Ces bras qui ont tant compté

Ils enlacent et caressent, ils rassurent et apaisent, ils gesticulent à l’heure du conte et s’engourdissent, à celle de la sieste. Ces bras-là, ceux que nous avons cherché, mesuré, soupesé du regard, ceux que nous avons serré nous-mêmes parfois. Ces bras qui ont tant compté. Ces femmes et hommes qui les accompagnées, de leurs premières découvertes à leurs premiers apprentissages.

Ce seront pour toujours ces bras dont nous nous souviendrons. Il les fallait forts pour accompagner les premières valses, pour guider et porter, pour apprendre. Nous les avons choisis, leur avons fait confiance, pour soutenir ces premières danses. Ils ont eu plusieurs noms, surtout des noms de femmes. Je les oublierai peut-être – les noms se rangent mal dans ma mémoire personnelle – mais je n’oublierai pas ces bras grands ouverts, ou fermés sur leurs épaules. Ces bras rassurants, qui ont aimé mes filles comme les leurs. Ces voix apaisantes, ces sourires amusés, cette envie de les faire avancer, de les conduire à l’autonomie.

Je n’oublierai pas comment mes filles les ont serrés fort, comme elles s’y sont accrochées, pour ne pas vaciller. Je me souviendrai de toutes les fois où j’ai surgi le soir et aperçu par la vitre embuée leur petit corps blotti sur une hanche, coincé sous la pliure d’un coude. Je redessinerai l’arc solide des épaules et les mains franches, qui ont servi d’appui aux foulées imprécises. Je saurai que ces bras-ci ont porté haut et loin, sur la grande glissade, sur la dernière prise du mur d’escalade, et qu’ils ont poussé fort les balançoires, sous leurs cris ravis.

Ces bras sont ceux qui m’ont donné la place nécessaire pour devenir leur mère, même quand parfois ce sont eux qu’elles ont appelé «maman». Je n’en ai jamais connu de jalousie, vous étiez leur figure maternelle un peu vous aussi. Vous vous êtes succédé, avec le rythme qu’imposent les déménagements et l’évolution propre à l’enfant. Vous avez laissé la place à d’autres, avec le cœur que je savais parfois gros. Vous disiez «je me souviendrai toujours d’elle», et je sais que ce n’est pas forcément vrai. Mais nous, nous souviendrons toujours de vous. Vous avez été nos bras, vous nous avez permis d’exister en tant que personne propre.

Nous avons créé à chaque saison pour vous des cadeaux parfois ratés. Privilégiant la générosité enfantine à celle de notre portefeuille. Une façon maladroite de vous dire merci, merci pour toujours.

Alors merci, je n’oublierai pas.

-Lexie Swing-

Brèves de fin d’été

La fin de l’été apporte toujours son lot de surprises, de joies, et de déconvenues. Elle transporte aussi son lot de promesses. C’est le renouveau, les résolutions qu’on ne tiendra pas toujours, les calendriers que l’on abandonnera, les listes qu’on oubliera quelque part. Ce sont les nouvelles activités, les nouveaux parcours, les nouveaux visages parfois. Chez nous, elle a été à la hauteur de l’étape : chaotique, mais gratifiant, entre sommets (du grand module de jeux) et pleurs (pas toujours ceux des enfants). On se fraie un chemin, patiemment, dans cette jungle de choses nouvelles et d’inscriptions en tout genre.

La rentrée…

… s’est bien passée! Rentrée progressive sur trois jours, en demi-groupes d’abord, puis en classe entière mardi. Pas facile d’avoir les informations qui nous intéressent («Mais tu es assise où exactement? Je veux dire, là c’est comme si j’étais face aux tables tu vois, donc toi tu es où si je suis là?»), heureusement ma fille a l’esprit pratique et disert. Sa première vraie journée – longue – a eu lieu hier. La laisser au service de garde s’est avéré plus compliqué qu’espéré, pas toujours évident quand on ne connaît pas encore le système soi-même et que l’enfant assiste à nos errements (de salles, de collations, d’horaires) et nos approximations. Son moment clé de la journée a été le lunch, ses petits rouleaux de tortillas au fromage à la crème, ses petits légumes à la croq’ pas d’sel, et son yogourt à la confiture Bonne Maman.

Le chien…

… va mieux! Le rythme n’est pas toujours évident à suivre, entre l’ordre des différentes gouttes à lui mettre dans l’œil et l’antibiotique par voie orale qui nécessite que son ventre soit plein. Un détail qui devient vite une difficulté lorsque l’on a un chien qui manque d’appétit au petit matin. Je suis devenue pro du tartinage de croquettes (//spoiler : il adore le caramel et le fromage frais//). Nous avons la chance d’avoir un chien extrêmement résilient qui subit son traitement sans broncher depuis déjà bien trop de jours.

La nourriture…

… est toujours une obsession! Nous portons, depuis maintenant plusieurs années, une attention croissante aux produits que nous achetons et cuisinons. Je suis devenue totalement végétarienne il y a maintenant plus d’un an, entraînant de fait ma petite famille dans mon sillage. Je suis la seule à avoir totalement évincé la viande et le poisson de mon alimentation mais étant la principale maîtresse des fourneaux, force est de constater que c’est l’alimentation de toute la famille qui a évolué! Depuis longtemps, nous cuisinons la plupart de nos repas, réservant le tout-préparé aux soirs de flemme et fatigue (aka, les vendredis soirs). La donne change lentement, à mesure que la réduction des déchets et la réduction du budget nourriture font leur entrée chez nous (*Bobo un jour, …*). Aujourd’hui, ce sont les repas entiers, de l’entrée aux desserts en passant par les brioches du dimanche matin, que je prépare a mano. La fin des vacances et l’école auront-elles raison de mes aspirations? Probablement! Mais je ne m’avoue pas vaincue! Alors n’hésitez pas à me partager vos bonnes idées repas, celles qui sont faciles, rapides, goûteuses, sans trop de déchets et parfaites pour un vendredi soir. Parce que ce qu’on mangerait bien un vendredi soir, on serait prêt à le manger tous les soirs de la semaine. Une tartiflette, quoi ;)

Les activités…

… reprennent. Même si, en réalité, elles ne s’étaient jamais vraiment arrêtées. De quoi sera faite cette nouvelle année? Devrait-on continuer le karaté, passionnant mais éreintant, considérant la fatigue nouvelle de l’école? Sans parler de l’horaire de ministre que nous impose le fait d’aller porter et rechercher nos enfants dans deux lieux différents. Train, garderie, école, souper, karaté, bain, dodo, vous le voyez, vous, le burn-out qui se profile? Bref, on tatônne encore, entre «ça serait bien…» et «je vais craquer, si…»

Et sinon, j’ai lu…

… No home, de Yaa Gyasi, une vraie pépite! Je l’ai déjà prêté bien sûr! J’ai aussi prêté la version anglophone du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Il a fait plusieurs mains déjà et je ne suis pas certaine de savoir où il est rendu désormais. J’ai adoré ces deux livres, tous deux très différents, mais qui sont à chaque fois des histoires de femmes, avant tout. En commande, j’ai La Tresse, de Laetitia Colombani, et La femme qui voit de l’autre côté du miroir, de Catherine Grangeard et Daphnée Leportois. C’est drôle car je vois souvent des gens parler de PAL, faisant référence j’imagine à la pile de livres à lire à côté de leur lit, mais c’est quelque chose qui ne m’est jamais arrivé (sauf retour de la bibliothèque). Qu’on me prête ou m’offre un livre (ou que je me l’offre moi-même), je me dois de le lire instantanément. Et comme je lis partout (cuisine, bain, dans mon lit, dans le train, dans la rue, et même en attendant que mon café coule ou qu’une réunion commence, au boulot), je lis rapidement. On peut littéralement parler de binge-reading, est-ce que vous en faites aussi? Quel est l’endroit le plus incongru où il vous arrive de lire?

Bon mois de septembre! N’oubliez pas de donner des nouvelles :)

-Lexie Swing-

Crédit photo : Vue de Montréal, par Matt Hickey

Sa petite rentrée au Canada

Demain, c’est le jour tant attendu : Miss Swing rentre à l’école. C’est réellement un nouveau chapitre dans notre livre familial. Plus que n’importe quel anniversaire, plus que certains acquis essentiels, cette étape-ci, franche et datable, marque un tournant. En dehors de sa conscience propre d’enfant qui grandit, je me sens moi aussi une mère qui grandit. Je deviendrai demain une mère d’écolière. Mon emprise se relâche, et ma confiance devra s’agrandir pour laisser mon oisillon voler au sein de ces groupes plus larges, dans ces lieux inconnus, au milieu de ces visages nouveaux. Mais qu’est-ce que ça fait, concrètement, de rentrer à l’école au Canada?

Au Québec, on entre à l’école à 5 ans

Tous ceux qui s’interrogeaient déjà sur un retard seront rassurés : ici on entre à l’école à 5 ans, sauf exception d’une pré-maternelle à 4 ans. Ma B., pleine de ses 5 ans et demi, est donc parfaitement dans les clous. Avec elle, il y aura des enfants nés du 1er octobre 2012 au 30 septembre 2013. Des presque 6 ans, et des tout juste 5 ans. Est-ce mieux de couper en octobre ou moins bien qu’ailleurs? Difficile à juger, mais comme le dit la réponse généralement formulée, «il fallait bien couper quelque part».

En pratique, cela signifie aussi que l’enfant n’est pas dans le même état d’esprit, la même maturité, que s’il commençait l’école à trois ans. Il comprend parfaitement ce que l’idée d’école signifie, il a notion des enjeux, il a saisi que l’an prochain serait celui de la grande école et des apprentissages de la lecture et du calcul. Il comprend plus, appréhende plus parfois aussi. Mais il est aussi très impatient. Pour un parent, les laisser s’envoler à 5 ans est rassurant. Et je peux comparer facilement : mes filles ont 5 et 3 ans, ce qui signifie qu’en France, Tempête pourrait entrer à l’école cette année. Serait-elle prête? Oui, pourquoi pas? Est-ce que je la vois mieux rester deux années de plus à la garderie, les cheveux au vent sur son tricycle, s’épanouissant au milieu de son petit groupe, dans son petit local? Absolument.

Je n’ai pas tout compris à la liste de fournitures

Je crois que l’incompréhension face aux listes de fournitures est universelle, mais lorsque s’y ajoutent des termes différents parce que propres au pays ou à la région où l’on a immigré, les choses se corsent! Je sais maintenant ce qu’est un duo-tang et j’ai déduit facilement que la boite de douze marqueurs était une boite de feutres et non de surligneurs. Mes quelques années déjà passées ici m’avaient préparée au cartable (qui est un classeur) et à l’efface (qui est une gomme). Bon, il y a deux-trois affaires pour lesquelles j’ai rendu les armes, appelant au secours amies et vendeur bien intentionné.

Le midi, c’est boîte à lunch

Dans nos écoles, point de cantine. Le midi, les enfants apportent généralement leur contenant type Tupperware®, ou des versions plus élaborées de boites compartimentées. Dans notre école, il n’y a pas non plus de micro-ondes (personnellement je préfère, qui sait ce que les gamins seraient susceptibles d’y mettre?). Petits sandwichs, quiches, légumes variés, muffins salés, œufs durs et bâtonnets de fromage seront donc au programme. Pour les plats chauds, nous avons investi dans un contenant Thermos. De notre côté, tout a été prévu pour limiter les déchets. Pour l’environnement, bien entendu, mais aussi pour éviter que partent à la poubelle des contenants qui n’y étaient pas destinés. Rien à jeter, rien à perdre donc.

Comme la plupart des écoles – je pense – un service de traiteur est possible. Ma fille pouvant être très picky, je ne suis pas certaine de l’employer de sitôt!

Il y a un service d’autobus scolaire

Les autobus scolaires, les fameux bus jaunes des films, on les trouve ici aussi. Il est possible de les prendre dès la maternelle. En pratique, en dessous d’une certaine distance, l’enfant n’y a pas droit car il est réputé pouvoir marcher jusqu’à l’école. C’est notre cas. En pratique également, l’autobus vient chercher les enfants proches de l’heure de début de l’école, et les ramène drette après la fin des classes. Comme nous partons trop tôt et revenons trop tard pour attendre avec notre fille l’arrivée de l’autobus et pour l’accueillir à son retour, ça n’aurait pas été non plus envisageable. De notre côté, elle ira donc à la garde le matin et le soir.

Les jours sont courts et les vacances peu nombreuses

En maternelle, B. sera en classe de 8h15 à 14h32 (précisément) avec un peu plus d’une heure pour manger. À compter de la primaire, elle finira une heure plus tard. Les horaires sont les mêmes chaque jour de la semaine d’école. Elle aura des vacances à Noël et une semaine fin février ou début mars. En complément, des journées qualifiées de pédagogiques sont prévues chaque mois. L’enfant peut être en congé ou venir à la garde de l’école et profiter de l’activité organisée ce jour-là (parfois il s’agit d’une sortie). Pour les professeurs, les journées pédagogiques sont des journées de formation. Il existe bien sûr des congés pour jours fériés mais également 3 journées de congé pour force majeure. À ma connaissance, ils visent à couvrir la possibilité d’école fermée en raison d’une tempête de neige ou de verglas, par exemple.

Mes filles iront à l’école publique francophone

Notre ville compte 3 écoles maternelles et primaires publiques francophones. Dès lors que nous avons choisi de les envoyer à l’école publique, nous avions l’obligation – n’y voyez aucune critique – en tant qu’immigrants issus d’un pays francophone et ayant fait leurs études en français, d’envoyer nos enfants à l’école francophone. (Je crois que la loi est différente pour les personnes sous visa de travail temporaire). Des amis ont inscrit leur enfant à l’école anglophone, après avoir prouvé que l’un des parents au moins avait étudié en anglais. Il existe également des écoles spécialisées, qui peuvent être publiques (alternatives) ou privées (arts-études, Montessori, écoles internationales…). Et des écoles privées, dont les coûts diffèrent et qui ne sont pas liées à une confession (elles peuvent l’être mais ce n’est pas la majorité, je le précise ici car en France on voit souvent les écoles privées comme confessionnelles, bien qu’à ma connaissance ce ne soit pas nécessairement le cas.Toute précision sera bienvenue ici).

Tout ça, ce sont les grandes lignes. En pratique, l’école est certainement bien différente. Elle est connue pour être notamment plus à l’écoute des individualités et pour encourager les enfants dans leurs réussites plutôt que de pointer du doigt leurs faiblesses. On a bien hâte, en tout cas, d’en faire la découverte. Première réunion des parents ce soir, rentrée demain, à nous l’école!

Bonne rentrée à tous!

-Lexie Swing-

PS Sentez-vous libres de corriger les affirmations ci-dessus, c’est ma première fois à l’école québécoise, je ne suis pas l’abri d’une erreur!

Il m’a fallu trois ans pour devenir leur mère

Depuis trois ans, je suis maman deux fois. L’anniversaire de ma toute petite coïncide avec quelque chose bien de plus gros que tout ce qui m’avait été donné de traverser. Et nous en avions, pourtant, traversé des choses.

J’avais toujours tenu la barre, imperturbable. Je me suis rarement départie de mon sourire ou de mon flegme. J’avais souvent eu peur de l’inconnu, mais une fois plongée dedans j’y nageais sans férir. Plus la vague était haute, plus l’air semblait me pénétrer et me porter, en un volte-face insolent face aux aléas de la vie.

Pas cette fois. La vague était grosse et je m’y suis noyée.

Ça a commencé dès les premières semaines avant l’accouchement, alors que je trainais des pieds pour prendre mon congé de maternité. Là où la plupart des femmes se précipitent, heureuses de profiter d’un repos bien mérité, je geignais à l’oreille de mon compagnon : «Mais qu’est-ce que je vais faire, toutes ces semaines, j’ai rien à faire…» Rester chez moi me paraissait une montagne et je ne parvenais pas à la gravir.

Les semaines ont passé, dans une torpeur dont j’ai tout oublié, et puis Elle est arrivée. Elle a poppé hors de moi comme un bouchon trop longtemps retenu et s’est étourdie dans mes bras. Je n’ai guère gardé traces du reste, si ce n’est des biberons que je demandais un à un, si ce n’est du bain mobile où l’on nous a laissé faire puisque nous étions désormais des parents d’expérience. Si ce n’est de ma voisine, muette derrière son rideau, mais dont les cris ont transpercé l’étoffe lorsque son petit dernier, son cinquième, s’est étouffé à quelques minutes du congé qui lui avait été donné.

Les semaines suivantes sont encore plus floues. Comment la portais-je, pour emmener sa sœur à la garderie? Que faisions-nous, toutes ces heures durant? Et que faisais-je moi, lorsqu’elle dormait?

Lorsqu’elle a eu six mois, j’ai repris le travail. Les digues alors, rongées par le sel de la culpabilité, ont cédé, libérant ce que mon cœur renfermait de pleurs, de peurs et d’incertitudes. Chaque pas portait en lui le poids de mes doutes. Assise dans la voiture, passagère dans un quotidien qui nous emmenait sur le boulevard Taschereau, je sanglotais. Ma vie telle qu’elle était, était devenue un champ de mines, dégommant les derniers remparts. Celui qui retenait le reste, mon intérêt pour le travail, s’est finalement effondré. Il était le plus haut, il était le plus épais, et il est tombé un soir d’été sans que rien ni personne ne puisse le retenir. Et je n’ai eu alors d’autre urgence que d’en reconstruire un nouveau, jetant mon cœur au quatre vents. Un cœur qui ne voulait plus, un cœur qui ne résistait plus, un cœur qui avait oublié qu’il avait si ardemment souhaité ces enfants.

J’ai tout reconstruit. La tourelle est oscillante, vacillant à l’assaut des tempêtes. Mais je la consolide, avec le temps. J’ai aimé aussi fort que j’ai perdu pied. J’ai eu la sagesse de reconnaître, l’an dernier, que si je m’épanouissais dans le fait d’être leur mère, à chacune d’elle, je peinais encore à trouver ma place dans cette identité de mère de deux enfants. Et puis ce temps-ci est arrivé.

Aujourd’hui, depuis lundi et encore demain, je suis seule avec mes filles. Je suis une mère de deux enfants et ça m’a pris trois ans pour en arriver là. Ça nous a demandé du temps, ça nous a demandé de grandir, surtout. J’ai grandi, en tant que mère et en tant que personne. Et elles ont grandi aussi. Elles se sont apprivoisées, elles se sont acceptées, et elles ont trouvé, de plus en plus, de l’autonomie, déchargeant petit à petit mon sac à dos trop rempli.

On répète souvent que le temps change tout, qu’il faut se le laisser, ce temps. J’ai tout oublié du chemin, le goût des larmes, le poids des jours. Je n’ai pas conservé de culpabilité autre que celle d’être parfois partie trop vite le matin, parce que je sais que si le bateau prenait l’eau, ce n’était pas de ma faute. Je garde pour moi, au contraire, l’impression d’avoir travaillé fort pour colmater les trous.

Aujourd’hui je suis là, debout au milieu d’elles, mes mains dans les leurs, à l’assaut du monde. Je suis un phare, je suis une tourelle, j’oscille mais je tiens debout. Je suis comme vous, j’étais comme vous êtes peut-être, je suis comme vous serez demain. Gardez espoir, l’horizon nous appartient.

-Lexie Swing-

L’après-midi volée

Le dimanche a déjà filé, à la vitesse à laquelle filent ces journées-là. On les voudrait reposantes, mais elles sont souvent éreintantes, reflets exacts de nos semaines de travail. On tente d’y faire rentrer mille activités et autant de ménage, du rangement et des jeux partagés, des moments pour soi aussi, des discussions d’adultes. On a l’absurdité de penser que ces journées font 32h, quand elles n’en font que 24, et que la fatigue de la semaine coupe déjà de moitié l’énergie qu’on voudrait consacrer à bien faire.

Mon cousin était de passage, revenu de Québec, en route pour New-York. Après son départ, rejouant dans ma tête les conversations, j’ai perdu le fil. «Où travailles-tu?», me souvenais-je avoir demandé à son ami. Et puis la réponse, confuse dans ma tête. Des morceaux de phrases. Et Tempête qui crie depuis le trampoline. Je m’étais levée pour départager une dispute, pour nettoyer un genou, pour remettre de l’eau dans les seaux rose et bleu. Je m’étais rassise. «L’équipe est formidable», finissait-il alors, à l’attention de mon amoureux, qui avait tenu le fort des conversations en mon absence. J’ai bu une gorgée de limonade. «C’est le plus important», ai-je conclu. J’ai su plus tard, de quel emploi il s’agissait, et la couleur de son quotidien, lors d’un bref retour sur les échanges avec mon conjoint. J’avais loupé la moitié, la moitié des conversations, la moitié des jeux.

On dit souvent que les parents sont des équilibristes, des jongleurs. Ce qu’on dit peu, en revanche, c’est que bien souvent les balles tombent. Le spectacle n’est pas si beau et l’exécution imparfaite, laissant l’ensemble des spectateurs avec un goût d’inachevé. Les enfants à qui l’on n’accorde qu’une attention sommaire, les invités dont on se détourne trop volontiers.

Et que dire du jongleur?

J’ai parlé de tourisme en essuyant des bouches dégoulinantes et disserté des coutumes locales en épongeant des verres renversés. Assise au bord de ma chaise, tantôt repoussée dans un coin par des petites fesses qui voulaient tant s’asseoir à mes côtés, tantôt escaladée, puis aussitôt jalousée, assaillie pour être surmontée. Je suis encore chanceuse que le nombre de mes genoux égale celui de mes enfants.

Les appels incessants, les «Maman» que l’on croit ignorer un instant, les paroles que l’on manque. L’adulte qui parle au premier plan tandis que l’enfant chute, à l’horizon. L’œil qui imprime tout, l’oreille qui enregistre. Les variations de tons, les jeux que l’on sait compromis, les prémices des disputes, les coups que l’on devine avant que le bruit nous parvienne. Les sourires que l’on fige, les excuses que l’on donne, l’impatience que l’on contient et le bras que l’on agrippe un peu trop fort.

Mon corps libéré, la journée écoulée, j’ai déambulé le long du trottoir, sur le chemin de l’épicerie. Toute entière dans cet épuisement. J’ai revécu ma journée, volée à moitié. Les pieds fragilement ancrés sur une ligne oscillante, jonglant entre deux réalités.

-Lexie Swing-

Avoir un petit troisième

Autour de moi, tel un printemps de ventres ronds, les bébés ont recommencé à fleurir. J’aime les bébés, leur peau délicate, leurs poings qui serrent fort, leurs rires en cascade. Il y a cette connaissance, presqu’un ami, qui attend son petit troisième, qui l’a peut-être même déjà accueilli, à l’heure qu’il est. «Un jour, nous avons regardé le salon, mon fils qui empilait des cubes, sa sœur qui faisait s’effondrer la tour, et les deux qui riaient aux éclats. On les a regardés, et on s’est dit qu’il manquait quelque chose, un autre enfant.»

J’ai regardé mes enfants des heures durant. Dans la voiture, dans le salon, au restaurant, sous les jeux d’eau… Et il n’a jamais manqué personne. J’ai serré mes mains sur les leurs, j’ai replié mes bras sur leurs corps chauds, j’ai saisi des peluches et des couvertures, des verres de jus et des assiettes à peine touchées. Et j’avais les mains pleines de leur existence.

Une fois, j’ai lu une femme qui demandait : «Quand sent-on que l’on n’en veut plus d’autre?» Et je pense, sans certitude, que l’on ne le sent jamais. Mais on le sait. Mon corps reste prêt, il l’est depuis longtemps. Il a voulu viscéralement ces deux enfants, impérativement. L’attente était impatiente, les tests fébriles. L’anglais rend plus facilement justice à mon ressenti : I miss those days, je manque de ces jours passés, de ces étapes. Le test positif, l’annonce, la rencontre de la première échographie, la découverte du sexe, la recherche du prénom, et l’autre rencontre, le face-à-face. Je m’imagine parfois avec un bébé dans les bras, mais c’est un passé que je revis et non un futur que j’augure.

J’ai toujours aimé les grandes familles, j’ai aimé les observer, j’ai aimé les côtoyer. J’aurais aimé être une des leurs, et j’ai longtemps pensé qu’à défaut d’en être une sœur, j’aurais pu en être la mère. Mais je ne suis pas une mère de grande famille. Nous sommes tous quelque chose, nous sommes faits pour aimer, pour élever, un ou plusieurs enfants, peut-être aucun. Notre réalité ne rencontre pas toujours nos souhaits. Mais je ne suis pas faite pour être une mère de grande famille. Dans la grande pièce de la maternité, ce rôle sera dévolu à quelqu’un d’autre et je l’observerai à distance, avec la tendresse qui nous emporte devant les jolis films et les belles histoires.

Mes filles grandissent, s’épanouissent. Il n’est déjà plus question de couches ou de portage. Les poussettes s’empoussièrent dans la remise du jardin et les biberons se sont faits rares dans le vaisselier. Je deviens une mère d’écolières, je ne les pousse plus, les porte à peine mais marche à leurs côtés. Elles rêveraient d’un petit frère, surtout la grande, pour qui sa petite sœur a grandi trop vite. Elle le demande pour Noël, elle le voudrait pour demain. Il est dans les ventres pleins des autres mamans, les mamans neuves, les mamans tierces aussi. Et son désir se fait alors plus ardent. J’ai l’éducation honnête, je la prends dans mes bras et lui confesse que je ne veux pas d’autres enfants, que je suis complète avec les deux que j’ai. Elle se fait pleine d’espoir : «Tu ne voudrais pas en faire un autre pour moi?» Alors je lui explique ce que j’ai eu longtemps de la peine à comprendre : « Il n’y a que ton papa et moi qui pouvons décider de vouloir d’autres bébés, on décide d’avoir des enfants parce que l’on se veut parent, on ne peut pas faire des enfants pour faire plaisir à quelqu’un, même si on l’aime très fort.» Et je renchéris, forte de ma leçon : «Toi seule, et la personne que tu aimeras, pourrez décider si vous voulez des enfants, personne ne devra jamais décider pour toi.»

On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Je sais ce que l’on dit. Qu’arriverait-il si la possibilité d’un autre futur s’invitait un jour, en déjouant les barrières? La vérité est que je ne sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que nous aurons le choix. Et que c’est ce choix-là qui pourra faire d’une grossesse surprise un enfant désiré.

Mon cœur est grand ouvert, baigné de leur enfance. Mes bras serreront d’autres bébés, ils les attendent impatiemment. Ils ne seront pas miens, ils sont le futur de quelqu’un d’autre. Je quitte la danse.

-Lexie Swing-

Gestion de crises

L’enfant petit est un sommet du G7 en pleine guerre du pétrole. Les intérêts individuels surpassent le bien-être collectif, et le petit pays en développement est prompt à sortir les armes en criant «Taïaut».

Contrairement à la croyance populaire, les crises enfantines ne s’évanouissent pas dans la fumée des bougies d’anniversaire. Et l’on se surprend à penser : «Mais je croyais que c’en était fini après 4 ans / 5 ans / 6 ans / 22 ans ?» La vérité est que rien n’empêche un enfant de 8 ans de grogner pour une chaussette tire-bouchonnée. J’en ai 32 et je ne m’en prive pas. Avec l’expérience, cependant, vient la capacité à réguler ses émotions, à les reconnaître, à les questionner, aussi. Du moins est-ce ainsi que la vie est censée tourner. Pour tout le monde sauf pour le paquet d’abrutis qui jouent du klaxon sur l’autoroute et du majeur au feu rouge.

Avez-vous un enfant qui fait des crises de colères fréquentes? On dit que c’est le lot commun des enfants pourvus d’un «strong will», selon le terme anglo-saxon. Comprenez «une volonté forte». Une volonté qu’ils tentent d’asseoir par tous les moyens, tels des despotes miniatures en manque de paysans à terroriser. Ces crises sont difficiles à gérer, elles enveniment les relations quotidiennes, font tourner au drame la moindre sortie crème glacée et peuvent transformer la journée la plus ensoleillée en un avis de tempête majeure avec dégâts collatéraux. Si vous aussi êtes de pauvres hères ballotés par les vents contraires des émotions, voici quelques astuces, tirées de discussions, de lectures, et d’expériences, surtout.

1) Pour le salut de votre esprit, gardez votre calme. Si vous vous énervez à votre tour, vous allez perdre la partie, noyé dans un océan de culpabilité et maintenu sous l’eau par votre conjoint énervé qui va vous reprocher d’avoir envenimé la situation, fait pleurer le petit dernier et de lui avoir cassé les oreilles dans un habitacle de voiture sans échappatoire.

2) Laissez votre cœur au placard et mettez vos méninges sur la table. Non, je n’ai parlé d’aucun organe reproductif, rangez-les! Mettez de côté l’émotionnel, détachez-vous des paroles prononcées. Ainsi que je l’entends souvent, dans une grammaire qui me remue un peu, «ne le prenez pas personnel». L’enfant de 5 ou 6 ans qui tempête n’a rien à voir avec la crise de bacon du Terrible Two. Cet enfant-ci a l’esprit vif et la parole acerbe. Il vous enverra au visage tout ce qu’il espère être une arme suffisamment tranchante. «Je te déteste», «T’es plus ma mère», «Je vais chercher une autre famille». Gardez toujours en tête que ses émotions sont – à cet instant – privées de rationalité, et si ses paroles vous gênent, allez voir ailleurs si le chat n’y est pas.

3) La gestion de la colère demande de la proximité des corps, sauf s’il pleut des coups. Souvent, on a tendance à gérer la crise de la hauteur de notre être (ce qui ne fait pas grand-chose, lorsque l’on fait ma taille), avec un bon mètre de distance et les bras en avant pour parer attaques et projectiles. Or l’enfant est souvent dépassé par la puissance du sentiment. Pour apaiser la crise, rien de mieux que d’établir un contact : lui prendre la main, l’entourer de ses bras. Le geste ne signifie pas que l’on approuve le sentiment, il montre simplement à l’enfant qu’on a identifié l’émotion (parole de psy).

4) Au plus fort de la crise, évitez les leçons. En anglais, faire la leçon se dit « lecturing ». J’aime beaucoup ce mot! Rangez donc le manuel des habiletés sociales qu’est censé posséder votre petit miracle et faites profil bas. On n’aime rien tant que d’asséner des grandes vérités professorales mais je n’irais point le faire une fois tenue en joue. En pleine crise, on se censure. Une fois la crise passée, on débouche le jus de pomme et on ouvre le cahier des doléances parentales.

5) Acceptez les sentiments négatifs. L’idée n’est pas de moi, clairement. Mais il a suffi que je la lise pour réaliser qu’effectivement, j’avais la négation facile : « Mais non, tu l’aimes ton ami Pierrot », « Mais oui, tu aimes ça aller à l’école », etc… Mais oui, on aime ça rejeter en bloc les affirmations qui nous contrarient car elles effleurent un problème possible : l’enfant est malheureux à l’école, il ne va plus avoir d’amis… Alors que bien souvent, une reconnaissance du sentiment suffit à engager la conversation et à trouver une solution au problème.

Avez-vous d’autres idées, des choses testées et approuvées ?

-Lexie Swing-

PS De bonnes sources à venir, dès que j’aurais accès à mon ordinateur ce week-end !

Crédit photo : Tai Jyun Chang

Visite surprise

«Vous voudriez venir avec moi à l’aéroport demain matin? Je dois aller chercher une collègue qui rentre de voyage!»

Sourires ravis dans l’assistance. «Quelle collègue?», demande B. qui les connaît toutes. «Oui, quelle collègue au fait?», ai-je murmuré à mon amoureux, assis sur le bord du lit. «Caroline», a-t-il lancé, dans un élan dont l’esprit a le secret. (Je découvrirai bien assez tôt si seule Madame Ingalls a insufflé cette impulsion).

Après les débats vestimentaires de rigueur, nous grimpons dans la voiture et prenons la direction de l’aéroport. Nous sommes en avance, désormais coutumiers de cette attente. Nous sommes arrivées en retard les deux dernières fois, alors que l’ordinaire délai de une-heure-après-l’atterrissage s’était réduit à 30 minutes. Tant mieux pour nos familles mais quel dommage pour nous, qui ne pouvions que saisir nos invités au vol, après de courtes embrassades et des valises jetées dans le coffre, sous la pression des moteurs des voitures en attente et des regards courroucés de fatigue des conducteurs venus récupérer, eux aussi, leur famille.

Sitôt la voiture garée, j’ai saisi Tempête sur une hanche – elle craint le bruit grouillant des aéroports – et Miss Swing par la main. Traversant cahin-caha le passage piétonnier, puis le sas tournant, nous avons franchi les portes au moment même où nos invités nous prévenaient que si les nouvelles bornes avaient extraordinairement facilité leur passage à la douane, le tapis des bagages restait pour sa part aussi désespérément immobile qu’une heure de collège en cours d’espagnol.

Les minutes se sont alors allongées, au rythme tranquille des passagers qui surgissaient par vague derrière la porte automatique. À chaque nouvelle femme, Miss Swing demandait «Est-ce elle?», avant de secouer la tête «Non bien sûr je sais qui c’est Caroline, je l’ai vue plein de fois».

Il faudra vraiment que je demande qui est cette Caroline.

Je vous passe les seize Souris Verte et les trois Crocrocro. Toutes les fois où j’ai dansé la Polka même si papa ne voulait pas, accompagnée de Petrouchka et de ses nattes blondes. Je vous passe la chute soudaine de Tempête, qui s’est retrouvée coincée, cuisses sur le banc et tête en bas, parce qu’elle avait voulu s’appuyer sur le ruban qui délimite la sortie des passagers. Et mon fou rire, à la fois honteux et amusé, parce que mes yeux rivés sur mon téléphone m’avaient empêché d’éviter la chute, et parce que la proximité du banc avec le couloir de ruban m’empêchait de la saisir pour la remonter convenablement.

Je peux vous décrire ma fébrilité, lorsque j’ai su que les bagages étaient enfin arrivés. Le visage incrédule de Miss Swing, lorsque nos invités sont apparus. Sa petite voix qui interrogeait : «Mais je ne comprends pas, où est Caroline?», et moi qui répondait bêtement «Caroline, c’est tes grands-parents!». Et Tempête qui sautait de joie, parce qu’elle n’avait rien pigé à cette affaire de collègue, et que la seule perspective d’une attente à l’aéroport était une joie suffisante pour elle.

Les voilà donc. Ils ont fait bon voyage, merci. Mes parents sont de retour pour une semaine, après être venus au mois de mars, profitant des rabais de la fin du printemps.

Comme immigrants, nous profitons de chaque instant ainsi grapillé, de chaque moment volé. Nous inventons une vie, où les vacances se font en banlieue de Montréal, plutôt que dans le sud de la France. Visiter la famille prend désormais 7h de vol plutôt que 5h de train. Et nous ne sommes pas les seuls. Mes amis sont partout dans ce monde, sur tous les fuseaux horaires. Je suis admirative de cette facilité avec laquelle nous avons construit nos existences sur d’autres terres, tout en gardant ce lien fort avec le pays qui nous a vus naître. Et je suis fière de nos familles, qui n’ont pas eu le choix, certes, mais ont changé leur perspective, faisant de la cabane au Canada une maison secondaire de choix.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Appliquer les principes d’un livre d’éducation

Pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un livre d’éducation. C’est peu dire que le besoin s’en faisait sentir, cernés que nous étions par les cris, les disputes et les phases d’opposition.

Séduite par le livre que transportait une (excellente) connaissance, j’ai choisi d’investir dans la version 2-7 ans de son ouvrage. Et en anglais s’il vous plaît.

Confortablement installée dans un fauteuil chez Indigo, j’ai tourné précautionneusement les pages. Très vite j’ai ri. Souvent j’ai approuvé d’un vif hochement de tête. Bientôt, j’ai senti l’urgence de l’acheter, pressée que j’étais d’en corner quelques pages.

Avez-vous déjà essayé d’appliquer les principes d’un livre? Les attentions sont nobles, la télé éteinte et l’enfant à l’écoute. Il n’y a pas de voisins à proximité quand vous le laissez crier, la mère de l’auteur n’est jamais dans les parages pour lui rappeler qu’en son temps «les enfants respectaient leurs parents», et la crise du joyeux deux ans n’inclut pas de la semoule à grains fins et un Golden Retriever poilu (petit joueur).

Le principe : « Placez l’enfant en retrait sur une chaise / dans sa chambre / sur son coussin DIY auto-massant diffusant de la musique d’ambiance»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Ma fille se tord dans tous les sens en ronflant comme un tigre furieux. Elle se débat, me cogne au passage, pile des deux pieds pour ne pas se rendre à l’endroit indiqué. Le coin n’ayant aucun effet, si ce n’est celui d’ajouter à sa fureur, nous la transportons jusqu’à sa chambre, où faute de coussin massant elle choisit de passer plutôt ses nerfs sur chacun des 102 morceaux de sa boite de légos, qui viennent violemment – et chacun à leur tour – s’écraser contre le mur. Au bout des 5 minutes allouées – une minute par année d’âge – l’enfant est toujours énervé, tout comme l’ensemble de la maisonnée. Et il n’est que 6h35 du matin.

Le principe : «Votre enfant n’est pas anxieux, il a juste besoin d’apprendre à trouver son sommeil, laissez-le pleurer»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : Le mignon hurle comme un petit cochon. Sa longue plainte est entrecoupée de quintes de toux. Vous passez la soirée à faire les cent pas dans la couloir, loin de la soirée en amoureux initialement promise. Vous réduisez la méthode du 5-10-15 à 1-2-3. Votre conjoint(e) roule des yeux devant le repas qui refroidit et les voisins tambourinent contre le mur en lançant des injures que les murs de papier dissimulent à peine. Alors que le mignon s’endort finalement, épuisé, le fils du voisin débarque dans la rue, moteur hurlant et baffles à pleine puissance. Échec et mat.

Le principe : «Il est important de passer du temps de qualité avec votre enfant»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Je décide de passer du temps de qualité en emmenant ma fille de deux ans à la bibliothèque. Faisant fi des panneaux dont elle ne maîtrise pas la signalétique incongrue, elle crie, chante et improvise un rap qui serait adorable s’il n’était pas si bruyant. Le temps que je ramasse les livres jetés à terre, elle a disparu au coin d’une allée et mes tentatives pour murmurer son nom avec conviction s’échouent lamentablement sur les murailles de romans qui me bouchent la vue. C’est au cri d’un autre enfant, percuté de plein fouet par mon chaton bondissant que je parviens finalement à identifier la trajectoire et à intercepter le boulet de canon avant sa prochaine collision.

Le principe : «Il est nécessaire que l’enfant apprenne et respecte les limites posées par ses parents, à l’intérieur de la maison comme en société»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : C’est l’anniversaire de Grand-Mamie Maryvonne, votre chérubine est corsetée dans une robe de tulle rose Jacadi recyclée du mariage de la cousine Augustine en 2012, alors fièrement portée par votre aînée. 5 heures de route, 18 épisodes de la Pat’Patrouille, 23 Il était un petit navire et 3 menaces d’abandon plus tard, vous arrivez à destination. L’enfant, tel un puma emprisonné dans une cage trop petite, bondit hors de l’habitacle, manquant se faire renverser par le monstre pétaradant du fils d’une cousine éloignée, chevelu et largement piercé, qui dans vos souvenirs était petit, muet et innocent. Votre délicieuse et angélique enfant réapparait de l’autre côté d’un buisson, la coiffure désordonnée et les smocks manquants. Avisant la table de sucreries, pompeusement appelée bar à bonbons, elle cavale jusqu’à la promesse multicolore d’un après-midi nauséeux. La précieuse est interceptée par l’oncle Michel, celui qu’on n’invite que dans les grandes occasions, alors qu’il faut choisir entre trancher l’arbre généalogique en son milieu ou se farcir batailles héroïques et jugements éculés tel un chou prêt à être enfourné. Sa remarque acerbe est coupée en plein vol par l’effondrement de la table de gourmandises, le vertueux ayant laissé s’échapper l’enfant trop agile pour ses 83 printemps. Enfant 1 – table 0. Parents KO.

Mais bon, ce livre-là est différent. Applications pratiques et déculpabilisation parentale au programme. On s’en reparle ;)

-Lexie Swing-

Credit photo : Lexie Swing

L’habillement libre ou la fin des grands principes

«Aujourd’hui, je suis la Reine du Rose, Maman!» Ma fille de 5 ans arborait ce matin un total look rose, du rouge framboise en réalité. Ceux qui me connaissent intimement savent que j’ai intérieurement tourné de l’œil. Mon sourire, lui, est resté figé. Et j’ai dit bravement, «c’est merveilleux, chérie, mais t’ai-je déjà parlé de la façon dont on assortit…» Elle m’a coupé d’un claquement de talon :«Je saiiiis Maman, mais c’est juste pour aujourd’hui, je vais montrer à mon éducatrice que je suis la Reine du Rose, mais demain c’est promis je choisirai deux couleurs qui vont ensemble.»

Rassurée sur le fait qu’elle avait pleinement conscience d’être vêtue comme un remake des Mille et une Nuits, et peut-être encore plus par le fait qu’elle s’en tamponnait le coquillard, j’ai décidé que j’avais réussi ma job de mère et j’ai tourné les talons. Notez que je me suis même autorisée un petit high-five mental pour être parvenue à élever une enfant qui se taxe automatiquement de reine, quand le reste de la meute se proclame chichement princesses.

Reste que, l’habillement de mes enfants n’a pas toujours fait partie de mon laxisme parental. Lorsque B. était encore un petit pois sauteur niché au creux de mes entrailles, je parcourais avec bonheur les pages de Petit Bateau, me pâmait devant les combinaisons de Catimini et négociait furieusement des secondes mains de 3 Pommes et Sergent Major. Sitôt née, elle fut vêtue d’un bonnet doux et d’un pyjama blanc en pilou, qui sentait bon l’enfance. Elle a porté du Liberty, des marinières et des nœuds sur la nuque. Le rose était réputé coupable, les personnages de dessin animé interdits, les robes et jupettes persona non grata. J’avais une haute opinion de l’habillement infantile, et affichait sans détours mon incompréhension face aux mères de famille qui déclaraient laisser leur nouveau-né en pyjamas jusqu’à l’adolescence. Elles mentionnaient le confort, je répondais «mais c’est important de bien les habiller!», comme si l’on avait parlé de sauter trois biberons ou d’arrêter les couches à 6 mois.

Je me suis perdue au détour d’une année folle, entre le terrible two et le grand débarquement de l’enfant numéro deux. Pauvre et épuisée, j’ai recyclé rapidement des tenues éculées. Ma grande fille a reçu son premier chandail large. Je lui ai enfilé les shorts de son cousin et le vent a tourné. Elle s’est mise à refuser tout ce qui n’avait pas l’heur d’être des leggins sans coutures. Elle a pointé du doigt les étiquettes qui grattaient et les matières qui collaient. Elle a déniché dans des affaires récupérées de la sœur du voisin de la rue d’à côté un chandail Minnie et ses premiers joggings. Pendant que sa sœur cadette enfilait deux t-shirts et un pantalon de neige par-dessus son pyjama.

Le goût a pris le bord, même si les années d’expérience m’obligent désormais à me demander si celui-ci était bon, ou s’il était simplement révérencieux. Je ferme les yeux sur les mélanges de motifs et j’ai adopté pour Tempête le mélange leggins-chandails, clin d’œil moderne à feu nos ensembles caleçons-pulls dont les marques bon marché semblaient avoir le secret. Il a l’avantage du confort et de la résistance aux escalades de dossiers de canapés et autres fournitures usuelles réputées avoir pourtant d’autres desseins.

Comme tous les grands principes désormais enterrés, celui de l’habillement connaît chez moi quelques sursauts de vivacité à l’aube des grands jours : mariage, anniversaire et bien sûr photos de classe. La lettre ainsi distribuée, annonçant la prise de photo prochaine pour le joyeux groupe des finissants de la garderie (ça ne s’invente pas) a remué les principes enfouis. Loin de les refouler – on se méfie de la lionne en soi qui somnole – j’ai claironné trois jours avant le fameux matin que j’allais choisir la tenue ET la coiffure. Elle a répondu «C’est pas juste» et j’ai rétorqué «Je t’ai mis au monde, je fais ce que je veux». Au jeu des arguments, celui-ci valait toute la prétention du monde. Comme la mère bienveillante en moi estime que toute règle doit être expliquée avant décret, j’ai ajouté «Parce que quand tu regarderas les photos dans 20 ans, tu me remercieras».

Ainsi fut fait. Malgré quelques tentatives d’opposition, l’enfant de 5 ans n’a pu que se résoudre devant l’inflexibilité parentale, le père étant venue à la rescousse de la mère. Elle a quand même eu le choix entre deux t-shirts. Il faut bien acheter la paix!

Sur la photo que j’imagine déjà, il y a une enfant en robe de princesse, et un autre avec un nœud papillon. La mienne, c’est celle avec les grands yeux, et la dent tremblotante, juste devant. Elle porte des jeans, un t-shirt rayé et un bun sur la tête. Parce que je ne crois plus à la mode, mais que je veux que dans 20 ans, en redécouvrant les photos, elle se voit elle, telle qu’elle était, et telle qu’elle sera probablement toujours, au fond d’elle. Avec ses yeux qui s’arrondissent sous l’enthousiasme, son rire en cascades et ses jambes de sauterelle.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry