L’habillement libre ou la fin des grands principes

«Aujourd’hui, je suis la Reine du Rose, Maman!» Ma fille de 5 ans arborait ce matin un total look rose, du rouge framboise en réalité. Ceux qui me connaissent intimement savent que j’ai intérieurement tourné de l’œil. Mon sourire, lui, est resté figé. Et j’ai dit bravement, «c’est merveilleux, chérie, mais t’ai-je déjà parlé de la façon dont on assortit…» Elle m’a coupé d’un claquement de talon :«Je saiiiis Maman, mais c’est juste pour aujourd’hui, je vais montrer à mon éducatrice que je suis la Reine du Rose, mais demain c’est promis je choisirai deux couleurs qui vont ensemble.»

Rassurée sur le fait qu’elle avait pleinement conscience d’être vêtue comme un remake des Mille et une Nuits, et peut-être encore plus par le fait qu’elle s’en tamponnait le coquillard, j’ai décidé que j’avais réussi ma job de mère et j’ai tourné les talons. Notez que je me suis même autorisée un petit high-five mental pour être parvenue à élever une enfant qui se taxe automatiquement de reine, quand le reste de la meute se proclame chichement princesses.

Reste que, l’habillement de mes enfants n’a pas toujours fait partie de mon laxisme parental. Lorsque B. était encore un petit pois sauteur niché au creux de mes entrailles, je parcourais avec bonheur les pages de Petit Bateau, me pâmait devant les combinaisons de Catimini et négociait furieusement des secondes mains de 3 Pommes et Sergent Major. Sitôt née, elle fut vêtue d’un bonnet doux et d’un pyjama blanc en pilou, qui sentait bon l’enfance. Elle a porté du Liberty, des marinières et des nœuds sur la nuque. Le rose était réputé coupable, les personnages de dessin animé interdits, les robes et jupettes persona non grata. J’avais une haute opinion de l’habillement infantile, et affichait sans détours mon incompréhension face aux mères de famille qui déclaraient laisser leur nouveau-né en pyjamas jusqu’à l’adolescence. Elles mentionnaient le confort, je répondais «mais c’est important de bien les habiller!», comme si l’on avait parlé de sauter trois biberons ou d’arrêter les couches à 6 mois.

Je me suis perdue au détour d’une année folle, entre le terrible two et le grand débarquement de l’enfant numéro deux. Pauvre et épuisée, j’ai recyclé rapidement des tenues éculées. Ma grande fille a reçu son premier chandail large. Je lui ai enfilé les shorts de son cousin et le vent a tourné. Elle s’est mise à refuser tout ce qui n’avait pas l’heur d’être des leggins sans coutures. Elle a pointé du doigt les étiquettes qui grattaient et les matières qui collaient. Elle a déniché dans des affaires récupérées de la sœur du voisin de la rue d’à côté un chandail Minnie et ses premiers joggings. Pendant que sa sœur cadette enfilait deux t-shirts et un pantalon de neige par-dessus son pyjama.

Le goût a pris le bord, même si les années d’expérience m’obligent désormais à me demander si celui-ci était bon, ou s’il était simplement révérencieux. Je ferme les yeux sur les mélanges de motifs et j’ai adopté pour Tempête le mélange leggins-chandails, clin d’œil moderne à feu nos ensembles caleçons-pulls dont les marques bon marché semblaient avoir le secret. Il a l’avantage du confort et de la résistance aux escalades de dossiers de canapés et autres fournitures usuelles réputées avoir pourtant d’autres desseins.

Comme tous les grands principes désormais enterrés, celui de l’habillement connaît chez moi quelques sursauts de vivacité à l’aube des grands jours : mariage, anniversaire et bien sûr photos de classe. La lettre ainsi distribuée, annonçant la prise de photo prochaine pour le joyeux groupe des finissants de la garderie (ça ne s’invente pas) a remué les principes enfouis. Loin de les refouler – on se méfie de la lionne en soi qui somnole – j’ai claironné trois jours avant le fameux matin que j’allais choisir la tenue ET la coiffure. Elle a répondu «C’est pas juste» et j’ai rétorqué «Je t’ai mis au monde, je fais ce que je veux». Au jeu des arguments, celui-ci valait toute la prétention du monde. Comme la mère bienveillante en moi estime que toute règle doit être expliquée avant décret, j’ai ajouté «Parce que quand tu regarderas les photos dans 20 ans, tu me remercieras».

Ainsi fut fait. Malgré quelques tentatives d’opposition, l’enfant de 5 ans n’a pu que se résoudre devant l’inflexibilité parentale, le père étant venue à la rescousse de la mère. Elle a quand même eu le choix entre deux t-shirts. Il faut bien acheter la paix!

Sur la photo que j’imagine déjà, il y a une enfant en robe de princesse, et un autre avec un nœud papillon. La mienne, c’est celle avec les grands yeux, et la dent tremblotante, juste devant. Elle porte des jeans, un t-shirt rayé et un bun sur la tête. Parce que je ne crois plus à la mode, mais que je veux que dans 20 ans, en redécouvrant les photos, elle se voit elle, telle qu’elle était, et telle qu’elle sera probablement toujours, au fond d’elle. Avec ses yeux qui s’arrondissent sous l’enthousiasme, son rire en cascades et ses jambes de sauterelle.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Catégories EnfantsMots-clés ,

18 réflexions sur « L’habillement libre ou la fin des grands principes »

  1. Aaaaaaaaaaaaaah… mais c’est tellement triste ce que tu écris!
    Depuis petite, les vêtements sont mon cheval de bataille: le droit aux couleurs, au dépareillé, à la profusion de motifs… Et je me bat encore et toujours, parce qu’on me fait des réflexions sur ce que je porte, sur la manière dont j’habille les enfants, dont je les laisse s’habiller à l’avenant, surtout en France où ce genre de mentalité me semble moins bien vue; mais je ne supporte pas cette idée qu’il faudrait s’habiller avec bon goût, que quelqu’un décide de ce qui est mettable ou pas, parce que tant qu’on se sent bien dans ce qu’on porte… pourquoi pas? Puis «le bon goût» change tellement en fonction des pays, c’est tellement subjectif: ne pas mettre plus de 3 couleurs, etc… oui jusqu’à ce que tu découvres d’autres cultures, d’autres motifs et qu’on se rende compte que nos habits sont des choix plus importants qu’ils y parait, le moyen de véhiculer et transmettre une culture, parfois des stéréotypes.
    D’ailleurs à ce sujet j’ai gardé avec moi le livre de mon enfance qui me parle le plus: Cucul la Praline de Suzie Morgenstein. Et j’avoue que je le relis encore, et le lis à mes enfants ((qui en passant son beaucoup plus soucieux que moi de s’habiller «convenablement» marier les couleurs etc, comme quoi…). Je le regretterai peut-être dans quelques années mais bon… :D
    Biz biz

    1. Morgenstern??? stein? Lol je me trompe tout le temps sur son nom :D

    2. Pourquoi c’est triste ? Je n’ai pas compris

      1. Parce que je trouve ça triste (au moins le début) de limiter les enfants de la sorte, ou de se limiter. De leur apprendre à paraître plutôt qu’à être.
        Surtout l’épisode de la photo.
        Mais je te dirais, je suis très sensible sur ce sujet et c’est quelque chose qui me terrifie/touche/attriste/chamboule particulièrement. (et certainement beaucoup trop!)

      2. Ah ok. Oui c’est une façon de voir. Mais comme au quotidien je lui laisse porter ce qu’elle veut du moment que c’est adapté à la saison, je trouve que je fais un boulot de mère tout à fait honnête. Par ailleurs je te rappelle qu’elle portait des jeans et un t shirt rayé, que j’ai choisi parce que c’est ce qu’elle porte la plupart du temps et que comme je l’écris à la fin, j’avais envie qu’elle “se corresponde” sur une image d’elle qu’elle allait conserver. Je trouvais que lui demander de s’habiller avec une tenue de célébration aurait été bizarre compte tenu du fait que ce n’était pas ce qu’elle portait d’ordinaire

      3. Ben euh…. je veux pas que tu te sentes critiquée ou quoi hein, je trouve pas que t’es une mère indigne et clairement je parle de mon ressenti, c’est pour ça que je précise que je suis particulièrement sensible à ce sujet, j’ai pas envie de te juger, puis ce n’est pas le cas.
        Mais disons que oui ça me fait tiquer d’apprendre à un enfant à marier les couleurs pour s’habiller, pour moi c’est comme tendre un livre de coloriage à un enfant et lui dire: le ciel est en bleu, le soleil est en jaune etc.. C’est pas faux, c’est pas grave, c’est juste dommage.
        Mais ça je le répète, c’est mon ressenti

      4. C’est un ressenti que je comprends et partage en partie. Je pense que je suis influencée par les milieux professionnels où j’ai évolué où, sans avoir rien à voir avec la mode, impliquent que tu respectes un certain code. Comme toute règle cependant, j’estime que c’est lorsque tu les connais que tu peux t’en affranchir. Regarde, je te donne un exemple personnel : ma mère m’a toujours dit de ne pas mélanger deux motifs, genre un chandail à pois et un pantalon rayé. Le jour où ça m’est arrivé et qu’on m’ a dit que c’était moche, j’ai rétorqué « je sais qu’on dit que ça ne va pas ensemble mais je me suis bien regardée dans le miroir ce matin et moi, j’ai trouvé que ça allait bien ensemble ». A l’inverse, chaque fois qu’on m’a fait une remarque, quelle que soit le sujet, du type « quoi, tu ne savais pas qu’on faisait comme ça? La honte! » et bien ça a mis un coup à ma confiance en moi (en tant qu’enfant je veux dire). Ça me fait penser à un autre sujet : j’appelle le vagin par un « petit nom » pour mes filles. Mais je leur ai dit quel était le nom plus usuel, et je leur dis de temps en temps. Je n’ai pas d’idées arrêtées sur l’importance ou non d’appeler un chat un chat, mais je veux qu’elles sachent comment fonctionne la société, ce qu’elle dit et qu’en sont les codes, pour mieux s’en affranchir. Merci pour cet échange qui me fait réfléchir en tout cas. D’ailleurs tu ne m’as pas dit pourquoi tu étais sensible sur le sujet ?

      5. Je suis juste très sensible aux couleurs, tout comme je suis très sensible aux odeurs. Pour moi une couleur ce n’est pas seulement ce que l’on voit, je la vis littéralement, je la sens, je l’entends, ça m’enveloppe, ça m’étouffe, me dégoûte…
        Disons que j’ai plus pleuré devant un beau dégradé de couleur dans le ciel (certains couchés de soleil sont d’une telle perfection) qu’à la naissance de mes enfants. :D
        Puis je suppose aussi qu’entre le fait d’avoir des parents qui venaient d’un autre pays, avec leur code vestimentaire qui n’était pas tout à fait le même qu’en France, être en surpoids jeune, ce qui faisait qu’on m’autorisait certains style mais pas d’autres «parce qu’on ne mets pas ça quand on est gros», et avoir une maman pas très flexible sur le style vestimentaire, parce qu’il fallait être beau, bien habillé, «visuellement convenable» en toute situation, j’ai sûrement dû me chercher un peu. Mais après comme je dis parfois, on est une famille de 5 enfants, sur ces 5 enfants, je suis la seule à avoir dit «non» à tout ça, donc je me dis l’apprendre en soit c’est pas forcément laisser l’opportunité de s’affranchir.
        Expérience perso: j’étais accroc au mélange orange/turquoise. Et pendant bien 2 ans j’ai eu des moqueries incessantes à l’école, des gens qui voulaient m’apprendre comment bien m’habiller, les filles «cool» du collège qui me montraient des magazines de mode etc… Puis un été, il y a eu une collection de je ne sais plus quel styliste ou quoi qui était basée sur le mélange de ces deux couleurs. Et là tout le monde se mettait à en mettre, commençait à me dire que je m’habillais bien etc… J’ai trouvé ça tellement ridicule! Que du jour au lendemain, quelqu’un changeait les codes, alors je devenais acceptable. Puis depuis, peut-être encore plus qu’avant, je n’en fait qu’à ma tête.

  2. En te lisant, j’ai l’impression que j’ai de la chance…! Mark est facile à habiller, et je dois avouer que je crois que c’est plus facile pour les garçons. Non, pas parce qu’ils s’en foutent, loin de là… mais les fringues estampillées « gars » sont plus neutres. Je pique juste des crises quand il revient de chez mes beaux-parents, « relooké », c’est à dire habillé comme un clown avec que des t-shirts à l’effigie des Minions et autres super héros :-/

    1. Je cherche souvent du côté des garçons et je trouve qu’il y a un code couleur déjà bien marqué ! Tout semble marron, kaki et orange lol

  3. Aaaaah Lexie ! Souvent quand je lis tes articles, je me demande pourquoi ce n’était pas toi ma mère ;-) Loin de moi l’idée de critiquer la mienne, elle a fait de son mieux…mais c’était pas tous les jours faciles pour nous.

    Quelle sympathique intention pour B. de vouloir qu’elle se reconnaisse sur sa photo de classe quand je pleurerais bien de voir les miennes où j’étais invariablement en robe/jupe/chemisiers du dimanche qui me révulsaient (et accessoirement ou je faisais tache au milieu des autres enfants en jean’s et pull). C’est que ma mère ne transigeait pas avec les vêtements : la mode c’est vulgaire, tu mettras des jupes et des robes tout le temps… Et si possible des trucs qui étaient à la mode il y a 10 ans pcq la mode d’aujourd’hui est vraiment moche.

    Si un jour j’ai des enfants, je ne manquerai pas de me rappeler tes petits articles intéressants car j’aime assez ce que tu écris en général et je m’y retrouve plutôt à priori.

    1. Je peux t’adopter si tu veux ;)) Au début j’étais pas mal à cheval sur ce qui se portait ou pas. Mais ma fille – Et sa sœur suit son exemple – a beaucoup de caractère et surtout elle était très sensible à tout un tas de trucs sur ses vêtements. Elle nous menait une vie impossible pour des coutures ou des boutons mal placés. On a fini par lui acheter seulement des vêtements doux et très simples. Et elle est revenue d’elle même à plus de diversité en grandissant. Ça aurait été ridicule de s’obstiner, à un moment tu réalises qu’on est pas en train de parler de boire de l’eau, manger suffisamment de légumes ou de prendre de repos. On parle juste de vêtements, et tant qu’ils sont appropriés aux températures, à la météo et décents selon la norme établie par le lieu, pourquoi pas ? C’est sur qu’elles sont loin d’être les mieux habillées dans mon entourage mais tant pis. Après tout elles ne sont pas mes poupées lol :)

  4. Je suis grande maintenant 😋

  5. Encore une fois, je me retrouve dans ce que tu décris ! Moi aussi j »ai foncé avec passion dans la mode enfantine dès la naissance de ma Poupette, mais avec l’entrée à l’école, ça commence à grogner plus dur de son côté et elle commence à vouloir choisir ses habits. Pour l’instant, elle est encore suffisamment petite pour que j’arrive à négocier, mais à mon avis, le jour où je n’aurai plus de marge de manoeuvre va vite venir.
    Mais c’est pas pour ça qu’on leur a fait une petite soeur ?! ;-)

    1. Si! Mais curieusement je suis aussi moins à cheval pour la petite. Il faut dire qu’avec son côté intrépide elle déchire et tâche tout !

  6. ahah je me suis reconnue dans la référence aux mères qui laissent leurs bébés en pyjamas H24 :D j’avoue que ma fille a été en grenouillère les 3 premiers mois de sa vie (au moins) :D

    je n’accorde absolument aucune importance aux vêtements et à l’apparence, du coup je suis très très zen sur ce sujet, mais je me prends des réflexions parfois. Par exemple, le week-end, si on ne sort pas et que ma fille (3 ans) insiste pour rester en pyjama toute la journée, ça ne me pose aucun problème. Ses grands-parents, par contre, ont l’air de trouver ça complètement fou. -_-

    1. Quand je pense qu’elle a déjà trois ans ! (Oui ça va me prendre la journée pour m’y faire lol)

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