Où c’est chez nous?

Se sent-on vraiment chez nous un jour lorsque l’on vit à l’étranger? C’est La Maudite Française qui avait posé cette question un jour de février.

Elle était légitime cette question, surtout rendu à la fin février, et peut-être encore plus à la mi-mars, quand il y a eu l’énième tempête de neige et le début des gastros. Quand le moral flottait dans le bol des toilettes, auréolé par la seule lueur d’un cellulaire qu’on a appelé portable pendant tant d’années.

Où c’est chez nous? Je ne me suis jamais vraiment posée la question. Chez moi c’est là où est mon amoureux, toujours. Chez moi, c’est là où sont mes enfants, à chaque instant. Chez moi, c’est une maison à la façade verte et défraichie. Chez moi, c’est une maison aux volets bleus. Chez moi, c’est une maison de trois étages, au coeur débordant et au frigo rempli. Chez moi, c’est un ascenseur qui puait la pisse et un appartement qui fleurait l’amour. Chez moi, ce sont des parties de coinche. Chez moi, c’est une tresse de guimauves colorées achetées au magasin fourre-tout du bas de l’avenue. Chez moi, c’est l’odeur du foin et les aboiements d’un chien. Chez moi, c’est une pile de livres et une lampe de poche. Chez moi, c’est du Pavé d’Affinois, des crêpes surgelées et du chocolat Milka. Chez moi, ce sont leurs sourires, ce sont leurs bras, ce sont leurs odeurs, ce sont leurs photos devant lesquels je m’extasie, leurs lettres que j’épluche et leurs vidéos que je rejoue plusieurs fois.

Chez moi, ce sont des gens que j’aime farouchement, et qui pour certains ne sont plus; ce sont des lieux où j’ai vécus, qui pour certains n’existent plus. Ce sont des odeurs qui me transportent, des noms qui me plongent dans mes souvenirs et des images qui m’apaisent. Ce sont des voix, ce sont des histoires. Chez moi, c’est un amour immense avec le bonheur en noyau.

Chez moi, ce n’est ni ici, ni là-bas. C’est ici, là-bas et mille lieux sur terre, ces lieux de vacances et de découvertes, ces lieux d’expérience qui nous ont construit. Chez moi, j’en suis sûre, c’est avant tout les gens, ma famille, mes amis. Je n’ai aucun doute quant au fait que ma maison cesserait aussitôt d’être mon chez moi si ma famille n’y vivait plus. Les lieux n’ont que le cœur des autres pour battre, et le souffle des souvenirs pour exister.

Je suis étonnée, quand même, de voir des gens se déchirer de l’intérieur, attachés qu’ils le sont à la terre de leur enfance, incapables de s’enraciner dans cet autre lieu qu’ils semblaient pourtant avoir choisi. Cela ne fait que 5 ans que je suis partie, et rien n’est comme avant. Les rues ont changé, les préoccupations aussi. La télévision ne diffuse plus les mêmes émissions et j’ignore le nom des dernières stars de la chanson. De nouveaux magasins sont apparus, d’autres enseignes ont disparu, et les expressions elles-mêmes semblent avoir évoluées.

Rentrer en France était douloureux, tant l’image amoureusement conservée ne correspondait plus à la réalité qui s’offrait sous nos yeux. Les choses ont cessé de l’être quand nous avons compris que le monde, semble-t-il en mouvement, était finalement relativement statique. Et que seule notre perspective pouvait changer. Nous avons alors cessé de voir notre pays d’origine comme notre chez nous, pour le voir comme une terre de découvertes, une terre d’exploration. Nous avons commencé à y partir en vacances, pour de vrai, comme nous aurions toujours dû le faire. Ce pays de vacances que le monde nous envie, tant il est riche et magnifique, mais qui abrite du surcroit ce que nous avons de plus cher : nos familles et de nombreux amis. Qui peut se targuer de partir en vacances dans un pays à découvrir, et d’y retrouver en plus ses proches?

Finalement, c’est où chez nous? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, physiquement parlant, c’est souvent beaucoup moins qu’un lieu paradisiaque ou une maison de vacances sur le front de mer (je ne dis pas non ceci dit!). C’est un canapé moelleux, c’est une chambre cosy, ce sont les lits de mes filles et leurs couvertures d’enfants sous lesquelles j’ai toujours un peu froid, faute d’être complètement couverte. C’est un fauteuil douillet, où je replie mes jambes pour y poser mon livre, c’est aussi une tasse fumante et mon corps penché sur ma table en bois chérie.

C’est un rebord, un recoin, une cuisine pleine des gens que j’aime. C’est chez moi parce que je m’y sens bien, parce que j’y suis apaisée, parce que j’en connais les contours, parce que j’en connais les visages, parce que j’en connais les voix.

Et ces voix-là ont tous les accents du monde.

-Lexie Swing-

Le schéma type de l’enfant malade

«Tout ce qu’on ne m’a pas dit sur le fait d’être parent» et autres constatations parentales fleurissent depuis longtemps sur Internet et depuis toujours dans la bouche des parents du monde entier, à grands coups de «Si j’avais su» et «Je n’aurais jamais pensé que».

Et à juste titre! On soupèse l’amour à donner, on évalue la potentielle rudesse de mille nuits sans sommeil mais quid du chamboulement réel? Qui peut estimer ce que représente le poids d’une vie à porter en plus de la sienne?

L’enfant basiquement malade est un bon exemple de ce dédoublement forcé. Nul n’évalue la portée d’un rhume collectif ou d’une petite gastro. Ces maladies-là que vous n’avez pas eues depuis la prime enfance et qui reviennent vous hanter à l’âge parental de 3 ans et demi – oui il y a votre âge véritable dont tout le monde se moque et votre âge parental, qui vous ouvre les portes des discussions appropriées et de la légitimité des affirmations du type «Un enfant ça ne doit pas regarder les écrans avant trois ans révolus». Bien entendu si vous affirmez de tels propos avec seulement 2 ans d’âge parental, la légitimité s’estompe et vous devenez alors un novice un peu bouffon dont les parents d’âge supérieur s’amusent des grandes déclarations en attendant que vous tombiez de la grande échelle des idéaux, déséquilibré par la puissante pesanteur de la réalité quotidienne.

Ces maladies-là, disais-je, suivent un schéma type, dont encore une fois personne ne vous parlera jamais. Le schéma type, mille fois éprouvé, se présente ainsi.

15h09 – La garderie appelle, votre progéniture se traîne lamentablement sur le sol en appelant d’une voix geignarde Papa, Maman, le chien et Doudou, son petit canard rieur perdu l’été dernier dans une ruelle d’un coin paumé en Espagne. Le thermomètre pas-rectal affiche 38,2, et l’on vous donne 22 minutes pour venir récupérer votre petit panier à microbes.

15h30 – Vous débarquez à la garderie, ledit panier est couché sur un matelas de fortune par-dessus lequel saute ses petits amis. Lorsqu’il vous aperçoit, il bondit comme un cabri au retour du printemps et vous saute dans les bras avec moult embrassades. Vous tentez vainement de les éviter – contrairement à la croyance populaire, la morve n’est pas plus attractive lorsque c’est celle de votre enfant – et saisissez votre petit. Il se sauve de vos bras et court avec une ardeur joyeusement retrouvée vers les porte-manteaux.

16h – Vous êtes de retour chez vous. Petit Michel jure ses grands dieux qu’il n’a pas eu de goûter. Vous dites que si. Il dit que non. Vous menacez d’appeler la garderie, armé du téléphone jouet de sa petite cuisine en bois plus classe que la vôtre. Il reconnaît qu’il a eu trois quartiers de pomme en faisant 5 avec ses doigts. Vous monnayez un chocolat contre un suppositoire.

18h – L’enfant malade a retourné la maison, extirpé de vieux céréales du dessous des coussins du canapé et bavé sur les vitres en faisant des grimaces au voisin. Il réclame Peppa Pig. Vous faites taire la voix d’Élise Lucet qui vous promet enfer et damnation si vous succombez aux écrans et collez Petitou devant l’amusante Peppa. En anglais, pour racheter votre conscience.

18h01 – Vous débouchez une bière et textez «La grippe a débarqué chez nous» à la moitié de votre répertoire, avec force smileys de vomis.

18h05 – Vous avez texté par erreur votre chef, qui vous répond «C’était pas déjà le cas y’a deux semaines?!?!»

18h06 – Vous soupirez et répondez : «Non, ça c’était la gastro»

19h05 – Votre rejeton éternue trois fois.

19h32 – Le bambin récemment fiévreux est aussi survolté qu’un gamer à son premier Burning Man. Il danse le Mia sur sa couette Mickey et prétend qu’il fait encore jour.

19h33 – Il fait effectivement encore jour. Vous tirez les rideaux et votre révérence, en promettant diverses punitions à base de sucettes jetées à la poubelle et d’abandon chez Grand-Mamie.

6h du matin, le lendemain.

Vous avez 40 de fièvre et un marsupilami qui rebondit dans votre lit. Il est frais comme un gardon et alerte comme un guépard à l’heure de la chasse. Il réclame son biberon en poussant les hauts cris et vous achetez son silence avec quelques chocolats. Vous jetez le biberon sur le canapé du salon et vous roulez en boule dans un fauteuil en attendant la fin du solo de Metallica dans votre lobe frontal droit.

Vous déposez votre petit ange à l’ouverture de la garderie, essuyez quelques regards accusateurs des éducatrices vous reprochant silencieusement – vous n’avez aucune preuve mais votre instinct parental volontiers culpabilisateur vous le dit – de ramener votre gamin malade avant la disparition de ses symptômes, et retournez vous jeter sous la couette.

Vous textez la moitié de votre répertoire avec quelques croix et une tombe, et laissez un message incompréhensible à votre chef.

Félicitations, Fiston vous a refilé la grippe.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Blake Meyer

Menstruations et autres tabous minuscules

Je marche le poing serré sur un morceau de coton conçu ainsi pour donner à mon but la discrétion nécessaire. C’est un secret de Polichinelle, ce morceau de coton. Un secret partagé par les femmes, de génération en génération, et d’amie et amie. Et un secret partagé, aussi, avec les hommes. Avec les conjoints, avec les frères, avec les amis. Et avec les pères, parfois.

C’est un secret qui fait vendre, un secret qu’on publicise, un secret dont on prononce rarement le nom, aussi.

Menstruations. Ou règles. On le dissimule derrière des surnoms rigolos, entre nos doigts fermement joints. On écrit ragnana, reds, menstrues, rrr avec un raclement qui traîne. On chuchote, sur une ligne de forum, «les Anglais ont débarqué». On cache la création même de l’existence à la face du monde.

C’est un espace fait de chuchotements. C’est une collègue qui murmure à mon oreille «Aurais-tu de quoi? Ma mauvaise semaine vient de commencer». C’est le tampon trop long, celui dont l’applicateur en carton donne une forme de crayon, que l’on glisse dans la manche du pull. C’est la serviette cachée dans la poche arrière du pantalon. C’est la cup qu’on aimerait rincer et pour laquelle on tend l’oreille en attendant que les lavabos retrouvent leur solitude.

C’est une histoire qui revient tous les mois. Une périodicité qui nous navre, un problème que l’on enfouirait volontiers dans une boite fermée à clé, sous une pluie de gravats et dix pelletées de terre. Ce sont des maux de ventre, du poids en plus et des envies en moins. Ce sont des anticipations ridicules, des vérifications régulières et des médicaments en bandoulière. Ce sont des sautes d’humeur, des douleurs qui s’invitent parfois une semaine avant et perdurent peut-être quelques jours après. C’est une irritabilité. Ce sont des maux de tête. C’est un inconfort temporaire, mais permanent.

J’ai mis des années à comprendre, et sans doute à admettre, que mes humeurs étaient plus changeantes, à certaines périodes de mon cycle, et donc du mois. Des années à refuser que je n’étais pas toujours tout à fait la même, que je pouvais devenir plus maussade, plus impatiente, ou plus sensible. Que je pouvais aimer plus fort et crier plus vite, comme un wagon sur des montagnes russes qui s’enchaineraient à folle vitesse.

Si l’on cessait de porter comme un poids honteux ce que l’on vit, qui n’est finalement rien de plus qu’une caractéristique de ce que l’on est, on pourrait mettre sur des mots sur nos maux. Expliquer à nos filles que nous vivons et voyons la vie de façon cyclique. Que nous sommes cette femme, et chacune de ces femmes, au jour 1 comme au jour 28 ou 34. La même, mais sur un grand manège. Tantôt chatouillant le ciel, tantôt plongeant vers les abîmes. Oscillant, évoluant sans cesse. L’accepter c’est aussi se connaître. Et que l’on souhaite laisser libre court à ces changements de notre corps ou que l’on souhaite les juguler, se connaître est indispensable.

Au tournant du siècle, alors adolescente, j’avais une amie qui, sur le chemin des toilettes, portait ses tampons sur l’oreille. Comme un stylo. Comme une cigarette. Comme un étendard. J’admirais ce pied de nez.

Je ne revendique pas l’exposition, mais les mots justes et l’acceptation. A l’image du fou-rire pris un jour alors qu’en ouvrant mon porte-monnaie à la boulangerie, un tampon en est tombé. De la connaissance de soi, des autres, de ce que vivent les femmes au quotidien. Et de la légèreté.

Pour que les règles cessent d’être une faiblesse, pour qu’elles soient un sujet comme tant d’autres. Car derrière les règles, il y a mille sujets. La contraception, la protection, la reproduction, la vie sexuelle. Et toujours en filigrane cet impérieux besoin d’égalité. Car être égal ne signifie pas être pareil. Et nous ne sommes pas pareilles, et pareils.

Les femmes elles-mêmes ne sont pas pareilles. Il y a celles qui ont été réglées à l’aube de l’adolescence et celles qui attendaient désespérément que la puberté s’installe (si elles avaient su!). Il y a celles qui sont rythmées comme des métronomes, le 28e jour du cycle, d’autres qui voient leur cycle jouer les prolongations comme une partie sans fin. Il y a ces amies que j’ai vues plier en deux à l’aube d’un nouveau cycle et celles qui nagent, courent ou dansent, le cœur léger et le corps indifférent aux soubresauts de leur intime féminité. Il y a celles dont on ne devinera jamais qu’elles ont atteint le moment charnière, et celles qui sanglotent en faisant la vaisselle la veille du jour J. Il y a celles qui savent et celles qui s’ignorent. Celles qui se cajolent et celles qui se tancent. Il y a ces cycles abruptes, comme autant de battements de cœur. Il y a cet aspect de la féminité à prendre en compte, et à respecter. Un secret niché au creux du poing.

Bon et sinon, qu’avez-vous déjà inventé pour planquer un tampon?

-Lexie Swing-

L’aventure de la bibliothèque

Il pleuvait des cordes, et Tempête n’était pas sortie. Elle s’ébrouait comme un chien fou, en faisant « bougn-bougn-bougn » – selon sa propre expression – sur son poney gonflable. Alors je lui ai proposé d’aller faire les courses et de passer à la bibliothèque. J’aurais dû penser que la tâche serait ardue parce qu’elle avait compris « on va faire la course » et qu’elle avait déjà traversé la maison en criant « c’est moi je vais gagner ». Alors je lui ai dit qu’on allait d’abord à la bibliothèque, je lui ai fait poser le livre qu’elle était partie chercher dans la sienne, de bibliothèque, elle était dubitative mais elle m’a suivie. Quand j’ai présenté ma carte pour payer des frais de retard que je devais, la dame m’a dit « ça fait de longs mois que vous n’êtes pas venue? » et ça aussi, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Tempête s’est précipitée en avant. Elle avait oublié la bibliothèque mais elle avait aperçu les fauteuils. Elle a jeté son manteau et sa tuque, a empoigné ses bottes et j’ai dû l’arrêter car sinon elle aurait déjà enfilé son pyjama. Je lui ai placé un livre coloré dans les mains, elle a hésité quelques instants puis avisé un petit espace libre, sur une table pour enfants. Du coin de l’oeil, je l’ai vue s’asseoir. Elle s’est désintéressée du livre pour se dévouer à un jeu en bois qui trainait par là. Je suis partie dans une allée, attentive au bruit des billes en bois qui roulaient sous sa main. Je suis réapparue de l’autre côté de l’allée.

Elle avait disparu.

Mon coeur s’est affolé, mais pas trop longtemps. J’ai vite reconnu son doigté caractéristique. La même douceur avec laquelle elle pianote sur ma machine à écrire ancienne. Elle était là, perchée sur une marche d’ordinaire réservée aux bibliothécaires, à taper une recherche incongrue sur les ordinateurs. Je l’ai saisie avant que la barre d’espace ne reste enfoncée sous son index rageur et l’ai emportée avec moi. Je voulais juste un livre – j’avais renoncé de longue date aux 5 auxquels j’ai droit d’ordinaire. Un seul. Je ne savais pas lequel. J’ai tenté de la séduire: « Quel livre pourrait plaire à maman? » Elle m’avait déniché des trésors, par le passé, délogeant ses pépites dans les rayons à sa portée – au dessus de la moquette, ce rayon inexploré. Elle a jeté à mes pieds un livre pioché dans le présentoir. « Comment vivre une retraite heureuse ». J’ai trouvé qu’elle avait de l’humour.

Elle a ignoré les Sophie Kinsella – d’ordinaire elle se passionne pour les couvertures colorées – et a tourné le coin du rayon. Je savais où elle se trouvait. Toute la bibliothèque savait où elle se trouvait. Elle s’époumonait. « Je suis cachée Mamaaaaan, tou me vois pas ». Ensuite, elle est réapparue et m’a sautée dessus, me couchant d’un même élan parce que j’étais accroupie sur le sol. « Tou te caches Maman? » Et puis elle est repartie aussitôt, slalomant entre les lecteurs, chantant à tue-tête une version bien personnelle d’Au Clair de la Lune.

Je vous passe le moment où j’ai dû la ceinturer pour lui enfiler son manteau, qu’elle avait d’abord abondamment traîné sur le sol en jappant : « Je veux faire cacahuète maman! » C’est le moment qu’a choisi la bibliothécaire pour lui dire: « Peux-tu parler moins fort jeune fille? » et qu’elle a dit non. Parce qu’elle a deux ans et qu’elle dit non. J’ai fait mon plus beau sourire et j’ai fait comme si je n’avais rien entendu.

Je vais disparaître de nouveau pour quelques mois. 6 peut-être. Le temps qu’ils oublient son visage. Ça change beaucoup d’apparence un enfant en 6 mois, non?

-Lexie Swing, à la maison avec ses filles parce que la garderie est fermée-

Crédit photo : Lexie Swing

Sandbanks et le comté du Prince Edouard

L’été dernier, à la faveur d’un week-end prolongé, nous avons volé quelques jours au bonheur et mis le cap vers l’Ouest, direction Sandbanks et le Prince Edward County. Sea, wine and sun. C’était tellement magique que quelques rayons de soleil et la brise de la fin d’après-midi suffisent à m’y replonger, l’espace d’un instant. J’ai tout aimé : les maisons, la luminosité, les champs de vignes, la douceur de vivre, l’urgence de profiter des Ontariens venus en gang chiller sur un coin de plage, les sentiers parfois impraticables, l’impression d’avoir découvert un secret jalousement gardé.

Vous voulez passer de beaux moments? Prenez la route pour Sandbanks! Il y a tellement de belles choses qui vous attendent…

Nous sommes partis trois jours et demi. La première étape a consisté à rouler jusqu’à Kingston, où nous avons dormi dans un hôtel non digne de mention. L’aventure commence au matin de cette nuit-là.

Jour 1 – De Kingston à Picton (et plus si affinités)

Nous devions originellement rejoindre Belleville, au nord du comté, où nous avions réservé un appartement. Mais de Kingston à Belleville, c’est de l’autoroute, de l’asphalte et des kilomètres avalés sans se retourner. A l’approche d’Odessa, alors que nous roulions sur la 401, nous avons brusquement opté pour les chemins de traverse. Tournant plein sud, nous avons cheminé jusqu’à rejoindre la 33, route du littoral. De là, nous avons côtoyé le lac Ontario jusqu’à ce que la route s’arrête abruptement à Adolphustown. Devant nous, une dizaine de voitures sagement arrêtées. Et puis l’eau, scintillante dans la lumière du matin. A peine le temps de se quereller pour savoir qui s’était trompé de route que le traversier arrivait, glissant silencieusement sur l’eau du lac. Quelques minutes plus tard, nous débarquions de l’autre côté, et après une pause pipi – toute cette eau avait affolé les mini vessies – nous avons roulé jusqu’à Picton.

Picton restera pour moi une grande rue – faute d’avoir eu le temps d’en voir plus. Une grande rue ceinte de boutiques engageantes et de petits cafés. A l’approche de midi, les estomacs criaient famine, nous avons poussé la porte d’un restaurant-café que je vous recommande chaudement : le « Bean Café », tout à la fois un choix savoureux, et judicieux pour nos papilles végétariennes.

Après avoir visité quelques boutiques, nous avons repris la route pour Belleville où nos amis étaient déjà arrivés. La journée s’est terminée sur les courses habituelles de début de week-end et sur une sortie au parc de jeux tout proche : le parc East Zwick’s Centennial Park. L’horizon est gris mais la richesse et la diversité des jeux valent à elles seules le détour. Je suis persuadée que si la nuit et la pluie n’avaient pas menacé tomber, nos filles – nous n’avions que des fillettes à bord de cette aventure – y seraient encore.

Jour 2 – Wellington, pique-nique chic et plage de galets

Un détour au Café-Vélo Brake Room, à Belleville, a permis aux gars de ramener les nécessaires cafés, avant de prendre la route, direction Wellington, et son marché du samedi matin. Disséminés autour de la grand’rue du village et de l’église, les étals offrent produits régionaux et artisanat local. Les gâteaux y sont délicieux, le miel a le goût des vacances et la vue du lac en contrebas offre cette sérénité propre aux congés estivaux. Jouxtant le marché, un beau et grand parc de jeux permet aux enfants de lâcher leur fou.

Un appel plus tard, nous avons repris les voitures pour nous rendre dans un vignoble, repéré quelque temps avant et mille fois savouré des yeux : « The Grange of Prince Edward County ». Le chemin est ponctué de vignobles mais un seul a retenu notre attention et l’on s’y rend tout doucement, en roulant avec précaution sur l’allée caillouteuse. La porte du grand bâtiment poussée, on se dirige vers le bar central où nous récupérons notre repas du jour, un pique-nique chic avec vins, fromages, amuse-bouches et petits desserts. Nous ressortons pour accaparer une table de pique-nique nichée dans les hauteurs du stationnement. Le pique-nique est déballé, le vin débouché. Midi est l’heure du plaisir. Les gamines boulottent les miettes de fromage et mangent en dansant dans l’herbe. Les vacances ont le goût du pain frais, et les vignes luisent sous le soleil. La vie s’illumine sous ces instants parfaits, qui me bercent encore aujourd’hui.

Les derniers morceaux digérés et le vin bu jusqu’à la dernière goutte, nous remontons en voiture avec l’idée de rouler suffisamment longtemps pour offrir aux plus petites un repos nécessaire. Nous prenons la direction du sud, vers Sandbanks. Nous aimerions marcher près de l’eau, nous hésitons, descendons explorer, évitons un putois et tombons nez à nez avec un cul-de-sac en forme de vue magnifique. Nous rebroussons chemin, coupons par un sentier. La carte n’indique pas à quel point la route est chaotique et nous retenons tous un peu notre souffle. Un dernier virage à droite et nous replongeons vers le littoral. Une flèche bien cachée indique une balade. Ce qui nous accueille, au terme de notre procession, est à couper le souffle. L’eau scintille au point du jour, et les galets douloureux sous les pieds ont dû décourager bien des chalands. Nous trouvons un espace pour nous et profitons de cette vue imprenable et de ce temps suspendu que nous offre la « Little Bluff Conservation Area », avant que l’heure ne s’en mêle et que nous remettions le cap vers Belleville.

Jour 3 – Plage Outlet de Sandbanks (et retour)

Nous avons terminé ce week-end par l’un des principaux attraits touristiques de Sandbanks : ces plages de sable. Après avoir dû s’arrêter acheter des serviettes – nos sorties à la plage sont plutôt rares de ce côté-ci du monde – nous avons pénétré dans le domaine payant du Sandbanks Provincial Park, direction la plage Outlet. Les touristes y sont fortement présents en ce dimanche d’août fort ensoleillé mais nous trouvons un espace suffisant pour nous installer. Les baigneurs y sont présents par famille entière – des dizaines de personnes parfois. Certains ont amené musique et barbecue, et les groupes se mêlent avec cette facilité qui m’émeut toujours un peu au Canada. L’heure du repas est ponctuée des cris des mouettes, très peu farouches, et de ceux, tout aussi perçants, des vacanciers dont elles tentent de voler le dîner.

Après quelques jeux dans le sable, et quelques sauts dans les vagues, nous plions bagages. Les enfants ont plus de regrets que nous, mais l’endroit restera une découverte à faire.

Nous reprenons la route du retour avec deux enfants qui hurleront de concert pendant plus des deux tiers du trajet. La beauté du week-end restera intacte; les cris – eux – s’affaisseront dans les dernières lueurs du jour.

-Lexie Swing-

Crédit photos : B. Schmautz et Lexie Swing

Je me battrai chaque jour pour être une (bonne) mère

Nous sommes le lundi de Pâques, il est 20h51. A table ce soir j’ai demandé à ma fille aînée ce qu’elle avait le plus aimé de sa journée. Elle a évoqué les bracelets de perles, elle a mentionné la longue balade et le vélo. Je lui ai rappelé les muffins aux framboises que nous avons fait toutes les trois, et elle a hoché la tête.

Ça m’a enlevé un peu du poids qui me pesait sur le cœur, celui qui s’est accumulé au fur et à mesure de cette fin de semaine, et de cette journée de congé que j’ai passé seule avec mes deux filles. Ces minutes parfois interminables, cette impression que la journée ne finirait jamais, qu’il n’y aurait jamais assez d’activités, jamais assez de temps donné, jamais de dévouement suffisant.

Bien sûr mes enfants sont petites, et il n’y a guère de temps mort dans les journées passées avec elles. Je suis interpellée sans cesse, je me lève toujours d’un bond, je n’ai presque jamais de repos. Les jeux se font rarement sans une lointaine surveillance, et la plupart se termine en cris rageurs et griffes acérées, en jérémiades devant la porte des toilettes que j’ai pris soin de fermer à clé.

Leur nombre décuple les crises et réduit ma patience à une peau de chagrin. Je lutte contre moi-même pour garder la cadence, maîtriser la puissance de ma voix et l’irritabilité de mes sentiments. Je voudrais jeter à travers la pièce ces couverts qui tombent sans cesse et ces perles qui s’écrasent avec fracas sur le sol parqueté, malgré l’assiette à hauts bords qui était censée les contenir. A la place, je me force à sourire et empoigne pour la dix-huit millième fois le cordon de nylon vengeur qui laisse échapper si souvent les précieux. Je ramasse les couverts et nettoie les bouches sales, encore et encore, dévidant à mesure le rouleau de sopalin, jamais assez plein.

La fin du monde est une bouche plein de yaourt menaçant de s’échouer dans les replis du pyjama, et un rouleau qui affiche narquoisement sa toute dernière feuille.

On ne nait assurément pas mère, on le devient jour après jour. Et bon sang que la côte est raide. Le quotidien est un fil d’équilibriste, et l’éducation un travail d’orfèvre. Et je me bats, à chaque nouvelle journée, contre l’orpailleur en moi qui tente de saboter le boulot. Celui qui prendrait bien la poudre d’escampette par la fenêtre ouverte, qui vendrait sa peau pour une journée de solitude.

Je noie mes errances dans la pâte des muffins que nous confectionnons. Mais je suis persuadée qu’être une bonne mère, un bon parent, ne se compte pas au nombre de muffins cuits ou de perles enfilées, ni d’ailleurs à l’inventivité de nos tableaux Pinterest ou de nos DIY. Le point de départ, c’est la connaissance de soi. Notre capacité à nous mordre la langue, les excuses que nous avons su formuler, la somme des fois où nous nous sommes relevés. Notre compétence de parent tient dans ce moment fragile où nous acceptons de mettre en danger nos acquis pour accepter que l’on ne sait pas tout, ou que l’on ne sait rien. Elle tient dans les mots : « Ça ne va pas, ce que l’on fait, admettons que nous nous sommes trompés et essayons autre chose ». Elle se sacralise dans le moment où l’on renonce un peu à soi pour s’ouvrir à ceux que l’on a mis au monde.

Le reste est un bonus, le baume sur mon cœur. Son sourire lorsqu’elle pédale sur son vieux vélo si bruyant. Ses applaudissements lorsqu’elle emboite des puzzles de 9 pièces, et les miens – ébahis – lorsqu’elle créé seule un bracelet dont les perles roulent sous ses doigts minuscules. Leurs bouilles dégoûtantes mais ravies lorsqu’elles se partagent le butin de pâte à gâteau restée au fond du bol. Ces morceaux d’enfance au creux de nous, qui nous tiennent debout les jours de pluie.

Je me battrai chaque jour, contre moi, pour être une bonne mère. Pour le devenir, pour le rester. Pour être une mère debout, une mère phare, une mère océan, tempétueuse mais tranquille. Je me battrai pour l’harmonie, pour la sérénité. Je leur apprendrai que nous sommes humains, que nous commettons des erreurs, et que nous nous en relevons. Et qu’il faut prendre soin de soi, pour prendre soin des autres, et que l’harmonie nait des compromis, et non de la cacophonie des opinions. Mais que ce sont les voix fortes, les voix d’union et de réunion, qui font avancer ce monde. Je leur dirai que je nous veux ensemble, et que parfois je me veux seule. Que nous pouvons nous étreindre, mais sans nous étouffer. Que nous existons côte-à-côte, et cœur contre cœur, mais que nous demeurons libres, pour toujours. Je veux les aimer comme elles le méritent.

-Lexie Swing-

Des livres qui dansent {Livres 0-3 ans}

Tempête aime passionnément les livres. Les livres qui riment, les livres colorés, les livres à deviner, les livres à toucher. Mais ce qu’elle aime le plus, ce sont les livres qui dansent. Les livres qui chantent.

« Bébéouba » – le surnom de Paco et le jazz, appelé ainsi à cause de l’extrait « voix » d’Ella Fitzgerald du livre – est depuis toujours notre livre phare. Offert par une amie, après que B. l’ait découvert dans les mains (et sous les boucles) de son fils, il a connu des jours heureux chez nous. Adoré de ma première, puis plus tard de ma deuxième fille, mille fois recollé, il chante toujours entre leurs mains, trois ans après. Sans changement de pile – un exploit si l’on considère que notre maison est pleine de livres sonores dont certains avaient déjà les piles vides quand ils sont arrivés chez nous – il emplit chaque matin et chaque soir notre maison de notes joyeuses.

On y suit Paco, qui arrive à la Nouvelle-Orléans, « la ville du jazz ». Il s’y fera des amis, et finira même par s’y produire!

Un livre à avoir absolument, et qui permet de découvrir des musiques de Ella Fitzgerald ou Louis Amstrong.

J’ai appris par hasard qu’il existait également un livre intitulé Paco et Mozart. La même petite souris, Paco, découvre donc cette fois-ci la musique classique en allant à la rencontre du grand compositeur. Je vous propose de faire la même rencontre, mais à travers un autre livre : Mozart, de chez Auzou.

Auzou fait partie de ses marques pour enfants dans lesquelles j’ai une confiance aveugle, à l’instar de Djeco, Avenue Mandarine, Janod ou Vilac. J’aime leurs illustrations, le choix des mots, des thèmes, leur ouverture d’esprit.

Dans « Mozart », nous allons donc à la découverte sonore de l’histoire de ce petit garçon, prodige de la musique classique, devenu l’un des compositeurs les plus célébrés – malheureusement pas tant de son vivant – dans l’histoire de la création musicale.

L’histoire est volontiers positive, les dessins sont adorables et les musiques choisies sont de purs classiques.

J’ai été ravie de constater que les extraits joués sont longs, vraiment longs. Et maintenant que Tempête l’a écouté tant de fois, j’ai bien hâte d’aller un peu plus loin et de lui faire découvrir un peu plus de ces musiques qu’elle a découvertes.

J’adore entendre ainsi Mozart résonner dans la pièce. Même si je n’ai jamais été particulièrement une fan de musique classique, je connais ces airs qui ont bercé ma vie et les entendre chez moi à ce petit côté douillet des instants rassurants.

J’aime dans les livres sonores la façon dont ma fille peut s’approprier ces musiques, comme elle chantonne ces airs, comme elle dit « je veux Mozart », de la même façon qu’elle dit « je veux Peppa Pig ». J’aime que toutes ces musiques lui soient si accessibles. Et j’espère lui en faire découvrir encore beaucoup d’autres.

 

-Lexie Swing-

 

La parentalité freestyle

Quand je suis devenue mère, il rodait encore sur les Internets une tendance à la parentalité «parfaite». Nous aspirions à devenir des mères parfaites, des pères parfaits, complices, épatés, admirés. Et nous jetions sur les forums d’aufeminin.com et sur nos groupes Facebook de parents bienveillants – mais surtout pas avec les autres parents – notre connaissance des tout-petits du haut de notre longue expérience de parents-depuis-trois-semaines-et-demi. Chaque étape de la vie de notre progéniture ajoutait à notre CV de parent. Nous détenions la formule des nuits à trois mois et demi, nous maîtrisions la recette de l’introduction des aliments parfaite. Nous savions mieux que quiconque établir un diagnostic en fonction de la puissance des pleurs d’un enfant de deux mois et validions avec moult commentaires chaque acquisition réalisée à temps, et si possible avant l’heure, de nos enfants. Ceux dont l’enfant a marché à 11 mois en sautent encore de joie, quand les heureux de la marche à 15 mois ont souligné le passage obligé par une photo salvatrice. Les autres, les tardifs, se sont tus.

Et puis rapidement, comme si les extrêmes, à force de tirer leur bord de couette, finissaient par tomber du lit, les grandes déclarations de perfection ont cessé, et les parents parfaits ont laissé la place aux parents défaits. On a souligné les heures passées à bercer des poupons épuisés, on a dénombré les maladies infantiles et les temps si courts avant que l’otite ne sonne le rappel. On a affiché nos cernes et nos tasses de café souillées, notre déconfiture et notre ahurissement. On a mesuré les décibels des samedis de pluie, la longueur des puzzles et la face longue du chien. On a juré nos grands dieux que l’on nous n’y reprendrait pas, ponctuant toutes nos remarques les plus acerbes d’une photo angélique estampillée de la sempiternelle légende «Heureusement avec des moments comme ça on oublie tout».

Mais la valse des insolences ne peut connaître de l’équilibre que dans la modération. Alors on a rentré les griffes. On a secoué les relents de mauvaise foi, allumé le gros bon sens, on a décidé de se faire confiance. Les cancans des admirateurs béats ont épousé les plaintes des fatigués du biberon de minuit et l’harmonie est revenue.

Nous sommes désormais dans l’ère de la parentalité freestyle. Les intérieurs sont moins rangés, les jeux libres ont remplacé bien des cases dans les agendas si serrés de nos mini-ministres, et il est désormais admis de répondre « j’ai besoin d’un petit peu de temps pour moi » à l’enfant qui en demande toujours un peu plus.

J’ai compris, à la dure, que la richesse des souvenirs tenait moins dans la profusion que dans les moments choisis. Que ma fille aînée pouvait se souvenir longtemps de la robe rouge que je portais au matin de Noël mais avoir oublié jusqu’aux cadeaux qu’elle avait si chèrement voulus. Qu’il valait mieux danser mille rythmes endiablés avec ma toute petite que d’ânnoner mille fois les couleurs, en espérant qu’elle les retienne. Que leur apprendre à avoir confiance en elles était tout aussi important que de leur apprendre les formes ou les nombres. Et que tout finissait par venir, par s’acquérir, qu’importe le temps qui aura été nécessaire.

J’ai passé tant de temps à comparer et à vérifier pour ma première fille que j’en ai oublié d’ouvrir grand les yeux pour bien la regarder. Je validais ses étapes bouquins et commentaires à l’appui. J’étais fière lorsqu’elle était en avance, désemparée lorsqu’elle était en retard. Ça m’a pris un enfant de plus pour comprendre que tout ceci n’était pas une course. Nous pouvons éveiller, expliquer, cajoler, crier, punir autant que nous le voudrons, il n’y a pas de carte maîtresse dans cette belote infernale. Nous croyons à tort que la partie se joue entre adultes consentants, alors que les vraies maîtres du jeu portent des couches Mickey et ont déjà filé à l’anglaise en cachant le joker sous le coussin du canapé.

Nous ne pouvons pas faire, nous ne pouvons pas modeler. Mais nous pouvons conduire, nous pouvons apprendre, nous pouvons bâtir, entretenir et éduquer. Alors tant pis si c’est celle qui court le moins vite ou celle qui saute le moins haut, tant pis si elle oublie toujours le 14 et qu’il lui faut un peu d’aide pour compter jusqu’à 60. Tant pis si parfois elle chante faux et qu’elle a la trouille en haut du grand toboggan. Car à l’école, la première fois, elle a dit bonjour Madame et elle est partie dessiner, tendant le nez vers la porte vitrée pour apercevoir son futur. Parce qu’au karaté, elle tire un peu la langue quand il faut s’appliquer. Parce qu’elle dessine des minions en reproduisant les dessins de son père, et bâtit des vaisseaux pour traverser les nuages et les océans. Parce qu’elle a quitté la garderie qui l’avait vu grandir et s’est fait sa place dans un nouveau groupe, au milieu d’amis que désormais elle chérit. Parce qu’une fois la porte refermée, elle est seule. Et que seule elle est bien, elle est correcte, elle s’accroche, elle serre les poings, elle observe, elle prend sa place, elle taquine et s’épanouit. Que je n’y peux rien, que ce n’est pas nous, que c’est juste elle, ses petites ailes bien droites et son envie d’avancer.

-Lexie Swing-

Ni tomboy ni chochotte

L’autre jour, à la garderie, c’était ce jour spécial où ma fille aînée pouvait choisir une assiette et un verre différents de d’habitude.

« Et puis, tu as choisi quoi finalement ? »

⁃ L’assiette Flash McQueen et le verre Flash McQueen.

⁃ Ok. Et c’était quoi l’autre choix?

⁃ Les princesses

⁃ Ok.

⁃ Tu sais que j’aime pas les princesses.

⁃ Je sais. Aucune princesse?

⁃ Seulement Blanche-Neige. Et celle en bleu là.

⁃ D’accord.

La bleue, je crois que c’est Cendrillon (et non Elsa/Anna qui lui filent la frousse) mais je ne suis pas très au fait côté princesses. Ça me fait sourire car c’est la première fois qu’elle dit aimer une princesse. Je ne sais pas si c’est très commun pour les autres parents, j’imagine que cela dépend aussi des univers qu’on leur a fait découvrir et moi je n’aime pas trop les princesses non plus.

Miss Swing aime Flash MacQueen, Rocky de la Pat Patrouille (dont elle dit que c’est une fille) et parfois Spiderman. Et donc Blanche-Neige. Elle aime les jeans et parfois les leggings confortables. Les jolis t-shirts colorés. Le bleu et le rose. Elle aime lire, et dessiner. Observer, beaucoup. Commander, surtout sa sœur. Manger, et cuisiner. Être bien coiffée, mais plutôt avec une couette basse, plus pratique, plus agréable. Elle est très calme, mais on sent que la crise n’est jamais loin. Elle crie autant qu’elle se tait. Et elle est obstinée. Très.

Tempête est un tout autre genre de petite fille. Elle est vive et brutale. A l’aise dans tout ce qui implique son corps : Course, escalade, jeux divers, piscine, soccer, vélo, ski. Elle est en action, sans cesse. Se met dans des situations périlleuses. Pleure rarement quand elle tombe. Elle a tout le temps un livre à la main, elle chante et danse sans cesse. Elle aime les robes et les barrettes. Et elle m’a suppliée de lui acheter du baume à lèvres depuis qu’elle m’a vu mettre du rouge à lèvres.

Quand j’étais enfant, on disait des petites filles qui grimpaient aux arbres et trouaient leurs vêtements qu’elles étaient des garçons manqués, ce qui n’avait rien de très positif comme mot, même si on le disait parfois avec fierté. Ici, au Québec, on disait je crois Tomboy. Pour les petits garçons qui jouaient à la poupée et aimaient les couleurs pastels, on avait recours à toutes sortes de sobriquets. Chochotte est certainement le moins pire d’entre eux. S’il y avait une certaine admiration à voir sa petite fille participer à des jeux de garçons, voir un garçon participer à des jeux de filles rendait plutôt son parent honteux. Le positif de l’homme contre le négatif de la femme, s’élever ou se rabaisser, notre vie a été fondée sur ce principe depuis la prime enfance.

Parce que je suis née libre, j’ai été de ces enfants qui ont joué à tout. J’ai été Jasmine et Davy Crockett, j’ai adoré mes poupons Corolle, mes Sylvanians, mes playmobils et mon garage d’auto Fisher Price. J’ai rallumé la lumière tous les soirs de mon enfance pour finir le roman que j’avais commencé. J’étais gauche pour certains sports, j’avais des facilités dans d’autres. J’avais l’esprit lent mais l’intelligence vive et une grosse capacité d’apprentissage. J’avais peur des insectes. Mais pas des chevaux. Je craignais les disputes mais j’adorais l’orage. Je nageais mal. Mais j’ai sauté en parachute.

Quand je suis accueillie par le petit M., qui propose de me cuisiner un gâteau, quand je joue un instant avec les amies de mes filles, à qui fera vrombir son avion de chasse le plus fort, quand je vide le bac de jeux avec Tempête et ses copines, et qu’elles se battent pour « le plus beau dino », quand je vois R., l’espiègle petite fille de deux ans, se trémousser avec une robe de princesse, un diadème et une épée en mousse, et quand L. traverse la salle son chandail rose retourné sur la tête parce qu’il a marqué un point durant la partie de soccer, alors je sais que l’on est en train d’atteindre cet équilibre où il n’existe plus de cases où mettre nos enfants. Qu’importe nos exigences d’adultes, ils déboulonnent tranquillement les grandes colonnes pour se donner la possibilité de tout explorer. Ils multiplient leurs jeux comme on cumule les bonheurs. Je suis fière d’eux et j’espère qu’ils continueront à étendre leur champ des possibles tout au long de leur vie. Puissent-ils ainsi nous montrer l’exemple.

Et vous, quel enfant étiez-vous?

-Lexie Swing-

Un an que je suis devenue végétarienne!

Ça faisait quelques années que j’avais réduit drastiquement la viande, achetant du jambon «à la coupe», des escalopes de poulet et parfois du magret. Et puis il y a un an, j’ai sauté le pas et banni toute viande de mon frigo. Au fur et à mesure des mois, nous avons lentement intégré des plats véganes. Un an de vie avec un poupon qui ne pouvait pas manger de produits laitiers avait déjà largement enrichi notre vocabulaire en la matière. Ma belle amie D., végane, a aussi contribué à cette transition, nous nourrissant de plats incroyables et alimentant ma bibliothèque.

Désormais, nous vivons en équilibre. Il y a parfois du fromage à notre table mais plus de yogourts, ou de lait. Il y a des œufs et du miel, mais jamais de viande. Rarement du poisson – bien que Miss Swing commande des pâtes au saumon à chaque occasion spéciale.

Qu’est-ce que ça a changé? Tout. Ou rien. La transition a finalement été si lente qu’elle a laissé peu de stigmates. Mais quand même.

Je vais mieux. J’ai demandé à quelques amis également végés ou véganes et tous disent se sentir mieux, physiquement, mais aussi aller mieux, simplement. Moins de rhumes, moins de virus, moins de fatigue. Une diminution des symptômes de sa maladie chronique pour l’une de mes amies, également.

J’ai un discours (presque) cohérent. J’ai toujours aimé les animaux, mais j’ai un petit quelque chose pour les animaux de ferme. Je n’ai jamais mangé de cheval – à ma connaissance! – parce que je ne comprenais pas comment on pouvait aimer un animal et accepter de le manger. La voiture familiale arborait même un autocollant qui scandait « un cheval ça ne se mange pas ! Non à l’hippophagie ». Ce faisant, j’étais dans une hypocrisie palpable, mais dont je n’avais pas vraiment conscience à l’époque. Aujourd’hui, je me sens incapable de manger «une bête». Même un truc que j’adorais, comme le saucisson. Hier j’arrivais parfaitement à séparer l’animal vivant et le morceau de viande, aujourd’hui quand je vois une pièce de viande, j’ai l’animal en tête, toujours, indissociable. Le cerveau est réellement une machine extraordinaire!

J’ai un odorat différent. Quelques semaines après avoir cessé de manger de la viande, mon supermarché a déplacé – en raison de travaux – le rayon boucherie au milieu d’une allée qu’il fallait nécessairement traverser pour se rendre dans le reste du magasin. En y entrant, j’ai eu des hauts le cœur dignes d’un premier trimestre de grossesse. L’odeur de la viande était telle, qu’un instant j’ai cru qu’elle était avariée. Et puis, à force de discussions, j’ai compris que mon odorat avait certainement évolué avec mon alimentation. Tout comme mes papilles gustatives d’ailleurs. La première fois que j’ai utilisé du lait de soja dans une recette, j’ai jeté l’ensemble du plat dans une poubelle, dégoutée. Un an plus tard, je l’utilise dans mes lasagnes, mes crèmes au chocolat et mes gâteaux. Je verse de la crème de soja dans mes épinards, et dans mon riz au lait. Il a ce goût caractéristique, cette saveur rassurante, que je n’échangerais plus. D’ailleurs, la crème d’origine animale est devenue difficile à manipuler pour moi, d’autant qu’avec l’éviction des PLV de ma toute petite demoiselle, j’ai cessé d’en utiliser de façon régulière depuis bien longtemps. Vous êtes dubitatif? Faites l’expérience! Je trouve décidément le corps humain capable d’une évolution aussi épatante que l’esprit!

J’ai un répertoire de recettes épatant! Pendant longtemps, je concevais les repas comme une viande accompagnée de légumes et/ou de féculents. Le soir, c’était seulement des légumes, une soupe, une salade, ou bien une pizza, quelque chose comme ça. Enfant, je craignais les plats mélangés, inquiète que les légumes touchent de trop près les pâtes ou que le jus de la viande détrempe les à-côtés. Les plats végétariens, et surtout véganes, nous ont forcé à reconsidérer complètement notre façon de manger. Nous dînons désormais de pois chiches et carottes au garam masala (servis sur un riz basmati), ou d’un plat de pâtes aux légumes, sauce tomate aux lentilles. Les plats sont plus consistants, ils sont le partage même, généreux, savoureux, riches en couleurs et en épices.

J’ai ouvert une porte. En ouvrant la porte du végétarisme, j’ai l’impression d’en avoir ouvert des dizaines d’autres. La prise de conscience autour du sort des animaux, mais aussi de la qualité des produits qu’on nous propose et des conditions d’élevage m’a fait rechercher de plus en plus de produits peu transformés, avec le moins de pesticides possibles. Privilégier les circuits courts, les produits locaux. Me pencher sur les impacts environnementaux de l’élevage, et adopter tranquillement un mode de vie avec moins de déchets… C’est comme si toutes ces pièces étaient imbriquées. Je ne sais pas encore à quoi ressemble la grande image. Mais je suis curieuse d’ouvrir d’autres portes. Les perspectives semblent riches, vue d’ici.

Je suis curieuse, désormais. Avez-vous changé des choses dans votre vie ces dernières années ? Consommez-vous différemment ?

-Lexie Swing-