Préparation hivernale

Rudolf./
Rudolf./

Les manches ballons en satin froufroutent contre mes poignets. Je déteste cette sensation. Année après année, le vêtement blanc se fait pressant contre mon torse, défiant les gâteaux dont je me suis empiffré pendant l’été. D’un geste, je délivre quelques poils de torse coincés entre les boutons.

Des chants se sont élevés dans le salon. Un premier, bientôt rejoint par dix ou quinze voix de plus. L’ensemble serait charmant si ce sacripan de Titou ne braillait pas en mi majeur comme un cochonnet égorgé pour les Fêtes. Je rabats à la volée la porte en bois lourd de ma chambre, faisant s’interrompre au passage les voix enfantines.

“Il est un peu vieux non?”, souffle l’ours Titou, railleur.

Un peu vieux… Je triture un instant la barbe désespérément blanche qui habille mes joues molles. Depuis quelques centaines d’années, j’ai indubitablement vieilli. Je ne me remets pas comme avant de la nuit blanche à distribuer aux marmots des jouets par milliers, qui ne rentrent d’ailleurs plus dans leurs souliers. Et quand avant je boulottais les chocolats, les gâteaux et le lait, laissés à mon intention par les bambins désireux d’être généreux une fois l’an histoire d’avoir la bicyclette dont ils priaient tous les saints depuis le premier de l’Avent, je suis désormais réduit à dépecer les clémentines trop mûres qu’ils laissent flétrir dans leurs pantoufles pour avoir l’apport en vitamine C suffisant.

“Est-ce qu’il n’est pas trop petit son costume”, demande ce maudit ourson, d’une voix faussement innocente.

Cette phrase cruelle vient me cueillir tandis que je saisis mon traditionnel pantalon rouge de velours. On verra ce qu’on verra! J’éructe, allongé sur le lit conjugal, tenant à deux mains ce fichu bas de costume qui refuse de passer les hanches. Millimètre par millimètre, il progresse pourtant. Hop, vaincue la bosse de Pâques. Et voilà, au placard le pli de Thanksgiving! Parvenu à la taille, je grogne comme un chien teigneux en tentant de fermer les boutons noirs qui trônent sur le devant. Et puis ma main rencontre un petit papier, épinglé à la braguette. “Mon cher et tendre blanc barbu, si les festivités de l’année ont eu raison de ton ventre musclé, détache le petit bouton blanc cassé, que j’ai cousu sur le côté. Signé : ta Santa Mama bien-aimée”. Je ris. Les siècles d’amour nous ont apporté notre lot de petits aléas en tout genre. Il serait juste de dire que l’on se connaît désormais par coeur. C’est tout à la fois rassurant, et effrayant. Mais quel couple ne connaît pas ces affres-là?

Je me relève en sifflotant et enfile tranquillement ma veste de saison. Derrière mon reflet sagement ridé apparaît un nez rouge écrasé contre la fenêtre. Comme chaque année, à la même époque, nos yeux se croisent sans que les siens ne m’identifient. Je ne suis pour lui qu’un nouveau venu, car lui-même est le mille et quelquième de sa descendance de rennes au nez rouge semblablement prénommés pour les besoins de la légende. Pour tirer le traîneau durant des heures, sur plusieurs fuseaux horaires, j’ai en effet besoin d’un jeune athlète fougueux, capable d’abattre des milliards de kilomètres en une journée. Chaque année, l’ancien donne vie au nouveau, qui se retrouve donc devant ma fenêtre, son nez rougi par le froid écrasé contre la vitre, à dévisager ce vieux bonhomme dont on lui rebat les longues oreilles depuis 364 jours.

Un bruit. Je me fige.. La page du livre se tourne. Je retiens mon souffle, immobile. Elle me fixe.

« Et il est où le Père Noël? », demande Papa.

Le petit doigt se balance au dessus de ma tête, incertain, avant de s’écraser sur mon bonnet rouge.

« Pé’Noël », dit l’enfant triomphant. Avant de demander : « Titou? »

Alors le père approche la main et saisissant le livre, tourne vivement la page à la recherche de mon compagnon fripon caché un peu plus loin. Et tandis que l’enfant cherche, je glisse jusqu’à la dernière image, où m’attendent Rudolf et les autres, prêts pour le grand voyage.

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Voici ma participation mensuelle à l’Atelier des Jolies Plumes. Si vous souhaitez y participer, vous pouvez écrire à latelierdesjoliesplumes@gmail.com. Le thème était « Noël »… Ce texte est un hommage à « Titouuuuu », l’ourson que Miss Swing cherche chaque soir dans les pages de son livre « Cherche et trouve pour les bébés : au pays du Père Noël« .

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Les autres participations :  Maman raconteEclectikgirl – Et si on bavardait – Virée dans l’espace – Le blog d’Ailho.

-Lexie Swing-

10 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Pomdepin dit :

    Rooooh que c’est mignon!

    1. lexieswing dit :

      Ce fichu livre me paraît nettement plus sympathique maintenant ;)

  2. petiteyaye dit :

    bon courage père noël !

    1. lexieswing dit :

      Il a vraiment du boulot! Tu te rends compte qu’il va passer voir Michoko, ou Miss Swing, ou encore bébé numéro 5 dans l’Essex chez Pomdepin ? Lol ;)

  3. Oh ! Notre image pour ce thème se ressemble :p
    Sinon pour ton texte,le point de vue que tu as adopté est super intéressant, j’ai eu du mal à comprendre au départ :) Bravo en tout cas ! :)

    1. lexieswing dit :

      Merci!! Je file voir le tien :)

  4. Maman raconte dit :

    Oh c’est très original et très tendre ! Merci pour ce bon moment de lecture…

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