dépasse le stade de l’inspiration, dans les démonstrations de plagiat qui y sont faites. Lorsque les passages sont mis en exergue, ils sont similaires, mot pour mot. Je prends également le soin d’écrire « généré par l’IA » car la ligne est fine entre une proposition de texte que l’on remanie et un texte que l’on propose tel quel.

Ma première réaction, moins aux accusations entourant le premier roman qu’au plagiat de chroniques, a été … l’absence de surprise. En journalisme, une partie du travail que l’on effectue chaque jour consiste à faire des revues de presse en consultant les articles publiés par des confrères. On passe en revue, et on s’en inspire pour ses propres articles. Pour vous écrire ce post, j’ai ouvert plusieurs articles, que je vous ai mis en lien dans le texte, pour confirmer les infos que je vous partageais. J’aurais pu copier un bout de phrase pour gagner du temps. Ça existe, je l’ai vécu et je l’ai vu. Souvent, on reprend un article étranger, qu’on traduit de façon plus ou moins précise. Je parle de ça, en 2015 maximum. Alors imaginez, onze ans plus tard, avec le développement de l’IA? On peut glisser l’article original et demander à faire la même chose, mais différent. Ni vu ni connu.

En fait, ma première vraie réaction, lorsque j’ai appris qu’on parlait du plagiat de chroniques, a été « des chroniques?! C’est un peu stupide comme choix ». Parce qu’une chronique est souvent un choix de mots et un jeu d’opinions propre à son auteur. C’est une affaire de personnalité et d’idées indissociables de celui ou celle qui les écrit. On ne peut pas les faire siennes aussi facilement qu’on copie les lignes d’un article factuel sur les tendances RH en 2026.

Le choix de l’angle

50 minutes que j’écris et je n’en suis toujours pas au point que je voulais aborder, preuve que ce n’est pas Copilot qui m’a aidée. Je le sais parce que je l’utilise au boulot et il est beaucoup plus synthétique que moi. En journalisme comme dans un débat le dimanche avec Tonton Gaston, on peut choisir d’aborder une affaire médiatique selon l’angle qu’on veut. Ici, le débat s’est beaucoup concentré sur l’IA : est-ce qu’il est possible que l’IA ait pu pondre un texte aussi sensible? Est-on prêt à accepter que les auteurs utilisent, au moins partiellement, l’IA dans leurs textes et quand même reconnaître la valeur de leur œuvre? Le logiciel de vérification est-il aussi fiable qu’on le dit et ne risque-t-il pas de considérer comme provenant de l’IA des textes écrits à 100% par un humain?

D’autres questions ont surgi, du côté des auteurs cette fois : est-ce le début d’une chasse aux sorcières, les réseaux sociaux traquant les auteurs pour prouver leur mauvaise foi? Est-ce que faire vérifier un passage par l’IA et copier ses suggestions constitue un manquement? Le problème est-il vraiment que l’aide provienne de l’IA ou simplement qu’un auteur puisse avoir reçu de l’aide, ce que certains notent avec ironie puisqu’il semble notoirement connu que des auteurs ayant utilisé un prête-plume (une personne ayant écrit pour eux, comme ça se fait pour des autobiographies par exemple) ont déjà été primés pour leurs écrits.

Sur le front culturo-social, on se questionne aussi sur le fait que ce soit un auteur noir, haïtien, immigrant, qui soit ainsi attaqué. Est-ce que les attaques auraient été de la même envergure si l’auteur avait été d’une autre origine? Bien sûr que la question est importante.

Moi, celle que je me suis immédiatement posée, c’est celle de l’honnêteté. J’ai écouté récemment un épisode sur ce sujet en écoutant le balado de Brene Brown (une chercheuse américaine très connue pour certains de ses TedTalks sur la vulnérabilité, notamment) et Adam Grant (psychologue américain spécialisé en comportement organisationnel) appelé The Curiosity Shop. Ils ont fait plusieurs épisodes qui recoupent de près ou de loin l’honnêteté mais celui que j’avais écouté était Building integrity in the age of normalized cheating. Dans les premières minutes, Adam Grant raconte comment il a affronté un cas de tricherie parmi ses étudiants et surtout sa surprise, en se rendant compte que loin d’être consternés par la situation, la plupart des étudiants trouvaient ça normal de tricher par moment, en tout cas ne condamnaient pas la situation présentée par leur professeur. En remplacement de l’examen prévu, Adam Grant leur a donné un essai sur le sujet de la tricherie. La majorité des élèves a trouvé des excuses aux potentiels tricheurs, en évoquant la pression de réussir au sein d’une école de la Ivy League et le fameux argument du « mais tout le monde triche de toute façon ».

Adam Grant fait partie de la même génération que moi, la Gen Y (les Milléniaux) et je pense que la fracture générationnelle a un impact dans cette différence de considération. Au-delà de l’honnêteté, cela pose la question du « que considère-t-on comme tricher? » et la réponse est souvent différente, dépendamment du fait d’avoir grandi ou non avec un accès quasi illimité à la technologie et maintenant à l’IA.

Utiliser un aide-mémoire pour compléter les questions à un examen est considérée comme de la tricherie, quelle que soit la position que l’on prend, et ce parce que c’est une règle énoncée clairement dans les conditions de l’examen. Mais qu’en est-il du reste du travail que l’on exécute? Si l’on prend le cas d’un étudiant qui doit préparer à la maison une dissertation sur un sujet X, quelle est la ligne à ne pas franchir pour rester dans le camp de l’honnêteté et de l’intégrité? Peut-on aller jusqu’à demander à l’IA des suggestions d’idées, peut-on utiliser des termes, des sources présentées? Peut-on aller jusqu’à copier un paragraphe donné par l’IA et le reformuler? À quel moment peut-on finalement décidé que l’auteur de la dissertation n’est plus l’étudiant mais l’IA dont il s’est aidé? Au final, je crois qu’il s’agit moins d’une formule mathématique que d’une acceptation (ou d’une résistance) sociale.

L’enjeu de l’intégrité

Un peu plus loin dans le balado, Brene Brown explore l’idée d’intégrité. Ce n’est pas tant l’utilisation de l’IA qui poserait finalement problème que le positionnement de chacun face à l’usage qu’il en fait et ce qu’il en dévoile. « Où est le sens de l’intégrité et de l’honneur », s’interroge alors Adam Grant. « Je suis censé(e) apprendre ce cours, je mens à propos du fait de l’avoir appris et ça ne me pose aucun problème. » Et un peu après, une réflexion qui rejoint le sujet de l’affaire de cette semaine, « comment pouvez-vous obtenir une note pour un examen et avoir l’impression d’avoir mérité cette note? ». Cette note. Ce diplôme. Ce prix. L’idée est la même.

Les deux intervenants ont une phrase qui leur échappe à plusieurs reprises. En substance, c’est « moi je ne pourrais pas », ou « ça me rendrait malade, genre physiquement malade » (de mentir, de tricher). Et je crois que c’est ce qui nous gêne ici, au fond, peut-être plus que l’usage de l’IA en tant que tel, par les auteurs et dans la société actuelle. Ce qui alimente l’émotion du débat, c’est ce que ça dit de nous, et des auteurs que l’on soupçonne de cet usage. C’est cette impression que l’intégrité et la confiance sont mises à mal. L’éditeur de l’auteur concerné a d’ailleurs publié une courte tribune, sur les réseaux sociaux, indiquant qu’ils ne savaient pas encore comment se positionner dans cette affaire mais que pour eux, le lien entre un auteur et son éditeur était en premier lieu un lien de confiance. Sous-entendu : on aimerait ne pas avoir à vérifier le moindre manuscrit. Ou bien : quand un auteur nous dit que c’est son œuvre, on aimerait pouvoir le croire sur parole sans arrière-pensée. Ce qui nous irrite, c’est l’impression de s’être fait duper, en tant que lecteurs, en tant que société. C’est la crainte de ne plus pouvoir croire de prime abord.

En commentaire d’un article sur cette affaire, parmi les états d’âme de lecteurs variés, il y avait une longue opinion. Un truc incroyable, fourni, étayé, nourri de références à Orwell et merveilleusement écrit. Le genre de texte que j’adore lire, parce que les idées y sont riches et le vocabulaire soigné (oui je suis une élitiste, que voulez-vous). Et puis le texte se termine et le commentaire indique quelque chose comme « Vous voyez, tout ça a été écrit avec l’IA », la personne expliquant que cette opinion est le fruit d’un long échange sur l’affaire entre le commentateur et ChatGPT. J’ai relevé la tête, interdite, baffled, en bon anglais. Dupée. J’aurais tellement voulu que ce soit réel. Mais l’était-ce moins que si le commentateur l’avait rédigé lui-même? Oui, il me semble. Ce que j’en ai tiré, en tant qu’individu, la réflexion que cela m’a amenée, et une certaine forme de contentement, en sont-ils moins présents, ou moins valides. Je crois que non, puisque cela a nourri mes pensées. Qu’en auriez-vous pensé, vous?

-Lexie Swing-

PS J’ai fait deux fois cette semaine cette recette de mini-pancakes, testée, validée, adoptée. Je vous la conseille.

PPS : en pleine crise de philosophie, je me suis demandée si on pouvait « changer l’âme d’un mardi » (non je n’avais pas bu). En fait ma pensée était dirigée vers le petit déjeuner ou les activités qui remplissent notre journée. Je parlais du mardi mais ça marche avec le jeudi ou le dimanche soir. Mon idée était : « est-ce que si j’inclus dans ces journées-ci des choses qui m’apportent de la joie, est-ce que ces journées peuvent devenir différentes dont la façon que j’ai de les appréhender? »