
On est tous déjà tombés sur Instagram, Facebook ou TikTok sur la « morning routine », en français dans le texte, de ces personnes qui s’éveillent aux aurores, courent 10 km « à la fraîche », avant de préparer trois lunchboxes et deux soupers, et de partir au travail après avoir déposé des enfants à la bouche impeccable et au sac à dos immaculé. En 2026, elles se présentent par leur phrase de marque. Un truc du type « Je suis Aurélie et tous les jours je donne des goûters maisons à mes trois enfants ». C’est son identité virtuelle, sa définition. Elle est sûrement multiple mais Internet aime les créneaux. Et les crédos, donc. Je les regarde avant la curiosité anthropologique qui sied à cette espèce qui, selon toute probabilité, ne résistera pas à la disparition des reels puisque ce sont bien les likes qui alimentent leur cardio, et non les électrolytes et la whey dont ils ne manqueront pas de faire la promotion, entre deux lattes matcha. (J’ai dit à ma collègue que je trouvais que le matcha goûtait le foin. Elle a dit « pas du tout ». Elle a goûté son latte matcha. Et puis elle a convenu que celui-là, « un peu quand même »).
J’oublie ces personnes-là en moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour regarder leur story, parce que j’ai mieux à faire, comme lire une confession Reddit et décider si l’auteur est véritablement un « asshole » ou enregistrer une enième vidéo de loutres au bénéfice de mes filles (j’ironise ici, je respecte le travail de chacun et clairement je sais mieux que personne comment perdre mon temps). J’oublie donc, mais je sais que ce n’est pas le cas de toutes et tous. Pour beaucoup, ces images perdurent. Elles planent, comme autant de rappels de nos propres failles. Elles nous sussurent à l’oreille nos manquements, nos matins où le réveil, dix fois repoussé, sonne alors que l’autobus est déjà parti. Elles nous rappellent notre vaisselle stagnante dans l’évier, nos restes mal jetés. Elles nous narguent, depuis la balance de la salle de bain, avec ce poids qui n’en finit plus de monter et ces traits qui n’en peuvent plus de s’affaisser. Elles nous renvoient à notre condition, nous qui n’avons guère de comptoirs de marbre sur lesquels étaler son meal prep hebdo les hanches serrées dans un vieux Lululemon de la saison dernière.
Lorsque j’étais jeune maman, nous croulions sous les injonctions de la parentalité bienveillante. J’ai vu autour de moi des filles s’effondrer sous le poids des recommandations et des contradictions. Il fallait être présent, mais guider l’autonomie, répondre aux besoins mais bouder les caprices, dormir d’un œil et sauter des deux pieds sitôt l’enfant éveillé. Pire : il fallait être ainsi, et penser à soi en même temps. Courir à trois mois de grossesse en conduisant d’une main assurée sa poussette tout terrain. Tenter le yoga, le bébé en bandoulière et les seins en pleurs. Rentrer dans un 36 et masser ses vergetures. Être au four, au moulin et à la sortie de l’école.
Les reels des mères parfaites duraient quelques secondes mais leur impact pouvait durer des mois. Il n’y avait rien à gagner mais les jeunes mères, spectatrices muettes, vivaient avec cette impression d’échouer sans cesse. À la course à la parentalité, seul le sprint comptait. Ce moment qui se comptait en secondes volées, et omettaient les portes closes et les nuits hachées.
Car ces secondes ne sont que ça. Au mieux un court instant d’une vie dont on ne saura rien de plus, au pire une manipulation consciente de la réalité. Avez-vous déjà regardé ces montages photos que l’Iphone nous propose en guise de souvenirs des moments écoulés? La nostalgie se déploie en musique, et les mines enfantines se succèdent. On n’entend rien des cris. On ne dit rien des pleurs. On a presque oublié que derrière ces sourires figés gisaient les ruines de nos nuits. Parfois, je me penche sur une photo et la micro animation propre aux iPhones me donnent un aperçu des quelques secondes qui ont précédé le cliché. Alors je vois les sourcils qui se froncent, les mains qui empoignent, les bouches qui se crispent. Cela n’enlève rien à la tendresse de l’instant capturé mais ça dit beaucoup de tout ce que les photos ne montrent pas.
L’empathie peine à passer la barrière de l’écran, comme si les sensations étaient réduites par manque de repère. On ne devine pas le voile, derrière les sourires qui dansent, et l’on oublie vite la peine, enfermée dans quelques images. On ne sait rien de leurs pensées, de la légèreté de leur cœur ou de la noirceur de leur âme. On n’attrape rien de ce qui fait l’essence du néant, ces secondes où le regard se perd pour laisser entrevoir un peu plus qu’une routine bien huilée.
On ne devrait prendre que le factuel : une technique de pliage des pantalons, une astuce pour faire apprendre les chiffres à ses enfants, une explication sur les techniques de course à pied, une bonne idée d’endroits à visiter si d’aventure on se risquait par delà la Méditerranée. Et être conscient de nos (res)sentiments. Si l’on ferme le téléphone le cœur lourd, alors c’est qu’on a laissé s’inviter en nous quelque chose d’insidieux, une forme de virus. Et comme toute maladie, ça se soigne. On ne tentera rien de trop drastique : suivre des comptes plus légers, écourter ces séances de visionnage et éviter de s’y plonger à peine éveillés. Et si l’on ne souffre plus la comparaison, alors c’est qu’il est temps de revenir au réel, au vrai, avec l’accent dedans et tous les sentiments.
-Lexie Swing-
Pour ma part, j’ai desinstallé instagram de mon téléphone et ça me fait un bien fou…j’y vais quelques minutes sur mon ordinateur, c’est beaucoup moins attractif ! Et curieusement (non !), ça ne me manque pas. Quelle toxicité sans fin tous ces trucs…