De poils et d’amour

Elle a regardé le calendrier et elle a dit “ça fait juste un an aujourd’hui”, et puis “on dirait que ça fait plus longtemps qu’il est parti”. Et c’est vrai, qu’on dirait qu’une vie a passé depuis son dernier souffle, mais pas tout à fait non plus vous voyez. Parce que je me revois aussi arpenter le parc, le soleil se couchait avec une douceur lumineuse qui baignait la clairière d’un halo rougeoyant. Je m’étais dit “c’est peut être Eleven qui s’en va, il a retrouvé sa liberté et il n’a plus peur de rien”. Et c’était hier, à peine.

Il nous avait quitté dans l’après-midi après une dernière balade avec nos enfants. On s’était assis près de lui, dans notre salon, et puis l’équipe vétérinaire l’avait aidé partir. Quand son cœur s’est arrêté, il mâchonnait encore les biscuits que l’assistante lui avait donné et dans un coin, Poppy et Chester l’observaient. Ils ne l’ont jamais cherché, preuve que les animaux sentent et savent. Contrairement à nous, ils n’ont pas besoin de piqûre de rappel, ils n’ont pas l’impression d’avoir rêvé ou imaginé. Ce qui existe est et ce qui est parti n’est plus.

Il y a toujours eu des animaux autour de moi. De mon retour de la maternité à aujourd’hui, j’ai été entourée d’animaux. Des chiens, beaucoup. Des lapins, des hamsters, des cochons d’Inde, des chats et des chevaux. Mes parents ont même une agnelle désormais.

Il y a quelque chose d’incroyable à partager sa vie avec des compagnons à quatre pattes, comme si l’on était mieux connecté avec le monde. Les meilleures histoires de vie que j’ai entendues était toujours pourvues d’un animal. Sur les genoux, aux pieds, sur le siège arrière d’une voiture lancée en pleine aventure.

Ce que j’ai appris, avec le temps, c’est qu’à l’image d’une relation amicale, aucune relation avec un animal n’a le même visage. Il y a celui que l’on ne pourra jamais remplacer, celle avec laquelle on a arpenté le monde, le féru des courses folles, la fanatique des morceaux de pomme. Il y a ceux qui rendirent nos vies meilleures et ceux qui nous ont appris sur nous mêmes.

Eleven était de ceux-là. De nos premiers instants passés ensemble aux derniers, il nous a appris à faire preuve de ressources, à dépasser nos limites. Pris séparément, de nombreux moments furent des épreuves mais l’ensemble de ce chaos fut une véritable leçon de vie. Il nous a appris la résilience.

Un chien ou un chat, en autant qu’on le considère comme un membre à part entière de sa famille, peut nous accompagner durant plus d’une dizaine d’années. Ils sont au cœur des bouleversements, témoins des petits et grands changements. Eleven a vu naître deux enfants, été emporté dans un processus d’immigration, a connu notre première maison comme propriétaires. Il fut au cœur de cette décennie si particulière pour nous et j’aime à réaliser que tous ces souvenirs si forts sont teintés de son existence.

J’ai une pensée triste pour le petit chien noir et blanc de mes parents qui a rejoint lui aussi les étoiles, ce soir. Il filait comme le vent, infatigable, chassant tout ce que la terre pouvait porter d’insectes et de petits animaux. Il était déterminé, consciencieux et d’une gentillesse incomparable. Les terres moissagaises sont peuplées de ses courses folles et de son enthousiasme débordant. Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’en va alors que ça y’est, on lui avait enfin trouvé un mouton à encadrer. Tu me manqueras beaucoup petit G.

-Lexie Swing-

Sans frivolité

Elle a dit ça dans un souffle. Ce n’était pas une interrogation, plus un constat. “Maman, le monde dans lequel je vais grandir, il est déjà fichu”. Peut-être était-ce une question ?

Je n’ai pas su quoi lui dire. Avec son goût marqué pour la faune et la flore et le temps qu’elle consacre à lire des livres informatifs et regarder des documents animaliers, elle savait mieux que moi l’étendue des dégâts. Je me suis dit que c’était drôle, quelque part, cette certitude. Moi à son âge les certitudes que j’avais, c’était le nom du cheval que j’allais monter et le résultat des multiplications à deux chiffres. Je savais les accords complexes et la date de la bataille de Marignan. Je ne savais pas qu’il existait un monde par-delà mon microcosme. Elle, en dépit de son innocence, comprend déjà la noirceur qui s’étend. J’aimerais pouvoir lui répondre : “C’est votre génération qui va changer les choses, sûrement”. Mais on dirait que j’ai cessé de penser à l’envergure des possibles, pour soupeser l’impact du tangible et de la calotte glaciaire qui fond comme neige au soleil.

J’aimerais lui dire que le monde va bien, que la haine n’a pas gagné et que les gens sont bons. Qu’il n’y a pas des enfants qui meurent au nom d’une Histoire qui n’est pas vraiment la leur. J’aimerais lui dire que les responsables de ce monde en crise ne dorment plus le soir face au chaos qu’ils ont créé. Qu’il y a consensus sur la suite, sur l’issue et que la paix et l’harmonie sont au programme de demain.

Je suis fatiguée, pas des problèmes du monde mais de l’immobilisme dans lequel on se maintient. De l’inaction. De voir que la seule donnée commune, la cause et la conséquence, la seule vraie donnée décisionnelle, c’est l’argent. L’argent ne résoud rien mais il définit tout. Il est le soleil d’un monde qui suffoque. Il inonde les puissants de ce monde et plonge dans l’obscurité ceux qui n’ont rien, même plus la dignité. On ne peut pas être digne dans un monde régit par l’argent. On peut juste s’agenouiller et supplier.

C’est dur de se rendre compte que l’on a tant à faire et si peu de champ d’action. Qu’il faut remettre son existence dans les mains de gens qui se les laveront avec application, sitôt le micro éteint. Lorsque j’avais l’âge de ma fille, le peu que je savais de la politique, je le tirais des Guignols. J’en ai gardé cette impression de mascarade, ce sentiment que les grands décideurs ne sont finalement que des marionnettes. Mais j’avais, quelque part, confiance en les gens qui nous gouvernaient. Ils œuvraient nécessairement pour le bien commun. En plus, des gens de gauche, alors imaginez.

J’ai mis du temps à comprendre qu’il n’y avait que des individualités, dans les prises de décision. Le peuple et le commun sont souvent nommés en vain par ceux qui retourneront s’abriter dans leurs prisons dorées une fois les mots prononcés. Ils auront toujours des échappatoires, une paix relative et des tomates en hiver. Dans cette équation de pouvoir, si la parole est d’argent c’est l’argent qui est d’or.

J’ai rassuré ma fille : la Terre nous survivra. Elle fera table rase de nos luttes intestines, de nos jeux destructifs et de nos velléités égoïstes. Elle se réinventera, délivrée de sa plus fascinante et terrible création : l’humanité.

J’aimerais vous dire que je rêve d’un monde où la nouvelle génération reprendrait les rênes de sa destinée et où la noirceur n’aurait pas déjà gagné. Mais est-ce encore possible ?

-Lexie Swing-

Photo : Rahul Pandit

Les enfants, les repas et mon avis sur les coffrets ChefClub

On revient de la chasse aux bonbons d’Halloween. Comme chaque année, il y a plus de bonbons sur la table que de jours dans l’année, et le calcul est facile : on ne les finira pas d’ici l’année prochaine. On ne les a jamais privées de bonbons, il y en a d’ailleurs souvent qui traînent d’une fête à l’autre dans nos placards, mais elles n’en mangent pas sans autorisation et chez nous c’est plus souvent non que l’inverse.

On a tous nos façons de naviguer avec l’alimentation des enfants, et il n’y a pas de recette magique – c’était le minimum que de la placer, celle-ci – en matière de bonbons comme pour le reste. Il y a ceux qui refusent tout bonnement d’en avoir et d’en recevoir, ceux qui les autorisent à tous les repas et piochent eux mêmes allègrement dans le pot d’Haribo, et au milieu, tous ceux qui naviguent à vue. Ils disent oui pour un, pour deux, pour dix et finalement la famille passe à travers le paquet et les parents jurent leurs grands dieux qu’on ne les y reprendra pas. Les bonbons sont bannis jusqu’à la prochaine fête, et puis ça recommence. C’est aussi comme ça qu’on éduque, en posant des limites qu’on sait transgresser quand l’occasion – sous la forme d’un Kinder Schoko-Bons – se présente.

La même habitude prévaut pour les repas et nourrir des enfants n’est pas plus facile aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Probablement moins, même, parce que les parents vivent plus de culpabilité et se sentent moins libres de devenir des tortionnaires, brandissant les haricots verts sous le nez de leurs rejetons en invoquant ces pauvres enfants qui n’ont rien a mangé en Somalie et toi tu gâches tu n’as pas honte. Aujourd’hui, on se félicite d’avoir fait manger des courgettes cachées dans du gâteau au chocolat et on découpe des cœurs à l’emporte pièce dans des rondelles de concombres. C’est inventif mais ça ne résout malheureusement pas le problème initial : comment apprendre à son enfant à se nourrir avec moins de frites et plus d’épinards ?

Parfois je mentionne à des copines ou collègues un plat nouveau préparé la veille ou le week-end d’avant, disons un mélange hummus, haricots rouges, poivrons, feta, épinards, œuf et avocat dans une tortilla, et les questions sont toujours les mêmes : mais tes enfants, elles mangent quoi ? Suivies de l’invariable : moi mes enfants, ils mangent pas les trucs rouges, pas les légumineuses, pas les poivrons crus, pas les œufs coulants, name it. On sent le désespoir quand elles me le disent. Et en même temps l’espoir de parvenir à changer les choses, de devenir une de ces familles qui peut profiter d’un repas de famille agréable durant lequel le niveau conversationnel ne met pas en péril l’audition et le plat de lentilles est savouré sans menaces.

Ce n’est pas la première fois que je le mentionne mais j’ai été un de ces enfants hyper difficiles. Et dans les années 90 en plus alors que ça n’existait presque pas. On dissimulait ceux de mon espèce, qui boudaient les plats en sauce et le poisson au four, faisaient fi des préceptes selon lesquels tous les enfants aiment le fromage, les patates et le chocolat (enfin perso moi j’aimais ça, c’était la base de toute négociation, donne-moi du Pavé d’affinois et je finis ta viande trop cuite). Les aliments ne devaient pas se toucher entre eux dans l’assiette – le comble de l’horreur étant le jus d’une viande qui aurait glissé du fait d’une table mal balancée et serait venu épouser le flanc des trois vaillants haricots verts négociés par la trivialité parentale. Je ne supportais pas la présence d’une herbe quelconque, comme un malheureux basilic sur une pizza margherita ou pire encore : un brin de persil sur un monticule soigné de pâtes blanches bien beurrées.

Bref, le cauchemar des enfants culinairement difficiles je connais : j’ai été l’un des despotes les plus en vus de sa génération dans mon cercle particulier. On gardait des crêpes surgelées à mon attention dans les congélateurs des habitués, de peur que je renie père et mère pour éviter un poisson pané qui n’aurait pas eu la rectanglitude habituelle. (Vous riez peut-être mais c’est vrai : il y a les bons Croustibat, fins avec une forme allongée, et les infâmes panés larges que prenaient parfois mon père. Le summum de la défiance étant ceux qui incluaient une fine couche de sauce tomate entre la panure et le poisson. Voici comment on gâche un classique de la cuisine industrielle française : en créant des rectangles qui n’en sont plus et en innovant sur la matière.)

Ceci étant écrit, je dois vous avouer quelque chose : mes parents ont été très complaisants à l’égard de mes caprices alimentaires mais comme tout bon enfant des années 90, j’ai eu le loisir de rester devant mon assiette pendant de longues minutes alors que la table était de longue date débarrassée. J’ai eu aussi à mâcher des morceaux de viande qui me semblaient toujours plein de nerfs et que je tentais d’avaler tout ronds avec une gorgée d’eau. J’ai été à la cantine et on m’a sommée de goûter le plat du jour : foie de veau et choux de Bruxelles bouillis. Et je n’en ai pas gardé trace ni rancune. Je n’ai pas créé de rapport particulier avec la nourriture que l’âge adulte ne m’est pas permis de défaire. Mieux encore : je mélange aujourd’hui allègrement les saveurs, le sucré-salé et même les textures. Alors défaites vous de cette culpabilité qui vous empêche d’imposer à vos enfants de goûter un peu du plat que vous avez mis une heure à préparer ou qui vous force à prévoir trois plats au menu parce que vous êtes sûrs qu’ils n’aimeront pas votre poisson frais. On n’a pas besoin d’être autoritaire pour guider ses enfants, on peut simplement être à l’écoute des vrais dégoûts, en minimisant les rejets d’habitude. Après tout, on a tous été enfants et on sait que les rognons, c’est pas bon.

Nous avons cette richesse en France d’avoir fait de la cuisine une affaire de famille. Elle se transmet, elle se prépare et se savoure à plusieurs. Un plat préparé avec amour devrait être honoré ensemble, qu’importe les considérations de chacun. On se trompe, je crois, à vouloir faire un plat pour les enfants et un autre pour les adultes, à créer un chacun pour soi. Un enfant est capable de tout goûter, et surtout de tout aimer. Et même si son palais n’est pas encore mature, selon ce que j’ai lu, il est aussi en développement, ce qui signifie que chaque nouveau goût proposé enrichi la palette des possibles. Je trouve que cette idée est d’une incroyable richesse.

Mon salut personnel est venu de la cuisine. Lorsque j’ai commencé à choisir moi-même mes produits et mes recettes, et surtout lorsque je me suis mise à la cuisine, ma perspective a complètement changé. Les épices n’étaient plus des goûts étranges dans un plat commun, elles étaient un monde joyeux et coloré sur la tablette de l’épicerie. Les textures se mariaient parce que je les avais pressenties ainsi et les plats étaient appétissants parce que présentés selon l’idée que je m’en étais fait.

Pour beaucoup d’enfants, refuser des aliments précis relève d’un besoin de contrôle. Pas pour tous bien sûr, certains ont des sensibilités particulières qui provoquent un véritable chaos sensoriel lorsqu’ils sont confrontés à des odeurs ou textures spécifiques. Mais pour de nombreux enfants, avoir un droit de regard ponctuel sur les repas, mettre la main à la pâte pour confectionner les plats ou avoir le loisir d’essayer une épice plutôt qu’une autre, est suffisant pour les remettre sur le chemin de la découverte, gustativement parlant.

Dans cet esprit, j’ai découvert il y a quelque temps les coffrets pour enfants ChefClub et j’en ai offert un à ma fille lorsque j’en ai eu l’opportunité. Je craignais qu’ils soient destinés à des enfants plus petits – elle a 8 ans – mais sa sœur de 10 ans et elle ont finalement eu le loisir de l’utiliser en toute autonomie. A l’âge qu’elles ont, elles choisissent leurs recettes, font leur liste d’épicerie et même leurs courses, parfois ! J’ai offert le livre de recettes en même temps que le jeu de tasses à mesurer, à l’effigie de différents animaux. Les recettes qu’elles suivent les amènent donc à mettre un cochon de farine et deux poules de sucre, à casser un œuf et à ajouter un chat de lait. C’est amusant et tellement facile à manipuler. Je ne me lasse pas de ce kit, de vrais instruments de cuisine mais de taille suffisante pour être manipulés par des enfants. Pour moi, c’est une autre façon de s’approprier la nourriture et la cuisine. C’est un chemin aisé vers les sauces, qu’on aimera parce qu’on les aura préparées soi-même, et peut être même les herbes dans les pâtes beurrées, surtout s’ils viennent du potager que l’on a nous-meme arrosé.

-Lexie Swing-

Compagnon d’aventure

Il est tout pour moi. Un ami, un amant, un partenaire, de jeux et d’aventure. Il est mon contact récurrent, dix appels à la suite dans mon téléphone, douze messages et trois photos transmises dans la dernière heure. Il est mon interlocuteur privilégié, celui des petites et grandes décisions, la personne à qui je demande ce que je devrais prendre comme plat au restaurant ou quoi faire de ma vie.

Nous avons toujours été sur le même pas, la même longueur, partants pour tout : la vie à deux, les enfants, la maison, l’immigration. Nous avons été en désaccord sur le futile, temporisant nos achats, minimisant les dissonances. Nous avons fait individuellement face à des illusions qui nous ont abîmés, à des difficultés qui nous ont entravés, mais toujours l’autre a tendu la main, le bras, l’épaule nécessaire pour surmonter, pour avancer, dans les couloirs carrelés comme dans les méandres assombris des esprits qui ne voient que la nuit. Nous avons vécu sur deux continents et arpenté le Canada d’un océan à l’autre, ensemble.

J’aime bien les histoires d’amour. Elles sont aussi différentes que les coeurs qui les portent. Il y a celles qui n’auront duré qu’un instant, celles qui dureront toute une vie, et puis entre les deux, des destins qui s’unissent et se séparent au gré de l’amour qui se faufile entre les doigts désunis. J’aime les premières rencontres, les premiers élans, les premières évidences, celles qui font qu’on ne réfléchit plus et qu’on danse, comme si demain ne comptait pas. L’amour n’est pas une vérité et il n’a pas toujours raison, il unit des âmes soeurs comme des solitudes dissemblables, qui finiront par se briser, au contact l’une de l’autre.

L’amour n’est pas une vérité en soi, mais notre amour a toujours été une évidence. Du premier éclat des retrouvailles à nos voeux sur le bois mouillé d’une ferme des Combrailles. Il n’y a jamais eu de peut-être, il n’y a jamais eu de si, il n’y a eu que des foulées altières, le pied sûr parce que guidé par la certitude de cheminer avec la meilleure compagnie possible.

Quels que soient les hasards de nos routes, il m’était destiné.

Que cet anniversaire qu’il fête dans quelques jours soit aussi heureux, plus peut-être encore, que les 17 autres que nous avons passés ensemble, honorant le tout premier, lorsqu’il n’était alors question que d’amitié, il y a 23 ans à peine.

-Lexie Swing-

La grossophobie dans le sport (ou l’art de troller en toute bonne conscience)

Nous sommes dimanche et je cours. La forêt est à moi – et au tout-Montréal qui a colonisé la Rive-Sud pour l’occasion. L’automne est bien installé et malgré le soleil haut dans le ciel, il fait froid sous les arbres humides. Dans mes leggings de sport, solidaires de mes jambes comme une seconde peau, je dépasse un groupe de jeunes. Ignorante. Indifférente. Dans mes oreilles, un podcast que j’aime bien et puis la voix d’une femme. Elle raconte son parcours de marathonienne, ses réussites et ses obstacles, ses succès et puis ses 22 kilos pris au début de la vingtaine. Les difficultés liées à son poids, ce ne sont pas seulement des kilos qui pèsent sur ses articulations. C’est une image, et puis c’est du harcèlement surtout. « Ça se traduit comment, par exemple ? », lui demande en substance l’animateur du podcast. Elle soupire brièvement. « Par exemple, c’est une photo de moi à l’arrivée d’un marathon et quelqu’un qui commente sur le fait que c’est un miracle que le bitume ait résisté à mon poids ».

Le souffle me manque un peu et ce n’est pas seulement parce que je cours en côte. Tous ceux qui produisent du contenu sur Internet connaissent le trollage sur les réseaux sociaux. Les journalistes dont j’ai quelque temps fait partie en font également régulièrement les frais. Dans une vie passée, j’étais passée maître dans la suppression hâtive des commentaires harcelants ou intimidateurs. Au diable la liberté d’expression.

Le deuxième animateur le confirme. Lorsqu’il a reçu pour la première fois cette coureuse dans son podcast, il a dû modérer une salve de commentaires comme il n’en avait jamais reçus alors. « C’est comme si ces gens-là considéraient votre poids et votre liberté de courir comme un affront personnel ». Est-ce que ce n’est pas une idée folle, quand on y pense ? Et réalise-t-on jamais le courage que cela prend, d’avancer ainsi, en sachant que l’on s’expose aux pires critiques, simplement parce que l’on est, parce que l’on refuse de se dissimuler, parce que l’on s’oblige à persévérer ?

L’athlète du podcast évoque aussi les tenues, jamais taillées pour les personnes plus fortes, et puis la honte qui pousse ces coureurs-ci à se cacher sous des vêtements toujours plus longs, toujours plus larges, à l’image de la vie courante dans les sociétés modernes, où seules les tailles de guêpes et les jambes de gazelles méritent d’être soulignées. Loin des shorts courts ou des hauts colorés, ces personnes-ci se noient dans des joggings amples trop chauds ou mal adaptés, en dépit de l’inconfort et des saisons.

Sur la page Facebook de coureurs du Québec dont je fais partie, la bienveillance est généralement de mise, vigoureusement administrée par des modérateurs et modératrices chevronné(e)s. Au sein de ce cocon, des personnes en surpoids se livrent parfois. Ainsi une coureuse racontait récemment comment une femme l’avait interpellée en lui disant « Mais voyons donc, pourquoi te forces-tu à courir de même, tu vois bien que tu n’y arrives pas! », quand une autre, un peu plus loin sur le chemin (il y a des jours comme ça, n’est-ce pas ?) l’avait encouragée « bravo de courir avec tout ce poids en trop ». Deux commentaires, deux sollicitudes peut-être, mais tellement déplacées qu’elles sont venues altérer toute la confiance que cette jeune femme avait mobilisé pour se mettre ainsi à la course. « Je n’ose plus aller courir depuis », se lamentait-elle. Et cette remarque rejoint celle d’un des présentateurs du podcast susmentionné qui expliquait que beaucoup de gens dans la même situation courent très tôt le matin, très tard le soir, en pleine forêt ou uniquement sur tapis dans le seul but de ne croiser personne.

J’entends ces témoignages, je lis ce dépit et je m’interroge. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans nos sociétés ? A quel point sont-elles gangrénées pour qu’aujourd’hui, des personnes se sentent autorisées à interpeller ainsi autrui parce que leur physique les dérange ? Cette idée me tourne dans l’esprit et je la décortique sans y trouver du sens. Je connais la notion de rire et de moqueries propres à l’adolescence et aux effets de groupe, je comprends la maladresse et la méconnaissance de certains, voire la grossièreté, je devine l’arriérisme. Mais que, tel que décrit, des personnes voient comme un affront personnel le fait que des personnes en surpoids… courent ? Puissent courir ? S’autorisent à le faire ? Qu’est-ce qui nourrit cette hargne, ultimement ? Est-ce que la liberté des autres les insécurise ? Est-ce que leur physique les renvoie à eux-mêmes, à des périodes de leur vie, à une perte de contrôle ? Ou, plus inquiétant mais probablement plus vrai, avons-nous autorisé cette façon de penser, cette intolérance face aux libertés d’autrui, en tant que sociétés ?

A chaque réflexion que j’entends, ou chaque commentaire que j’entraperçois, d’une personne assenant son point de vue sur un physique, mais aussi une culture, un choix de vie, une orientation sexuelle… je m’interroge. Quel est l’objectif anticipé ? S’attend-on à une rédemption ? Se prennent-ils pour les nouveaux missionnaires ? De façon plus hypothétique, je soupèse la possibilité d’une modification du cortex préfrontal quant à la capacité à juguler ses paroles et à construire son bon jugement. Si, si. Il y en a clairement pour qui la maturité langagière n’est pas acquise.

Soyons clairs, ici : je n’ai pas de légitimité à parler du surpoids en tant que coureuse. Mais des coureurs et des coureuses se font les porte-paroles de cette cause-ci et je trouve ça fondamental de les relayer. Parce que leur engagement rejoint des pans de notre monde trop souvent marginalisés. Il fédère des gens qui se sentent parfois exclus de nos sociétés trop conformistes. En termes non ampoulés, leur engagement a un effet libérateur sur des athlètes qui ne s’autorisaient pas à courir parce qu’ils pensaient ne pas avoir la bonne shape. Ils sont des modèles pour nous tous, de par leur persévérance.

Et si cela enrage les ignorants, alors ce n’est que du bonus.

-Lexie Swing-

Le podcast cité dans l’article, c’est Dans la tête d’un coureur. Dans cet article, en lien avec le même podcast, on décrypte par ailleurs le mécanique du harcèlement dans le monde de la course. Un paragraphe est particulièrement éloquent : « Ils vont donc d’un côté s’en prendre aux anonymes qui vont souvent, d’une façon ou d’une autre, leur renvoyer quelque chose d’eux-mêmes qu’ils ne supportent pas. Mais cette projection est profondément enfouie derrière le masque du mépris et la capacité à mettre en avant les différences entre le harcelé et le harceleur. “Je ne suis pas comme lui”, “Je vaux mieux que lui”. Mais finalement, qui a posé la question ? Au départ, personne d’autre que soi-même. Mais lorsque plusieurs personnes présentant ces mêmes troubles narcissiques se rassemblent, notamment via les réseaux sociaux, elles créent des groupes dont l’agressivité devient très vite le moteur, la valeur principale. »

À combien d’enfants on s’arrête ?

Le week-end dernier, j’ai doublé le nombre d’enfants de ma maisonnée. Quatre enfants sous mon toit, entre 10 et 3 ans. Nous avons fait plusieurs activités, où les gens me regardaient arriver, visiblement amusés que dans le lot, ma “petite dernière” soit une fillette blonde comme les blés.

La vérité est que ça aurait pu. Cette fillette-ci, malgré l’absence de lien de parenté, possède exactement la même tignasse que ma propre mère, à qui je ne ressemble donc pas. C’est le mystère de la génétique et de ses gènes récessifs ou non. Au jeu de l’ironie et du hasard, il arrive que la fille des copains ressemble plus à ta propre mère que toi-même, c’est ainsi.

Je digresse mais en couvant du regard mon petit troupeau, je me suis dit que ça aurait fait bien, sur mon frigo, quatre minois sagement figés sur papier glacé. Bien sûr, ça aurait fait du monde à table. Bien sûr, ça aurait rempli, encore un peu plus le silence. Bien sûr, ça aurait débordé de la voiture. Mais un cœur de parent, c’est extensible ça non ?

Depuis que j’ai eu ma première fille, j’ai côtoyé toutes sortes de familles et de projets. Des gens qui, par choix ou non, avaient eu un seul enfant. D’autres qui, comme nous, s’étaient lancés dans un doublé ou un triplé – l’histoire ne dit pas s’il est gagnant ou non. J’en ai connu qui avaient continué à remplir religieusement les places à table, d’autres qui avaient dit que c’était fini et puis non finalement.

Lorsque j’ai eu ma seconde fille et que je lisais encore des forums destinés à la maternité, je voyais parfois ressurgir cette question. “Comment on sait qu’on ne veut plus d’enfants?”. C’est vrai ça, comment sait-on que c’est assez, que c’est bon, qu’on est complet ?

De ce que j’ai pu observer, il n’y a pas une seule réponse unique, pas une situation similaire. Il y a des raisonnements, des déceptions et des rendez-vous manqués. Il y a ces couples où l’un aimerait plus mais l’autre veut s’arrêter. Il y a ceux qui étaient sûrs, avant de recroiser les yeux d’un nouveau-né.

Un certain nombre de personnes disent avoir atteint ce sentiment de complétude. L’enfant, que ce soit le premier ou le cinquième, naît, et alors qu’ils l’ont dans les bras, une certitude leur tombe dessus : ils sont au complet. Souvent, cette sensation intervient alors que l’on a autour de soi sa petite famille. Les petites têtes penchées les unes vers les autres donnent à ceux qui les ont portées un sentiment d’achevé.

A d’autres moments, ou pour d’autres personnes dont je fais partie, c’est la raison qui l’emporte. Il y a plein de raisons de vouloir un enfant de plus, mais peut-être encore plus de s’arrêter en chemin. Lorsque j’étais enfant, je voulais à tout prix un petit frère ou une petite sœur. Je ne saisissais pas l’enjeu, je ne voyais que le lien qui aurait existé avec moi, faisant fi de tout réalisme.

A son tour, ma plus jeune fille me demande un autre bébé, un cadet qui lui enlèverait le poids d’être la dernière née. De mon côté, j’ai longtemps eu envie d’une grande famille. Je nous voyais nombreux à table, j’imaginais des liens indestructibles, des regards de connivence et des amitiés par delà les relations fraternelles. Ce que je n’avais pas envisagé, c’est que je puisse vouloir une grande famille mais ne pas être la mère d’une famille nombreuse. La façon dont je me projetais ne m’impliquait pas comme mère. Je me tenais plutôt au coin de la table, soeur parmi les autres. C’était mon enfance que je réécrivais et non ma vie d’adulte que je construisais. J’ai accouché de ma deuxième fille, un post partum empreint de dépression m’est tombé dessus et la question d’accompagner un autre enfant dans cette vie-là ne s’est plus posée pendant longtemps.

Plus tard, d’autres raisons sont venues s’ajouter au moulin de nos certitudes : la maison était juste assez pour nous quatre, notre voiture aurait été trop étroite, les billets d’avion pour retourner voir nos familles trop dispendieux, nos finances nous aurait obligés à réduire les loisirs que nous accordions alors à nos deux enfants. Autour de nous, des gens aussi se séparaient, nous contraignant à réaliser qu’être parent solo n’offrait pas la même souplesse que de l’être à deux, et qu’être seul face à deux enfants était potentiellement plus aisé que de l’être face à trois ou quatre.

D’autres perspectives, moins tangibles, s’invitèrent ensuite dans notre réflexion. Le rapport entre nos deux enfants, longtemps difficile, était établi mais fragile. Rien ne nous garantissait qu’un autre enfant ne viendrait pas tout bousculer. Au contraire même, je reste persuadée aujourd’hui que l’arrivée d’un troisième enfant proche en âge aurait bouleversé la paix difficilement gagnée, propulsant ma cadette dans une place du milieu jamais agréable et créant un déséquilibre des forces. C’est probablement ce dernier point qui a clos le chapitre.

Je sais que, parmi vous qui me lisez, certains se posent encore parfois la question. Il n’y a pas de bonnes réponses. Mais je pense qu’il y a beaucoup de bonnes raisons, en faveur de l’un ou de l’autre. Et que l’aspect rationnel, même s’il ne supplante pas l’instinct parental farouche d’enfanter, ne devrait jamais être mis de côté. Nos enfants ne sont pas des petits poissons hésitants que l’on met au monde dans un trou de sable, laissant à la nature le soin de les guider dans cette vie. Ils ont besoin de nous à toutes les étapes de leur enfance, et même de leur vie d’adulte. Ce n’est pas la même chose de s’occuper de trois enfants en bas âge ou de trois adolescents, ce n’est pas le même temps, ce n’est pas la même énergie mentale, ce n’est pas le même montant financier non plus.

Lorsque j’ai mis au monde ma première fille, je me suis sentie invincible. J’étais habitée par cette impression que tout était possible et que l’on “verrait bien”. Avec le temps, avec la fatigue, avec les joies mais aussi les difficultés, j’ai compris que tout était effectivement possible, mais que cela avait un coût, notamment mental, qui pouvait être important. Je n’ai plus aujourd’hui la naïveté de croire que je m’en serais sortie quoi qu’il arrive, juste parce que j’avais suffisamment d’amour à donner.

Les filles ont grandi et mes priorités ont évolué. Est-ce que je m’interroge parfois sur la vie que l’on aurait pu mener, avec deux enfants de plus ? Parfois. Mais je n’ai jamais eu de regrets. Seulement la certitude d’avoir fait des choix réfléchis à la lumière de ce que je découvrais de nous, de moi et de ce que la vie nous offrait. J’ignore tout des enfants supplémentaires que la vie aurait pu nous amener, mais je sais tout de ceux qu’elle m’a offert, et je me pince chaque jour devant la chance que j’ai.

-Lexie Swing-

Première génération

Immigrants de deuxième génération. De troisième. Ou quatrième. Avez-vous déjà entendu cette expression ? Dans l’imaginaire de classes, il fait référence à une réalité marginale, des inconnus venus d’ailleurs il y a longtemps et qui se sont installés dans le pays dont on est citoyen. Si le nom porte des consonances particulières, on devine ces origines lointaines. On les tance parfois, persuadé que la personne que l’on a en face de soi est arrivée hier sur le sol que l’on partage quand bien souvent elle y est née, comme nous. Mais avec un nom d’ailleurs.

Ce qui me consternait, quand j’étais plus jeune, c’était de voir des proches, immigrants de 4e génération, faire preuve de rejets envers des immigrations de 1e et 2e génération. Ils étaient souvent originaires de régions du monde différentes, avaient immigré à des époques autres mais s’étaient fondu dans une masse qui avait étreint leurs noms et leurs habitudes, entremêlant des cultures pour en créer de nouvelles. Ils étaient devenus d’ici, reprochant aux autres d’être d’ailleurs, plus royalistes que le roi lui-même, peut être inquiets de se voir un jour reprocher leur état citoyen, leur être français, si la récente immigration provoquait une houle infondée.

Nous étions partiellement de ces citoyens d’immigration lointaine. Et puis je suis partie. Et je suis devenue une immigrante de première génération. J’ai eu des enfants, devenus à leur tour des immigrants de deuxième génération. Nous vivons ici depuis dix ans, et avons adopté un certain nombre d’habitudes, de goûts culturels et de connaissances historiques. Nos enfants étudient une histoire qui n’est pas celle que nous avons connue, et une géographie qui met de l’avant une réalité différemment orientée. Mais immigrants nous restons, forts de ce que nous portons en héritage, conscients des écarts et des multiples façons d’être.

10 ans nous ont ancré mais je m’interroge parfois sur la solidité de nos racines. Est-on la première génération d’une nouvelle branche de l’arbre ? Est-ce que, dans 200 ans, nos descendants étudieront l’arbre généalogique en parlant de la branche canadienne qui s’est étirée à l’ouest du monde ? Ou bien sitôt l’âge adulte venu, nos filles partiront vers de nouvelles aventures, un autre territoire de jeu. Partiront-elles là d’où nous sommes partis ? Et est-ce que cela devient alors un retour aux sources ? Ou une nouvelle immigration ? Est-ce que le monde nous enchante au point d’avoir fait de nous des générations nomades, dont les racines se replantent au gré des envies et des pérégrinations ?

Je me plais à penser que, quel que soit le chemin qui sera suivi et les branches de l’arbre qui fleuriront, nous sommes le début de quelque chose de différent, d’une identité nouvelle qui se perpétuera dans les générations qui nous suivront, marquées à jamais de cette double identité. Parfois, je me dis que nos jours futurs se feront entre deux avions, partis rejoindre nos filles à l’autre bout du monde. Et d’autres fois, je songe que le campement établi deviendra château, que les piquets deviendront fondations, et qu’elles seront pour toujours d’ici, avant d’être d’ailleurs. Deuxième génération d’immigrants, sixième génération d’un lointain déplacement, filles en mouvement dans cette planète si vaste. Elles plongeront leurs racines dans la terre glacée de ce pan-ci du monde, entre océans et forêts, vibrantes d’une patrie qui les a accueillies à défaut de les avoir portées, et cela rend peut être encore cet attachement là plus profond, d’être devenu par choix et non par naissance.

-Lexie Swing-

Miscellaneous d’été 2023

Nous sommes le 26 septembre et l’été est officiellement terminé. Côté canadien, les températures sont là pour nous rappeler que l’automne s’est bien installé. Et comme souvent, il affiche une météo bien plus ensoleillée que les mois estivaux. On ne va pas s’en plaindre (on n’est pas en France après tout ;)). Voici mon fourre-tout estival.

Les Petites Poules

Ce n’est pas une nouveauté mais ma fille aînée s’est récemment replongée dans une collection de livres que nous lui avions achetée il y a longtemps : Les Petites Poules. Ces petits bijoux, écrits par Christian Jolibois et Christian Heinrich, suivent les aventures de quelques poulettes et poulets, curieux de découvrir le monde. Dans l’album collector, Carmela, la poulette qui trouvait ça plate de pondre des œufs et préférait voir la mer, tombe sur Christophe Colomb et se fait embarquer sur la Santa Maria. Avec lui, elle découvre l’Amérique, un peuple de poules bien différent d’elle et puis le grand amour. Les récits sont intelligents, truffés de jeux de mots et d’expressions qui ravissent mes oreilles d’adulte. Je vous recommande vivement la collection.

Le guide sur la Bourse

Je suis sur Instagram le compte financier appelé “@Elleinvestit” et le compte regorge de conseils financiers intéressants et bien vulgarisés. Au printemps dernier, pour mon anniversaire, je me suis fait offrir le livre que Karman Kong, l’autrice, venait de publier : “Bâtir sa richesse grâce à la Bourse”. Je vous rappelle que je fêtais ce printemps mes 37 ans et que j’ai les mêmes ambitions que toutes les femmes de mon âge : travailler moins pour gagner plus. Ou faire travailler autre chose dans ce cas, soit les actions. J’ai eu une brève passion pour l’économie en début de lycée, une flammèche tout juste, mais mon équipe et moi avions remporté un prix à une compétition autour des actions organisée par un organisme du coin. Et je crois me vanter rarement, mais au vu du temps passé par mes congénères (vive la sororité) à comparer leurs manucures, je ne le dois qu’à moi-même. Cette passion aussi folle qu’éphémère m’a donné leurre de croire que je comprenais la Bourse, ce qui n’est point le cas. Mais Elleinvestit oui, et elle vulgarise le tout à merveille alors si vous êtes au Canada et que vous avez envie d’un cours bien enlevé de Bourse101, investissez (dans le livre et dans des fonds de …).

Les recettes qui roulent

Avec septembre est revenu le casse-têtes des lunchs à l’école. Pour ceux qui auraient oublié : ici au Québec, la plupart des écoles primaires publiques demandent à ce que les parents préparent le repas du midi de leurs enfants. Il faut donc faire preuve d’inventivité pour conjuguer repas à peu près sain et plat attractif pour l’enfant. A ce jeu-ci, chacun y va selon ses propres règles : répétition du sandwich sur une base quotidienne, restes de la veille, apéro sur le fly, etc. De notre côté, nous jonglons entre les restes et mes inspirations, qui se transforment généralement en un mini-quelque chose (cake, muffins, etc) et un à-côté de petits légumes.

Une longue digression pour vous parler de ma nouvelle bonne idée (peut être fausse bonne idée, le futur nous le dira) : la pizza roll. Partie sur une pâte à pizza, mais confrontée à l’absence de papier cuisson, j’ai entrepris de rouler ma pizza et de la découper en 12 morceaux pas tant égaux (j’aime la cuisine mais moins les maths). Lesdits rouleaux ont été insérés dans des moules à muffins et cuits 20 minutes. Je ne sais pas si les enfants aimeront mais moi je dis oui pour l’apéro.

Sinon, si comme moi vous aimez ce qui se roule (j’ai pas dit les clopes non plus) (et franchement les roulées c’est dégueulasse), j’ai réveillé nos voisins récemment avec une recette merveilleuse : un giant cinnamon roll. On peut y mettre les doigts en famille (ou entre amis consentants), ça se déroule, ça se partage. C’est tellement bon qu’il n’en est rien resté, à part une recette jalousement conservée ici.

Le podcast sur Montaigne et La Boétie

Je suis une assidue du podcast Au cœur de l’histoire et j’ai distraitement commencé à écouter l’épisode consacré à l’amitié entre Montaigne et La Boétie. Distraitement parce que, si je connais Montaigne, je n’avais aucune idée de qui était La Boétie. Et vous, le connaissez-vous ? Ce que j’ai retenu de cette épisode, c’est la force de cette amitié (peut être autre chose que de l’amitié ? Les historiens ne sont pas tous d’accord selon ma compréhension) et puis ces mots de Montaigne. Ces mots que l’on connaît tous mais dont on ignorait peut-être les circonstances ou la portée. Parce que c’était lui ; parce que c’était moi, ou la conclusion d’une amitié comme on souhaiterait tous en connaître. C’est beau, doux et si triste à la fois.

Conserver son étreinte

Les réseaux sociaux charrient leur lot de déchets pseudo-intellectuels, mais dans le flot, j’ai récemment attrapé une idée qui m’a fait réfléchir. Une mère y décrivait comment elle s’oblige désormais à être celle qui “lâche” l’étreinte en dernier avec ses jeunes enfants. En d’autres termes, lorsqu’ils sollicitent un câlin impromptu, au milieu du couloir par exemple, elle essaye de ne pas être celle qui desserre son étreinte en premier. Elle expliquait notamment qu’en tant qu’adulte, on tend à relâcher son étreinte au bout d’un nombre X de secondes que l’on a intégré et qui nous semble raisonnable, selon notre propre ressenti et une forme de norme sociale inconsciemment adoptée. J’ai réfléchi quelque temps à cette idée car en frigorigide patentée, handicapée de l’étreinte par essence, je suis plus que concernée par cette dynamique involontaire. Depuis, j’ai adopté cette approche, avec des résultats intéressants, notamment vis à vis de mon instinct propre qui me pousse à me débattre lorsque l’étreinte est trop longue. Je résiste donc, et mes enfants exultent. Mais la psychanalyse n’est pas loin.

-Lexie Swing-

Deux ans de course

Il y a quelques semaines, j’ai fêté mes deux ans de course à pied. J’avais une vision très linéaire de la course à pied, convaincue qu’il s’agissait simplement de s’y mettre, de se tenir aux entraînements prévus, de se donner la peine, et que le reste suivrait forcément. J’allais courir 1 km, et puis 5 et puis 10, et puis un jour j’aurais couru un marathon et j’aurais instagrammé mon arrivée, l’air fatigué mais accomplie, genre.

Spoiler alert : ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai bien commencé par le 1er kilomètre. Et contrairement aux idées reçues, ce n’était guère facile. Quand on part de -10 000 en dessous du niveau de la mer, la pente est rude et le coin de la rue vertigineusement loin. Mais je me suis accrochée, suivant scrupuleusement le programme de 5 km débutant initié par ma montre flambant neuve. Marche – course – marche – course et puis un jour, la course seulement. A la fin de l’automne, j’accomplissais péniblement mon premier 5 km avec la grâce d’une baleine en fin de vie. Mais j’étais ravie, j’avais mené mon projet à bien, le reste allait être une partie de plaisir.

Queneuni.

Le froid est arrivé et j’ai continué à courir, mais mollement. Au lieu d’avancer vers une certaine progression, j’ai regressé. J’avais relancé un deuxième programme de 5 km, pour coureurs intermédiaires cette fois, mais mon entraînement ne suivait guère. Je lisais les récits de coureuses qui s’étaient lancées pour la première fois quelques mois auparavant sur les pistes de courses et accomplissaient désormais leur premier demi-marathon et je rageais. Mon corps ne suivait pas, mon souffle était toujours aussi court et malgré la répétition des entraînements, courir restait une lutte de chaque instant.

Mon chum me parlait de cet état de pleine conscience qu’il parvenait à atteindre en courant, perdu dans ses pensées ou écoutant les bruits alentour. Dans mon esprit à moi, c’était la cacophonie, entre soupirs de fatigue et rage de vaincre. Je faisais écran aux petites voix en écoutant de la musique à plein volume, espérant être portée par le rythme des musiques pops des années 2000 que j’écoutais en boucle.

En juin, j’ai couru mon premier 5 km en course. Tranquille. J’avais enfin atteint ce stade d’une certaine facilité, d’un niveau suffisant pour accomplir le parcours pour lequel je m’étais inscrite. Grisée par la réussite, j’ai parcouru de multiples sites, comparé des dizaines de courses, j’allais faire du sentier, des 10k route et peut-être un semi un jour.

L’été est arrivé et j’ai cessé de courir.

En septembre, j’ai recommencé. Un peu de marche, un peu de course. La forme est revenue plus vite, le souffle aussi. Nous avons planifié notre voyage à Vancouver et j’ai découvert qu’un 10 km avait lieu dans la ville pendant notre séjour. Quoi de mieux que de réaliser une nouvelle étape dans un endroit différent, lors d’un voyage ? Est-ce qu’on ne devrait pas toujours faire ça dans une vie de coureur ?

J’ai programmé ma montre et j’ai repris la route. J’ai couru tout l’hiver, améliorant ma forme et mon temps. J’écoutais des podcasts d’histoire et j’allongeais mes courses. Trois semaines avant Vancouver, l’envie a disparu. Tout à coup, faire plus de quatre kilomètres me paraissait insurmontable et je n’étais plus capable de courir sans dédier un temps de marche.

Le jour de la course est arrivé, sous une pluie battante. On conseille toujours aux coureurs de courir par temps de pluie durant les entraînements parce que les courses peuvent se produire sous tous les temps. Je déteste la pluie, j’avais toujours soigneusement évité de sortir sous les gouttes. J’ai couru 10 kilomètres, sous la pluie, sans faillir. Avant chaque ravitaillement, j’avalais des bonbons énergisants. Je suis arrivée au bout, dans un temps honorable. Je me suis vue abattre des montagnes. Le lendemain est arrivé, et puis le retour au Québec, et puis la semaine suivante, et je n’ai plus recouru.

Quelques semaines plus tard, je courais le même 5 kilomètres que l’année précédente, il faisait une chaleur accablante et mon temps était moins bon que l’année précédente. J’avais une expérience d’une année de plus, j’étais arrivée au bout d’une course qui faisait le double de kilomètres mais le résultat était en deçà de toutes mes attentes. Quelques jours après la course, j’ai commencé à avoir une douleur au genou qui ne m’a plus quitté.

L’été est arrivé et j’ai cessé de courir.

En août j’ai fait deux choses importantes : j’ai vu ma physio pour mon genou et ma nutritionniste pour lui dire que j’étais incapable de courir plus de 5 kilomètres sans un support de glucides. Elles m’ont remis le genou et les idées en place. Un mois plus tard, je recommençais l’entraînement avec un régime alimentaire adapté.

Alors voilà, ça fait deux ans que je cours. Je suis un entraînement marche-course pour réhabituer mon genou. Je sais quoi manger quand je m’entraîne et aussi quand je ne m’entraîne pas. Je cours 4 fois par semaine dont 3 avec mon chien. C’est souvent le petit matin et il fait de plus en plus froid. Je n’écoute plus toujours des podcasts et je regarde les oiseaux balbutiants dans le jour qui s’installe. Lorsque j’aurais atteint mes 5 kilomètres de course, je repartirais sur un programme de 10 kms de coureur intermédiaire. Et dans un an, à l’automne 2024, si mon genou tient le coup, je prendrais le départ de mon premier demi marathon. En attendant, j’aurais une année pleine de challenges. Il y aura l’hiver et le froid marqué, la baisse de forme et de motivation qui s’invite après chaque accomplissement, les kilomètres atteints et puis ceux qui semblent hors de portée. Il y aura peut être des semaines où je ne courrais pas et où abattre deux kilomètres me paraîtra impossible. Mais deux ans, c’est aussi une meilleure connaissance de soi, et la certitude qu’au bout du compte et en dépit des baisses de régime, tout revient, tout recommence, et chaque fois un peu plus facilement. Et qu’il faut se donner le droit de faillir, et la chance de recommencer.

-Lexie Swing-

Reste-t-on toujours le parent de ses enfants ?

Je scrolle les vidéos – vous savez, ce melting pot d’humour et de drames, d’absurde et de leçons de vie. Entre une chute de chien et un fondant au chocolat, une dame recroquevillée sur un tabouret, face à la cuisinière. Sur son front creusé, un fichu est noué à la hâte. Dans la description, un homme explique la scène. Cette dame âgée, c’est sa belle-mère. Un cancer la ronge depuis quelque temps. Face à elle, une casserole d’eau chauffe sur la cuisinière. C’est l’eau d’un thé qui bout pour sa fille adulte. Sa fille est malade. Cancer aussi, depuis quelques mois de plus. Et malgré sa propre maladie, elle conserve la position adoptée depuis que le diagnostic des médecins est tombé : elle s’occupe de sa fille. Cette position, sur son tabouret, c’est un répit volé au rôle qu’elle n’a jamais quitté, depuis qu’il y a 40 ans de ça, sa fille l’a faite devenir mère.

Est-on parents aussi longtemps que la vie nous porte ? Je me suis souvent posée la question. J’ai observé les postures changer, j’ai regardé mes grands-parents devenir des parents distanciés, j’ai vu ces parents qui, malgré un âge avancé, gourmandaient encore volontiers leur dernier-né, et des enfants grands répondre « oui, maman » la tête baissée.

Mais j’ai grandi, j’ai récolté, j’ai glané les jeux de regards et les valses des corps. Ces corps qui ont porté, en leur sein et leurs bras, des petits devenus grands. Des petits qui ont atteint un âge où les bougies jouent un jeu de miroir, quand nos sweet sixteen deviennent une pré-retraite. Est-on le même parent lorsque l’on partage tant de cheveux blancs ?

La parentalité des gens âgés est multiple. Il y a ceux qui gardent au coeur leur essence même, parents en dépit de tout, distribuant remontrances et conseils avisés sans faille depuis le siècle dernier. Il y a ceux qui se sont oubliés, redevenus vaguement enfants par la grâce de l’âge qui nous rapetisse. Ils se font peu à peu les enfants de ces enfants qu’ils ont créé, comme la boucle bouclée d’un noeud quelque peu trop serré au cou des enfants devenus grands. Il y a ceux qui se sont éloignés de leurs responsabilités, devenant parfois des amis, souvent des connaissances, des numéros dans un téléphone sous un nom qui a perdu ses couleurs. Il y a ceux qui sont partis, figés pour l’éternité à un âge que leurs enfants dépasseront bientôt, découvrant la page vierge d’un chapitre inconnu. Et puis il y a ceux dont seul le corps reste, dernier vestige d’une existence terrestre, et dont les enfants oublient parfois de se rappeler qu’il y a eu un avant joyeusement organisé au chaos de ce vide.

Nous oublions, à mesure que le temps passe, et redécouvrons, au hasard d’un calcul, que nous avons l’âge qu’ils avaient, que nous aurons l’âge qu’ils découvrent, qu’il y a eu un avant nous comme il y aura un après nous, pour nos enfants, et encore heureux. Parfois je voudrais figer les instants, suspendre nos discussions, faire fi du temps qui disperse tout, les rires comme la tristesse. Je voudrais être la fille de mes parents et la mère de mes enfants, pour toujours, dans une intemporalité exacerbée, où nous aurions 20 ans et puis 40 ans et puis 100 peut-être, sans égard pour l’ordre des générations et le temps qui jamais ne suspend son vol.

Parfois, quand je crie trop fort, je me fustige intérieurement, par crainte que mes enfants se souviennent de ça. Et puis je me rappelle, qu’on ne retient presque rien, à peine des moments, des regards, la fugacité d’un instant ou le confort d’un sentiment de sécurité. Seules des bribes viendront flotter dans leur esprit, et elles en tireront des vérités implacables qu’elles nous assèneront avec toute la certitude des jeunes adultes qui ne savent encore rien. Nous serons pour elles ceux d’aujourd’hui, d’un aujourd’hui, d’un maintenant, quel qu’il soit et sera. Mais dans mon esprit, j’aurais longtemps 27 ans, 37 ans. Je danserai dans la rue et jurerai mes grands dieux que je n’ai pas changé. Je répéterai des choses pour la toute première fois et lèverai des yeux myopes vers leur moue d’adulte. Le temps s’envole et donne aux enfants des rides au coin des yeux, mais nos enfants ils resteront.

-Lexie Swing-

Photo Noah Boyer