Ghomeshi : une justice mal fichue?

Affaire Ghomeshi./ Photo CBC
Affaire Ghomeshi./ Photo CBC

L’affaire Ghomeshi. Si vous êtes au Canada, vous ne pouvez pas avoir loupé l’info. Si vous êtes ailleurs, en revanche… Jian Ghomeshi, c’est un animateur de radio de Toronto. Il y a quelque temps, il a été accusé d’agressions sexuelles. Avec un S, comme dans plusieurs. Les victimes de l’affaire, ce sont trois femmes. Trois femmes avec qui Ghomeshi avait eu des relations.

Les faits et la manière dont ils ont été défaits (je m’appuie sur La Presse):

La première plaignante a expliqué que Ghomeshi et elle s’embrassaient dans la voiture lorsque l’animateur lui a soudainement tiré les cheveux. Une autre fois, il a agi de même et l’aurait ensuite frappée à la tête. Le contre-interrogatoire de la Défense a révélé qu’elle avait ensuite envoyé des courriels à l’accusé en lui demandant de la contacter. Elle avait joint une photo d’elle en bikini. Au procès, elle a expliqué que lorsqu’elle a porté plainte auprès de la police, elle ne se souvenait plus avoir écrit ces courriels (les faits remontent à 2003).

La deuxième plaignante, qui est une actrice, a souligné que Ghomeshi et elle s’embrassaient dans la chambre de l’animateur quand il l’a poussée contre le mur, l’a frappée au visage et aurait tenté ensuite de l’étrangler. Au procès, elle a admis avoir couché de nouveau avec lui quelques jours plus tard et avoir écrit une lettre (qui a été produite au procès) qu’elle terminait par les mots « J’adore tes mains ».

La troisième plaignante  a raconté pour sa part qu’ils s’embrassaient sur un banc dans un parc lorsqu’il l’a mordu à l’épaule et a commencé à lui serrer la gorge avec ses mains. Lorsqu’elle a porté plainte, elle a volontairement omis (elle l’a reconnu au procès) de parler du fait qu’elle avait de nouveau couché avec Ghomeshi après l’agression qu’elle invoquait. L’avocate de Gomeshi a également révélé que les deux dernières plaignantes avaient échangé nombre de messages au sujet de l’affaire, de leurs dépositions et de l’accusé.

Il a tout du gendre idéal n’est-ce pas?

 

Ghomeshi a été relaxé et le web s’est enflammé.

 

Les affaires juridiques, c’est ma partie. Et croyez-le ou non, la vision entre les internautes et les juristes étaient bien différentes hier. Les Canadiens et surtout Canadiennes ont déploré le fait qu’on laisse ainsi un violeur en liberté. Pauvres victimes, écrivaient plusieurs. « Elles ont eu le courage de dénoncer et le violeur repart libre ». Certains hashtag ont vu le jour. De tous, #rapeinpeace est certainement le plus cynique. Partout, on s’interroge : « Les victimes auront-elles le courage de dénoncer encore? » Une professeure de droit de Toronto déplore ainsi le poids de la preuve qui pèse sur les plaignantes : « On envoie le message que, si ton comportement n’est pas irréprochable avant, pendant ou après, ce n’est même pas la peine de porter plainte!»

Du côté des criminalistes, tous ont donné, avec plus ou moins d’emphase, le même discours. Ils étaient convaincus que Ghomeshi serait relaxé car, du point de vue du droit, il ne pouvait être condamné « hors de tout doute raisonnable ». Le juge n’a pas eu d’autres choix que de relaxer l’accusé car les dissimulations des plaignantes l’empêchaient de pouvoir trancher hors de tout doute raisonnable. Il y avait des messages qui avaient été dissimulés, des appels qui n’avaient pas été évoqués. L’une des victimes a ainsi caché à la police avoir revu Ghomeshi après la relation qu’elle a qualifié d’agression. Toutes, au moment de l’enquête, avaient pourtant assuré ne pas l’avoir recontacté car elles étaient traumatisées. Toutes ont repris contact. Mentir, c’est se parjurer.

Ce ne sont pas les seules femmes qui ont trouvé que Ghomeshi avait un comportement particulier. Une productrice de la radio Q s’est ainsi plainte que l’animateur l’avait harcelée et avait miné son sentiment de sécurité. En 2012, des étudiantes se voient conseiller d’éviter de faire un stage dans cette radio au motif que l’un des animateurs a des comportements inappropriées avec les jeunes femmes stagiaires. En tout, 15 femmes et un homme ont approché les médias pour témoigner d’abus de la part de l’animateur.

(Là tu te dis… « Putain, le mec… »)

Gomeshi est-il un homme violent? Probablement. Les faits ne sont pas vraiment niés et une cohérence existe à ce sujet entre les témoignages des plaignantes. Gomeshi a lui-même admis qu’il aimait les relations sexuelles brutales. Ces femmes étaient-elles sous sa coupe? Est-il un manipulateur ou un pervers narcissique ? Ont-elles accepté des relations dont elles n’avaient pas envie dans le seul but de lui faire plaisir ou de ne pas avoir à lui dire non? Je pense. Et elles ne sont pas les premières. Et elles ne sont pas les seules. L’humain est capable du pire pour plaire ou par amour. Y compris de prendre des coups. Y compris de se mettre plus bas que terre.

La question se pose : jusqu’où y a-t-il eu consentement ? Il est toujours difficile de prouver, dans un tel procès, que le oui s’est transformé en non en cours de route, et que l’agresseur n’a pas su l’entendre ou n’en a pas tenu compte. En revanche, ce qui peut donner des indications, c’est la nature de la relation ensuite. La victime a-t-elle évité ensuite ledit agresseur? Se sont-ils revus? Ont-ils échangé des messages? De quelle nature? Et qui en a eu l’initiative? Les spécialistes des violences faites aux femmes disent que ce n’est pas la question, que ce n’est pas parce qu’on reprend contact ou qu’on a de nouveau une relation avec ledit agresseur qu’il n’y a pas eu pour autant agression avant ça. Je comprends leur point de vue, j’imagine qu’on évoque ici le poids de la manipulation, le complexe de l’attachement qu’on peut porter à un agresseur, etc. Et je crois volontiers que l’agression n’a pas un visage, mais mille. Et autant de façons de la vivre. Malgré tout, c’est perturbant. Et bien sûr que face à la Cour, ça entache l’histoire et ça sème le doute.

Les gens ont peur aujourd’hui, après la vague des (#) agressions non dénoncées que l’affaire Ghomeshi avait déclenchée, que les victimes se taisent de nouveau. Pourquoi parler si on n’est pas écouté ? Mais le fardeau de la preuve relève de l’accusation et pour être entendues, les victimes doivent pouvoir prouver. Prouver l’agression, ce qui n’est pas toujours possible. Mais surtout prouver leur préjudice. Ce travail repose sur l’enquête. Et c’est peut-être là que le bât a blessé. Les preuves étaient-elles suffisamment solides ? Les témoignages étaient-ils suffisamment crédibles ? L’enquête a-t-elle été une prise de partie plutôt qu’un travail éclairé ? L’appel à ceux qui avaient pu subir la même chose de la part de l’accusé a-t-il conduit à une chasse aux sorcières ? Car le juge Hopkins a été clair sur ce point : relaxer l’accusé ne signifie pas que les faits n’ont pas eu lieu mais que la parole des plaignantes n’était pas suffisamment crédible eut égard aux mensonges sur lesquels la Défense a fait la lumière.

Reste que le public crie au scandale, au mauvais jugement. Mais même pour les organismes de défense et les spécialistes des agressions sexuelles, le juge n’est pas en cause. Le droit ne lui permettait pas de rendre un autre jugement. L’homme en question est un pourri ? Jusqu’à la moelle, probablement. Mais la justice qui s’applique doit être la même pour tous. Les spécialistes en sont convaincus : cela montre les incohérences du système judiciaire dans le traitement des agressions sexuelles. Jusqu’où va le consentement ? Qu’est-ce qu’être victime ? Comment doit-on mener l’enquête ? Les victimes doivent être entendues, écoutées, protégées. Mais elles n’ont pas toute puissance. La justice est aussi là pour empêcher des condamnations à tort.

Cet homme-ci n’inspire pas la pitié, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais cessons un instant de penser à lui et imaginons-en d’autres. Que penser des dérapages ? Des accusations dans une cour d’école qui finissent devant un tribunal à cause d’un adulte trop bien intentionné qui a entendu dans les mots d’une adolescente la vérité absolue ? Vous avez peur pour vos filles, peur qu’un jour elles soient agressées et ne soient pas écoutées ? Peur qu’elles n’obtiennent pas justice ? Je vous comprends. Des filles j’en ai deux. Moi aussi ces peurs je les ai et ces questions je me les pose. Mais vous êtes-vous déjà demandé ce que vous feriez, pris dans l’étau de l’accusation avec votre enfant, votre fils par exemple, devant faire face à des actes qu’il n’a pas commis ? Il n’y a pas qu’une seule vérité, pas qu’une seule personne impliquée, pas juste du blanc et du noir. Il y a de la demi-teinte, des allégations en gris majeur.

Ce dont on est sûr désormais, c’est que la justice doit évoluer, les enquêtes être différemment menées et les victimes écoutées.

Et que Ghomeshi, lui, sera de nouveau devant la justice, en juin cette fois, pour une autre accusation d’agression sexuelle.

Et vous, qu’en pensez-vous?

-Lexie Swing-

 

PS Voici un édito très intéressant sur le sujet dans la Presse :  Par Yves Boisvert

7 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Marine dit :

    Dans mon métier en assurance qualité pharmaceutique je peux surclasser la criticité des problématiques quand elles sont récurrentes. Devant la récurrence des évènements et si on arrivait à montrer qu’il n’y a pas complot entre les victimes, on pourrait tout de même se dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu et obtenir une petite condamnation, non ? …

    1. lexieswing dit :

      J’adore le jardon professionnel et ton exemple. Le pb c’est qu’en justice, la récurrence ne suffit pas, il faut des preuves. Sans preuve, le plus salaud des gars s’en tirera toujours. Récemment j’ai interviewé une enquêtrice qui m’a dit que sur un cas elle avait eu une intime, vraiment intime conviction, mais elle n’a jamais pu faire tomber la personne faut de preuve.

  2. Marie dit :

    À preuve du contraire ces relations sexuelles ont toujours eu lieu entre adultes consentants, je trouve que Ghomeshi a été stigmatisé, ce n’est que mon avis personnel…

    1. lexieswing dit :

      J’aurais beaucoup plus compris qu’il soit devant la justice pour cette histoire de harcèlement sur une collègue. Je doute pas que la justice puisse faire qq chose de ce bonhomme, mais c’est comme s’il n’était pas là pour les bonnes raisons…

  3. Je te suis complètement, ton raisonnement me parle beaucoup. On a effectivement le droit de faire un peu de « café du coin » et d’y aller de commentaires à l’emporte-pièce contre lui. C’est instinctif et c’est normal. Mais voilà, il y a la loi… qui peut paraître injuste, certes, mais qui a une raison d’être, comme tu dis, pour éviter les erreurs. On ne peut pas juste se contenter d’y aller avec les émotions…

    Je n’ai pas suivi assez l’affaire pour me faire une idée. Le gars ne m’inspire pas du tout confiance (jugement émotif et complètement instinctif), mais je n’ai pas non plus aimé l’enfoncage de portes ouvertes qui a suivi. Genre, non, on ne peut pas la lui couper, désolée.

  4. Steph dit :

    Malheureusement, en cachant certains détails, disons important, les femmes n’ont certainement pas aidé leur avocat dans leur stratégie de défense… Triste parce que dénoncer n’est pas un acte anodin.

  5. Je suis d’accord avec ce que tu dis sur protéger les garçons aussi, contre les fausses accusations ou les exagérations. Mais le système judiciaire est ainsi fait que 92% des femmes qui sont victimes d’agressions sexuelles ne le reportent pas, Et celles qui vont devant la justice sont victimes à nouveau et n’obtiennent pas justice. Je pense qu’une réforme du système devrait être mise en place. Un cas très médiatique comme celui-ci permet en tout cas d’ouvrir le débat ce qui est une bonne chose.

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