Changer de carrière : le bilan

Vous êtes passé à travers la volonté ardente de changer de métier, par les étapes cruciales de la formation, puis vous avez enfilé les mocassins (ou escarpins) de votre nouvelle carrière. Depuis, le temps a passé, parfois seulement quelques mois, d’autres fois cela fait des années, mais les interrogations vont et viennent quant à la réalité de ce nouveau métier.

Pour certains, c’est la réalisation d’un rêve. Enfin, ils se lèvent le matin pour faire le métier qui leur correspond. Pour d’autres, cependant, c’est la douche froide. La réalité est bien loin de ce à quoi ils s’étaient attendus.

Lorsque les reconversions ont commencé à avoir le vent en poupe, le miroir renvoyait une image toujours plus dorée, reluisante, comme s’il avait suffi de changer pour s’inventer enfin un futur à sa mesure. Et puis, peu à peu, d’autres voix se sont élevées, décriant une image volontairement déformante, dévoilant en arrière-plan un contrecoup plus amer : celui du projet de reconversion qui ne fonctionne pas, du rêve d’indépendance qui se heurte à la difficulté de s’établir, de cette fausse idée – même – de liberté, véhiculée par une décennie qui a vu croître les métiers digitaux et le nomadisme professionnel, en parallèle d’un retour à l’essentiel.

Nouvelle réalité

Pour Alexandre, barbier depuis 6 ans et propriétaire de son propre salon dans le quartier de Verdun, à Montréal, le constat est positif. Son salon est selon lui un endroit simple, où il y a du partage et où il peut laisser libre court à son souci du détail. Il commence sa deuxième année comme propriétaire, dans le contexte pandémique que l’on sait. Pour le moment, il « préfère être sécuritaire et être encore un petit salon à caractère privé (seul avec mon client) mais il serait intéressant d’avoir un partenaire et pourquoi pas un jour un espace plus grand pour accueillir une équipe ».

Guilhem, désormais massothérapeute à temps plein, est dans la même démarche. S’il teste encore sa résistance physique pour évaluer le nombre de massages qu’il est susceptible de réaliser par semaine, il envisage également de s’établir dans une pratique plus privée, à son compte. À titre personnel, son bilan est également positif. Faisant mention des courbatures qu’il ressent parfois après des journées plus chargées, il estime que celles-ci « sont pour moi bien plus agréables que les maux de cervicales/têtes ou de haut de dos qui finissent quand même par nous rattraper quand on passe trop de temps en tension devant un ordi! » Sa capacité à décrocher de ses préoccupations professionnelles a également été impactée. « Mentalement, je trouve ça beaucoup plus facile, on fait sa journée en faisant au mieux à chaque soin, mais une fois le pied dehors, il est vraiment beaucoup plus facile de fermer la page mentale qui – dans mon ancienne vie – finissait souvent par trotter en boucle dans un coin de ma tête, fin de semaine comprise. »

Violette est également convaincue d’avoir fait le bon choix. Venue d’un milieu difficile, où la pression était forte et la reconnaissance rare, elle profite aujourd’hui de son métier de bibliothécaire qui lui offre à la fois la sérénité d’un salaire mensuel, mais surtout un rôle à responsabilités dans lequel elle obtient rétroactions et remerciements. « Je m’éclate sur plein de trucs; j’ai à la fois beaucoup à apprendre et beaucoup à apporter », estime-elle

Julie, pour sa part, a choisi de se laisser encore quelques mois pour réellement faire le bilan de sa reconversion. « Je ne suis pas sure d’occuper ce métier pendant de nombreuses années, souligne-t-elle. Je le vois plus comme une transition ». Un autre projet a d’ailleurs déjà germé dans sa tête.

Et si c’était à refaire ?

Choisir de se reconvertir, c’est aussi accepter que l’on a besoin d’évoluer, ou pire : que l’on s’est peut-être trompé au départ. En cause : une mauvaise orientation après le secondaire ou le lycée, couplée à une relative méconnaissance de soi-même à un âge où tout est encore à construire. Pour autant, le constat est sans appel et rares sont les reconvertis qui considèrent qu’ils auraient pu accomplir ce même métier dix ans auparavant. Plus encore, ils considèrent généralement que leurs premiers emplois ont été décisifs dans leur construction professionnelle, les amenant à cheminer, à développer des compétences transversales mais aussi à mieux se connaître, tout simplement.

Julie l’assure sans hésitation : elle ne regrette pas son parcours professionnel. Chargée de recouvrement durant plusieurs années, son souhait de rupture avec son ancienne profession lui a permis de « tout quitter », et sans regrets. « Je pense que si j’avais mieux réussi, professionnellement parlant, après mes études, je n’aurais peut-être pas eu la chance de prendre une année sabbatique par exemple ou que je serais encore dans une relation amoureuse dans laquelle je n’étais pas vraiment heureuse. » Un parcours qui n’est pas sans rappeler d’autres personnes qu’elle a côtoyées dans son cheminement. Lors d’un coaching business en 2021, elle avait effectivement rencontré « beaucoup de femmes qui ont démarré leur activité comme moi, et la majorité ont exercé pendant des années un métier qui ne leur convenait pas et ont fini par sauter le pas. Donc je me sens moins seule. Mon parcours m’a appris à relativiser et je pense que je serai aussi plus indulgente avec mes enfants quant à leur choix d’études. Ils feront comme ils veulent car rien ne garantit que leurs envies n’évoluent pas avec le temps. »

Ce questionnement relatif aux études, Guilhem l’a abordé également. Lorsqu’il a pris la décision de se reconvertir, il a eu l’impression pour la première fois de prendre le contrôle. « J’ai choisi d’aller en massothérapie, et j’insiste sur le mot choisi parce que pour la première fois de ma vie j’avais l’impression de choisir vraiment quelque chose professionnellement parlant! » Reste que pour lui, son expérience antérieure et les années de maturité gagnées depuis ses premières études lui ont permis de réellement s’accomplir dans son nouveau métier. Il n’a « absolument aucun regret, ni d’avoir changé de carrière, ni de ne la commencer que maintenant car si j’avais été masso à 20 ans, je n’aurais jamais eu la même écoute ou compréhension de la réalité de ce que les gens me racontent tout au fil de la journée ».

Alexandre aurait quant à lui apprécier commencer le métier de barbier un peu plus tôt. Mais il voit également ses précédentes expériences comme un cheminement positif. « Je suis heureux d’avoir eu la possibilité et l’audace de faire un changement total de carrière dans la trentaine. J’aurais aimé faire ce métier avant mais je ne regrette pas mon cheminement professionnel. Chaque emploi ou expérience acquise m’a amené là où j’en suis maintenant, je pense que toute expérience est bonne à prendre ».

Violette a pour sa part une approche plus philosophique. Si elle est persuadée qu’elle aurait pu s’épanouir dès le début de son cheminement si elle avait connu le métier de bibliothécaire plus tôt, elle reste consciente que son parcours professionnel est intrinsèquement lié à sa vie privée. « Dans mes études et dans mes boulots, j’ai rencontré plein de gens qui sont mes amis aujourd’hui, se remémore-t-elle J’ai rencontré mon conjoint par ce cercle-là. C’est quelque part ma vie complète qui serait différente. »

Un dernier conseil ?

Des conseils à donner, Alexandre n’en manque pas. Lui qui a appris le métier de barbier sur le tas, à la base, en offrant des coupes gratuites aux gens de son quartier, est aujourd’hui plus que réaliste quant au chemin parcouru depuis 6 ans et la création récente de son propre salon. « Crois-en toi et en tes compétences » argue-t-il. « Sois patient même si c’est correct d’être avide de reconnaissance » ou encore « Donne-toi les moyens d’arriver à tes fins ». Julie renchérit, en rappelant qu’il faut toujours garder en tête son « pourquoi », se souvenir de ce qui nous a poussé à changer, des raisons à l’origine de la reconversion. Elle insiste, également, sur l’importance de s’entourer « des bonnes personnes, celles qui vous encouragent », et de ne pas trop prêter l’oreille aux pessimistes. « Garder un mindset positif et déterminé est essentiel pour une reconversion réussie ».

Violette a une vision plus pratique. Elle conseille à ceux qui le peuvent de ne pas hésiter à faire un « bilan de compétences. Ça m’a vraiment été super utile (…) ça a légitimé l’envie que j’avais depuis quelques années de travailler en bibliothèque ou en librairie. » Sur un autre plan, qu’elle mentionne dans le cadre du questionnement identitaire qu’elle a ressenti lorsqu’elle a réalisé que le métier auquel elle se dévouait depuis de nombreuses années ne lui correspondait guère, Violette souligne l’accompagnement indispensable qu’a été pour elle le suivi en psychologie.  » (Se reconvertir) suscite beaucoup d’interrogations, c’est un gros bouleversement et mine de rien le travail occupe une grande place. » Elle en tient pour preuve cette question fréquente avec laquelle on accueille souvent les nouveaux venus : « et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Le travail finit donc par nous définir, et vouloir en changer revient à questionner aussi son identité.

Apportant une pierre supplémentaire à la nécessité de bien s’entourer lors de sa reconversion, Violette mentionne qu’il est important de se détacher de l’avis de ses proches, qui peuvent voir dans la volonté de reconversion un changement de personnalité. La coach qui l’a accompagnée lors de son bilan lui a d’ailleurs conseillé de s’ouvrir d’abord à des gens hors du contexte familial ou amical, la famille ayant souvent un avis subjectif, orienté et somme toute limité des capacités professionnelles de la personne en reconversion.

Confrontés à la question de savoir s’ils pensent évoluer encore vers autre chose, Guilhem, Violette et Julie ne se ferment pas la porte. « On verra bien », « peut-être changerai-je de nouveau, qui sait ? » et « on peut avoir plusieurs vies dans une vie, la preuve », sont désormais leur leitmotiv. Conscients qu’une vie professionnelle est longue et riche en possibilités, ils ont choisi désormais de se laisser la chance de suivre leur intuition.

Je remercie mille fois mes amis de s’être prêtés au jeu de ce « bilan de reconversion ». Pour plus d’infos, vous pouvez retrouver Alexandre, dans son salon Parallèle Barbier Barbershop, à Verdun. Pour entrer en contact avec Julie, rendez-vous sur la page JA Créatrice de Contenu. Guilhem exerce quant à lui sur la Rive-Sud de Montréal, n’hésitez pas à m’écrire pour ses coordonnées ! Quant à Violette, je garde sa véritable identité secrète mais qui sait… peut-être la croiserez-vous un jour dans une bibliothèque !

-Lexie Swing-

Photo : Rawpixel pour Burst

Changer de carrière : l’atterrissage

Les balises sont posées, le plan de vol opérationnel, après l’envie de changer de carrière et l’effort consacré à mettre en place ce changement vient enfin le renouveau, ce quotidien qu’on avait espéré et qui s’est finalement mis en place, subrepticement.

Guilhem, « ex » acousticien, a donc choisi de se reconvertir vers le métier de massothérapeute. « J’avais (…) ce besoin de travailler avec mon corps, mes mains, pour aider plus directement les gens. » Après une blessure, il avait également expérimenté la massothérapie comme une « approche clé » de la gestion de la douleur et de la guérison. En complément de ses premières 450 heures de formation, Guilhem a dû assurer la partie pratique, soit 40h de massages en clinique-école. Ses journées sont alors ponctuées de 4 à 5 massages, avec 15 minutes de repos entre chaque. « De ce point de vue là, j’ai été bien préparé mais en me réorientant je ne m’attendais pas à ce rythme qui est quand même un peu effréné au début », se souvient-il. Et de plaisanter : « On ne va pas se mentir, j’ai quand même fini les premières semaines avec les avant-bras dans une bassine de glace! »

L’aspect physique, Alexandre, « ex » gestionnaire de communautés et nouvellement barbier, y a été confronté également. « C’est un métier physique qui demande d’être debout toute la journée et dont la mauvaise humeur ou la contrariété du quotidien doit être dissimulée pour que le client ait un moment relax où lui peut décompresser ».

Conciliation travail-famille

Après s’être formé de façon autodidacte en proposant ses services gratuitement aux gens de son quartier et avoir travaillé dans différents salons durant six ans, il a finalement fait le saut en ouvrant son propre salon « Parallèle Barbershop » à Verdun, dans Montréal. Un lieu qui, selon lui, le représente assez bien et au sein duquel il a l’avantage d’être seul maître à bord. « J’organise mon horaire comme je le souhaite, je fixe mes propres règles, je sélectionne ma clientèle et je peux concilier un travail au service des autres avec un horaire de famille. »

Pouvoir conjuguer travail et vie familiale a été l’un des principaux facteurs de choix pour Julie. « Ex » chargée de recouvrement et assistante en comptabilité, elle a lancé il y a quelques mois son entreprise JA Créatrice de contenu. Le tout premier avantage qu’elle voit à sa reconversion est la souplesse horaire. Les rebondissements dus à la Covid, la crèche qui ferme soudainement ou l’école qui renvoie un enfant à la maison pour cause de cas dans la classe, ont été des contraintes plus faciles à gérer dans un quotidien où Julie n’avait de comptes à rendre qu’à elle-même. La liberté d’organiser son horaire à sa guise a aussi eu un impact favorable du point de vue de sa créativité. « Je travaille aussi quand j’ai le plus d’inspiration (…), ce qui veut parfois dire de travailler le soir une fois les enfants couchés, mais je fais comme je veux. »

(In)stabilité financière

Mais flexibilité horaire ne veut pas dire que l’on travaille peu, bien au contraire. « Je ne pensais pas que ce serait aussi intense que cela, aussi souvent. Avec deux enfants en bas âge, j’ai parfois du mal à garder le rythme et la frustration de ne pas avoir encore de « gros » clients reste très présente. » Autre inconvénient de taille d’un métier de travailleur autonome : l’instabilité financière. Encore à l’aube de sa reconversion, Julie avoue être dans l’expectative. « Je ne vis pas encore de mon nouveau métier, cela pourrait encore prendre plusieurs mois et je sais que d’ici quelques temps il faudra faire le choix de continuer ou d’arrêter et de retourner dans le monde du salariat. »

Guilhem a connu également cette phase de doutes quant à la contrainte financière de la reconversion. Alors qu’il commençait à exercer sa nouvelle pratique, il s’autorisait à prendre quelques mandats en acoustique pour continuer à apporter une contribution financière suffisante à sa famille. « J’ai trouvé plus difficile justement de tenir le bout avec mon autre carrière pendant que je prenais des mandats, de ne pas céder aux chants des sirènes de l’argent proposé par mes clients. » Car son métier originel lui offrait la possibilité de gagner un salaire relativement important. « Concrètement, ça revient à refuser un salaire à 6 chiffres ou des mandats beaucoup plus conséquents pour garder ça ponctuel et dégager du temps pour faire de la réception à 17$/h qui s’est tranquillement transformée en 2 journées/semaine comme masso… » En prenant quelques mandats, combinés à son salaire fixe, il est parvenu à conserver un certain équilibre, jusqu’à finalement se consacrer uniquement à la massothérapie, sur un rythme de 20 à 25 massages par semaine environ. « Soyons clair, on ne devient pas riche en étant massothérapeute, les formations coûtent cher mais on arrive à un équilibre qui pour l’instant nous va très bien ».

Le bénéfice du salariat

Récemment, Marie, du blog Petits ruisseaux grandes rivières et auteure du livre « Education positive : une question d’équilibre », relayait sur son compte Instragram, dans une story désormais mise à la une sous le nom de « reconversion », une pluie de témoignages reçus à la suite du partage d’un article du site Les Échos « Charpentier, boucher, coiffeur, ils ont tout coiffé pour un job de bureau« . L’article et les commentaires reçus par Marie étaient éloquents au regard de cette instabilité financière qui accompagne parfois les reconversions… et de la recherche d’un salaire mensuel fixe qui peut devenir le facteur principal d’un changement.

Violette en a fait l’expérience. « Ex » journaliste, devenue employée de bibliothèque, elle goûte désormais avec bonheur à la satisfaction de voir tomber un salaire tous les mois. « Ça rend les choses tellement plus faciles », reconnaît-elle. Elle qui démarchait sans relâche les rédactions et courait sans cesse après le paiement de ses piges profite de cette sécurité financière. La facilité avec laquelle elle a pu mettre en place son projet de reconversion a également pesé favorablement dans la balance. Entre son bilan de compétences réalisé à l’automne 2020 et son premier emploi dans le domaine, 10 mois se sont écoulés. Le temps pour Violette de terminer ses articles en cours, terminer son bilan et même réaliser des stages de découverte en bibliothèque. Après avoir envoyé quelques candidatures en avril 2021, elle a été contactée pour trois entretiens et reçu une offre d’emploi pour deux d’entre eux. Une dynamique que même la Covid n’est pas venue ternir. « J’ai craint jusqu’au bout que ce soit annulé, avec les confinements successifs ». Mais son nouvel emploi a bel et bien commencé début juillet 2021.

Le plus difficile pour elle a été de faire le deuil de ce métier dans lequel elle avait mis tant d’énergie. « Je voyais (…) des journalistes qui relayaient leurs articles et je me disais que j’aurais aimé écrire sur ce sujet, ou bien je pensais à une publication et me disais que je ne l’avais pas encore essayée, celle-ci… » Durant quelques mois, le temps de son bilan de compétences, cette amertume plane, jusqu’à ce que finalement la rationalité l’emporte. « J’ai réalisé que j’avais essayé beaucoup, finalement, et que c’était difficile partout. »

Doutes de néophytes

L’autre aspect difficile pour Violette a été le fait de se retrouver novice, de nouveau. Passer d’un rôle que l’on maîtrise par coeur à un métier pour lequel tout est à réapprendre peut être un vrai défi moral, surtout lorsque l’on avance en âge. Dans un reportage réalisé par le Journal La Montagne, la Riomoise Marion Le Lann, ex-employée en communication se formant au métier d’encadreur d’art, aborde cet aspect particulier de la reconversion. « Pour moi, qui ai fait des études supérieures (*) : ne pas chercher à intellectualiser, mais faire ce qu’on me dit de faire comme on me dit de le faire. C’est une complexion d’esprit différente » explique-t-elle à la journaliste Géraldine Messina. Pour Violette, le salut est venu de sa capacité à lâcher prise. « Je suis arrivée en poste et j’ai eu l’impression de ne rien savoir faire, se souvient-elle. J’avais des responsabilités, on m’avait fait confiance et je me suis sentie un peu acculée. Finalement, j’ai posé des questions et j’ai avancé. » Accepter et faire accepter aux autres le fait que l’on puisse être plus âgé et débutant est la base d’une reconversion sereine.

Guilhem en a aussi fait l’expérience. La pratique primant dans l’apprentissage de son métier de massothérapeute, il a dû multiplier les possibilités de l’exercer, tout en répondant aux demandes de sa clientèle, dans un contexte concurrentiel. « La fluidité, l’écoute des besoins de la personne recevant le massage, la bonne manœuvre au bon moment, tout cela s’acquiert avec l’expérience et c’est évident qu’au début, on fait quelques erreurs qu’il faut accepter. » Après plus de 200 massages donnés à titre professionnel, il constate chaque semaine la progression que cela lui apporte.

Syndrome de l’imposteur

Le caractère difficile du fait d’être débutant dans un métier, Alexandre l’a expérimenté sous une autre forme : celle du syndrome de l’imposteur. Ce syndrome, fréquent dans le domaine professionnel en général, peut être exacerbé dans une situation de reconversion. Les attentes que l’on a envers soi-même sont supérieures à ce que l’on est susceptible d’accomplir du fait du recommencement, et la différence d’âge avec des collègues de compétences égales peut venir ajouter à ce décalage. Dans un article très récent, le magazine Capital donne des clés à ceux qui se sentent submergés par ce syndrome. En première ligne : les expériences professionnelles, avec l’appui desquelles on peut redessiner le contour de ses compétences et prendre conscience de sa valeur. Pour Alexandre, le temps et des formations supplémentaires ont été salutaires pour doper sa confiance. « Le syndrome de l’imposteur a fini par disparaître (…) à force de pratique et avec des petites formations avancées, j’ai pu combler mes lacunes. »

Lorsque l’on retrouve un équilibre financier et que l’apprentissage laisse place à une forme de maîtrise, vient alors le moment de faire un pas de côté pour mesurer le chemin accompli et décider vers quoi l’on souhaite tendre, désormais. Notre reconversion est-elle réussie ? Est-elle un aboutissement ou juste une étape vers quelque chose plus en phase avec nos aspirations réelles ? Seul le temps peut permettre d’établir les bénéfices et les pertes de sa reconversion.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry pour Burst

Changer de carrière : la genèse

On ne décide pas de changer de carrière un beau matin. Ou plutôt si, peut-être qu’un soir, entre le boulot et le métro, on se demande ce qu’on fait là, et à quoi ça sert, tout ça.

Les changements de carrière ne sont pas tous la résultante d’un même état d’esprit. Ils sont parfois une prise de conscience, celle que la vie qu’on mène manque de sens et n’est pas, ou plus, en adéquation avec nos valeurs. Ils sont une envie d’autre chose, un ailleurs différent, un espoir face à un quotidien pas désagréable, mais un peu terne. Ils suivent souvent une goutte d’eau, celle de trop, celle qui fait partir l’esprit en torpille : une ambiance de travail difficile, un but professionnel abscons, des horaires de travail dictés au mépris de tout équilibre.

En décembre 2020, un sondage réalisé au Canada par la firme LifeWorks rapportait que 24% des répondants mentionnaient envisager changer d’emploi, et 20% supplémentaires hésitaient à ce sujet. L’une des représentantes de la firme estimait alors que les travailleurs de moins de 40 ans étaient deux fois plus susceptibles que les tranches d’âge supérieur à changer de carrière.

Qu’est-ce qui nous pousse à changer de carrière lorsque l’on a étudié parfois des années pour un domaine ? Ou que l’on parlait depuis l’adolescence d’un certain métier ?

L’un de mes amis, Guilhem, âgé aujourd’hui de 38 ans, a commencé son premier métier par l’effet d’un « accident positif ». « Je terminais un master en France pour travailler en génie conseil en acoustique, or étant encore jeune et fraichement marié, je-on décidait qu’un petit tour à l’étranger pouvait être très formateur. » Son sujet de thèse, il le choisit en fonction de la destination : Montréal. « Je postule, ça marche, on arrive avec nos deux valises et notre chat et c’est parti pour une thèse qui va durer 5 ans, sur un sujet qui m’a amusé, dégoûté, intéressé par certains aspects, mais jamais vraiment passionné comme peuvent souvent le dire des étudiants qui ont choisi un sujet de thèse plutôt qu’une destination exotique pour la faire. »

Un nouveau contrat l’entraine vers 5 nouvelles années dans la même profession. Cinq années durant lesquelles il ne se pose guère la question de l’après, jeunes enfants obligent. Jusqu’à la prise de conscience, qui a pris pour Guilhem la forme d’une grande lassitude, doublée d’une impression de manquer de perspectives d’avenir dans le rôle qu’il occupait alors.  » La perspective de devenir prof à l’université ne m’enchantait que très moyennement, je voyais les jeunes profs autour de moi travailler beaucoup trop et aussi la frustration des aspirants profs et les efforts interminables que prenait cette quête pour eux ». Il s’interroge sur la possibilité de faire de la recherche dans le privé, à son compte, mais déchante. « Je me rendais déjà compte que j’allais surement faire du développement de produits pour ajouter à la pile de gogosses technos déjà existants. »

La lassitude, c’est aussi ce qui a conduit mon amie Violette, dans la jeune trentaine, a changé de métier. Après avoir suivi un parcours littéraire, elle se tourne rapidement vers la presse écrite et y devient pigiste. En septembre 2020, alors qu’elle exerce sa profession depuis déjà dix ans, elle prend la décision d’y mettre un terme. « À l’origine, je voulais avoir un métier qui allait me permettre de ne pas m’ennuyer et dans lequel je pouvais écrire », souligne-t-elle. « Mais la part consacrée à la partie créative et intellectuelle devenait moindre par rapport au temps passé à démarcher les rédactions, relancer et relancer encore… » Les tâches administratives, le manque de support mais aussi l’impression de courir sans cesse après sa paie gangrènent souvent le milieu du journalisme, à plus forte raison lorsque le métier s’exerce à la pige.

Outre les difficultés relatives à l’environnement particulier, comme l’orientation prise par certaines rédactions en faveur d’articles « faisant du clic », le milieu encore sexiste, le manque de solidarité entre les pigistes et l’impression de stagner, autant en termes d’expérience que financièrement, ont eu raison des dernières ambitions de Violette. Cette impression de faire du sur-place est particulièrement fréquente chez ceux qui envisagent de changer de carrière. Parfois proches du « bore-out », selon l’expression désignée pour décrire l’ennui, la perte de sens et l’absence de possibilités d’évolution qui peuvent conduire à un état dépressif, nombre de travailleurs décident de changer de voie professionnelle pour sortir de ce schéma destructif.

Parfois, ce n’est pas la lassitude mais plutôt la prise de conscience que l’on ne s’est pas engagée dans la bonne carrière qui pousse à agir. Pour Julie, 38 ans, il s’est agi surtout au départ d’un concours de circonstances. Désirant suivre son conjoint muté à La Réunion, elle démissionne de son poste de chargée de recouvrement et assistante en comptabilité. Ce rôle, explique-t-elle, « ne correspondait en aucun cas à (ce qu’elle visait) comme poste après (ses) études. » Son métier dans le recouvrement, Julie ne l’a en effet pas vraiment choisi. C’est plutôt l’urgence ou l’impératif de trouver un emploi qui l’ont fait cheminer dans cette voie. Titulaire d’un Master 2 en Management des Affaires Internationales, trilingue, elle rencontre des difficultés pour décrocher un emploi dans sa branche. Alors qu’elle vit à Dublin, en Irlande, elle trouve un emploi en recouvrement dans une entreprise d’envergure mondiale. « Je me suis dit que ce serait une bonne opportunité pour avoir un pied dans un grand groupe et évoluer par la suite », souligne-t-elle. Malgré sa clairvoyance et la conviction qu’elle ne devait pas rester trop longtemps dans ce poste « pour éviter qu’il ne (lui) « colle trop à la peau » », en sortir s’avère finalement plus difficile que ce qu’elle avait espéré. Après une année sabbatique à voyager en Amérique Latine, Julie retourne en France… et retrouve du travail rapidement grâce à son expérience en recouvrement. Le piège se referme. C’est une sorte de cercle vicieux que de se professionnaliser dans un métier que l’on occupait à l’origine seulement de façon temporaire. On souhaite en sortir, mais l’on ne trouve guère d’emploi sans l’expérience requise. On y retourne, parce que l’on a acquis les compétences et la légitimité nécessaires. La motivation est absente mais l’expérience redirige sans cesse vers l’emploi que l’on finit par honnir.

Parfois, aussi, c’est un cheminement logique qui se profile, le souhait de s’orienter vers quelque chose qui nous tentait depuis longtemps, sans que l’on ait réussi à sauter le pas plus tôt. Les premières études d’Alexandre, 38 ans, le mènent vers la programmation. Ces études, censées lui apporter de belles perspectives professionnelles, sont cependant éloignées du métier de coiffeur pour lequel il nourrit un intérêt. À ce moment-ci, l’aspect financier devient un frein. « Je n’ai pas pu concrétiser (cet intérêt) car il fallait que je passe un an à temps complet en formation, je n’aurais pas pu travailler en même temps et je ne pouvais pas me le permettre. » En arrivant au Québec, c’est un rôle de gestionnaire de communauté pour le quartier de Verdun, à Montréal, qu’il occupe finalement. Interagir avec les gens de son quartier et générer de l’attraction pour les commerçants locaux donne du sens à sa mission. En parallèle de son emploi, Alexandre développe une gamme de produits artisanaux pour l’entretien de la barbe. « Celle-ci m’a permis d’être en relation avec le monde des barbiers qui prenait beaucoup d’émergence à Montréal », estime-t-il. Lorsqu’il n’est pas prolongé dans ses fonctions, Alexandre prend alors naturellement le virage de ce monde-ci, renouant ainsi avec ses premières amours.

Ainsi, la reconversion peut simplement prendre la tournure d’un cheminement serein, une suite d’événements menant d’un emploi à un autre jusqu’à trouver celui qui fait vraiment vibrer. Ou bien celui qui fait le plus de sens, à un moment donné. Et lorsque l’on finit de s’interroger sur ce qu’on laisse derrière soi, alors peut-on sereinement se poser la question de l’après et mesurer les efforts nécessaires pour parvenir à son but. Mais est-ce si facile, de se reconvertir ?

-Lexie Swing-

« Comment j’ai changé de carrière », une série en quatre volets

Lorsque j’ai changé de carrière, il y a maintenant cinq ans, j’ai avidement dévoré les témoignages de gens qui avaient suivi le même cheminement. Rapidement, j’en ai eu la conviction : avoir plusieurs carrières dans une vie allait devenir, sinon le futur de la vie professionnelle, du moins une façon autant acceptable qu’une autre de gagner sa vie. Il est de plus en plus courant désormais de croiser des « ex-… » devenus de nouveaux professionnels. Pourquoi décide-t-on un jour que la profession à laquelle on a consacré parfois de nombreuses années d’études ne nous convient plus ? Quelles sont les difficultés auxquelles on fait face lorsqu’on change de carrière ? Et est-ce pour le meilleur, finalement ?

L’an dernier, la 2e édition du Baromètre de la formation et de l’emploi de Centre Inffo, association sous tutelle du ministère du Travail en France, a réalisé un sondage auprès de 1600 actifs. Il en ressortait qu’une personne sur cinq était alors en processus de reconversion professionnelle. Lorsque l’on ajoutait la proportion des personnes envisageant une reconversion à celles qui étaient déjà dans le processus, le pourcentage atteignait alors 47%. Interrogées dans le cadre du sondage sur leurs motivations de changement, ces personnes donnaient la volonté de se rapprocher de ses valeurs et de vivre de ses passions comme raison principale de leur changement.

Quatre de mes amis ont fait le choix, eux aussi, de changer de carrière. Ils ont accepté de répondre à une série de questions et de revenir, pour moi, sur leur parcours. Durant plusieurs semaines, je vous partagerai leurs différentes expériences. Peut-être qu’à votre tour, vous vous y reconnaîtrez. Et peut-être que, en pleine interrogation quant à votre cheminement professionnel, vous y verrez un champ des possibles qui s’élargit.

Rendez-vous vendredi prochain pour le premier volet, la genèse de leurs histoires.

-Lexie Swing-

Photo : José Silva pour Burst

74 mots/minute

Clavier d'antan./ Photo Renaud Camus

Clavier d’antan./ Photo Renaud Camus

74 mots/minute, c’est le score maximum que j’ai réalisé après trois essais. Pour les secrétaires que j’interviewe au quotidien, avoir une prise de note rapide est un gage d’excellence, une mention en bonne place sur leur curriculum vitae.

La clé du succès (du mien en tout cas) : être capable de taper sans regarder ses doigts. Le petit truc qui change tout (et que je n’ai pas) : savoir utiliser au moins 8 des 10 doigts.

Voici le site que j’ai utilisé… on se fait une compet’?????

A vos claviers!

-Lexie Swing-