Je suis une as du rangement en pile : pile de «à trier», pile de «à ranger», pile de «c’est quoi déjà ce truc? Oh je vérifierai plus tard». Je connais également le rangement en montagne – quand je vide la panière de linge propre sur le lit pour y trouver une paire de chaussettes (minuscules, forcément) pour la petite dernière, et le rangement en tourelle : les bottes d’hiver à nettoyer, les bottes de pluie dernier cri et les baskets font des merveilles sur le tapis de l’entrée.
J’aime beaucoup lorsque quelqu’un justifie son bordel avec un «mais je sais où se trouve chaque chose», parce que ce n’est pas du tout mon cas. Multi-quotidiennement, je retourne la maison à l’affût de la chose manquante. Recherche qui commence désormais par un habituel : «Chérie, tu n’as pas vu le trucmuche de maman?». Miss Swing n’a pas son pareil pour se souvenir des endroits incongrus où je pose mes affaires.
Reste que, quand j’ai découvert le principe du Bullet Journal au détour d’un article de ma Qatari préférée, j’ai eu cette même petite excitation que lorsque je copiais le cahier super-propre-parfaitement-tenu de mes copines de classe. Écriture ronde, titres soulignés, points importants mis en exergue par un encadré avantageux ou une couleur attrayante. Mes propres notes, raturées à la va-vite sur une feuille partiellement froissée, faisaient triste mine à côté.
Les Bullet Journal sont un véritable orgasme ophtalmique : de jolies courbes, des traits bien droits, des pleins et des déliés, de belles calligraphies, des dégradés de couleurs… J’ai su aussi, tout de suite, que ce n’était pas pour moi. J’ai l’expérience de l’âge (31 longues années) et je me connais parfaitement : avec moi le Bullet Journal allait se transformer en un cahier de brouillon, malmené par la pluie et les tasses de café que je ne manquerais pas de poser sur lui.
J’ai commenté en disant «trop beau mais jamais chez moi, ah ah» et j’ai acheté un cahier le lendemain matin. Appelez-moi versatile. J’ai pris ma plus belle plume, mon crayon de papier, j’ai tiré la langue et je me suis appliquée comme jamais. «Journal» j’ai écrit. Le L cognait un peu à droite parce que j’avais mal calculé – as usual – mais l’ensemble était correct. J’ai repassé le tout au feutre et me suis lancée dans l’idée saugrenue de faire des dessins autour de mon titre.
De la part de la fille qui ne sait faire que de la peinture au numéro – quels beaux chevaux j’ai réalisés alors – l’initiative était mal engagé. Après quelques fleurs aux courbes callipyges, et un soleil surprenant, j’ai abandonné l’affaire avec la promesse – à voix haute, sinon elle ne compte pas – d’y revenir plus tard. Demain peut-être (ça fera 8 mois).
Je suis passée à l’index, à la table des matières, puis j’ai numéroté les premières pages. J’ai voulu faire un premier calendrier, mes lignes n’étaient pas droites, je suis donc passée aux choses sérieuses : j’ai affiché Pinterest et pris un modèle pour faire ma page Octobre, mois qui s’en venait.
Ensuite j’ai minutieusement écrit les chiffres de 1 à 30, j’ai coincé le 31 où j’ai pu (j’avais oublié, forcément)… Et puis j’ai écrit «liste d’octobre» sur la page suivante. J’ai reporté le nom de mes pages dans la table des matières. Je me suis ouvert une bière, on m’a appelé, j’ai dit à Journal «je reviens Journal», et je suis revenue. En avril donc.
Ce que j’ai vraiment fait
J’ai vite laissé tomber les calendriers annuels et les présentations en déliés. Je reste une incurable maladroite-aux-deux-mains-gauches et tenter de copier les talentueuses dessinatrices de Pinterest était pire que mieux. À la place, j’ai fait des pages de listes, des pages de projet, des pages de choses dont j’ai besoin souvent : taille de vêtements, tour de tête, identifiants pour la bibliothèque.
J’ai fait des pages de souhait, tracé (merci l’amoureux) un carré pour inscrire les plantes à planter dans le potager, inscrit des choses à faire pour des voyages à venir.
J’ai aussi inscrit des recettes que nous faisons souvent, et que nous sommes lassés de chercher sans cesse sur Internet.
Ce que je vous conseille
D’adopter Journal. Pas le mien hein, mais le vôtre. Allez dans la papeterie que vous aimez bien, faites fi des recommandations, choisissez le modèle qui vous correspond, avec une couverture plaisante, rassurante. Couverture souple, avec ou sans anneaux, lignes, petits carrés, whatever. Regardez quelques modèles, pour avoir une idée du principe, et ne prenez que ce qui vous intéresse. Vous vous trompez? On s’en fout! Vous pourrez toujours coller autre chose par-dessus.
Je ne sais pas si le Bullet Journal m’a permis d’être mieux organisée (en même temps, je partais de très bas, je creusais encore même), mais il a eu deux avantages considérables : il m’a aidé à synthétiser certaines idées, et il m’a permis de détenir tout au même endroit. Listes de choses à faire avant de partir en vacances, dimensions diverses et variées, idées cadeaux, plan du potager, j’en passe et des meilleurs. D’aucuns diront que c’est dangereux, pas de backup, rien.
Mais tsé, je suis née avant la dernière pluie. C’était le printemps, il neigeait et l’on croyait que les véhicules urbains de 2020 se téléporteraient. Fait que, lâche moi la page blanche pis attache ta tuque, le futur n’attend pas. Mais si tu me permets, moi je vais rester là, sur ma table en bois, avec mon café trop chaud et mon BIC bleu. Je vais me demander encore une fois si je plante des tomates cerises ou des Cœurs-de-bœuf, je vais griffonner, raturer. Je vais préparer la page que je collerai par-dessus parce que c’est rendu trop moche et puis je vais laisser mon regard se perdre par la fenêtre et accompagner les oiseaux. («s’ozio, s’ozio, r’gad s’ozio» qu’elle dit)…
-Lexie Swing-