Une vie après l’autre (septembre 2026)

On est samedi, il est 9h et je suis au café. J’ai décidé de mettre le mois dans le titre pour retrouver plus facilement d’anciens articles. Une vie après l’autre, ça veut dire ce temps qui passe et ne s’arrête pas. Ce sont des enfants qui sont nés il y a une heure mais qui entrent au secondaire demain. C’est un titre comme on en voit mille sur les rayons des librairies. Aparté – j’ai une petite dent contre les éditeurs qui publient des livres d’un même auteur sous des titres très similaires. Souvent, c’est un package : le titre est semblable, la couverture est proche et si l’auteur(rice) est constant(e), les histoires le sont aussi. Je cherche des titres et butte sur les mots. Était-ce « La librairie des mots cachés? », « La bibliothèque des âmes perdues? », « Le café des souvenirs enfouis? ». J’aime les titres autant que les couvertures. Si je dois choisir un livre dont je n’ai jamais entendu parler, d’un auteur ou d’une autrice que je n’ai jamais lu(e), la singularité d’un titre et le graphisme d’une couverture font 80% de la job au moment du choix. La 4e de couverture et quelques pages lues au hasard font le reste.

Fin de l’aparté. Plusieurs d’entre vous ont gentiment répondu à mon dernier article en me donnant des nouvelles, et en me racontant ce qui s’était passé pour eux ces dernières années. La vie avance et l’histoire se déroule, inexorable. Inarrêtable, surtout. Les vies se succèdent, au rythme des enfants qui grandissent, des projets qui changent, des opportunités que l’on saisit et des drames qui jonchent, malheureusement, le chemin. Par rapport au début de ce blog, nous sommes dans la vie d’après, celle où nous sommes parents de grands enfants. Cette semaine a été rythmée par les visites d’écoles secondaires. C’est la 4e fois que l’on s’y colle, les visites se faisant dès la 5e année ici, puis de nouveau en 6e année pour confirmer les choix pour l’année suivante. Être le deuxième enfant, et probablement encore plus le 3e ou 4e, représente son lot d’aléas (tout autant que de bénéfices, cela va sans dire) et parmi eux, l’enthousiasme parental qui s’érode au fur et à mesure des étapes. Je me sens coupable de ne pas ressentir le même entrain que lors des premières visites de ma fille aînée. Et en même temps, il y a la doublure d’Emma Thompson dans Peter’s Friends qui me murmure à l’oreille : « Mais c’est tellement normal, Peter ». Et même si je ne m’appelle pas Peter et que le sujet était bien plus dramatique, je me console en me disant que oui, c’est tellement normal. Le plus dur, en dépit du stress de la nouveauté, c’est généralement la suite, le soufflé qui retombe et notre capacité à prendre le collier, encore et encore, pour répondre aux besoins et jouer notre rôle de parent. C’est un peu comme avec la course à pied : il faut cesser de chercher la motivation, mais plutôt enfiler ses baskets, prendre la route et mettre un pied devant l’autre en accélérant l’allure. La motivation me rattrapera au moment où je découvrirai que l’école offre des cafés gratuits aux parents désœuvrés qui, un plan à la main, cherche le local d’anglais ou la bibliothèque.

Parlant de course, nous sommes à un mois de notre prochain trail, B. et moi. Elle qui avait la taille d’une croquette, il y a quelques articles de ça, possède désormais des jambes assez longues pour courir dans la montagne. C’est notre troisième trail ensemble, les deux premiers ont été une expérience incroyable. Par contre nous détestons nous entraîner toutes les deux. Je trouve qu’elle s’écoute trop et elle me trouve chiante, je la trouve inconstante et elle me trouve lente, bref l’entraînement fait ressortir le pire de nous deux et le mieux que l’on ait trouvé est de s’entraîner séparément. Il s’agit plus de mon idée que de la sienne. À son âge, elle aimerait que je fasse un effort, me plie à ses exigences et me tienne coite en courant à ses côtés. Pour le moment, hors jour de la course où je deviens sa meilleure supporter, je n’en suis pas capable. Comme mon entrainement se fait en parallèle du sien, ça me coûte de devoir subir son allure ou ses brusques arrêts. Mais je sais que c’est une vérité tout autant qu’une excuse car il y a quelque chose de plus profond : j’ai beaucoup de mal à agir comme spectatrice lors qu’elle est impliquée dans une activité, notamment sportive. Son attitude, que je résumerai en disant qu’elle a souvent le pied sur la pédale de frein, vient chercher quelque chose chez moi d’un peu animal, qui doit remonter à l’enfance. Je n’aime pas non plus assister au cours de ma cadette mais pour une raison que j’arrive facilement à identifier : elle n’écoute pas, ou je la vois s’agacer sur les autres, et j’ai le sentiment que ça remet en cause l’éducation que j’ai pu lui donner. Mais pour B., c’est autre chose. Je sais que j’étais moi aussi une enfant un peu en retrait, jamais la première à se lancer. Je garde en mémoire une phrase d’une monitrice d’équitation dont j’ai oubliée la teneur exacte mais qui en substance montrait sa déception face au fait que je ne voulais pas prendre de risques et qu’il fallait toujours me pousser à me dépasser. J’enviais ceux qui tentaient, qui ne se posaient pas de questions et ne se projetaient pas dans l’après. Mais, à la différence – je crois – de ma fille, ça n’a jamais été la peur du danger mais celle d’échouer qui me poursuivait alors.

Pour le moment, je dis la vérité à ma fille : que ça vient me chercher comme personne et que je préfère qu’elle me raconte son cours ou sa course plutôt que d’y assister. Je sais qu’elle aimerait que je sois davantage présente. Doit-on toujours faire contre mauvaise fortune bon coeur? Museler sa nature profonde pour le bien de ses enfants? Est-ce qu’il y a une balance que l’on est en droit de trouver? Comment faites-vous, vous?

Il est 10h15, Tempête est arrivée. Elle est échevelée mais ravie, comme souvent lorsqu’elle sort de son entraînement de danse. Il fait un temps magnifique et le coffee shop vibre au rythme des conversations du week-end. Mon mal de tête a presque disparu et mon café est froid mais je voudrais embouteiller ces moments, ce sentiment d’être assise sur la bonne chaise, au bon moment, avec le cœur en équilibre.

Alors ce serait peut-être ça, le titre, sur la première de couverture. Le coeur en équilibre.

-Lexie Swing-

PS : cette semaine j’ai pris une journée off et je suis allée voir l’exposition World Press, en photojournalisme. Je vous la conseille si vous êtes à Montréal.

PPS: j’ai attaqué le dernier Sophie Astrabie, « Selon Barbara« , binge watché « Crew Girl » sur Netflix et écouté l’épisode de Thomas Pesquet dans Small Talk de Konbini.

À l’aube du printemps

Je n’aime guère le printemps. Ce n’est pas très politiquement correct, c’est souvent mal compris, c’est un peu comme de dire que l’on abhorre les pâtes ou qu’on reste de glace devant des vidéos de chatons, mais voilà : je n’aime guère le printemps.

Il faut savoir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au commencement, c’est tout de même le printemps, un printemps assombri par le nuage de Tchernobyl qui n’avait que faire de la frontière, qui m’a vue naître. Un matin d’avril enneigé, c’était peut-être déjà un pied de nez à ce complot ourdi contre les gens de bonne foi à qui l’on fait croire que le printemps est le matin d’un monde nouveau.

Laissez-moi vous le dire tout de go : l’hiver est le matin d’un monde nouveau. Le petit matin. Ce moment tendre où les paupières clignent et les bras s’épanchent au creux des oreillers. L’hiver est une promesse. L’espoir se tapit sous la neige, sous les manteaux trop chauds. Il est l’amour, le réconfort de bras grand ouverts, la chaleur d’un bois qui s’embrase dans la cheminée. Il n’est pas rare de demander à des immigrés québécois s’ils ne trouvent pas l’hiver trop long, ou trop froid. Cinq mois à flirter avec des températures négatives, il est certain que c’est une aventure en soi. Certains repartent et mentionnent l’hiver, entre autres, comme cause de leur lassitude. Nos sensibilités à tous sont différentes mais pour bien apprécier l’hiver, au Québec, il faut s’y engouffrer. Prendre chaque nouvelle tempête comme une promesse de jeu, chaque chute des températures comme un défi à relever. J’adore l’hiver au Québec : les manteaux longs, les bottes moutonneuses, la glace et la neige qui craquent sous les pas, le blanc à perte de vue, le soleil radieux, le patin toutes les semaines, les raquettes, le ski alpin, le ski de fond, le fat bike, la luge… les raisons de sortir ne manquent pas pour qui aiment l’aventure.

Mais nous voilà désormais aux portes du printemps. C’est une mise à nu. La neige se charge de boue et les flaques grandes comme des lacs viennent ponctuer le chemin. Il pleuvra bientôt tant qu’un ruissellement constant bercera nos jours et nos nuits. Ma fille aînée, sentencieuse, me dira que la terre a besoin de cette eau pour nettoyer l’hiver, pour laisser place au temps chaud. Une leçon apprise à l’école et qu’elle me redonne chaque année. Le ménage de printemps, tout nettoyer pour tout recommencer. Le printemps est une transition, un entre-deux, une pause ménage entre deux loisirs.

Ceci dit, un ménage, moral et physique, ne sera pas du luxe. Nous sortons à peine de la relâche, soit la semaine de vacances hiverno-printanière de notre progéniture, durant laquelle nous avons pu explorer une contrée un peu trop visitée ces temps-ci : deux enfants en congé, dont une cloitrée à la maison pour cause de statut « cas contact », durant une semaine, alors que nous télétravaillions. Pour parfaire le tableau, une éclosion de Covid-19 – je précise de quelle éclosion il s’agit si je me relisais dans dix ans et que j’avais miraculeusement oublié cette période sombre de notre existence – a eu lieu une semaine avant la fameuse relâche, entrainant une fermeture de l’école et un dépistage massif. La semaine de vacances c’est donc transformé en un deux-semaines tout inclus : les enfants, l’école en visio, le stress en bandoulière et des parents internautes armés jusqu’aux dents de commentaires acerbes au regard de ces « jambons » (je cite) qui organisent des rencontres enfantines sauvages dans un coin de sous-sol.

Le printemps arrive donc. Avec sa pluie, sa fonte des neiges, mes 35 ans et l’espoir fugace que ce virus-dont-on-a-trop-prononcé le nom aille se faire cuire un oeuf dans un autre espace temps que le nôtre. A nous la liesse, la chaleur et les pintes en terrasse.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry