Itinéraire d’un enfant timide

Je prends soin de ne jamais mettre des enfants dans des cases, surtout lorsqu’il est question de timidité. Elles ne sont pas timides, mais intimidées, c’est presque pareil, mais c’est momentané.

Et surtout c’est vrai. Qu’importe l’anxiété de l’une d’elle ou la jeunesse de l’autre, elles ont toutes les deux des moments de timidité qui se dissipent à mesure que le temps passe et qu’elles font connaissance. Celle qui met trente minutes à participer dans une fête d’enfant peut deviser avec n’importe quel groupe d’adultes. Et celle qui refuse obstinément de dire bonjour aux nouvelles personnes peut passer n’importe quelle commande aux serveurs du restaurant.

Les cases peuvent devenir un vrai carcan. Je le sais, je suis un enfant timide. Pas intimidé, mais timide. De celle qui ne passait pas commande aux serveurs, qui n’osait guère réclamer le pain au boulanger, et qui préférait subir les injustices que de les dénoncer. On m’excusait de tout, au motif que j’étais «timide», et j’ai fini par en faire une armure parfaite même si le heaume me cachait les yeux.

Je suis restée timide jusqu’à un âge avancé de ma vie d’adulte, acceptant les erreurs dans mes commandes comme dans mes coupes de cheveux, par crainte de devoir interpeller les fautifs. Je suis restée derrière mille portes fermées, portes de salles de classes, portes d’amphithéâtres d’universités, et même portes d’amis en pleines festivités. J’ai réfléchi à mille stratagèmes pour me soustraire aux regards, j’ai perdu un temps fou à tourner autour du pot. J’ai préféré me faire porter pâle, prétexter des absences et des changements d’horaires, plutôt que de pousser la porte. Je suis devenue journaliste, j’ai dû décrocher le téléphone, parfois quand on attendait mon appel, mais souvent quand on ne m’attendait pas. J’ai dû affronter des refus, essuyé des commentaires acerbes, géré des remontrances et des prises à partie.

Je suis devenue mère de famille. Je suis devenue l’étrangère dans un pays lointain. Je suis devenue mère à nouveau. J’ai changé de carrière. J’ai inscrit mes enfants en garderie, et puis à l’école. J’ai dû montrer l’exemple, me battre pour d’autres que moi-même. J’ai dû pousser des portes, en traînant des enfants apeurés. Et décrocher mon téléphone pour dénoncer des injustices. J’ai dû assurer que tout se passerait bien, parce que je savais que ce serait le cas.

Je serai toujours l’enfant timide, celle qui prend une inspiration avant d’empoigner le téléphone et envisage quelques instants ce qui se passerait, si elle ne poussait pas la porte. Alors laissons-leur la chance d’être des enfants libres. Nous ne pouvons être définis par un seul trait de caractère, ni même par un trouble. Tout comme nous ne pouvons tout excuser non plus.

Laissons à demain la possibilité d’être différent d’aujourd’hui et à nos enfants l’opportunité de faire de leur mieux. Ils n’ont pas besoin de nous pour mettre des mots sur leur timidité, sur leur agressivité, sur leur manque d’attention. Ils ont besoin de nous pour effacer l’ardoise et y inscrire en lettres capitales : «Tout est possible, tu es capable». Alors ils pourront décider quelle version d’eux-mêmes ils ont envie d’être aujourd’hui.

-Lexie Swing-

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24 réflexions sur « Itinéraire d’un enfant timide »

  1. Il me semble aussi que cette étiquette de timide est trop souvent imposée pour justifier des hésitations, des tâtonnements face à des situations sociales. Mais en fait, peut-être que c’est tout simplement humain de ne pas se précipiter vers l’autre, ne pas aimer parler en public, avoir peur de commettre un impair, détester décrocher le téléphone…?

    Mark reste coi quand un inconnu lui parle. Je le comprends! Avec l’âge, on apprend le « small talk » (… ou pas…), mais sa réaction me paraît normale.

    1. Moi pareil, difficile de savoir répondre en toutes situations. C’est une habileté sociale comme une autre.

  2. Ton texte est magnifique Lexie, je me reconnais tellement dans ce que tu décris. Je suis une ex-grande timide. Rester derrière les portes fermées, je l’ai fait tant de fois. Et je suis si heureuse de voir que mes enfants n’ont pas ce trait de caractère.

    1. C’est tellement difficile, d’être trop conscient de ça, de se poser toujours la question…

  3. C’est souvent ainsi que les gens à l’extérieur caractérisent Lilas, 4 ans et demi.
    Parfois c’est compris, souvent moins…
    Et quand je dis qu’elle est en instruction en famille, c’est pire parce que les gens pensent que c’est Lié.
    Mais quand elle est à l’aise, ceux qui l’ont vue avant sont très surpris qu’elle parle autant! Et oui, elle a simplement besoin de se sentir bien, de prendre le temps, puis il y a des personnes avec lesquelles elle ne se sent pas à l’aise, tout simplement.
    Alors avec son père on évite de la juger, de lui coller une étiquette, en se disant qu’elle est comme elle est. On n’essaye pas de la changer, tant mieux pour ceux qui comprennent, tant pis pour les autres!

    1. C’est ça, il y a un tant nécessaire d’observation.

  4. Si bien résumé! Ancienne timide, j’ai compris un jour qu’il n’y avait pas de mal à enfoncer les portes et à s’imposer parfois. C’est un trait que j’aimerais inculquer naturellement à mes filles, sans les brusquer ; je sens que ma grande a cette timidité – ou plutôt comme tu le dis si bien, elle est intimidée – et j’aimerais qu’elle ne s’impose pas d’elle-même ce carcan de « protection » et comprenne qu’il faut parfois oser dépasser ses peurs pour aller plus loin, et qu’on est pas tributaire de ce que les gens attendent de nous… Pas si facile, mais essentiel!

    1. C’est très difficile de ne pas chercher à se placer par rapport aux autres. Ma grande est comme ça aussi. A six ans elle est déjà très (trop) consciente du regard des autres

  5. Ton texte est superbe et je suis entièrement d’accord avec toi : rien n’est gravé dans le marbre et oui, tout est possible.
    Merci à toi pour ce partage :-)
    Cécilia

    1. Je serais curieuse de voir ce que ça donnerait, d’imposer une étiquette différente. De dire de ma fille « elle est tellement à l’aise avec tout le monde, un vrai bout en train », et de voir comment les gens et l’enfant lui même se placent, en fonction de cette affirmation …

      1. Je peux répondre à ton hypothèse car ma fille est de ce bois là et je pense que cela renforce sa confiance en elle. Quant à la réaction des autres, cela les fait sourire pour ensuite passer à autre chose. Finalement, on préfère s’attarder sur les enfants « à problème », ceux sur qui on se fait un plaisir de donner un avis et surtout des conseils aux parents !! Grrrrr…. la nature humaine.

  6. Tes mots me touchent vraiment car je me reconnais là dedans. Je suis une wannabe ex-timide. C’est quand même encore très compliqué (surtout avec l’Asperger), mais au moins maintenant je sais décrocher un téléphone sans suer sang et eau. Les enfants nous donnent une vraie force pour ça.

    1. Oui je me souviens que tu avais écrit que tu n’arrivais pas forcément à décoder les dynamiques sociales. Je savais les décoder, j’y étais même très sensible, très intuitive, mais je ne savais pas comment les pénétrer. Et aujourd’hui, je suis plutôt du genre à vouloir les dynamiter :)

  7. Bravo pour ce superbe texte Lexie!
    Je suis la « timide » aussi, je me suis tellement retrouvée dans chacun de tes mots. Mais quand je l’entends aujourd’hui dans la bouche d’autres pour parler de mon fils, je n’en veux pas. Il est juste lui, avec des moments de confiance et des moments où il a besoin d’un peu plus de temps pour cerner son entourage, des moments où tout coule de source et d’autres où une grande inspiration est nécessaire pour pousser une porte.
    Le problème des mots qui mettent dans des cases c’est qu’il est difficile ensuite d’en sortir. Et que ces mots nous collent à la peau pendant longtemps.
    Belle journée à toi.

    1. Je trouve ça très juste ce que tu dis : « il est juste lui, avec des moments de confiance et des moments où il a besoin de plus de temps ». Ça résume bien la vie, finalement :)

  8. Je suis toujours touchee par la bienveillance avec laquelle tu abordes l’education de tes filles et le recul que tu as par rapport a tout ca :)

  9. Je ne suis pas timide et ne l’ai jamais été, mais je retrouve dans tes mots le vécu de plusieurs de mes amies, et je rejoins évidemment à 100% ta transcription dans l’éducation.

    1. J’ai toujours été impressionnée par ceux qui comme toi ne semblent pas subir ce stress de la salle vide dans laquelle il faut pénétrer ou du téléphone qu il faut décrocher

      1. J’ai ce stress mais il ne me bloque pas et je n’ai que peu d’efforts à faire pour le vaincre!

  10. Comme souvent, je me reconnais beaucoup dans tes textes, merci! Au Québec, on utilise le mot « gêné » et je le trouve parfait car il fait la nuance entre un trait de caractère et un sentiment momentané. De la même façon que tu différencies timide et intimidé. La gêne est un sentiment quasi universel que tout le monde a un jour ressenti face à des gens ou des situations inconnus et ça dédramatise la chose de l’appeler par ce nom là je trouve. Il est bien difficile de se défaire d’une étiquette de « timide » alors qu’on peut si aisément se « dégêner » :)

    1. Oui tu as raison ! L’éducatrice de ma grande (celle qui l’encadre sur le temps de lunch) lui demande souvent « es tu gênée ? » et c’est vrai que ça sonne vraiment comme « en ce moment là, en raison d’une situation précise » et pas juste la description d’un état permanent

  11. Tout à fait d’accord ! Et surtout, qu’est-ce que ça m’énerve ceux qui disent devant ma fille « elle est timide ». Si j’étais moins timide, je répondrais « avec notre timidité, on t’emm… » !

    1. J’aime le « si j’étais moins timide… » ;) je te propose qu’on les corrige par « elle est intimidée de rencontrer une nouvelle personne oui, c’est vrai » (qui ne le serait pas, hein?)

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