Défis et dérives des parentalités

Je relayais hier sur Instagram une levée de boucliers contre les courants de parentalité que je qualifierais de « pseudos » bienveillants. Plusieurs de mes contacts s’insurgeaient des dérives qui accompagnent depuis quelques années la promotion d’une parentalité bienveillante et positive : le respect de l’enfant et son éducation dans un climat serein va désormais de pair avec une véritable flambée des excès, quelques papesses du mouvement alléguant volontiers qu’il est correct de ne pas insister pour que son enfant se brosse les dents, ou même de ne pas le retenir par le bras lorsqu’il fait mine de descendre sur la route, au motif qu’il s’agit ici d’une violence et que toute forme de violence doit être exclue du processus éducatif. Elles mettent ainsi sur le même plan le fait de battre son enfant et le fait de le forcer à se brosser les dents, ou à finir ses haricots. Bref.

Je n’ai aucune envie, ni le temps d’ailleurs, de débattre de l’absurdité de ces idées. Elles ne peuvent, à mon sens, simplement pas être le fruit de l’esprit de personnes rationnelles. Mais, ce qui m’intéresse, dans cette levée de boucliers, ce sont les témoignages qui en sont ressortis. C’est le nombre de parents, de mères surtout, qui disent « en être revenus » et décrivent cette longue traversée des enfers qu’a été leur voyage au sein de cette parentalité extrême.

Notre génération, plus éduquée, plus ouverte sur le monde, et théoriquement plus tolérante, est aussi celle qui semble le plus perdue en ce qui concerne la parentalité. Nous n’avons jamais eu accès à autant de ressources qu’aujourd’hui, et pourtant nous n’avons jamais été aussi perdus. Faisant fi de tout instinct, nous glanons des conseils « en ligne »: sur des forums, dans des groupes de discussion, sur des pages Facebook, et auprès d’influenceuses Instagram. Auriez-vous imaginé, un instant, que vous éduqueriez votre enfant en fonction des usages et règles d’une communauté regroupée autour d’une fille en vue sur Instagram. Éducation – influenceuse – Instagram… vous ne voyez pas comme un problème? Moi si. Je veux dire… on refuse d’écouter les conseils de belle-maman mais on est prête à se soumettre aux injonctions d’une parfaite inconnue souriante et parfaitement brushée, sur notre écran vaguement fissuré (merci les enfants)?

Je faisais hier un parallèle avec les curés. Jusqu’à une période récente – les années 1960 – les représentants de la foi catholique jouaient encore au Québec un rôle de premier plan en termes d’éducation. Ils conseillaient les familles en la matière et érigeaient des règles à respecter. Vous vous en souvenez – j’ai été partiellement élevée dans, et au contact de, la religion catholique. Lors d’un repas de célébration quelconque, alors que nous étions adolescents, un ami à côté de moi cherchait auprès du prêtre des réponses à ses questionnements sur la vie de couple, et le prêtre, avec je dois le dire un peu de retenue, tentait de l’orienter. Et je m’en souviens encore, c’est sorti tout seul de ma bouche, un questionnement sincère, et pas du tout une forme de rebellion qui m’était par ailleurs étrangère lorsque j’étais plus jeune. J’ai demandé : « Mais qu’est-ce que vous en savez, vous? Ce n’est pas comme si vous connaissiez la réalité de la vie de couple…? » Je ne crois pas qu’il se soit fâché, c’était un jeune prêtre ouvert sur le monde et les questionnements modernes. Mais je me souviens m’être souvent par la suite posé cette question : qu’en savait-il?

La vérité est que, personne ne peut connaître votre réalité. Personne ne peut mesurer la balance fragile que représente votre vie personnelle, votre vie professionnelle, votre santé mentale, le caractère de vos enfants et leurs troubles éventuels. Personne ne prendra en compte la taille de vos pièces et l’impatience des voisins, ou la longueur de votre trajet quotidien. L’équation est impossible à mener, la comparaison, par essence, stupide à faire. Vous-même êtes un parent en constante évolution. Ce qui vous paraît vrai alors que votre enfant a 1 an, vous semblera peut-être utopique ou abscons à l’aube de ses 5 ans, ou avec son jeune frère ou sa jeune soeur.

Lorsque j’étais jeune maman, j’avais certaines idées très arrêtées sur la parentalité. Mon enfant dormirait dans son lit, il aurait des heures de routine fixes, je le laisserais à garder à des gens différents pour l’habituer aux autres, etc. Et ça a fonctionné (un temps)! B. était le bébé idéal (selon moi), qui a fait ses nuits très tôt, dormait dans sa chambre, pleurait peu, pouvait être gardée par des amis sans broncher. Mon vol France-Canada avec elle a été un rêve, l’adaptation dans sa nouvelle vie une sinécure. Alors qu’elle fêtait ses deux ans, nous lui avons appris qu’elle allait être grande soeur, et là le monde des merveilles a basculé. Notre douce et tranquille petite fille s’est transformée en lionne rugissante, qui hurlait volontiers, trépignait sans retenue et s’emportait sans cesse. Ce qui avait été vrai durant deux ans est devenu, peu à peu, un souvenir doux, mais sans comparaison avec la vie réelle. Sa soeur est arrivée, et ce qui avait été vrai – encore une fois – à la naissance de notre première fille, n’avait plus rien à voir avec notre nouvelle réalité. Son sommeil était agité, ses reflux constants, ses premiers jeux de grand bébé consistaient à galoper vers les prises électriques. Nous avons mis des caches sur les prises, ouvert notre lit à ses cauchemars et accompagné ses découvertes. Nous avons appris à faire différemment, à pousser l’une en retenant l’autre, à dire « parle moins fort / pousse le volume » dans un même souffle.

Une copine me disait que « celles qui étaient revenues de la parentalité extrême » étaient souvent des mères dont les enfants avaient grandi, ou qui en avaient eu plusieurs. C’est aussi parce que l’évolution est confrontante. Nous avons tous vu autour de nous, avant même d’être parent parfois, des enfants changer drastiquement. Nous ne sommes jamais à l’abri, l’aventure ne fait que commencer, et le maître mot de la parentalité est celui-ci : l’adaptation.

Vous trouverez toutes sortes de conseils, toutes sortes de bouquins. Vous n’êtes pas obligés de vous y confronter, pas obligés de trouver toutes les réponses d’un coup. Certaines commentatrices de bouquins écrivent parfois à des auteurs de livres sur la parentalité, qu’elles auraient voulu « avoir découvert ce livre avant d’avoir (mon) premier enfant ». Je ne crois pas qu’on ait besoin de ça, je ne pense pas qu’on ait besoin d’un script. Je pense que pour bien débuter dans l’aventure de la parentalité on a surtout besoin d’indulgence, et de bienveillance oui, mais envers soi-même avant tout.

Faites-vous confiance. Prenez les conseils qu’on vous donne avec circonspection. N’oubliez pas que personne ne connaît vraiment votre réalité. Sachez aussi vous entourer de personnes qui vous veulent du bien. Sur l’un des groupes québécois dont je fais partie, et qui a été créé par une intervenante familiale, les témoignages (de désespoir) des parents sont toujours accueillis par des commentaires du type : je te comprends, je vis la même chose, j’ai un enfant ou une situation similaire et voici ce qui a fonctionné pour moi. Il n’est et ne sera jamais normal d’être accueilli par des remontrances lorsque l’on vient demander des conseils – si c’est ce que tu veux, autant appeler ta mère (lol) (coucou Maman).

Avec ma copine D., on a un petit mantra qui dit : « t’es belle, t’es capable, tu vas y arriver ». Je t’envoie à mon tour ces mots-ci, avec toute ma bienveillance.

-Lexie Swing-

Photo : Fernanda Publio

16 réflexions sur “Défis et dérives des parentalités

  1. J’adore cet article parce que même si on a quasiment tout dit sur la parentalité, tes réflexions sont très utiles a dire et à rappeler. Le début de ton article fait particulièrement écho en moi.

      • Pas du tout!! C’est juste qu’il y a des choses qu’il est bon de rappeler, quand les sirènes des « j’ai la réponse à tout » retentissent!
        Pour l’évolution entre l’aînée et les autres, tu parles de leur caractère et donc de mes déboires ou des « conseils » et autres interventions extérieures?

      • Plutôt de toi vis-à-vis d’eux, as-tu eu l’impression que tu évoluais, que tes premiers principes avaient pris le bord, que tu avais une nouvelle hiérarchie dans les choses importantes?

      • Je me suis assouplie, c’est évident. Documentée aussi. J’ai appris à me prendre la tête pour les choses importantes (la santé physique et psychologique de mes enfants) et à laisser courir pour le reste. J’ai appris à moins culpabiliser aussi, et à accepter la mère imparfaite (celle qui ne joue pas beaucoup, qui ne fabrique rien avec ses enfants) que je suis.

  2. Merci pour cet article tellement plein de bon sens. Je faisais justement la remarque le week-end passé à ma belle-sœur que ça m‘hallucinait les questions de certains sur la manière d’élever leurs enfants, comme si ils ne pouvaient plus prendre une décision seuls mais avait besoin de l’aval de parfaites inconnues… Et les ayatollahs de la parentalité bienveillante… qui n‘ont de bienveillant que le nom 😔. Ça me fait mal au cœur pour les parents démunis qui ont peu de confiance en eux et que l’on culpabilise à outrance…

    • C’est vraiment une bienveillance et un respect de l’autre qui vont à sens unique : en direction de l’enfant. On ne se respecte plus soi et on se respecte encore moins entre parents. Mais je suis comme toi, j’ai vraiment eu un choc le jour où j’ai découvert les ravages de ces dérives. Pas les dérives en tant que telles car elles ont toujours existé, à tous les niveaux, et dans tous les sujets, mais vraiment de prendre conscience du nombre de parents impactés.

  3. Deux choses me viennent à l’esprit. Le célébre « avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants. »

    Et une petite anecdote… Dans un bus, il y a quelques années. La femme derrière mois est au téléphone, sa fille la tanne et elle finit par s’énerver sur a petite. Verbalement hein, pas de la violence… des passagers s’en mêlent, quelle conne cette femme au téléphone qui n’accorde pas un brin d’attention à sa fille! Sauf que la maman parlait en français au téléphone, et que j’avais entendu que sa conversation n’était pas funky, gros problèmes de sous et d’une possible expulsion, elle esssayait de parlementer avec son interlocuteur (bailleur? services sociaux?). Bref, il manquait aux gens le contexte. Le contexte, c,est tout. On fait ce qu’on peut…

    • Il y a toujours d’autres options que celle d’intervenir méchamment. J’ai déjà vu des gens faire l’entertainment d’un petit parce que le parent paraissait visiblement à bout, ça fait toute la différence. Et ça c’est de la vraie bienveillance.

    • Je suis d’accord, et je ne peux m’empêcher de me demander sincèrement ce qui peut nous conduire à ça, en tant que parent. Je sais que le parallèle a été fait avec les sectes, mais à mon sens, l’intérêt pour les sectes est marginal par rapport à cette virée dangereuse que nous vivons aujourd’hui dans la parentalité et qui semble concerner un (trop) grand nombre de parents. Qu’en penses-tu?

      • Je pense que de nombreux parents, de nombreuses mères surtout, se sentent extrêmement isolées et recherchent une forme de communauté soutenante. Et puis dans cette course à celle qui fait le mieux, il y a aussi le besoin d’être aimée et populaire, symbolisé dans la course au like et à la popularité. S’affranchir de l’approbation d’une communauté qui a pu accueillir et soutenir au début, en professant des opinions peu orthodoxes crée sans doute chez certaines de gros conflits de loyauté. le tout joint à une idolâtrie de l’enfant.

      • Merci pour cet éclairage, je le devine particulièrement juste! Je pense qu’on a tous cherché en effet ce type de communautés, et on a eu plus ou moins de chances ensuite.

  4. Bravo pour cet article!
    Les mots sonnent juste! Depuis que je suis maman (déjà 4 ans!) je lis des choses sur internet : des choses absurdes, des solutions magiques (qui ne fonctionnent pas avec mon P’tit Loup), des solutions qui ont marché une fois, etc. Et à côté de ça, je teste, dans telle situation, c’est tel comportement qui me semble le plus adapté pour tout le monde. Et des fois, ben je m’énerve! Oui! ça m’arrive et je ne vais pas culpabiliser pour ça! Merci pour cette piqûre de rappel qui fait du bien!

  5. Merci pour cet article! C’est très juste de dire que de multiplier ses lectures et d’accumuler des livres sur l’éducation ne fera pas de nous de meilleurs parents!

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