
Récemment, j’ai lu un livre dans lequel j’ai eu un mal fou à avancer. Chapitre par chapitre, j’ai sillonné l’errance du personnage, perdu dans les affres d’une rupture qu’il avait pourtant voulue.
Ma mémoire me fait un poil défaut (peut-être parce que j’ai mis des semaines à le lire) mais l’héroïne, qui approche de la trentaine, a des parents divorcés. Et elle considère son père comme responsable de ce divorce. Il est parti avec quelqu’un, il n’était jamais là, etc. Un jour, dans l’espoir de lui faire péter les plombs, elle lui dit “ce divorce, c’est de ta faute”, et à sa grande surprise, il lui dit qu’elle a raison. Il ajoute qu’il s’est effectivement mal comporté avec sa mère, il évoque les torts qu’il a eus. Et puis, il lui partage son point de vue. Comment lui se sentait à ce moment-là, et ce qui l’a conduit, lui, à s’éloigner et finalement divorcer. La protagoniste finit par douter et se demander si elle s’est trompée de cible, si c’était sa mère la fautive, tout ce temps. Mais son père secoue la tête et dit quelque chose comme “tu ne comprends pas, il n’y a pas qu’une seule vérité. Chaque personne a sa propre vision. Il y a plusieurs versions qui coexistent, et ce sont toutes des vérités à leur manière ».
C’est une explication qui n’est pas sans rappeler “Quatre saisons”, la série de Netflix récemment visionnée et très appréciée de notre côté.
Je trouve que cette idée de versions et de vérités, c’est un apprentissage de la vie que l’on fait souvent sur le tard. Je crois que c’est parce qu’enfant, nous nous construisons autour d’un schéma bidimensionnel de bien et de mal, et que ce n’est que plus tard que nous faisons l’appréhension des zones grises. Et au-delà des torts bien souvent partagés, c’est plutôt drôle de constater qu’une même scène pourra graver un souvenir très différent selon les personnes. Une phrase, anecdotique pour 99% des gens assis dans une salle, pourra marquer durablement le 1% restant. Un moment vécu comme honteux par une personne pourra n’avoir laissé qu’un amusement fugace aux spectateurs de la scène, alors même que la personne concernée portera le moment vécu comme une croix, parfois pendant des années.
Il y a 15 ans, j’ai assisté à un moment que j’ai souvent raconté par la suite, parce qu’il témoignait d’une erreur professionnelle qu’on est tous susceptible de commettre : une erreur de destinataire. Je le prends souvent pour exemple, parce qu’il me permet de dédramatiser certaines fautes de mes collègues. Je le raconte toujours de la même manière : j’échangeais souvent avec un collègue – tous les midis, on refaisait le monde et il laissait aller son sens du sarcasme sur tout ce que la boîte comptait d’incompétents (je cite). Un jour, il venait d’apprendre un truc indécent et trop content de me partager l’info croustillante, il m’a tapé son message via la plateforme de messagerie interne et l’a finalement envoyé… à la personne concernée. La suite, vous la devinez : éclats de voix, menaces de démissions, etc. Par la suite, j’ai débriefé le truc avec lui des jours durant, quelques collègues et moi avons joué les médiateurs pour améliorer la relation et les choses se sont tassées. 15 années passent et je recroise un jour ce collègue. On prend un verre, on se donne des nouvelles et puis on écluse les questions habituelles du type “et machine, tu sais ce qu’elle est devenue?”. Alors tout de go il me raconte : “tu sais qu’un jour je lui ai envoyé un message par erreur? Je sais plus à qui je le destinais mais ça s’est super mal passé, j’ai passé mille ans dans le bureau du patron avec elle, et d’autres collègues ont dû intercéder en ma faveur. Je sais même pas si t’étais encore dans l’entreprise toi à ce moment là…?” Deux salles, deux ambiances. J’avais passé quinze ans à raconter une histoire pour laquelle j’aurais pu décrocher l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle secondaire et, à l’entendre, il ne se souvenait même pas si j’étais au générique.
Ceci m’amène une autre réflexion. Combien de personnes qui polluent encore nos pensées n’en ont pas eu une seule pour nous ces 20 dernières années ? Et à la clôture de la séance, au moment de la standing ovation, lorsque les noms défileront sur une bande son choisie avec soin, qui sont les réalisateurs qui auront vraiment fait de nous les acteurs incontournables de leur vie ?
-Lexie Swing-
Photo : Sabine van Erp








