Profiter comme un enfant

C’était notre dernier jour de vacances hier. Leur dernier jour de vacances, du moins. Le dernier de cette parenthèse particulière, ouverte en mars, et qui, bon gré mal gré, s’est poursuivie sur une demi-année.

Bien sûr, depuis juin, la vie avait suivi un cours plus normal : la garderie avait repris, puis quelques semaines plus tard, les camps d’été avaient rouvert. Mais le retour en présenciel au travail ayant été repoussé pour nous, c’est à la maison que nous avons passé l’été, prenant nos pauses café sur la terrasse en construction et lunchant tous les jours ensemble.

Il n’était écrit nulle part que cette dernière journée devait être spéciale. « Pique-niquons sur la terrasse » a pourtant demandé ma cadette. Ce n’était pas prévu, bien sûr. Il n’y avait pas de pain, il n’y avait pas de chips, il n’y avait pas de ces petits cakes salés qu’on aime bien préparer. Il y avait seulement du couscous au menu de midi. Mais vous savez quoi? Il n’y a rien comme une nappe de pique-nique, du soleil et de jolis bols colorés pour égayer un repas. C’est donc en rond que nous nous sommes assis, le visage baigné de lumière, plongeant nos fourchettes dans la semoule moelleuse. Et pour une fois, ce n’était pas si grave qu’elle dégringole des fourchettes maladroites, parce que les oiseaux et puis les fourmis s’en régaleraient, de ces grains égarés.

Elles ont joué dehors une partie de la journée, inventant un fort entre les pierres de notre ancien muret, entreposées temporairement le long de l’allée. Elles sont rentrées à 15h tapantes, les joues terreuses et les yeux affamés. « C’est l’heure de faire des cakes pops! » ont-elles clamé. J’avais cuit dans la matinée un quatre-quart dont j’avais déjà boulotté une part en cachette, le privilège des prévoyants. Après un long passage à la salle de bains pour se délivrer de toute la boue logée sous leurs ongles, elles ont plongé avec délice les mains dans le bol du gâteau. L’exercice est plaisant, avec les cakes pops : le gâteau est à réduire en miettes. Sitôt cette étape réalisée, elles l’ont malaxé joyeusement avec du mascarpone, avant d’en former des boules imparfaites. Quelle pâte à modeler au monde peut se vanter de se dévorer entre les doigts ? Le résultat étant à la hauteur de leurs attentes enfantines : chocolaté et plein de sprinkles croquants et pailletés. A peine secs, ils ont disparu dans leurs gosiers affamés, et dans ceux des chiens, qui savent toujours se tenir à l’endroit exact où les enfants échappent le morceau de gâteau volage.

Lorsque je suis rentrée d’une dernière virée à l’épicerie – l’école venait de prévenir que « finalement si, il fallait amener une boîte de conserve taille famille nombreuse pour faire un pot à crayons » – elles sautaient dans la trampoline (ici on dit LA trampoline). « Tu viens sauter avec nous Maman? » ont-elles crié en m’apercevant. Je dis souvent non, l’absence de soutien-gorge, mon périnée et ladite trampoline ne font pas bon ménage. « Bien sûr! », ai-je répondu sans réfléchir en abandonnant ma conserve au sol. Alors on a sauté, et on a joué à la tag et on a fait le cheval et puis des acrobaties. Et quand elles sont tombées sur moi dans un enchevêtrement de bras joyeusement tatoués et de jambes dorées de soleil, j’ai ri à gorge déployée. Étendue là, sur ce sol instable, j’ai regardé le ciel constellé de nuages lointains, j’ai épousé le temps immobile et l’été qui s’achève. Et puis quelqu’un a crié « encore le cheval », et ça a recommencé, et on est retombé, et on a ri encore, jusqu’à ce que l’heure du bain s’annonce et que le temps soit venu de préparer les affaires du lendemain.

Nous passons notre vie d’adulte à oublier que la vie ne nous attendra pas. Ne vous méprenez pas : j’adore la vie d’adulte et les libertés qui y sont associées. Mais pourquoi ces nouveaux acquis semblent tant se faire au détriment des plus anciens? De l’insouciance ? Comme si on était incapables de cumuler la responsabilité d’une maison à payer et la liberté de s’asseoir sur une balançoire pour s’envoler… un peu. On s’entête à photographier des instants que l’on contemple ensuite dans le creux glacé de sa main, à la nuit tombée. On est spectateurs, toujours.

On peut courir sous le soleil et payer des factures, ce n’est pas incompatible. On peut faire du repas du mardi un souper de fête. Ou décider que l’on est assez grand pour le toboggan. Que l’on court assez vite pour gagner à chat. Que l’on a le droit de se salir les mains en faisant la roue. On tente par tous les moyens de se réapproprier des morceaux d’enfance, comme s’ils nous avaient été dérobés. On fait du coloriage pour adultes et du scrapbooking. On peint aux numéros et on fait des couronnes au tricotin.

L’enfance n’est pas partie. Elle est tapie, elle patiente, elle est dans nos pas de danse et les facéties que l’on s’autorise après deux verres de vin. Elle est dans le bouquet que l’on hume et le gratin que l’on noie sous le fromage râpé. On la contient comme une folie dont on aurait honte, en lui refusant la lumière. Il suffirait, pourtant, de la laisser danser, pour alléger bien des maux.

Voilà ce que je vous propose : levez-vous du banc des parents, au parc, descendez de votre terrasse, glissez-vous derrière le ballon, empoignez cette corde à sauter, escaladez ce gros rocher, étreignez votre chien comme s’il était la dernière personne sur terre. Dansez pour vous, pas juste pour eux, pas parce que vous êtes un bon parent, pas pour les amuser, juste pour sentir l’air sur vos joues et le vent dans vos cheveux.

Vous le méritez.

-Lexie Swing-

Journal d’un confinement – Semaine 4

Je commence à me demander de combien de semaines sera fait ce journal… S’arrêtera-t-on à 9? À 11? Verra-t-on le soleil baigner les fenêtres d’une chaude lumière d’été sans possibilité de courir se rafraîchir au parc? Ma belle-mère pourra-t-elle venir passer quelques semaines chez nous en juillet? B. voyagera-t-elle vers la France? Mes parents seront-ils présents fin août pour la rentrée en maternelle de Tempête?

Le plus effrayant, dans ces pas que nous faisons, c’est la Terre que nous ne voyons pas. Nous sommes des explorateurs qui naviguons depuis bien trop de jours déjà en direction d’une terre promise que nous n’en finissons plus d’espérer. En haut du mât, ceux qui guettent à la longue vue sont aussi perdus que ceux qui gèrent la carte, depuis les tréfonds du bateau, les pieds glissés sous leur bureau. Le brouillard est épais et nous sommes aveuglés.

Humeur : en yo-yo. Un coup ça va, un coup ça va moins. Je menace de quitter le navire et puis la minute suivante, je pars en exploration au grand air, chiens et enfants sur les talons, et je m’apaise de nouveau. Pour tenir, je jalonne mes journées d’attentes et de petits accomplissements. Je me berce dans les livres, ponctue mes soirées de films et séries, plonge mes mains dans la pâte à pain et cuis bien trop de gâteaux.

Organisation : meilleure. Rédiger « mes cours » et réfléchir aux activités la veille fait diminuer le stress et améliore la routine. Au Québec, nous n’avons pas de devoirs fournis, mais des ressources diverses sont partagées régulièrement. Notre horaire est désormais bien établi et je crois que j’en viens à préférer la régularité d’une journée de semaine au gouffre à remplir d’un week-end de confinement.

Couple : amoureux, toujours, mais envisage de vendre les enfants.

Point d’orgue : toute cette nourriture que je façonne et dans laquelle je me plonge comme un doudou.

À la télé : le Retour de Mary Poppins! De quoi donner envie à ma belle Tempête de chanter la plupart de ces questions, après ça. Et pour les grands, « La vie scolaire », film français, est arrivé hier sur Netflix, j’ai adoré!

Sous mes yeux : La vie qui m’attendait de Julien Sandrel et Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Pas la même ambiance, clairement…

Vague à l’âme : mes enfants sont relous. Je ne dis pas qu’elles n’ont pas de bonnes raisons de l’être, que la situation n’est pas en train de leur monter à la tête, que si elles pouvaient elles n’écriraient pas leur propre journal de confinement qu’elles nourriraient de critiques à notre égard, ou même qu’elles ne sont pas seulement le digne reflet de leurs parents. Mais elles sont super pénibles depuis quelques jours. Elles se battent. Avec les poings. Elles se plaignent sans cesse l’une de l’autre. Elles emm****** les chiens. Elles retournent la maison sitôt les pièces rangées. Elles mettent de la terre sur le plancher et des poils de chiens sur leurs draps. Elles m’appellent TOUT LE TEMPS. « Maman » est le mot qui résonne le plus dans la maison. Je suis sûre que même les chiens m’appellent comme ça maintenant. On joue à « Achève-moi si tu peux » et comme la petite est en train de gagner, la grande s’est lancée dans une contre-offensive en règle : elle ne m’appelle plus « Maman » mais par mon prénom. Ça me donne carrément envie de la mordre. Devant ma colère, elle m’a même demandé si elle pouvait au moins m’appeler par la première lettre de mon prénom seulement (NON). Elle s’essaye donc avec « T. » : « Dis T., on mange quoi? », « Téééééé., ma soeur vient de jeter mon jeu de cartes dans l’escalier », « Dis donc, T., t’avais pas dit que tu ferais des pâtes? ». Bref, elles vont probablement me rendre dingo.

Point bonus : nous avons un projet qui avance! C’est important de faire avancer des choses dans le futur, ça permet de se tenir debout dans le présent.

Les bonnes idées de la semaine : le Xanax? ;) Le petit site des Explorateurs, qui fait de la vulgarisation scientifique.

J’ai bon espoir que le temps avançant, nous tombions dans une habitude agréable et apprenions à mieux vivre ensemble. À force de me demander quand la vie reprendra pour de bon, je ne parviens plus à accepter comme je le faisais au début l’état actuel des choses. Peut-être devrais-je travailler à accepter, à ne plus voir le déconfinement comme une ligne d’arrivée. Et vous, comment le vivez-vous?

-Lexie Swing-

Journal d’un confinement – Semaine 3

Cette semaine-ci a été bien meilleure que la précédente, on sent qu’on commence à prendre le rythme. La patience va fluctuante – en témoigne notre retour précipité dans la maison en fin d’après-midi alors que je glissais à mon conjoint « je les rentre maintenant parce que je commence à avoir quelques pensées criminelles ». Notre sortie au jardin avait débuté sous les meilleurs auspices – un ciel bleu azur – mais c’était sans compter la Chouineuse, notre numéro 1, qui avait décidé que rien n’allait, ni le poids du ballon, ni le panier de basket improvisé, ni la boue du jardin (ils étaient, dans l’ordre, « trop lourd, trop facile, trop collante »). Après une remise aux ordres (« je compte jusqu’à 3, si tu te plains encore, tu rentres dans ta chambre et t’y passes l’après-midi » – l’éducation bienveillante à son meilleur), tout aurait pu s’arranger. Mais la Casse-Pieds, notre numéro 2, en avait décidé autrement. Elle a ainsi choisi de laisser libre-court à sa nature d’enquiquineuse en chef en volant le ballon de sa soeur, renversant le panier improvisé et s’étalant dans la boue. En résumé, « une douce après-midi de printemps », comme le décrirait une influenceuse sur Instagram. Et encore, je n’en ai que deux, des enfants. Les parents d’enfants nombreux devraient être sanctifiés…

Humeur : confuse. Il y a des moments réellement difficiles, comme lorsque ma cadette réclame en pleurant ses amis, parce qu’elle ne parvient pas réellement à comprendre pourquoi elle ne peut plus retourner à la garderie et qu’elle s’inquiète de commencer l’école en septembre sans avoir pu les revoir. A côté de ça, nous profitons de plus en plus de ce quotidien apaisé que nous avons, sans course folle pour arriver à l’heure partout où l’on nous attend, quotidiennement.

Organisation : en marche. La troisième semaine nous a amenés une certaine forme de routine. On fait les cours le matin et des activités manuelles l’après-midi, et lorsque l’on doit se concentrer sur un appel ou un travail particulier, on fait parfois intervenir le Dieu télé. On a décidé à l’unanimité de nos deux voix de sucrer les dessins animés parce que Tempête, accro aux écrans, devenait surexcitée. On les utilise désormais pour retransmettre un cours de sport pour enfants, un documentaire animalier ou un cours d’anglais; ou on branche les casques sur un podcast en plusieurs chapitres, et on est tranquilles quelque temps (pas trop non plus) (tu sais jamais à quel moment l’un des enfants va décider que les podcasts, c’est nul, mais que s’enfiler une prise mini-jack dans le nez, c’est mieux).

Couple : amoureux. Si si. Il a fait le souper et je suis partie faire du vélo. S.E.U.L.E. Si c’est pas de l’amour, ça.

Point d’orgue : le vélo justement. Au Québec, nous ne sommes pas (encore) confinés. Nous avons donc le droit de sortir pour une balade (pas trop non plus), en gardant une distance avec les autres. Si on est en couple, on peut se tenir la main par contre (vous y croyez, vous, que notre premier ministre québécois a dû répondre à cette interrogation, PARCE QUE DES GENS SE POSAIENT LA QUESTION…?). On a donc sorti les vélos plusieurs fois cette semaine. Souvent, je suis en course à pieds, Tempête ayant la fâcheuse habitude d’abandonner soudainement sa trottinette au milieu de la rue et de partir en courant de toutes ses petites jambes derrière son père et sa soeur. Mais course ou vélo, dans tous les cas, ces sorties nous ont fait un bien fou. Je ne veux en aucun cas narguer ici ceux qui n’ont pas la possibilité de sortir. Mais je me rends compte à quel point ce que l’on prenait pour acquis devient important lorsque limité (ou interdit).

À la télé : les Croods! Absolument fabuleux.

Vague à l’âme : les questionnements. À trop lire les nouvelles, je m’interroge beaucoup : si l’on doit atteindre un pic d’immunisation alors que l’on est tous confiné pour ne pas avoir le virus, ressortira-t-on un jour? Je sais que des gens espèrent encore pouvoir ressortir le 15 avril, et que la plupart d’entre nous comptent sur début mai; mais j’avoue aujourd’hui espérer surtout que mes enfants puissent passer au moins quelques jours avec leur classe actuelle à la fin de l’année. Oui, j’en suis rendue là, et je ne crois pas que l’on « nous ment » en parlant de début mai, mais je crois par contre que l’on nous ménage…

Point bonus : tous ces messages, appels audios et appels Facetime que l’on partage avec notre famille et nos amis!

Les bonnes idées de la semaine : les idées d’ateliers du blogue Les mercredis sous la pluie et les ressources québécoises de l’École Ouverte.

La semaine 3 se termine et c’est quand même une bonne chose. Rendu à trois, on peut se dire « qu’on tient le bon bout ». Je vous souhaite une belle nouvelle semaine, avec du soleil surtout. On dirait que c’est toujours plus facile au soleil (la misère…).

Des bises!

-Lexie Swing-

Journal d’un confinement – Semaine 1

Nous sommes à la maison depuis une semaine aujourd’hui. De nombreuses écoles au Québec ont été fermées vendredi dernier « le temps de s’organiser », organisation qui a conduit à tout fermer dès le lundi suivant. Restés à la maison pour gérer les moutards, « le temps de nous organiser » nous aussi, nous n’avons pas remis les pieds au bureau depuis.

Humeur : bonne. Miraculeusement bonne. Qui aurait crû que de ne plus être pris dans une course effrénée consistant à jeter ses enfants à l’école puis à courir jusqu’au boulot nous apporterait l’apaisement nécessaire. Hein? Qui l’aurait crû?

Organisation : militaire et tripartite. Une heure de cours donnés par Papa, une heure de cours donnés par Maman, une heure d’activités décidées par les mouflet(te)s et on recommence l’après-midi.

Couple : solide. L’amabilité est de mise. On se refile le mouflet à heure fixe et on s’arroge du temps de travail efficace musique vissée aux oreilles. Les parents que nous sommes se découvrent des trésors de pédagogie dans leur matière respective, et même dans d’autres matières inusitées (la physique des solides niveau CP). Faudrait pas que ça dure trop non plus quand même.

Point d’orgue : le replay de Top Chef, lancé dès 19h, pour la première fois visionné en famille. Depuis mon mini-chef de 4 ans me demande des Gyozis, « regarde comme ils ont l’air contents les enfants quand on leur fait de la bonne nourriture ».

Vague à l’âme : l’incertitude. C’est le fun, mais c’est parce que c’est anormal. Une nouvelle normalité? Au secours!

Point bonus : l’écologie. Savoir que les eaux de Venise sont plus propres ou que la pollution de l’air en Chine s’améliore, ça me met le coeur en joie!

Les bonnes idées de la semaine : les histoires en musique d’Elodie Fondacci et la page Youtube de Force4, pour faire bouger les enfants. À compter de la semaine prochaine, l’équipe proposera tous les matins à 10h (heure du Québec) une petite séance d’exercices sur la page Facebook du Défi Pierre Lavoie.

Le Québec se prépare à perpétuer les recommandations du confinement encore quelques semaines, comme la France. À la différence de la France, cependant, il s’agit de recommandations et non d’obligations, qui semblent malgré tout être bien suivies par la population.

Bon week-end les amis, on rejoue en semaine 2!

-Lexie Swing-

Nouvelles du front

Depuis quelques semaines, je suis prise dans un tourbillon boulot-enfants-dodo. Les journées de travail sont pleines à craquer, et la routine s’installe dès la porte de l’école passée. Mes seuls moments de pause sont les trajets de train, quand je ne passe pas ceux-ci à faire mon épicerie en ligne ou à commander des bottes de neige pour la petite dernière.

Dire que je rêve d’écrire et que l’application Notes de mon téléphone ne désemplit pas des idées foisonnantes que j’ai pour le blog serait vous mentir. Ma jauge d’inspiration est inversement proportionnelle au taux de remplissage de mes journées actuelles : proche de zéro.

Alors, parce qu’on se connait depuis déjà 7 ans (pour certains), et que j’ai horreur de ces pages abandonnées qui trainent comme des zombies mal suturés sur la Toile, j’ai pris le parti – à défaut d’un article structuré – de vous donner des nouvelles.

1)    Numéro 1, ma grande fille de 6 ans et demi, est d’une humeur particulièrement joviale ces jours-ci. Hier j’ai dit «tu peux aller prendre ta douche s’il te plait?», et elle a répondu «bien sûr Maman, j’y vais tout de suite et je viendrai finir mes devoirs après». C’est bien simple, il y a encore une version fantomatique de moi, bouche bée au milieu de la cuisine, qui ne s’est pas encore remise de cet échange.

2)    Il y a un principe (pseudo) scientifique selon lequel : si et seulement si l’enfant numéro 1 s’assagit brusquement, alors son cadet prendra sa place comme maître des enfers. J’ai pour projet de faire floquer un chandail taille 4 ans «Here comes Trouble» (« les ennuis arrivent »). Elle qui avait traversé le Terrible two et le Threenager avec la grâce d’une colombe à l’Armistice se borne désormais à rouler sur le chemin de la vie comme un automobiliste saoul : elle engueule les autres et s’entête à prendre les chemins de traverse, même s’ils sont recouverts de moquette et qu’elle porte des bottes de neige souillées. Elle ne veut que l’assiette rose, les vitamines rouges, les t-shirts avec un bonhomme au milieu, deux tresses et pas une, et surtout pas de légumes. Bref, c’est un charme.

3)    La neige est arrivée mardi – pour une fois Météo Média ne s’était pas trompé. Depuis c’est la file chez le garagiste, nos sacs de feuilles minutieusement ramassés dimanche sont sous 15 centimètres de poudreuse et il a fallu acheter des bottes de neige aux enfants en urgence parce que les anciennes étaient deux pointures trop petites.

4)    On a fêté la Saint de mon prénom, provoquant au passage l’incompréhension de mes amis et collègues. Ici l’anniversaire se dit la Fête, et les fêtes ne se fêtent pas. Autant dire que fêter ma fête à l’automne alors que je suis née au printemps paraissait peu opportun. Finalement, nous nous sommes tous accordés pour dire qu’avoir deux journées à soi au lieu d’une est une richesse que nul ne devrait laisser passer. J’en ai profité pour raconter à mes filles d’un ton énamouré comment, dans mon enfance, la dame de la météo annonçait chaque soir le nom des personnes qu’on allait fêter le lendemain. Leur désintérêt a été aussi vif que ma nostalgie!

5)    Notre fille de 4 ans (la Trouble susmentionnée) (prononcée Troubeul, parce que c’est en anglais) ne semble toujours pas décidée à passer des nuits apaisées. Elle attend systématiquement que j’ai éteint ma propre lumière – s’accordant à l’heure à laquelle je décide de le faire, elle n’est pas difficile – pour hurler mon nom dans son sommeil, réduisant à néant mes efforts dantesques pour repousser mon schéma d’organisation mentale visant à optimiser la réalisation du ménage et l’abaissement de la note d’épicerie. Sommeil : 0; organisation du ménage : 1 (Trouble : en forme, mais cernée).

6)    Lassée de dévouer nos (courts) week-ends au ménage, j’ai créé un schéma (mental donc) de réalisation hebdomadaire. Samedi dernier, j’ai ainsi pu enfiler mes pantoufles et attraper un livre avec la paresse d’un chat sous valériane. Après 7 années à attraper l’aspirateur de bon matin le samedi, je n’en reviens tout simplement pas.

7)    Je regarde présentement pour faire évoluer mes compétences en effectuant ce qu’on appelle ici un certificat (30 crédits). Après 8 ans d’études, j’ai longtemps dit «plus jamais», mais mon changement de carrière il y a trois ans m’a forcé à reconsidérer les choses. Gestion des ressources humaines, gestion de projets, management… les possibilités ne manquent pas, seul le temps (et l’argent) reste un potentiel obstacle. J’avoue avoir peut-être aussi envie de me confronter aux études avec un œil nouveau et une autre maturité, ayant passé l’essentiel de mes études post-bac à attendre d’arriver au bout sans jamais voir l’intérêt des connaissances apprises et du chemin parcouru.

Sur ces 7 points pas nains, je vous laisse. Et vous connaissez la formule : dans l’attente de vos nouvelles, je reste à votre disposition pour de plus amples informations.

Si vous me cherchez, je serais sous mon plaid. Il fait -12 degrés, ressentis – 22, et mes sourcils vont probablement tomber.

-Lexie Swing-

Le ménage ou la victoire par chaos

Il y a les routines bien orchestrées, les tableaux de chasteté, ceux qui prévoient un effleurement de la poussière en jour A et une friction des fenêtres après trois semaines d’abstinence. Il y a ces maisons qui feraient pâlir les magazines, celles où la vie est comme aseptisée, et celles où le quotidien est juste drôlement bien rangé. Et puis il y a la mienne, où les casseroles s’entassent dans l’évier pourtant immense parce que je cuisine chaque soir avec une frénésie qui nourrirait dix ventres vides. Il y a les commodes qui débordent, et les chandails que mon aînée transfère en soupirant de ses tiroirs à ceux de sa soeur. Il y a les jouets qui pullulent, les légos se reproduisant comme autant de pédi-menaces minuscules, le carton des affaires de poupées vomissant des guenilles sur le plancher des chambres.

J’haïs le ménage tout en m’y plongeant corps et âme chaque week-end. Une relation passionnelle qui tourne vite au pugilat, largement aidée en cela par les soeurs La Bricole. Ainsi, en deux heures et moyennant quelques participations à divers puzzles et danses improvisées, j’ai pu venir samedi dernier à bout de la face A du disque de ménage hebdomadaire : le salon et la cuisine. Dimanche matin, soit la bagatelle de 15h plus tard, dodo compris, j’ai attaqué la phase B, les chambres, expédiant du même fait les irréductibles au salon. Mal m’en a pris. Le flot ininterrompu de directives (« Mets le bébé ici », « Donne-lui une tomate », « Enlève ton pied du canapé ») et d’invectives (« Tu dis pas moi quoi je dois faire! », « C’est pas à toi », « Tasoeur, donne! ») a vite tourné au vinaigre. Le champ de batailles était à la hauteur des cris : livres aux pages béantes disséminés sur le sol, vêtements de poupées semés à l’envi, légos abandonnés aux quatre coins de la pièce et miettes de pain – des vraies – glissées au coin de la bouche des poupons de plastique (« parce qu’ils avaient faim, maman »).

Mon quotidien est ainsi. Chaque pièce nouvellement rangée retrouve sa version chaotique quelques minutes plus tard, comme un reflet déformant dont elle ne voudrait plus se défaire. Chaque objet doit être rangé sitôt son utilisation terminée, c’est la règle numéro 1 de toute demeure ordonnée. Ayez un instant de faiblesse, une fatigue passagère, un malheureux « Oh je le rangerai tantôt », et c’est toute la maison qui s’encanaille. Les lits se défont, les vêtements s’empilent sur le fauteuil du fond, les brosses à dents s’éparpillent autour du lavabo, saluant au passage les verres à dents que l’on échange sans fin. Le manteau a loupé sa rencontre avec le crochet et jouit désormais d’un repos mérité sur le dossier du canapé, flirtant avec le porte-monnaie et les clés de voiture abandonnées dans le haut du coussin et que l’on cherchera avidement demain. Le dernier bol oublié sur la table du petit déjeuner s’est multiplié, et la famille entière du vaisselier s’épanouit désormais au milieu des miettes de pain et de brioche endimanchées.

Victoire par chaos du bordel quotidien.

On ne peut rien laisser au hasard, le désordre et la saleté s’infiltrent par tous les interstices de la fatigue quotidienne. Ils profitent de chaque moment d’atermoiement, du poids de chaque journée de travail délesté sur le coussin du canapé, de chaque soupir et de chaque hésitation. Un couchage fataliste (« Tant pis je verrai ça demain ») apporte plus de déboires qu’un miroir morcelé.

Alors j’ai décidé d’abattre mes cartes, et au jeu du sans-atout j’ai sorti mon joker.

L., elle a des balais magiques, des mains décidées et le ménage c’est son métier. Tremble, Poussière.

-Lexie Swing-

 

L’aventure de la bibliothèque

Il pleuvait des cordes, et Tempête n’était pas sortie. Elle s’ébrouait comme un chien fou, en faisant « bougn-bougn-bougn » – selon sa propre expression – sur son poney gonflable. Alors je lui ai proposé d’aller faire les courses et de passer à la bibliothèque. J’aurais dû penser que la tâche serait ardue parce qu’elle avait compris « on va faire la course » et qu’elle avait déjà traversé la maison en criant « c’est moi je vais gagner ». Alors je lui ai dit qu’on allait d’abord à la bibliothèque, je lui ai fait poser le livre qu’elle était partie chercher dans la sienne, de bibliothèque, elle était dubitative mais elle m’a suivie. Quand j’ai présenté ma carte pour payer des frais de retard que je devais, la dame m’a dit « ça fait de longs mois que vous n’êtes pas venue? » et ça aussi, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Tempête s’est précipitée en avant. Elle avait oublié la bibliothèque mais elle avait aperçu les fauteuils. Elle a jeté son manteau et sa tuque, a empoigné ses bottes et j’ai dû l’arrêter car sinon elle aurait déjà enfilé son pyjama. Je lui ai placé un livre coloré dans les mains, elle a hésité quelques instants puis avisé un petit espace libre, sur une table pour enfants. Du coin de l’oeil, je l’ai vue s’asseoir. Elle s’est désintéressée du livre pour se dévouer à un jeu en bois qui trainait par là. Je suis partie dans une allée, attentive au bruit des billes en bois qui roulaient sous sa main. Je suis réapparue de l’autre côté de l’allée.

Elle avait disparu.

Mon coeur s’est affolé, mais pas trop longtemps. J’ai vite reconnu son doigté caractéristique. La même douceur avec laquelle elle pianote sur ma machine à écrire ancienne. Elle était là, perchée sur une marche d’ordinaire réservée aux bibliothécaires, à taper une recherche incongrue sur les ordinateurs. Je l’ai saisie avant que la barre d’espace ne reste enfoncée sous son index rageur et l’ai emportée avec moi. Je voulais juste un livre – j’avais renoncé de longue date aux 5 auxquels j’ai droit d’ordinaire. Un seul. Je ne savais pas lequel. J’ai tenté de la séduire: « Quel livre pourrait plaire à maman? » Elle m’avait déniché des trésors, par le passé, délogeant ses pépites dans les rayons à sa portée – au dessus de la moquette, ce rayon inexploré. Elle a jeté à mes pieds un livre pioché dans le présentoir. « Comment vivre une retraite heureuse ». J’ai trouvé qu’elle avait de l’humour.

Elle a ignoré les Sophie Kinsella – d’ordinaire elle se passionne pour les couvertures colorées – et a tourné le coin du rayon. Je savais où elle se trouvait. Toute la bibliothèque savait où elle se trouvait. Elle s’époumonait. « Je suis cachée Mamaaaaan, tou me vois pas ». Ensuite, elle est réapparue et m’a sautée dessus, me couchant d’un même élan parce que j’étais accroupie sur le sol. « Tou te caches Maman? » Et puis elle est repartie aussitôt, slalomant entre les lecteurs, chantant à tue-tête une version bien personnelle d’Au Clair de la Lune.

Je vous passe le moment où j’ai dû la ceinturer pour lui enfiler son manteau, qu’elle avait d’abord abondamment traîné sur le sol en jappant : « Je veux faire cacahuète maman! » C’est le moment qu’a choisi la bibliothécaire pour lui dire: « Peux-tu parler moins fort jeune fille? » et qu’elle a dit non. Parce qu’elle a deux ans et qu’elle dit non. J’ai fait mon plus beau sourire et j’ai fait comme si je n’avais rien entendu.

Je vais disparaître de nouveau pour quelques mois. 6 peut-être. Le temps qu’ils oublient son visage. Ça change beaucoup d’apparence un enfant en 6 mois, non?

-Lexie Swing, à la maison avec ses filles parce que la garderie est fermée-

Crédit photo : Lexie Swing