Une main toute entière {Immigration}

Dans quelques jours, j’entrerai dans la cour des grands. Je serai un 5 ans et +, comme dirait ma fille. J’aurai, à mon actif, 5 ans d’immigration. 5 ans, une main toute entière. À mon échelle, c’est une poignée d’années. À celle de mon aînée, une existence entière.

Nous avons basculé, inexorablement, vers l’inertie du quotidien, l’habitude. Je ne questionne plus – pour autant que je l’ai jamais fait – je parcours, je vis, j’oscille dans cette continuité apaisée. Nous y avons nos repères, géographiques et sentimentaux. Nous avons vécu des premières fois, des deuxièmes, des dizaines et centaines. Nous avons déménagé à l’intérieur de ce même pays, de cette même province. Nous sommes passés de la ville à la banlieue, de un à deux enfants, d’un appartement à une maison avec jardin, d’un job à l’autre.

Et c’est peut-être ça qui marque un changement. Grandir à l’intérieur de son immigration, s’y installer, y faire son nid. Accepter une nouvelle réalité, et la transformer à son image. La faire sienne.

Nous aurions, probablement, fait tout cela. Nous aurions eu deux enfants, nous aurions acheté une maison, nous aurions évolué professionnellement, nous serions partis en vacances. Mais nous l’avons fait dans une autre dimension et à un autre niveau. Au sein de traditions et de paysages différents.

Nous avons construit le nid et sommes partis à l’aventure. Nous sommes désormais sereins. Les aventures elles-mêmes ont pris une autre mesure et s’inscrivent dans des frontières géographiques dont nous n’osions pas rêver. Nous planifions des voyages en Gaspésie, aux Iles-de-la-Madeleine, en Nouvelle-Écosse, en Colombie-Britannique… Nous revenons du Nouveau-Brunswick et avons passé plus d’une fois la frontière avec les États-Unis. Nous avons été à de nombreuses reprises vers l’Ouest, visitant l’Ontario. Et nos souhaits nous amènent à Hawaï (qui se prononce Hawaiii), à Seattle ou San Francisco, en Amérique Latine. Sur ce même continent.

La vie est-elle si différente ici ? Non. Les pas que l’on fait sont les mêmes, seul le chemin est différent. Ici, il est sec en été, lumineux et enneigé en hiver. Il est ruisselant au printemps et se couvre de feuilles écarlates l’automne venu.

L’important, finalement, est d’y être bien. Que l’horizon soit lumineux et la route pas trop sinueuse. Depuis 5 ans, et pour longtemps, je suis ici, et j’y suis bien.

-Lexie Swing-

Nous sommes ceux qui sont partis

A sa tante, un soir de juillet, B. a reproché : « Pourquoi as-tu déménagé en France, pourquoi tu es partie alors que nous sommes tous ici? » L’incrédulité a vite laissé place à l’amusement : « Mais ce n’est pas moi, c’est vous qui êtes partis, a-t-elle expliqué. Vous viviez en France et vous êtes partis vivre au Canada. »

Nous sommes ceux qui sont partis. Et bien qu’elle n’ait jamais ignoré qu’elle était née en France, mon aînée n’avait jamais fait le lien du départ. Nous avions déménagé, nous avions tout quitté, pour nous établir ici. Il lui était impossible de mesurer le poids du départ, la richesse de nos espoirs, la valeur des souvenirs. Elle ne peut se rappeler des meubles laissés derrière, de sa première chambre dont nous n’avons emportée que des photos et quelques objets déco, de la maison en haut de la colline où nous vivions alors. Nous avons pris l’essentiel – nous trois et notre chien, des vêtements et quelques ustensiles. Les livres et les CD dorment encore dans les garages de nos parents, nos cadres les plus grands ont rejoint d’autres murs et les meubles ont été éparpillés dans les demeures familiales.

« Ce n’est pas juste!, a déclaré B. plus tard ce soir-là. J’aimais ça, moi, la France. Pourquoi vous m’avez fait partir? » Sans le savoir, elle a fait écho à une question qui nous revient souvent, au rythme des visites. La seule qui se soit jamais posée au sujet de notre expatriation.

Peut-on vivre loin des siens?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Je l’ai posée, plusieurs fois. Mon compagnon aussi. On vit, oui, loin des siens. On pourrait vivre mieux, s’ils étaient présents. On vit simplement, finalement, ce qu’on appelle des compromis. Pour vivre ici, j’ai fait des compromis. J’ai accepté que nos si proches, soient loin. Parce que j’étais convaincue qu’une vie meilleure nous attendait ici.

Et ça n’a rien d’un Eldorado. Je ne vous parle pas d’idéaux. J’ai vécu cette vie-ci, immigrée au Canada depuis 5 ans. Je sais ce que j’y ai gagné, j’ai mesuré ce que j’y ai perdu. Pour être ici, nous nous sommes déracinés. Mais que dire de mes enfants? Où sont-elles leurs racines? Nous, première génération de notre immigration, nous sommes les voyageurs. Nous sommes, et serons toujours je crois, en transit. Nous sommes entre deux réalités, deux cultures, deux existences. Nous avons inventé notre quotidien, créé notre normalité. Mes filles, elles, sont d’ici. Cette culture est la leur. C’est la deuxième génération, celle qui s’enracine.

Il n’y a pas de lieu idéal, celui-là même où s’additionnent nos aspirations, nos espoirs et leur présence. Je regrette parfois une vie qui n’existe pas. Une vie où ils jouent entre cousins, où elles grandissent auprès de leurs grands-parents, où nous sommes entourés par la famille au quotidien. Mais une vie, aussi, où elles sont des filles libres, des femmes qui pourront s’accomplir. Où on les respecte, et où elles pourront traverser une ville entière sans se faire manquer de respect, parce qu’elles sont des femmes. Une vie où nous avons trouvé, professionnellement, notre place. Où nous avons acheté notre première maison. Une vie simple, entre grande ville et grands espaces.

Il n’y avait pas de gros lot à gagner, et nous savions les dés pipés. Nous avons choisi. Nous avons parié sur leur futur, et le nôtre. Nous sommes au bon endroit. Nous y sommes seuls, mais nous sommes au bon endroit. Ce sont nos coeurs, surtout, qui perçoivent l’impact de cette séparation. Le temps peut-être, amoindrira nos solitudes, à mesure que la branche canadienne fleurira.

Elles repartiront peut-être, ou partiront pour d’autres horizons. Je n’ai pas de doute que les générations à venir tiennent le Monde entre leurs mains. Notre traversée ne sera alors qu’une coudée, un noeud dans l’arbre généalogique. Que nous aurons dessiné nous-mêmes, à la sueur de nos fronts. Maîtres de nos destinées.

-Lexie Swing-

Visite surprise

«Vous voudriez venir avec moi à l’aéroport demain matin? Je dois aller chercher une collègue qui rentre de voyage!»

Sourires ravis dans l’assistance. «Quelle collègue?», demande B. qui les connaît toutes. «Oui, quelle collègue au fait?», ai-je murmuré à mon amoureux, assis sur le bord du lit. «Caroline», a-t-il lancé, dans un élan dont l’esprit a le secret. (Je découvrirai bien assez tôt si seule Madame Ingalls a insufflé cette impulsion).

Après les débats vestimentaires de rigueur, nous grimpons dans la voiture et prenons la direction de l’aéroport. Nous sommes en avance, désormais coutumiers de cette attente. Nous sommes arrivées en retard les deux dernières fois, alors que l’ordinaire délai de une-heure-après-l’atterrissage s’était réduit à 30 minutes. Tant mieux pour nos familles mais quel dommage pour nous, qui ne pouvions que saisir nos invités au vol, après de courtes embrassades et des valises jetées dans le coffre, sous la pression des moteurs des voitures en attente et des regards courroucés de fatigue des conducteurs venus récupérer, eux aussi, leur famille.

Sitôt la voiture garée, j’ai saisi Tempête sur une hanche – elle craint le bruit grouillant des aéroports – et Miss Swing par la main. Traversant cahin-caha le passage piétonnier, puis le sas tournant, nous avons franchi les portes au moment même où nos invités nous prévenaient que si les nouvelles bornes avaient extraordinairement facilité leur passage à la douane, le tapis des bagages restait pour sa part aussi désespérément immobile qu’une heure de collège en cours d’espagnol.

Les minutes se sont alors allongées, au rythme tranquille des passagers qui surgissaient par vague derrière la porte automatique. À chaque nouvelle femme, Miss Swing demandait «Est-ce elle?», avant de secouer la tête «Non bien sûr je sais qui c’est Caroline, je l’ai vue plein de fois».

Il faudra vraiment que je demande qui est cette Caroline.

Je vous passe les seize Souris Verte et les trois Crocrocro. Toutes les fois où j’ai dansé la Polka même si papa ne voulait pas, accompagnée de Petrouchka et de ses nattes blondes. Je vous passe la chute soudaine de Tempête, qui s’est retrouvée coincée, cuisses sur le banc et tête en bas, parce qu’elle avait voulu s’appuyer sur le ruban qui délimite la sortie des passagers. Et mon fou rire, à la fois honteux et amusé, parce que mes yeux rivés sur mon téléphone m’avaient empêché d’éviter la chute, et parce que la proximité du banc avec le couloir de ruban m’empêchait de la saisir pour la remonter convenablement.

Je peux vous décrire ma fébrilité, lorsque j’ai su que les bagages étaient enfin arrivés. Le visage incrédule de Miss Swing, lorsque nos invités sont apparus. Sa petite voix qui interrogeait : «Mais je ne comprends pas, où est Caroline?», et moi qui répondait bêtement «Caroline, c’est tes grands-parents!». Et Tempête qui sautait de joie, parce qu’elle n’avait rien pigé à cette affaire de collègue, et que la seule perspective d’une attente à l’aéroport était une joie suffisante pour elle.

Les voilà donc. Ils ont fait bon voyage, merci. Mes parents sont de retour pour une semaine, après être venus au mois de mars, profitant des rabais de la fin du printemps.

Comme immigrants, nous profitons de chaque instant ainsi grapillé, de chaque moment volé. Nous inventons une vie, où les vacances se font en banlieue de Montréal, plutôt que dans le sud de la France. Visiter la famille prend désormais 7h de vol plutôt que 5h de train. Et nous ne sommes pas les seuls. Mes amis sont partout dans ce monde, sur tous les fuseaux horaires. Je suis admirative de cette facilité avec laquelle nous avons construit nos existences sur d’autres terres, tout en gardant ce lien fort avec le pays qui nous a vus naître. Et je suis fière de nos familles, qui n’ont pas eu le choix, certes, mais ont changé leur perspective, faisant de la cabane au Canada une maison secondaire de choix.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Où c’est chez nous?

Se sent-on vraiment chez nous un jour lorsque l’on vit à l’étranger? C’est La Maudite Française qui avait posé cette question un jour de février.

Elle était légitime cette question, surtout rendu à la fin février, et peut-être encore plus à la mi-mars, quand il y a eu l’énième tempête de neige et le début des gastros. Quand le moral flottait dans le bol des toilettes, auréolé par la seule lueur d’un cellulaire qu’on a appelé portable pendant tant d’années.

Où c’est chez nous? Je ne me suis jamais vraiment posée la question. Chez moi c’est là où est mon amoureux, toujours. Chez moi, c’est là où sont mes enfants, à chaque instant. Chez moi, c’est une maison à la façade verte et défraichie. Chez moi, c’est une maison aux volets bleus. Chez moi, c’est une maison de trois étages, au coeur débordant et au frigo rempli. Chez moi, c’est un ascenseur qui puait la pisse et un appartement qui fleurait l’amour. Chez moi, ce sont des parties de coinche. Chez moi, c’est une tresse de guimauves colorées achetées au magasin fourre-tout du bas de l’avenue. Chez moi, c’est l’odeur du foin et les aboiements d’un chien. Chez moi, c’est une pile de livres et une lampe de poche. Chez moi, c’est du Pavé d’Affinois, des crêpes surgelées et du chocolat Milka. Chez moi, ce sont leurs sourires, ce sont leurs bras, ce sont leurs odeurs, ce sont leurs photos devant lesquels je m’extasie, leurs lettres que j’épluche et leurs vidéos que je rejoue plusieurs fois.

Chez moi, ce sont des gens que j’aime farouchement, et qui pour certains ne sont plus; ce sont des lieux où j’ai vécus, qui pour certains n’existent plus. Ce sont des odeurs qui me transportent, des noms qui me plongent dans mes souvenirs et des images qui m’apaisent. Ce sont des voix, ce sont des histoires. Chez moi, c’est un amour immense avec le bonheur en noyau.

Chez moi, ce n’est ni ici, ni là-bas. C’est ici, là-bas et mille lieux sur terre, ces lieux de vacances et de découvertes, ces lieux d’expérience qui nous ont construit. Chez moi, j’en suis sûre, c’est avant tout les gens, ma famille, mes amis. Je n’ai aucun doute quant au fait que ma maison cesserait aussitôt d’être mon chez moi si ma famille n’y vivait plus. Les lieux n’ont que le cœur des autres pour battre, et le souffle des souvenirs pour exister.

Je suis étonnée, quand même, de voir des gens se déchirer de l’intérieur, attachés qu’ils le sont à la terre de leur enfance, incapables de s’enraciner dans cet autre lieu qu’ils semblaient pourtant avoir choisi. Cela ne fait que 5 ans que je suis partie, et rien n’est comme avant. Les rues ont changé, les préoccupations aussi. La télévision ne diffuse plus les mêmes émissions et j’ignore le nom des dernières stars de la chanson. De nouveaux magasins sont apparus, d’autres enseignes ont disparu, et les expressions elles-mêmes semblent avoir évoluées.

Rentrer en France était douloureux, tant l’image amoureusement conservée ne correspondait plus à la réalité qui s’offrait sous nos yeux. Les choses ont cessé de l’être quand nous avons compris que le monde, semble-t-il en mouvement, était finalement relativement statique. Et que seule notre perspective pouvait changer. Nous avons alors cessé de voir notre pays d’origine comme notre chez nous, pour le voir comme une terre de découvertes, une terre d’exploration. Nous avons commencé à y partir en vacances, pour de vrai, comme nous aurions toujours dû le faire. Ce pays de vacances que le monde nous envie, tant il est riche et magnifique, mais qui abrite du surcroit ce que nous avons de plus cher : nos familles et de nombreux amis. Qui peut se targuer de partir en vacances dans un pays à découvrir, et d’y retrouver en plus ses proches?

Finalement, c’est où chez nous? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, physiquement parlant, c’est souvent beaucoup moins qu’un lieu paradisiaque ou une maison de vacances sur le front de mer (je ne dis pas non ceci dit!). C’est un canapé moelleux, c’est une chambre cosy, ce sont les lits de mes filles et leurs couvertures d’enfants sous lesquelles j’ai toujours un peu froid, faute d’être complètement couverte. C’est un fauteuil douillet, où je replie mes jambes pour y poser mon livre, c’est aussi une tasse fumante et mon corps penché sur ma table en bois chérie.

C’est un rebord, un recoin, une cuisine pleine des gens que j’aime. C’est chez moi parce que je m’y sens bien, parce que j’y suis apaisée, parce que j’en connais les contours, parce que j’en connais les visages, parce que j’en connais les voix.

Et ces voix-là ont tous les accents du monde.

-Lexie Swing-

Cet immigrant que je ne saurais voir

Pour défendre une certaine notion de patrie, certains, s’érigeant en pourfendeurs de l’immigration, sont portés à croire que la citoyenneté devrait reposer sur des origines, une couleur de peau, la sonorité d’un nom. Ainsi, en France, on a tendance à estimer, par défaut, que le jeune Nicolas est plus français que son ami Chen. Je ne dis pas ces noms au hasard.

Nicolas est certes d’origine française mais il ne connaît rien à la France. Son père était perpétuellement muté dans un nouveau pays, il a notamment passé 12 ans en Afrique et il est né au Kenya.

Chen est né dans un bled à côté de Strasbourg, de parents chinois immigrés en France une dizaine d’années avant sa naissance. Il a été à l’école à Strasbourg, et il a été à Lyon à l’Université. Un jour, un ami commun lui a demandé comment c’était « là d’où il venait » et il a décrit un village de carte postale où les gens parlaient un français mâtiné d’allemand. Je ne sais pas s’il a fait exprès de parler de son village alsacien mais la vérité, et je l’ai su plus tard, c’est que Chen n’était jamais allé en Chine. Il s’y est rendu plus tard, seul et en backpack, pour découvrir un pays qui était celui de ses origines certes, mais qui lui était inconnu.

J’ai toujours eu plus de points communs avec Chen qu’avec Nicolas. C’était fascinant d’entendre Nicolas raconter ses premiers pas dans la brousse (sérieusement, c’est plus fancy que les trottoirs de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher non ??) mais on n’avait pas la même culture. Il ne connaissait pas les Minikeums, il restait de marbre devant les répliques cultes de la Cité de la peur ou du Père Noël est une ordure, il n’avait jamais lu Astrapi. Chen, si.

C’est cependant en arrivant au Québec que j’ai pris la mesure de la citoyenneté que je portais, et de l’étrangère que j’étais. Même si j’assimile parfaitement l’accent, et que je finis par connaître Montréal comme ma poche; même si je participe à élire le prochain gouvernement et qu’on me délivre un passeport en règle, je ne deviendrais réellement québécoise que le jour où j’en assimilerais la culture. Lorsque le nom des politiques et l’humour des comédiens trouveront écho dans mon esprit et que je pourrais fredonner une toune connue.

Et il y aura d’ailleurs ceci de différent entre mes filles et leurs cousins, qui les rendront définitivement plus proches de leurs amis d’école – quelles que soient leurs origines – qu’elles auront les mêmes souvenirs musicaux, littéraires et bien sûr télévisuels. Parce que la langue elle-même est différente et que rien – à commencer par les films – ne porte le même nom des deux bords de l’Atlantique.

Et c’est bien la preuve, s’il en faut, qu’on ne voit jamais plus loin que le bout de notre nez. Que parce que nos voisins ont les yeux allongés, le teint olive et l’accent marqué, on s’imagine qu’on sait tout : comment ils vivent, pour quel Dieu ils prient et à quoi ils aspirent. On prétend surtout savoir qu’ils ne sont pas d’ici, sans jamais se demander ce que c’est, être d’ici. Est-ce que c’est d’avoir le teint pâle et le ton affecté? Ou bien est-ce d’aimer une terre si fort qu’on a été prêt à traverser le monde pour la rejoindre? Est-ce que c’est respecter des traditions, en les faisant siennes ? Adopter des coutumes, des habitudes et tout un peuple ? Choisir un pays pour y travailler, pour y élever ses enfants et pour s’y endormir chaque soir, en s’y sentant en sécurité et à la bonne place ?

Je me souviens d’une fille, interviewée lors de ma première année au Québec, qui me disait être victime de ce que j’appellerais un double délit : nom et faciès. Elle avait un nom vietnamien, elle avait le type asiatique, et avait été estampillée « français balbutiant » par tout employeur qui croisait son CV, réduisant à néant ses possibilités d’être embauchée dans ce petit coin du Québec où elle vivait. Je lui ai parlé au téléphone. Je ne lui ai parlé qu’au téléphone même. Et pour moi elle n’est restée qu’une voix. Un accent québécois marqué. Des expressions typiques. Rien ne trahissait ses origines. Mais ses parents lui avaient légué ce qu’il y a de plus lourd à porter aujourd’hui pour un enfant d’immigrés : un nom à consonance étrangère et des traits d’ailleurs.

Notre connaissance des autres est construite sur des présupposés. Une femme au foyer est forcément inéduquée, des piercings nombreux sont l’apanage de la marginalité, l’enfant qui court au restaurant est victime d’une éducation laxiste, quand celui qui dort avec ses parents est un enfant-roi.

Notre vision est faite de cases étriquées dans lesquelles nous tentons de faire rentrer le monde qui nous entoure. Nous faisons fi de ceux qui font le grand écart, des funambules, suspendus entre deux réalités, de ceux qui résistent et de ceux dont l’esprit est trop large pour rentrer dans la case assignée.

Nous imaginons notre monde comme l’un de ces immeubles à clapiers, comme ils en poussent par dizaines dans les banlieues françaises. Ces champignons qui empoisonnent la société. Ces cages à poules minuscules qui dégueulent d’immigrants.

Ça ne rentre pas. Quand est-ce que les arriérés de ce monde se rendront compte que ça ne rentre pas? Que la vie n’est pas un putain de sudoku avec un chiffre par case. Que la palette ne suffit plus à créer tous ces métissages. Qu’il va falloir changer de plan. Cesser la linéarité. Accepter les nuances, les contours flous, la cacophonie des accents chantants.

L’aquarelle n’est pas terminée et la réalité n’est pas immuable. Essorez les pinceaux, il est temps de changer le décor.

-Lexie Swing-

Photo : Slava Bowman

Ton petit hiver au Canada

Aux futurs immigrants, on annonce sans détours «tu verras, le Canada, c’est six mois d’hiver». Et si ce n’est pas tout à fait vrai, ce n’est pas complètement faux non plus. Mais alors que j’attaque mon cinquième hiver sous ces cieux, je me rends compte que c’est moins la longueur de l’hiver que les paysages qui me dépaysent.

Il y a quelques soirs de ça, un samedi je crois, nous avons pris la voiture en direction de la piste de luges, aménagée au cœur d’un parc proche. C’est courant par chez nous, des pistes de luges aménagées, même si cela ne signifie en rien que le vin chaud t’attend à l’arrivée.

Nous étions donc au sommet, à contempler la pente et les alentours, perchés alors entre deux écoles. La francophone de Montarville, et l’anglophone de Mount Bruno. Je regardais la cour de la première, recouverte de son épais manteau blanc. Leur petite école sous la neige. J’ai dit ça à voix haute parce que je pensais que ça ferait un bon titre. Bien sûr, comme j’ai dit ça sans préambule, mon amoureux m’a regardé bizarrement. Mais pas trop quand même puisqu’en dix ans il a largement pris la température de mon étrangeté. Il a donc dit «quoi?», et j’ai répondu que nos filles grandiraient dans ce pays-là, où l’on va à l’école par moins 15 degrés et où les cours sont recouvertes de neige. Nous ne côtoyons pas encore ces écoles-là, mais la cour de notre garderie est bien remplie elle aussi de cette neige impeccable. Et c’est un bonheur de les voir grimper à la file en haut de la petite butte, pour glisser chacun leur tour dans leur petit traîneau de plastique. C’est toute une enfance, une certaine enfance en tout cas.

Certains grandiront les pieds dans le sable et les yeux dans l’eau, pour ne plagier personne, d’autres feront leurs premiers pas sur les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger, et ne me remerciez pas pour l’air qui vous trotte désormais dans la tête. Mais mes filles grandiront les pieds dans la neige, marcheront d’un équilibre précaire sur les trottoirs verglacés et feront de la luge six mois par année.

Et c’est vrai que j’aime tellement ça la neige. La première, la dixième aussi. La banlieue nous convie volontiers dans sa blancheur immaculée. Comme à Montréal les routes se salissent, les voitures garrochant de la slush boueuse le long des trottoirs. Mais nos rues transversales, nos cours arrières, nos stationnements, nos parcs de jeux, conservent leur manteau d’hiver. Et c’est un peu des vacances que l’on transporte chaque jour au fond de nos poches, un peu de Noël, un peu de ces jours lents, de ces histoires au coin de feu, de ces pistes dévalées, de ces raclettes avalées.

Saint-Bruno, ma ville chérie, n’est pas en reste dans cette féérie. Ainsi vêtue, elle s’illumine encore un peu plus, devenant durant quelques mois la représentation québécoise des stations de ski de mes jeunes souvenirs. On souffle alors dans l’air froid, les joues rougies, les mains blanches. On presse le pas vers Caffellini, vers le Markina, vers la Tasse Verte ou même en direction de la nouvelle boulangerie du Pain dans les Voiles. On jette les mitaines sur la table avant d’agripper le café chaud, le chocolat bouillant et ses petits chamallows flottants, le thé aux effluves de cannelle. On prend le temps de s’arrêter, puisque la neige impose cette lenteur. On reprendra la course plus tard…

De très belles Fêtes à vous tous, soyez heureux!

-Lexie Swing-

Immigration : obtenir un médecin de famille (encore)

DocteurIl est difficile de trouver, et d’obtenir, un médecin de famille au Canada. Tout le monde vous le dira. Et les immigrants ne sont pas seuls dans cette galère : en 2015, 420 000 Québécois étaient inscrits sur les listes d’attente du Guichet pour la clientèle orpheline (GACO), un chiffre qui avait déjà quadruplé par rapport à 2013.

Obtenir un médecin est comme trouver le Graal. Au point que, lorsqu’une clinique m’a appelée un jour au bureau en cherchant une ancienne collègue, qui avait visiblement donné le numéro de poste de la ligne qui était désormais la mienne, je me suis dépêchée de la prévenir par LinkedIn qu’un médecin de famille lui avait été attribuée et qu’on cherchait à la joindre. Car le message laissé par la clinique était pressant : elle devait rappeler sans délai sous peine de voir son attribution lui passer sous le nez…

De notre côté, nous avions été chanceux. Sitôt arrivés au Québec, nous avions pris rendez-vous dans une clinique privée pour enfants où, moyennant le paiement d’un abonnement, un médecin nous a été attribué. Cette jeune médecin ayant encore de la place et recevant aussi les adultes dans une autre clinique de Montréal, elle nous a proposé de nous prendre sous son aile… Nous avions un médecin!

Cependant voilà, les années ont passé et nous avons déménagé loin, bien loin de la clinique où se passaient les rendez-vous semi annuels des filles. Une journée de congé était nécessaire pour nous permettre d’y assister. Et même si nous avions créé une routine amusante, dinant toujours au même restaurant et profitant de l’occasion pour arpenter notre ancien quartier, nous avons commencé à songer à trouver un nouveau médecin.

Pas facile, pensez-vous… (avec raison).

Cependant, l’idée n’est pas venue seule. Si nous nous rendions de moins en moins aux rendez-vous de suivi (deux sur quatre seulement pour Tempête), nous avions littéralement pris une carte de fidélité à la toute nouvelle clinique de notre ville pour les otites à répétition de notre toute-petite. Alors que je déplorais la distance qui nous séparait de notre médecin de famille, la secrétaire m’a souligné, en passant, que tous les gens inscrits sur les listes de la clinique avaient été contactés, et qu’il était possible de s’inscrire et d’espérer avoir une place dans l’année.

Aussitôt dit, aussitôt fait. J’avais deux possibilités : nous désinscrire des listes de notre premier médecin et me réinscrire sur celles de notre secteur médical. Ou réussir à nous inscrire sur la liste du Guichet de la clientèle orpheline en conservant notre médecin jusqu’à obtenir une nouvelle attribution. Et la deuxième solution a été validée par ledit guichet!

L’inscription fut faite en septembre, et en novembre nous recevions le précieux appel : celui qui vous informe que vous avez obtenu un médecin. Cela ne représente pas pour nous la joie que cela doit procurer chez ceux qui attendent depuis longtemps, mais tentons d’imaginer quand même le bonheur de cet appel : vous avez enfin quelqu’un vers qui vous tourner lorsque vous êtes malade, quelqu’un qui connait votre dossier et peut faire des suivis, une clinique médicale à laquelle vous référer. Ce n’est plus l’angoisse de devoir faire des vérifications, ou des prises de sang. Mieux : dans notre clinique, et sûrement dans plusieurs cliniques, une fois que vous êtes inscrit auprès d’un médecin de cette clinique, vous pouvez appeler le matin même et espérer obtenir un rendez-vous dans les 24 à 48h.

On ne se rend pas compte de ce que représente le fait d’avoir un médecin de famille, ou un médecin traitant, avant de ne plus en avoir. Si vous venez d’arriver au Québec, ne tardez pas et inscrivez-vous sur la liste du Guichet de votre région. N’hésitez pas, également, à poser la question. Peut-être que, comme nous, le médecin de votre enfant travaille aussi comme médecin de famille pour adultes. Parfois, il suffit juste de tomber au bon moment, sur la bonne personne.

Et de votre côté, avez-vous trouvé un médecin?

-Lexie Swing-

Crédit photo : Hush Nadoo

Mon petit bled au Canada {livres}

Il y a fort fort longtemps que je veux vous parler de ce livre. Je l’ai lu à la fin de l’hiver, après l’avoir emprunté à la bibliothèque via ma liseuse. Je l’ai tellement aimé que j’ai fait des résumés à tous les amoureux des livres que je croisais. J’enjoignais les Anglophones à se procurer la version originale, je notais tout ce que j’avais appris ou retenu sur le sujet.

Mon petit bled au Canada, ou « Laughing all the way to the mosque », selon son titre original est un bijou, dont je vous livre ici le pitch, de mémoire.

L’auteure, Zarqa, est d’origine pakistanaise. Arrivée au Canada enfant, elle raconte avec beaucoup d’amour comment se côtoient alors sa culture et religion musulmane, et sa vie dans un pays occidental libéral. On y découvre la pratique, la place de la foi au quotidien, l’évolution, les traditions. On s’étonne devant les différences entre les pays ou peuples de confession musulmane, on sourit lorsqu’elle souligne les clichés et les absurdités.

J’ai découvert avec elle la pratique du ramadan (autrement que dans les articles de journaux), la séparation des hommes et des femmes (ou non) à la mosquée, la place et le poids de l’Arabie Saoudite. Je l’ai accompagnée dans son pélerinage jusqu’à la Mecque, tentent de voir à travers ses yeux un monde auquel je ne connaissais absolument rien.

Ce livre est une pépite, le rire et l’humour y sont prépondérants. La tolérance y est absolue. Certains dialogues sont, si ma mémoire est bonne, fictionnels, mais le cheminement est autobiographique.

Zarqa Nawaz est auteure, journaliste, scénariste et productrice. Elle est notamment à l’origine d’une série télévisée appellée « La petite mosquée dans la prairie ». La dernière fois que j’ai regardé des infos à son sujet, des femmes musulmanes de Regina, Saskatchewan, avaient, sous son impulsion, rejoint la Gay Pride pour la première fois. Tout un symbole, n’est ce pas ?

La couverture de la version francophone est bien moins cool que la version anglophone. À refaire, je lirais plutôt cette deuxième. À vous d’essayer! Vous me raconterez !

-Lexie Swing-

Photo : Regina Leader-Post

Quand l’anglais bloque…

Au Québec, à Montréal du moins, tout le monde parle peu ou prou anglais. Au moins un peu. Contrairement à la France, il est rare de commencer une phrase par «Hey, can I ask you…» et de se retrouver face à une personne montrant une incompréhension totale. Suivant le niveau de la conversation, il est possible que l’on vous réponde en français, mais la compréhension orale est bonne. Le quotidien, les publicités, la radio, la télévision et le reste ont largement contribué à cet état de fait.

Alors quand on arrive au Québec, on réalise vite qu’il va falloir maîtriser aussi l’anglais, au moins un petit peu. Lorsque l’on travaille dans les services, ou en contact avec la clientèle, il est (selon moi) indispensable d’être capable d’interagir dans les deux langues, dans le cadre d’une conversation basique au moins. Et surtout, surtout, d’être capable de comprendre son interlocuteur.

Travaillant pour un média francophone, j’ai passé les trois premières années dans un confortable déni de mon piètre niveau. Je m’y suis trouvée confrontée, à de rares moments, lors d’entrevues avec des anglophones, mais la honte du moment était vite oubliée.

Peu à peu, parce que l’on reprenait et synthétisait des articles de médias anglophones, ma compréhension s’est améliorée. Reste que je me retrouvais incapable d’aligner deux mots.

J’ai pourtant passé quelques mois en Irlande, mois dont je suis revenue avec un anglais courant, à défaut d’être fluent. Mais face à la concurrence environnante, et cette aisance à changer de langue au fil d’une même conversation, ma capacité à m’exprimer en anglais s’est comme atrophiée. Je me suis mise à bafouiller, à dire des do quand il fallait dire does, et des is quand j’aurais dû dire was. Mon accent, qui de façon surprenante était relativement correct pour une Française; mon accent est devenu indéchiffrable, incompréhensible. Un yaourt semblait habiter ma bouche. Une patate brûlante.

J’ai changé de travail et j’ai commencé à devoir échanger avec des Anglophones. À l’écrit, à l’oral. Au fil des réunions, ma compréhension devenait quasiment parfaite. Mais lorsqu’il s’agissait de s’exprimer, m’agrippant au principe de la province francophone, je me rabattais sur le français. Toujours. Si je devais écrire un courriel en anglais, je vérifiais la moitié des mots sur Linguee et ne mettait personne en CC.

Et puis un beau jour on m’a proposé des cours d’anglais. Pas parce que mon niveau était atroce mais parce que cela se faisait, dans mon entreprise. Je me suis donc retrouvée face à elle, ma prof. Une Anglophone de Montréal au rire sans fin et au verbe pointu. Une fille passionnante, avec qui j’ai commencé à échanger sur toutes sortes de sujets, faisant fi de cette langue que je ne maîtrisais plus.

Quand elle m’a demandé «Que souhaites-tu retirer de ce cours, pour quelle raison es-tu là?», j’ai mentionné mon envie de dépasser mes peurs. Peu importait que je fasse des fautes, je voulais être capable de parler, juste ça, parler.

Trois heures par semaine ont eu raison de mes appréhensions. Tout à coup le barrage a lâché. Tout à coup ma parole s’est libérée. J’ai cessé de tout regarder sur Linguee. Je me suis fait confiance, puisqu’elle semblait me comprendre.

Trois semaines après mes débuts, mon accent était revenu, normal, habituel. Pas parfait mais compréhensible. Et pour la première fois, cette semaine, j’ai mis une collègue en CC. Sans relire dix fois. Juste comme ça. Parce que maintenant je sais, je suis capable, et demain sûrement je saurais encore mieux.

Ce que je fais pour améliorer mon anglais au quotidien:

  • Je lis de la chick-lit. Je sens que là je vous fais rêver… Je suis incapable de lire Bridget Jones et autres comédies romantiques du genre, sauf en anglais! En anglais je n’ai pas conscience du style, ni de l’incohérence de l’histoire. Les histoires sont gentillettes. Parfaites pour lire sans se prendre la tête en butant sur les mots. S’il y en a un que je ne saisis pas, ce n’est pas grave, ça ne devrait pas me faire perdre le fil de l’histoire… Dans le même genre, une amie m’a confiée avoir lu Fifty Shades of Grey dans la langue de Shakespeare. Et puis c’est facile, martinet se dit martinet, en anglais.
  • Je parcours des articles. Je lis Courrier International depuis des années… La distance fait que, désormais, je le lis en priorité sur Internet. Alors quand la version originale est anglophone, je n’hésite plus, je me plonge dans l’article en VO. Et si à la fin j’ai un doute de compréhension, je peux toujours relire la traduction de Courrier International, histoire de…
  • Netfliiiix. A notre arrivée au Canada, nous avons dédaigné la télévision pour investir dans ce qui n’existait alors pas en France : Netflix. Si j’imagine que dans l’Hexagone les films et séries proposés sont traduits en français, il n’en est pas de même ici. Certains sous-titres sont parfois disponibles, mais pas partout, et pas tout le temps. Et puis on s’habitue vite à la vraie voix de Chandler ou de Monica (vous vous rappelez lorsque le doublage changeait soudainement au milieu d’une saison? Affreux!). Désormais, on ne cherche plus. On écoute les films en anglais, sous-titrés en anglais au besoin. Et on imaginerait plus les regarder autrement!
  • J’écoute des podcasts! C’est assez récent, ça a commencé lorsque J. a abordé le sujet de ses podcasts préférés sur son blogue. J’ai notamment commencé à écouter « Terrible, thanks for asking« . Nira McInerny a une histoire difficile mais une voix incroyable. J’adore l’entendre. Plus récemment, je me suis lancée dans « Stuff Mum Never Told You« , un podcast animé par deux Américaines et qui traite de sujets sur les femmes / le féminisme. Je les écoute pendant ma pause lunch au boulot ou dans le train. Je sais que J. écoute plutôt lorsqu’elle marche dans la rue. Chacun ses habitudes, l’important est d’habituer son oreille et d’entrainer sa compréhension orale!

Et vous, parlez-vous bien anglais? Au boulot? Dans la vie de tous les jours? Comment faites-vous pour vous entraîner?

-Lexie Swing-

 

Elle grandit loin de moi

J’ai voulu la soulever et ce n’était plus possible. Elle avait désormais la carrure d’une adulte, à peine quelques centimètres de moins que moi. Ça aurait pu vouloir dire que j’étais rendue trop faible. Mais il était plus probable que la distance et les années l’ai rendue plus grande et plus forte que mon esprit voulait bien l’accepter. 
C’était il y a un instant à peine, pourtant, que ma nièce, la toute première, reposait là dans le moïse blanc. Celui qui avait accueilli sa mère et son oncle, celui qui bercerait le reste de sa fratrie et sa cousine, plus tard. Avant que l’on s’échappe à l’autre bout du monde et que le berceau de famille ne puisse nous suivre pour accueillir en son sein la petite dernière, née canadienne.
L. a été longtemps la première. Et la seule. Elle était le joli poupon que l’on portait sans cesse. La petite fille qui marchait en tenant nos mains, sous le soleil marocain. Elle a égayé nos jours certains mois de tempête et s’est prise d’affection pour ce chiot blanc et poilu qui avait peur de tout.
Ce même chiot qui aura 8 ans cet automne.
Ma nièce, elle, aura dix ans en janvier. Et ça fait des années que je dois faire un effort pour me souvenir qu’elle n’est plus la toute petite fille que l’on a laissée. Qu’elle est une personne qui raisonne, une personne d’opinion.
La distance et l’absence ont effacé la rupture du temps. Dans ma mémoire, tout se mélange. Malgré nos quelques retours ces dernières années, elle paraît n’avoir jamais eu 6 ou 8 ans. Un jour 5 et puis maintenant bientôt dix. 
Elle entre en CM2 avec un an d’avance. L’an prochain ce sera le collège. L’adolescence. Des préoccupations bien secondaires, bien loin de ce toutou qu’il fallait toujours penser à prendre et de ces nuits où elle ne dormait pas. 
Il nous faut désormais tout réapprendre, tout redécouvrir. Et accepter que dans quelques semaines, sa vie redeviendra en partie, un mystère.
-Lexie Swing-

Crédit photos : Lexie Swing