Vacances J+1. À 11h tapantes, condamnée par les grands principes éducatifs parentaux à se trouver « une autre occupation que les écrans, ça suffit maintenant », Tempête a déclaré que nous allions organiser une fête pour célébrer les vacances.
Il faut dire que nous avions loupé le coche, la veille au soir, quand la poutine de célébration de fin des classes m’a retourné l’estomac à 19h21 (sans signe annonciateur) et que j’ai quitté la soirée télé avant même que celle-ci ait pu commencer. Rattrapage oblige, elle a donc annoncé que samedi était jour de fête, et a entrepris de monter un plan en toute simplicité. Les mains serrées sur son cahier, elle a songé à ce qu’elle entrevoyait pour sa soirée, tout en caressant du bout des doigts la couverture aux sequins magiques. Lorsqu’ils furent tout retournés, elle a pris une inspiration, débouché son stylo sirène et commencé sa liste. Elle a écrit « guirlandes », et puis « fleurs de papier », et « boule disco ». Elle m’a demandé si on pouvait en acheter une et j’ai dit non. Alors elle a tracé une parenthèse et écrit « aluminum ». Sa sœur a demandé ce qu’on allait manger alors elle a ajouté « popcorn » et puis « chips ». Elle a rebouché son stylo et m’a annoncé qu’elle allait se mettre au travail. « Est-ce que tu as hâte à ce soir? m’a-t-elle demandé. As-tu hâte de danser? » J’ai dit oui, en pensant que non, parce que ce soir était encore loin et qu’il y avait l’ensemble des vêtements d’hiver à remiser et l’épicerie hebdomadaire à acheter.
Et puis les heures ont défilé. À 15h, ses guirlandes de fortune habillaient les murs et la banderole d’anniversaire trônait au-dessus de la télévision. Au plafond, une boule d’aluminium tourbillonnait, éclairée par une lampe de bureau. Elle a ouvert à la dame qui vient nous livrer nos œufs en lui expliquant qu’elle préparait une boum pour fêter les vacances. « Ça me plaît comme idée, lui a-t-elle répondu. La prochaine fois, envoie-moi un message, je te prêterai ma boule disco. »
J’ai quitté le champ de bataille pour faire les courses avant la fermeture des magasins. Lorsque je suis revenue avec mes sacs à 17h55, Tempête m’attendait de pied ferme, vêtue de la robe brillante qu’elle arborait au nouvel an et d’un pompon de sac cadeau collé sur une épingle à broche. « Dépêche-toi, m’a-t-elle pressée. La fête commence à 18h15. » J’ai négocié 18h30 et je me suis engouffrée dans la cuisine. À 18h25, elle m’a poussé dans la chambre pour me faire choisir une robe, puis remorquée jusqu’à la salle de bain. « Assieds-toi sur le banc », m’a-t-elle intimé. Alors je me suis assise sur leur petit marchepied d’enfant, les jambes jointes sous ma robe longue. Elle a tiré la langue pour m’appliquer du fard à paupières, son souffle au jus tropical glissant sur ma peau. J’ai ouvert les yeux devant le miroir sale, maquillée comme une voiture tunée. Elle a battu des mains en me suppliant d’ajouter du rouge à lèvres. J’ai obtempéré.
À 18h30, mon amoureux m’a servi du jus tropical qui avait le goût de l’âge adulte. On a sorti des restes de pop corn et puis Tempête a mis de la musique. Alors on a dansé, entre le chien qui nous dévisageait, l’air vaguement inquiet, et le lapin qui attendait plus de salade. Elle m’a déposé un chapeau de bonne année sur le crâne et nous avons trinqué. Plus tard, quand le repas s’est terminé et que nous avons laissé nos guimauves griller dans les dernières flammes du barbecue, on leur a proposé de faire un vœu. Elles ont parlé de chevaux, et puis de figurines, et de boule disco. On leur a dit que ça ne se disait pas à haute voix, les vœux, sinon ça ne se réalisait pas. Alors j’ai fermé les yeux, j’ai souri aux étoiles et j’ai laissé la guimauve fondre sur ma langue. Je ne dirai rien de mon vœu mais il a le goût de l’enfance et l’odeur du jus tropical. Il porte un chapeau de fête et il chante des paroles approximatives sur des musiques rythmées. Il est une sensation d’éternité, à l’aube des vacances d’été.
Rendez-vous chez ma masso (attendu comme le Messie, c’est peu dire), nous échangeons quelques nouvelles. Nous ne nous sommes pas croisées depuis des mois alors nous partageons les banalités d’usage. Elle me confie qu’elle m’aperçoit parfois promener mon chien. Je lui dis que ça ne m’étonne guère, vu que j’habite au coin de la rue. Elle ajoute qu’elle voit aussi souvent Nicolas, mon mari, attendre les enfants à l’arrêt d’autobus. Et là je retiens mon souffle.
Mon mari ne s’appelle pas Nicolas, et nos enfants ne prennent pas l’autobus.
Je n’ose pas la détromper, j’adresse un sourire mi-courtois, mi-gêné, et je change de sujet. Puis le massage démarre et comme toujours, mon esprit dérape. Qui est ce Nicolas qu’elle pense être mon mari ? Qui sont ses enfants qui ne sont pas les miens ? Plus le massage avance, plus je songe à cette vie que son imagination a créé en parallèle de la réalité, avançant dans un quotidien sûrement proche du mien.
Ce quiproquo me fait penser à ces inconnus dont on ne connaît parfois que la voix et à qui on dessine une existence. Ou à ces collègues d’amis, dont on entend parler sans cesse, et qu’on rencontre un jour. Ils sont souvent à des années lumière de la vie qu’on leur avait construite. La blonde achalante qui ponctue toutes ses phrases de superlatifs et semble vivre plus d’aventures que le hashtag « travel » sur Instagram est en fait une brunette au quotidien bien ordonné entre son tricot et ses trois chats. Le monsieur débonnaire à la cinquantaine avancée qui dîne chaque jour seul à la cafétéria est un runner aguerri, père de trois enfants, président de trois conseils d’administration et marié à une ancienne miss météo.
En dehors de ces vies qu’on prête aux autres, et souvent à tort, la confusion initiale m’a fait réfléchir à l’ensemble des possibles qui s’ouvrait devant nous. Peut être pas maintenant, mais quand nous avions davantage de cartes en main. Ce matin un candidat dans la finance m’a dit que si c’était à refaire, il referait exactement le même choix de carrière. Est-ce que c’est vrai pour tout, et pour nous tous ? Vous êtes-vous déjà demandé si vous auriez pu prendre un chemin de traverse ou juste un croisement différent ? Aurait-on atterri au même endroit, attiré malgré nous par la voie que nous devions mener, ou aurait-on pu devenir quelqu’un de tout à fait différent ? Qu’est-ce qui nous détermine, et avec quoi naissons-nous ? Les dés sont-ils pipés ou nous avons un jeu de cartes suffisant pour mener à bien la réussite de notre vie ? J’ai autant de questions sans réponses que de secondes qui s’égrènent en attendant le sommeil. La poésie d’un recommencement s’abîme dans l’illusion d’une connaissance. On ferait des choix différents en connaissance de cause. Mais c’est là où le bât blesse : nous ne connaissons guère les causes, et encore moins les conséquences. Nous jouons avec l’espoir de faire les meilleurs choix possibles, ou les moins pires. Si nous devions réellement recommencer, alors nous serions aussi frais et naïfs qu’au premier jour, pétris de certitudes et bourrés de méconnaissances. Nous ferions des choix peut-être différents mais qui peut vraiment dire qu’ils seraient meilleurs ?
Demain, nous serons le 15 mai. Cela veut dire que mon poney, mon tout petit poney arrivé dans ma vie durant mon adolescence, fêtera ses 28 ans. Cela veut aussi dire que le milieu du mois aura sonné et avec lui, l’échéance que je m’étais fixée. A-t-elle été respectée ? Oui, mille fois oui. Hier, j’ai posé le point final à 93 000 signes et des brouettes. Le chiffre grossira peut-être après la première relecture mais en attendant, c’est tout un travail qui s’achève. De la première à la dernière page, je tiens un projet nourri, construit. B., ma seule relectrice actuelle, n’a eu de cesse de me demander si on était encore dans l’élément déclencheur, ou si c’était maintenant, les péripéties. Et puis le dénouement, c’était quoi, c’était quand ? Je me suis vue comparée aux meilleurs auteurs jeunesse du Québec et force est de constater que je n’ai pas leur structure mais elle est convaincue que peut-être, quand même, j’ai leur talent. Prochaine étape : la première relecture.
Sinon, la semaine dernière, B., son amie et moi nous sommes rendues à une activité organisée par le parc proche de chez nous. L’objectif : observer les chouettes et hiboux en pleine nuit. La rencontre n’était pas garantie mais parcourir le parc à la nuit tombée semblait déjà toute une épopée. Déposées par mon conjoint qui emportait la voiture et notre plus jeune fille vers une toute autre aventure (le bowling), nous avons rejoint à pied le petit groupe qui attendait les explications du guide.
La présentation est instructive (longue diront les enfants) et termine par ces mots : « Nous allons donc chacun aller récupérer notre voiture et nous nous suivrons dans le parc pour nous rendre d’un endroit à l’autre ». Les filles me jettent un regard inquiet : nous n’avons pas de voiture, et notre chauffeur est désormais loin. Dans une autre vie, j’étais la personne qui se terrait pour se faire oublier, quitte à ne pas prendre part à des activités. Dans celle-ci, je suis mère, et l’adulte. Alors je fais un pas en avant et prends la parole pour expliquer la situation. Le guide a l’air perdu et m’indique qu’il n’a pas de places arrières dans son véhicule. « Peut être que l’une des personnes présentes a de la place ? » Ma voix est solide. J’ai repéré plusieurs duos dans l’assistance, impossible qu’ils soient tous venus en voiture commerciale. Les secondes qui s’écoulent sont longues et finalement rompues par deux amies qui se dévouent. « Bien sûr, vous pouvez monter avec nous ». Je les remercie chaleureusement, j’appuie mes intonations avec l’impression de vivre dans un roman de gare. Tout sonne faux dans cette ambiance joviale de cour de récré. En marchant derrière nos sauveuses, les filles louent la gentillesse de celles qui nous ont ouvert leurs portières. J’appuie leurs dires, je veux qu’elles retiennent les actes de gentillesse, qu’elles s’inspirent de ceux qui s’ouvrent aux autres. Tandis qu’elles se concentrent sur le bon, dans mon for intérieur je compte les voitures, celles qui auraient pu et qui n’ont rien dit. Je mesure l’entre-soi. Quatre voitures. Quatre autres voitures auraient pu nous accueillir sans que nul ne lève la main.
Les filles s’extasient sur la forêt plongée dans le noir, nos conductrices échangent sur l’activité en cours et je rumine. Je soupèse cet individualisme qui s’installe, insidieux, dans nos rapports humains. Ces mains que l’on enfonce au fond de nos poches plutôt que de les tendre à notre prochain. Cette aide que l’on réserve à quelques clics sur un écran, à notre numéro de carte bancaire rentré à la hâte pour une campagne de don, à notre signature sur une pétition que l’on aura pas lue mais maintes fois partagée. Ce sont ces comment vas-tu que l’on jette sans attendre la réponse.
On soupèse nos gestes, le temps que l’on donne, l’attention que l’on accorde. Et je ne dis pas que je fais mieux, ou même que je fais différemment. Mais je me demande comment nous en sommes arrivés là, à n’apercevoir que notre nombril à l’horizon de nos souhaits. Nous rêvons d’un monde où les autres se tiennent à distance et dont nos seuls échanges seraient virtuels, réduits à une portion congrue et délimitée, du sur-mesure qui n’entraverait pas notre propre liberté, jamais.
Je suis sur Instagram un compte qui relaie les mercis. Merci à cet inconnu qui m’a tenu la porte alors que je luttais pour passer avec ma poussette. Merci à cette inconnue qui m’a tendue un mouchoir et ses bras alors que je sanglotais sur le quai d’une gare. Merci à toi qui m’a tendu des pièces pour m’offrir mon seul repas de la journée. Merci à elle qui m’a souri, sans rien attendre en retour. Je trouve ça doux et triste à la fois. On rend exceptionnel ce qui devrait être la normalité, ce qui – je crois – était la normalité, dans un monde révolu qui mettait la communauté au centre des vies.
J’aime à croire que nos enfants s’accrocheront aux gestes forts, copieront ceux qui se lèvent pour dire je suis là, je peux t’aider, je t’emmène, tu ne me dois rien. J’ai confiance en eux. Nous avons besoin que ce monde change.
59560 caractères et des brouettes pour ma petite histoire. Les délais que je m’impose moi-même sont tenus pour le moment mais le temps pour écrire ici est inversement proportionnel à celui que j’investis pour venir à bout de mon ouvrage, donc presque nul. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien, la vie est toujours aussi trépidante, enfin autant que peut l’être la routine bien huilée d’une famille de six incluant deux individus plus poilus que la moyenne.
Parlant de poilu, Poppy fête cette semaine ses 5 ans, ce qui signifie qu’elle en a déjà passé quatre auprès de nous. Il y a des décisions qu’on se réjouit longtemps d’avoir prise et son adoption est de celle-là. Je ne regrette pas d’avoir attendu longtemps pour la trouver et d’avoir insisté pour adopter un chien dans le besoin. De sa première photo, à quelques mois, à celle que j’ai prise aujourd’hui, pour ses 5 ans, elle est toujours aussi cute, aussi drôle, aussi timide et finalement aussi sauvage, quelque part. Parfois je me dis que c’est elle, qui nous a adoptés alors merci Poppy d’avoir fait de nous ta famille.
Sans transition, cette semaine est aussi celle où la B. que vous avez vue grandir et qui, il y a 12 ans, au lancement de ce blog, était un petit pois dans un sac de couchage de luxe (aka, mon utérus), passe un examen d’entrée pour une école secondaire privée. Depuis septembre, nous avons réduit nos choix à sa portion congrue : un public et un privé. Parmi les meilleurs forcément, puisque nous sommes des parents raisonnés (non) et que c’est notre premier enfant et qu’il faut bien tester sur elle nos principes éducatifs (sinon sur qui ? L’ouragan qui traverse chaque jour la maison à 15h40?). En parents mesurés, nous ne lui mettons pas la pression, seulement une trentaine d’exercices chaque soir, pour maintenir son niveau c’est tout. Bref, rdv samedi pour le test. Ou pour le burn-out de l’enfant.
Parlant de principes éducatifs, j’ai désigné cette semaine comme celle de l’abolition temporaire du sucre. C’est important d’avoir du leadership dans la vie, même si ça se confine aux quatre murs de sa maison. Nous avons l’habitude de faire la plupart de nos collations et goûters « maison », mais même en remplaçant le sucre en poudre par des incantations, il reste trop présent dans nos journées. On a donc lancé un challenge de collations non sucrées, avec comme récompense un dessert de pâtisserie de notre choix ce vendredi. Comme les enfants ne sont jamais à une contradiction près, Tempête a sauté à pieds joints dans le défi (elle a l’esprit de compet’) mais la rébellion est venue telle un vent du nord de notre enfant sage, notre grande B. Celle-ci a déclaré séance tenante que puisque nous désertions les fourneaux au profit du trio biscotte-pinottes-compote, elle allait réaliser ses propres collations. Au début, je ne l’ai pas trop prise au sérieux. On parle quand même de l’enfant qui a la proactivité de la reine Cléopâtre en fin de banquet. Mais elle est aussitôt partie à l’assaut des pages cuisine de ses magazines et force est de constater qu’elle a su user des plaques vitro et de la cuillère en bois, sans rien faire brûler et sans trop de vaisselle. On n’a pas supprimé le sucre mais on a révélé l’autonomie, que demander de plus ?
Côté collations, on a par ailleurs eu la surprise de voir revenir notre cadette un brin déconfite de l’école. Ses pop-corn, bio sans sel au beurre ghee à 50 calories la tasse étaient interdits. On s’est dit que c’était probablement normal, après tout des pop-corn, c’est un peu un biscuit apéro, comme les chips. Ah ben non, a coupé la grande, parce que les chips on a le droit. Donnez-moi un ficelo que je flagelle quelqu’un.
Sinon, les impôts sont finis (grâce à Dieu) (à mon mari je veux dire), il est donc temps pour moi de me plonger dans des projets qui m’intéressent, comme réserver mes prochaines vacances. Comme ni les dates, ni le lieu ne sont vraiment déterminés, je pose des colles à AirBnB pour voir le champ des possibles. J’ai des besoins peu complexes du type « 5 étoiles, en pleine nature avec spa, pour douze personnes et une autruche, à moins de 150 dollars la nuit ». Curieusement, il ne trouve pas, mais je ne perds pas espoir.
Enfin, nous sommes en avril, mais plus pour longtemps. J’allais dire « on dirait novembre » pour faire référence à Léo Ferré (Nino en fait – merci Zhu) mais lui disait « on dirait le sud » et non « on dirait avril ». Ça s’est plutôt pour la fille d’avril de Cabrel (de Voulzy me dit ma mère – ok ne m’appelez jamais pour un blind-test musical). Bref, on dirait pas le sud non plus. Plutôt le nord en novembre (ou toute l’année en fait) (oh ça va, on ne peut pas sortir les mouflets, faut bien rigoler).
Un article aux deux semaines, c’est le rythme que je mène depuis un mois ou deux. Mars a été un mois fort occupé et c’est en Avril que j’ai décidé de redoubler d’efforts pour mener à bien mon projet de livre pour enfants. Dans mes tiroirs, deux histoires dorment depuis quelque temps : un roman à multiples personnages et une histoire pour grand enfant avec une héroïne trépidante. C’est cette deuxième histoire sur laquelle j’ai choisi de me concentrer, avec pour but de mener à bien l’essentiel de la structure d’ici la mi-mai. Je vous en redonnerai des nouvelles mais à date, le projet avance.
Tel que vous ne me voyez heureusement pas, je suis en ce moment chez ma coiffeuse avec sur la tête une opacité digne de Cher. Deux heures d’attente pour trois mois de bonheur sans cheveux blancs – que demander de plus. Alors armée d’un verre de Pinot Grigio, j’écris. J’écris et je réfléchis à un article que j’ai lu récemment sur la douance. Je réfléchis à toutes ces variations de profils qui ont surgi dans notre environnement, tous ces noms que l’on ignorait dans les années 90 et qui ponctuent désormais la moindre conversation dont les enfants sont le sujet principal. Je fais ici un aparté pour mentionner que l’expression préférée de B. ces temps-ci est “comme une folle des années 90” et visiblement dans son imaginaire, il s’agissait d’une époque chaotique.
Je ne sais pas si c’est propre au Québec ou si la tendance s’est répandue comme une traînée de poudre des deux bords de l’Atlantique mais au nombre d’enfants diagnostiqués pour différents troubles, on ne peut plus parler d’un phénomène marginal. Une amie me disait que dans la classe de première année (CP) de son fils, ils étaient une dizaine à porter l’étiquette du trouble de l’attention, avec ou sans hyperactivité. Pourtant, ce sont les mêmes spécialistes qui disent qu’il est difficile d’établir un diagnostic avant les 8 ans de l’enfant.
Mais bref, ce n’est pas pour clouer au pilori les psys ou les profs que j’écris ceci. En fait mon objet est tout autre : plus je lis, plus je m’informe, plus je me demande “et moi je suis quoi ?”. Au début, j’avais le goût de m’autodiagnostiquer HPI. Facile : j’ai su lire tôt et j’ai été tête de classe pendant longtemps. Mais bon, force fut de constater que mon palmarès de championne de classe ne me permettait guère de prétendre à du haut-potentiel. Mon diagnostic a pris l’eau en rencontrant cet iceberg qu’était la pensée en arborescence, propre aux personnes HPI : “La pensée se déploie parfois dans plusieurs directions, parfois en même temps, chaque idée se divisant en sous-idées, par association d’idées ou analogies”. Man, je ne me repère déjà pas dans mon propre quartier alors prétendre à du mapping spirituel…
Après ça, je me suis renseignée sur le tdah. Moins sexy, on ne va pas se mentir, mais oh combien réaliste au regard de mon degré de concentration quotidienne. « Tu peux enlever l’hyperactivité de l’équation », m’a conseillé une amie au regard de ma vivacité naturelle proche de celle d’une plante en pot. Inattention, oublis fréquents et répétés des objets du quotidien, difficulté à terminer une tâche, name it. Actuellement, je m’enligne pour cette hypothèse.
Mais n’oublions quand même pas qu’en 2018, j’ai découvert un autre concept prometteur à mes yeux : l’hypersensibilité. Enfin, je comprenais pourquoi j’avais longtemps craint les textures étranges de certains aliments. Finalement, quelqu’un mettait des mots sur mon inconfort d’enfant au contact de certains vêtements. Les odeurs, les bruits, tout s’expliquait enfin. Et 30% des personnes feraient partie de la gang, j’étais forcément concernée, n’est ce pas ?
Mais au fait, est-ce qu’il y a forcément quelque chose qui nous correspond ? C’est un peu la question que je me pose, lorsque je vois émerger tant de mots accolés à nos enfants. À date, je ne connais personne qui soit revenu d’une évaluation avec une page blanche « RAS, rien à signaler, enfant parfaitement dans les clous ». Vous me direz, avec raison, que je suis de mauvaise foi puisque l’on se rend rarement à l’étape de l’évaluation NeuroPsy sans raison préalable. Mais quand même, ne dit-on pas que lorsqu’on cherche, on finit toujours pas trouver ? Suis-je la seule à voir chez chacun d’entre nous des traits propres à plusieurs des profils mis de l’avant ? En ouvrant cette boîte de Pandore que sont les pages Facebook dédiées à ces troubles et particularités, j’ai découvert encore plus : des singularités croisées. Ces « doubles exceptionalités », comme on les appelle, qui permettent de recouper différentes réalités.
Les témoignages sont majoritairement positifs : le diagnostic est vécu comme la réponse à un sentiment de décalage, la révélation d’un tour dont on aurait observé le résultat sans en comprendre le mécanisme. Tout à coup, les rouages s’ajustent et font sens. Mais est-ce parce que la différence est réelle ou bien parce que la normalité est trop étroite ?
Alors je m’interroge : va-t-on trop loin, dans notre course aux évaluations et aux diagnostics ? Est-ce que ce qu’on évalue comme des particularités sont réellement une marginalité ou bien nous avons tous plus ou moins des profils particuliers ? Est-ce que c’est plus courant aujourd’hui ou nous étions aussi nombreux à notre époque (nous, les cinglés des années 90) mais il n’y avait pas encore de mots à accoler sur nos maux ?
Qu’en pensez-vous, vous ? Et si vous ou votre enfant avez reçu une telle évaluation, quelle perception en avez-vous ?
Cette semaine, je fête mes 38 ans. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais une jeune première de 26 ans et j’ignorais tout de l’âge adulte, ou presque. 38 ans ce n’est pas petit, et même si je ne m’inquiète pas encore de la grandeur de mon âge, j’aime bien plaisanter sur le fait qu’on est désormais sur la pente glissante. Je serai tentée de dire qu’avoir 40 ans ne me fera probablement rien mais qui peut vraiment savoir ce qui nous bouleverse ?
J’ai de la chance, parce que je suis la benjamine du club. L’âge que j’ai, les copains l’ont déjà eu; l’ordre des choses et du temps est respecté. Une de mes proches se plaignait récemment de ses 36 ans (je ne suis pas la benjamine de tout le monde), arguant qu’elle se sentait trop jeune pour s’aventurer déjà du mauvais côté de la trentaine. Mais de mon côté, ça ne ferait aucun sens quelque part, car dans les douze années qui me séparent des premières publications, il y a eu tant de vie que des années lumières ne pourraient la contenir. On n’accompagne pas un enfant aux portes de l’adolescence, on ne gravit pas des échelons professionnels, on ne dit pas que l’on est amoureux depuis bientôt 17 ans sans que les traces du temps qui passe ne se reflètent quelque part. Ces douze années, ce sont tout sauf de l’immobilisme et les cheveux ont blanchi sur le chemin.
Il y a quelques années, à l’occasion des anniversaires, on voyait parfois fleurir sur les blogues ou les réseaux des listes du type « 10 choses sur moi que vous ne savez peut être pas » ou un titre du genre, avec un sex-appeal qui n’avait rien à envier à un hors-série Cosmo : 10 régimes qui ont fait leurs preuves avant l’été ou 10 raisons de porter sa jupe au niveau des aisselles pour un été caliente. Oui j’ai un truc avec l’été, ça doit être parce qu’on sort juste de l’hiver. Bref, j’étais souvent impressionnée par leurs capacités à décrire avec précision leur personnalité : j’aime les petits pois échalotes choucroute, surtout en octobre entre 10h et 13h30; quand j’étais petite, je suis tombée un vendredi 13 d’un poney nain qui s’appelait Cracotte et je me suis fracturée le tibia en trois endroits distincts. J’étais fascinée par le caractère à la fois exceptionnel de leurs traits de personnalité et la façon dont on pouvait y adhérer sans retenue. J’étais aussi admirative qu’elles se connaissent si bien. Personnellement, je n’étais pas capable de dire si j’aimais plus les petits pois le jeudi que le dimanche et, le jour où je suis tombée de cheval la tête sur un tronc d’arbre, j’ai oublié jusqu’à mon nom, alors la date …
La trentaine avançant (se terminant), je me connais mieux et j’ai le goût de me prêter à l’exercice. Dix, c’est un peu le désert de Gobi en termes de traversée alors tentons cinq.
– Je porte le nom d’une impératrice qui fut d’abord une prostituée, et je tire une satisfaction toute personnelle de cette ascension qui n’est pas la mienne. Sur la liste des prénoms considérés, il y avait également Athenaïs et Tabatha. Est-ce que notre prénom détermine notre histoire ? Vous avez trois heures.
– Je voue un dédain farouche à la télé-réalité consistant à enfermer ensemble un groupe d’adolescents attardés. Je ne comprends ni le but des participants ni le plaisir que cela procure à ceux qui les observent. Est-ce le même engouement que lorsqu’on s’extasie, à travers les grilles du zoo, sur l’attitude du panda indolent qui mâchonne imperturbable son bambou ? La justification que je comprends le moins à cet égard est « ça me vide le cerveau ». Personnellement ça le remplit d’une série de questions socio-psychologiques et d’une grande terreur quant au devenir de la race humaine.
– J’ai changé de ville à l’âge de 3 mois, 3 ans, 6 ans, 13 ans, 19 ans, 21 ans, 23 ans, 27 ans et 29 ans. Quand je suis arrivée dans ma ville actuelle, j’ai immédiatement senti que j’étais arrivée à bon port. Un vrai coup de foudre.
– Voir les gens interagir entre eux est à la fois source de fascination et de stress pour moi. J’aime voir aller les gens (sauf quand ils sont enfermés tous ensemble dans une maison avec piscine et qu’ils ont un QI proche du montant de mon compte en banque) mais je perçois très fortement leurs sentiments, leurs doutes et leur détresse. Une personne qui peine à trouver sa place dans une discussion, une autre dont l’esprit s’échauffe car elle se sent incomprise, et c’est tout mon système qui se met à bouillonner. Souvent, je suis tentée d’échapper à cette observation douloureuse, y compris lorsqu’elle est fictionelle. Les sentiments larmoyants sur petit écran ? Très peu pour moi.
– Je ne suis ni casse cou ni spécialement courageuse mais j’ai une conscience du danger comparable à celui d’une huître. Marcher sur un pont glissant ? Pas de problème. Sauter de l’avion en espérant que le moniteur a bien vérifié le parachute ? Les doigts dans le nez. Si quelqu’un dit que ça passe, c’est que ça passe. Je fais confiance. Tiens regarde de l’eau bouillante.
Je me suis un peu égarée dans cet exercice. Vous ai-je parlé de mon admiration pour la concision ? Bref, je vous invite à tenter le coup à votre tour, en commentaires ou dans un petit message juste pour moi.
Nous n’étions pas retournés à New York depuis dix ans. Dix ans, c’est court et long à la fois. Dans ce cas, nous sommes passés d’un voyage avec un bébé à un week-end avec deux grands enfants. C’est long, donc.
Jour 1
Nous avons pris la route à 6h du matin avec l’espoir de passer la frontière avant les autres. Sans surprise, nous étions nombreux à se sentir compétitifs et avons donc joué du rétroviseur sur les voies de passage. Le douanier s’est montrée d’une gentillesse peu commune et c’est donc avec un enthousiasme non feint que nous nous sommes engagés sur l’autoroute 87 direction la Grosse Pomme.
Premier arrêt : un petit déjeuner bien mérité à Peru, à la sortie de Plattsburg, dans une sorte de petit diner sans artifices, le Rove Cafe & Kitchen. J’avais aussi repéré à Plattsburg même le Adirondacks Coffee Roasters ainsi qu’un tout nouveau petit café librairie à Champlain. Une découverte pour une prochaine fois !
Nous sommes arrivés à Jersey City aux alentours de 15h30, après 4h30 de route supplémentaire et un arrêt à la nouvelle aire de New Baltimore (apparemment le dernier arrêt possible avec 100 km de désert restauratif, autant ne pas se louper). J’avais téléchargé l’application SpotHero et réservé un stationnement dans un parking proche de l’hôtel. À notre arrivée, il nous a suffi de scanner le code QR reçu et de chercher un emplacement approprié (probablement la partie la plus compliquée de l’opération).
Notre hôtel, le Hyatt House Jersey City est parfaitement situé. C’était un peu un pari que de choisir ce coin-ci, hors de la ville. Mais la vue y est incroyable, les abords vraiment chouettes, l’hôtel très confortable et on se retrouve au milieu du Financial District de Manhattan en une poignée de minutes grâce au Path dont l’entrée est situé à une minute à pied de l’hôtel.
Prendre le Path s’est avéré plus compliqué que prévu. Nous avions prévu d’acheter la carte Smartlink, pouvant servir de support aux billets de transport (une seule carte possible pour les billets de toute la famille tant que ce ne sont pas des passages illimités), mais impossible de se procurer celle-ci avec notre carte visa. Au final, un agent de train, compatissant, nous a laissé passer gratuitement à l’allée et nous avons pu retirer de l’argent pour payer notre carte et notre retour.
Le Path nous a emmené au World Trade Center, que nous avons parcouru avant de nous rendre au Staten Island Ferry, à environ 10 minutes à pied. Nous avons profité de cette fin de journée pour faire un aller-retour gratuit entre le Financial District et Staten Island, et profiter du coucher de soleil sur la Statue de la Liberté.
Jour 2
Direction Central Park, où nous avions repéré quelques étapes intéressantes à faire grâce à Cnewyork. Après être descendus à l’entrée sud du parc, sur Columbus St., nous avons remonté Central Park en son milieu, escaladant les roches et s’extasiant devant les écureuils encore plus familiers qu’à Montréal. Première étape, la grande allée du Mall et ses bancs portant diverses inscriptions. Des artistes divers s’y déploient et des groupes de musique se partagent l’espace sans se gêner. Au bout de l’allée, nous arrivons à la Fontaine de Bethesda. Des jeunes femmes fêtant leur quinceañera font fi des petites températures dans leur robe de bal tandis que les touristes se pressent au bord de l’eau. Les barques sont de sortie et s’engouffrent sous le Bow Bridge depuis lequel nous observons les tortues qui se dorent au soleil de printemps.
Retour sur nos pas, traversée de la Cherry Hill, Tempête aperçoit des roches qui ressemblent à s’y méprendre au rocher du Roi Lion. Elle y dédie une pause méditation, tandis que nous profitons du soleil sur un banc, un merle d’Amerique peu farouche picorant entre nos pieds. Après cette douce pause, nous reprenons la route en direction du Dakota building, au pied duquel John Lennon est décédé. Armée des jumelles de ma cadette, j’aperçois le panneau espéré : Strawberry Fields, l’espace du parc dédié au mémorial de John Lennon.
Nous nous arrêtons pour luncher au Cafe 77, un petit salon de thé installé dans l’enceinte du musée d’histoire. Le lieu est mignon et la boutique qui le jouxte possède quelques trésors, mais le prix du repas ne vaut pas le déplacement selon moi. À refaire, on lui préférerait l’un de ces nombreux restaurants et cafés qui longent l’entrée arrière du Muséum d’Histoire Naturelle. Car c’est bien là notre destination ultime. Nous avons réservé nos places pour 14h et entrons sans attendre dès 13h45.
La veille, nous avons pris soin de télécharger l’application du musée. Avec la wifi gratuite que l’on peut retrouver dès les portes passées, l’application nous permet de nous orienter et de voir exactement ce que nous souhaitons. Il suffit de désigner la pièce où l’on veut se rendre et l’application nous montre le chemin, même si c’est pour se rendre aux toilettes ! Le tout est vraiment très bien fait et user friendly, à garder sous la main absolument.
Le muséum en lui même est un incontournable et les filles étaient ravies : chaque pièce regorge d’animaux grandeur nature, mis en scène de façon réaliste. Cinq étages en tout et une partie dédiée à l’Espace qui vaut le déplacement. 3h30 durant lesquels nous ne nous sommes pas ennuyés une seule seconde.
Après le muséum, petit détour par la Levain Bakery dont deux des succursales sont situées à proximité. Le cookie est dispendieux (un peu plus de 5 dollars) et la file est longue mais l’attente est finalement courte et le biscuit (énorme) en vaut la chandelle. Nous avons jeté notre dévolu sur le cookie qui fait la renommée de la pâtisserie mais, à mon avis, la brioche au chocolat mérite tout autant le déplacement.
Avant de rentrer, nous arpentons l’Upper West Side, en remontant Amsterdam Street, puis Broadway. En prévision du souper, nous faisons un arrêt bienvenu dans la boulangerie italienne Rosetta très achalandée pour y acheter de la focaccia aux légumes à se pâmer. Le retour en métro et Path est long et abrupte, on ne cesse de sortir aux mauvais endroits et les métros se font plus rares en ce samedi de Pâques, mais nous arrivons enfin à 20h, ravis de notre journée. Demain, nouvelles aventures !
Jour 3
Dimanche matin, nous prenons le métro pour Brooklyn, quartier où je n’avais jamais mis les pieds auparavant. Nous sortons à proximité de Montague Street, que nous arpentons jusqu’à apercevoir l’Hudson River. En chemin, nous nous sommes arrêtés dans la plus parfaite des petites libraires qui soit : Books are Magic. Plein de choix, des recommandations manuscrites des libraires, des copies dédicacées de quelques auteurs et une petite cour arrière permettant de bouquiner en toute quiétude.
Ensuite, pour être honnête, les choses se sont un peu gâtées. J’avais prévu d’assister à une messe gospel au Brooklyn Tabernacle – j’ai assisté il y a presque 20 ans à une telle messe à Dublin et c’est un souvenir de moments de joie partagée qui m’est chère. L’expérience s’est avérée très différente et quelque peu déroutante. Un spectacle spécial avait été prévu pour Pâques, sur fond d’effets sonores et visuels, et de comédiens plus vrais que nature rejouant les grands moments de la vie de Jesus. A la mine effarée des enfants, nous avons quitté en douce après l’arrestation du pauvre homme, histoire d’éviter qu’ils le crucifient devant nos yeux. Pâques oblige, il allait sûrement revenir ensuite, mais nous ne sommes pas restés pour le savoir.
Un peu chancelants, nous avons repris la route du pont de Brooklyn pour luncher – tardivement – au bord de l’eau. Les lieux accueillent un beau bâtiment de briques surplombé d’une grande terrasse et abritant un Time Out Market. Pris d’assaut en ce dimanche de Pâques, le lieu était à peine respirable et il a fallu se contenter du minimum pour trouver rapidement quelque chose à manger.
Après une courte promenade et un arrêt dans un parc de jeu, nous sommes retournés prendre le métro à destination de Times Square pour faire découvrir quelques boutiques aux filles. Une autre fausse bonne idée puisque les magasins étaient sur le point de fermer et que nous avons trouvé porte close face à la seule boutique qui les intéressait vraiment : le Lego Store.
À refaire, je prendrais le temps de découvrir Brooklyn dont j’ai aimé l’ambiance douce du dimanche matin et la promenade au bord de l’eau. J’éviterais Times Square que je n’avais déjà pas aimé les deux premières fois et je rejoindrai les coins de Soho et Tribeca, ou j’arpenterais la High Line que j’avais prévu de faire mais pour laquelle nous avons manqué de temps.
B. a passé sa journée à déambuler à pas lents, mentionnant qu’elle était “fatiguée” et qu’elle avait des courbatures. A l’heure du coucher, son front brûlant a confirmé le fait que les heures de marche n’étaient pas les seules en cause et nous l’avons donc veillée à tour de rôle en croisant les doigts pour ne pas avoir à tester le système de santé local. Je me suis recouchée à 5h du matin, rassurée de constater que la fièvre était tombée. Nous avons donc pris le chemin du retour avec peu d’heures de sommeil et beaucoup de route en perspective. 6h selon la police, 1000h selon les participants. Soit 9h en temps réel, pauses et longue attente à la frontière incluses. Heureusement, nous avons trouvé le plus mignon des cafés de Kingston (NY) pour luncher : le Black Eyed Suzie.
Le retour à la réalité est un peu raide et nous avons bien hâte de repartir (mais ce n’est pas pour tout de suite). Où iriez-vous à ma place, si vous aviez quelques jours à passer quelque part avec les enfants ?
Dimanche matin, 8h30, j’embarque mon chien et je prends la route de la boulangerie. Celle-ci, entièrement vitrée, donne sur une petite terrasse qui surplombe la rue. Sitôt arrivée, j’attache la laisse de Poppy à la rambarde et passe la porte du magasin en faisant un petit signe de la main à la chienne qui me suit du regard. L’air est doux mais elle tremble, comme elle le fait toujours lorsque je la laisse pour quelques minutes devant la boulangerie, malgré les grimaces que je lui adresse derrière la vitre pour la faire patienter. C’est bientôt mon tour lorsqu’un homme sort avec sa poussette. L’imposant véhicule frôle Poppy qui recule davantage. Il la regarde, jette un œil vers la boulangerie, sort son téléphone, semble hésiter, rempoche son téléphone, abandonne la poussette et son occupant dehors (!) et rentre à grandes enjambées. « A qui est le chien dehors », demande-t-il d’une voix forte. Je quitte la file pour lui répondre, la vendeuse suspendant son geste entre le croissant et la chocolatine que je lui ai demandés. « Vous savez qu’il tremble ce chien ? Il a froid. » Je jette un œil à Poppy, dont la peau tressaute derrière la vitre ». « Oui elle tremble, mais non elle n’a pas froid. C’est un ancien chien errant et elle a peur lorsqu’il y a des voitures proches, des gens qui passent, surtout avec une poussette. Mais elle a l’habitude et je serai avec elle dans un instant. » Il pousse une sorte d’expiration bruyante d’assentiment agacé, tourne les talons puis se ravise. « Vous avez besoin que quelqu’un l’adopte ? Pour s’en occuper vraiment ?» Je fais un pas vers lui. «Vous n’avez pas compris : c’est mon chien. Mon chien à moi. Et il n’est pas à adopter.» Et puis je glisse, pour ne pas effrayer son sens du devoir : «Mais merci d’avoir demandé, vous avez raison, on ne sait jamais.»
Cette sortie du dimanche, moment agréable où je prévoyais ramener le petit déjeuner à ma famille après une marche avec mon chien, se transforme en une torture mentale. Pourquoi moi ? Qui est cet homme ? S’apprêtait-il à nous jeter en pâture la chienne et moi sur le Spotted local ? Déjà se profile l’inquiétude de me sentir surveillée et la possibilité que je ne vienne plus seule à la boulangerie avec ma chienne.
Je suis de ceux qui pensent qu’il faut dire les choses. Combien sommes-nous à avoir regretté de n’avoir rien dit, de ne pas nous être arrêtés, d’avoir fermé les yeux ? Je lis les faits-divers et dans ma tête je persifle : pourquoi personne n’a rien fait ? De ce côté-ci du miroir, il n’y a pas de zones grises, tout n’est que vérité et évidence. On est bon ou méchant, il n’y a pas d’entre deux. Rarement, dans l’après me-too, me suis-je demandée si les accusations portées étaient faciles, si les mots pourraient parfois être pesés, si la réalité était aussi simple que la centaine de caractères autorisée par les réseaux sociaux le laissait penser.
Récemment, au Canada, une femme a été condamnée pour dénonciation calomnieuse ayant entraîné des dommages importants pour la victime. Fière partisane de la défense des causes type me-too, elle avait repartagé les accusations de harcèlement et agressions portées à l’endroit d’un DJ de son coin. Lorsque les accusations avaient été retirées et qu’il avait été démontré qu’il y avait erreur sur la personne, elle avait persisté à relayer les premières infos d’accusation. Pire, elle avait contacté les différents lieux qui l’employaient contractuellement, les amenant un à un à rompre leurs ententes et à ne plus l’embaucher. Dans son esprit, un doute subsistait et justifiait qu’elle maintienne son jugement à son égard et le traitement qu’elle lui réservait.
C’est difficile, dans le monde d’aujourd’hui, de savoir quelle posture adopter. Il n’y a pas de place pour l’entre deux et vouloir adopter une position de conciliation est déjà être du côté des méchants, des fautifs. Les courants détournés de l’éducation bienveillante en sont l’un des exemples marquants : il n’y a guère de place à l’errance dans le monde parental actuel. On cloue au pilori le parent épuisé qui ose hausser le ton, on jette en pâture des mères qui se demandent si c’était vraiment ce qu’elles voulaient, cette maternité. La parentalité est pourtant la réalité dans laquelle il existe le moins de certitudes. Ce qui est vrai un instant ne l’est plus la minute suivante. Ce qui fonctionne avec un enfant n’a aucun effet sur son cadet. Ce qui nous comble nous épuise tout à la fois.
On perd, dans ce nouveau monde qui se construit, notre lien aux autres. Ce lien qui nous ouvre les yeux sur les histoires, sur les contextes, sur les spécificités et les dissemblances. On s’isole dans nos tours d’ivoire en écrivant des histoires au Je qui font fi du Nous. Le Nous se perd, au profit d’un Vous que l’on toise, persuadé de tout savoir, puisque voir c’est déjà posséder une forme de vérité. Mais quelle est la vérité, dans les accusations que nous portons ? Possédons-nous toutes les clés ? Et devons-nous pour autant freiner nos ardeurs ? Pouvons-nous faire fi des dissonances d’une histoire au bénéfice d’une réalité commune que l’on rêve de faire évoluer ? Peut-on faire justice soi-même ?
Je n’ai pas la réponse. C’est un chemin aussi étroit que sinueux. Et à la fin, il y a presque toujours quelqu’un qui tombe.
La relâche a été l’occasion pour nous de prendre, non pas des vacances, mais des moments ponctuels en amoureux, loin du tumulte parental des onze dernières années. Onze ans que nous vivons cette vie-ci, nos enfants chevillées à nos corps fatigués. “Il ne faut pas vous oublier” m’avait dit un jour une psy. Comment ne pas s’oublier lorsque les journées sont rythmées par une routine immuable et que les nuits sont si incertaines ? Mais les enfants grandissent et avec elles l’espoir que les prochaines années redonnent enfin à César le bon temps qu’il mérite, fait de course à pied, de nuits paisibles et de soirées cinés. Un tryptique que nous nous sommes employés à mener à bien tandis que nos enfants se doraient la pilule sur le sable du Costa Rica.
Parmi nos courtes expéditions, nous avions notamment prévu quelques heures sur l’avenue Monkland, quartier de Montréal où nous nous étions installés à notre arrivée au Québec. Situé à l’ouest de la ville, réputé abriter des Montréalais plutôt anglophones, le quartier nous avait choisi plutôt que nous l’avions fait, en ouvrant les bras à notre famille faite d’un enfant en bas âge et d’un gros chien, quand le reste de la ville observait avec dédain la perspective des babillages bruyants et des mottons de poils blancs. En quelques semaines, nous y avions trouvé un appartement, une gardienne et même un médecin, ce qui est un délai 42 fois inférieur à la moyenne (599 jours).
La vie portait ces couleurs spéciales qu’arborent les plus belles découvertes. Ces pans d’existence que l’on a anticipés et choisis, et dans lesquels on se plonge avec une délectation toute enfantine. Nous sommes sur Monkland et tout a changé. Et tout est pareil. Des magasins ont survécu aux dix années qui se sont écoulées, certains ont mis la clé sous la porte quand d’autres ont doublé leur surface. Des restaurants s’y sont succédé au rythme infernal que subit depuis quelques années l’industrie de la restauration. Les pavés sont les mêmes, ce coin de rue mille fois tourné, cette pharmacie où l’on achetait en rentrant couches trop chères et lait en poudre. La boutique de livres et de jouets où notre intérêt se déplaçait, à mesure que notre bébé grandissait et que ses goûts évoluaient.
On fait une pause dans un restaurant de cheesecakes, jadis connu pour servir autant des plats sur le pouce que des desserts. Les tables se comptent sur les doigts des deux mains et nous les avons probablement toutes essayées. Il y a de ces endroits qui sont un fief et que l’on adopte comme une seconde demeure. Ici la table où le bébé a un jour empoigné le pain de la table voisine. Par là celle où l’on a partagé pour la première fois nos assiettes avec la toute petite devenue jeune enfant. Dans le coin, ce moment inoubliable d’une couche trop remplie et d’un short d’été. Au fond de la salle, la salle de bains au petit rebord, devenue station de change de fortune par la grâce du système D parental.
C’est doux la nostalgie. Transposer l’hier et l’aujourd’hui, voir dans une rue en mouvements des vestiges de souvenirs, de petits pas sur des trottoirs glacés. Tant de petits pas depuis mais une histoire qui commence ici, sur cette avenue, cheminant dans une vie que l’on a tant voulue, tant espérée.
« On vivait ici », lui chuchote-t-on parfois à l’oreille, lorsque l’on a la chance de visiter le quartier avec elle. C’est notre secret, le souvenir de notre vie à trois. Celle à quatre a commencé ailleurs, plus tard, dans une ville différente et une maison que nous habitons toujours aujourd’hui. C’est une vie qui a aussi une mémoire qui l’habite, faite d’habitudes qui ne sont plus et d’endroits que l’on a fait nôtres quelques années durant.
C’est doux la nostalgie. C’est la partie heureuse de l’histoire, moelleuse et odorante. Celle qui nous rapproche aux moments de bascule. J’ai confiance en l’avenir puisque je sais d’où nous venons, d’un quartier à l’accent tout rond, où les chiens et enfants sont légions. Un quartier qui a fait village, pour nous, et nous a donné la piqûre d’une vie où l’on se croise et se reconnaît. C’est le point de départ.
Je n’ai rien publié la semaine passée. Je pourrais faire semblant que si, que ce n’est pas moi, c’est vous. Sûrement que vous n’avez pas regardé, voilà tout. Mais je préfère vous dire la vérité : la semaine dernière était celle de la préparation des vacances, entre maillots de bains à retrouver, vêtements d’été à trier, masques et tubas à acheter. La semaine écoulée était celle qui annonçait la suivante, celle de la relâche, vacances scolaires uniques et méritées. Mais pas les miennes.
Voyez-vous, les maillots ont trouvé leur usage et la crème de solaire s’amenuise à mesure que les jours passent. Mais au dessus de ma tête, le ciel est gris et le blouson de printemps que j’ai déjà ressorti peine à faire barrage au froid. C’est que, mes enfants et moi marchons sous des ciels différents et si j’en crois leurs manches courtes et leurs mines réjouies, il fait plus chaud où elles sont.
Cette année est particulière. Pour des raisons de a) travaux, b) renouvellement de prêts divers, c) budget flanchant – aucune mention inutile – nous avons décidé de limiter nos voyages. Exit l’avion (la planète nous remercie) et place aux petits voyages, ceux qui sont accessibles en auto et en gardant ses reins. À l’exception de celui-ci donc, un présent très spécial de leurs grands-parents qui ont permis à mes filles de s’envoler ailleurs, au milieu des aras. On s’en reparlera.
Ca ne veut pas dire que l’on ne prévoit pas voyager plus tard. Plus j’observe le monde et plus je suis avide d’en découvrir le moindre recoin. Je fais des listes et je corne des pages en mettant à jour ma bucket list. Mais partir en voyage coûte cher en temps et en argent, surtout lorsque tu es un immigrant. Il y a quelques semaines, une amie de ma fille s’extasiait du nombre de fois où elle avait pris l’avion. “Oui mais c’est toujours pour aller au même endroit” s’est-elle plainte. Et avec raison : tous les 18 mois, tel un pèlerinage, nous prenons le chemin de la terre qui nous a vu grandir. Force est de constater qu’il est difficile de cumuler retours aux pays et découvertes.
Il y a quelque temps, j’ai lu un article français – si quelqu’un le retrouve, je suis preneuse – qui relatait comment les vacances d’hiver ne sont désormais réservées qu’à une poignée de personnes. Un très faible pourcentage de Français profiterait des vacances d’hiver pour partir. Sur l’ensemble des vacances annuelles, le chiffre n’était qu’à peine plus glorieux, les voyages semblant désormais réservés à des privilégiés.
Doit-on pour autant cesser de voyager, se demandait l’auteur, répondant du même fait que non. Non, nous ne devons pas rester au cœur de nos régions, indifférents au monde qui nous entoure. Nous devons découvrir, pour nous confronter, pour apprendre ce qui existe en dehors de nous. Et si la vie rend difficile les voyages, alors nous devons les repenser, voyager moins mais mieux. Nul besoin d’aller loin pour se sentir ailleurs.
À notre échelle, les voyages seront donc moindres cette année, mais probablement tout aussi jolis. Quelques jours à New York (par la grâce des points cumulés sur notre carte Visa), quelques jours en camping (avec une tente en dur, toilettes incluses, on commence doucement). Pour le reste, on se laisse porter.