Nostalgie

Balade dans le Vieux-Port. Entre la slush et le grésil, je navigue à vue. Les roues de la poussette s’embourbent en bas des trottoirs et je lutte tant bien que mal pour rejoindre la voiture. À quelques mètres de celle-ci, je souris. Fais quelques pas. Recule. Et m’arrête enfin. Devant moi trône une affiche épinglée sur une porte vitrée. Une grande affiche, ancienne. Deux gamins s’y embrassent, dans l’oubli du monde. Leurs culottes courtes sont le reflet de leur époque. Je connais bien cette image. Il y a longtemps, elle était accrochée au dessus du cadre de lit, dans la chambre d’amis qui nous accueillait, de passage chez mes grands-parents.

Elle me paraissait déjà trop rétro pour l’époque, je n’aimais pas vraiment cette image d’un temps plus ancien encore, trop révolu. Son caractère désuet me faisait frissonner, moi qui ait souvent du dégoût pour la nostalgie. Mais de la voir là, suspendue dans une vitrine, m’a fait me plonger en un instant dans une pièce désormais inoccupée. Une pièce perchée au 10e étage d’une tour HLM, et dans laquelle trônait un lit un peu bancal collé contre un autre, pliant et blanc, d’une place pour enfant. Une pièce dans laquelle j’ai pioché et dévoré des tas de bouquins, tous annotés sur la page de garde de l’écriture fine et serrée de ma grand-mère, dans cette petite dédicace habituelle qu’elle faisait à ma mère, dévoreuse de livres depuis ses premiers mots.

Il y eu trois temps. Trois temps très courts. La découverte. Le sourire. La douleur. La douleur de la nostalgie. De ce temps révolu. De cette pièce habitée par d’autres âmes que je ne connaîtrais pas. Et qui, dans un autre espace-temps, côtoient des âmes que je ne connais que trop bien. Et qui ont disparu. Cette photo, c’est un peu un naufrage. Celle de mon coeur, qui a, à cet instant précis, pris en pleine gueule la déferlante du temps qui s’enfuit et qui détruit tout. Restent alors les souvenirs. Me font une belle jambe les souvenirs. Eux qui ne sont que des mots, que des sourires, que des images. Qu’une affiche placardée sur une porte vitrée. Il n’y aura pas d’odeur de rates grésillant dans la poêle pleine de beurre, pas de petites saucisses cocktails pas très bonnes dans le bol des apéros, pas La Snoop’ gras et vaguement malade occupé à croquer des petits beurres, pas mon oncle racontant, soucieux du détail, l’erreur faite à ce point de l’Histoire, pas d’insouciance derrière ces mains veinées, et guère plus d’anecdotes rendues grandiloquentes par leur introduction : « Madame D., m’a-t-il dit, je suis d’accord avec vous!»

Restent les souvenirs. Et la nostalgie au détour d’une rue. Cette fichue nostalgie qui laisse un goût amer dans la bouche. Parce qu’elle goûte l’absence. Elle goûte la mort. Elle goûte ce passé qui ne reviendra pas. Ces gens qu’on ne serrera plus dans nos bras. Ce qui fut, et ne sera jamais plu. Et qu’il ne subsiste qu’une affiche.

Et une affiche moche, en plus.

 

-Lexie Swing-

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2 réflexions sur “Nostalgie

  1. Marie Kléber dit :

    Une belle évocation Lexie de nos tranches de vie, de ce qui a été, n’est plus, de toutes ces vies qui ont pris place au creux de souvenirs qui n’appartiennent qu’à nous, du départ de ceux que l’on aime, des images qui nous collent à la peau et nous collent le blues.

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