Pour une part de pizza

img_3990Depuis une semaine à peine, l’immeuble où je travaille s’est vu adjoindre un nouveau food-court. Food-court, c’est le nom qu’on donne à ces espaces de restauration plus ou moins rapides qui fleurissent ici, en Amérique du Nord. Ils sont souvent situés proches des immeubles de bureaux ou au sous-sol des centres commerciaux. Je me souviens encore de notre première visite à Toronto, alors que nous n’étions encore que des touristes au Canada. Impossible de trouver un endroit décent où manger. Nous tournions autour du centre commercial le plus central, nous demandant où les professionnels du coin pouvaient bien se sustenter midi venu. Si nous avions su! Un monde de restauration immense se trouvait là, juste sous nos pieds.

À l’affût donc d’un repas pour mon lunch, j’arpente le nouveau food-court. Mes pas me mènent là où mon appétit les dirige : à la pizzeria. Je trépigne d’envie d’essayer, depuis que mon estomac et moi avons croisé un homme pourvu d’une boîte en carton dans l’ascenseur, boîte dont le contenu encore fumant embaumait les quelques mètres carrés.

Je m’arrête devant le restaurant libanais. Jette un œil aux soupes et salades du comptoir santé. Les végétariens mangent bien ça, des chilis végés et des lentilles épicées, non? Impossible de m’y engager aujourd’hui, mon estomac demande autre chose. La pizza n’est pas loin. Peut-on manger une pizza seul? Devrais-je demander une assiette ou une boîte à emporter pour dévorer mon précieux à l’abri des regards.

Machinalement, je passe ma main sur ma taille pleine. Celle-là même qui refuse obstinément de s’affiner, depuis que les Fêtes ont renfloué ses aplombs. C’est dur de perdre du poids après 30 ans, tout le monde vous le dira.

Peut-on manger de la pizza, avec un tour de taille comme ça?

C’est étrange cette idée du quand-dira-t-on. On ne peut pas manger gras si l’on a pas le tour de taille adéquat. On s’en convainc en tout cas, certain de voir dans le regard des autres le reflet de notre culpabilité.

Je ne me rappelle pas comment était le monsieur de l’ascenseur, celui avec la pizza. Je ne sais pas s’il avait le cou fin et la peau pleine d’éclat. Mais il tenait en ses bras un mets qui racontait le monde. L’appétit, l’enthousiasme, le plaisir, tout à la fois. Alors je me suis dit que je pouvais faire ça, moi aussi.

J’ai ramené ma pizza au bureau. J’ai oublié de me demander si l’on accuserait ma gourmandise pour justifier mon tour de taille. J’ai croisé l’une de mes collègues, une fan de pizzas comme moi. Elle avait l’air épuisé, et puis elle m’a avisé. «Est-ce que je peux la voir?», a-t-elle demandé en pressant ses mains l’une contre l’autre.  La boîte à peine ouverte, elle a lancé : «Je vais aller m’en chercher une de suite, merci beaucoup… C’est sans te mentir la meilleure chose de ma journée pour le moment…»

On s’inquiète tant des pensées prétendues que l’on oublie l’impact, le vrai. Celui qui fait qu’on peut embellir momentanément la journée de quelqu’un en dévoilant le croustillant d’une pizza. Ou qui conduit à débattre la verve haute avec un collègue affamé de la meilleure garniture qui soit. Ou simplement qui procure ce sentiment de plaisir inégalé de dévorer une pizza goûteuse, derrière sa porte de bureau fermée, les yeux rivés sur une série télé dont on a rarement le temps de profiter.

Au diable la culpabilité, tant qu’il y a le plaisir.

-Lexie Swing-

La sortie en forêt

Figés sur papier glacé, dans la blancheur de la neige. Ces derniers temps, la neige tombe sans fin et le froid se fait plus mordant. Les activités hivernales gagnent du terrain, au gré du bon vouloir parental et de la nécessité, surtout, de faire se dépenser les enfants excités.

Et puis ça rend bien, les manteaux d’enfants colorés, au milieu de toute cette neige.

C’est ce que je me dis, en découvrant les photos qui abondent sur les réseaux sociaux. Ces mines réjouies dans ce blanc sans fausse note. Il n’y a pas le son, bien sûr. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, qu’on les photographie plutôt qu’on ne les filme.

Parce qu’on sait tous, ce que ça prend de photographier des enfants, ça se plaint avant, ça grimace après, et puis ça se précipite sur toi sitôt le son de l’appareil entendu pour découvrir son visage ainsi immortalisé.

J’y étais, moi, dans la neige ce week-end. J’avais envie de me perdre dans la forêt avec mon chien. Comme il fallait aussi aérer les enfants, j’ai fait d’une pierre deux coups et j’ai mis tout le monde dans la voiture.

Bien sûr, j’ai été accueillie par des plaintes féroces. Il allait faire froid. Il fallait enfiler les habits de neige. Les bas de ski ne rentraient pas dans les bottes… Ça prend beaucoup de volonté dans la vie d’être parent, quand chacune de tes propositions est accueillie par un torrent de complaintes.

Bref, j’ai mis tout ce beau monde dans la voiture, agrémentant l’opération de quelques invitations joyeuses : «On pourra faire un bonhomme!», «Il y aura peut-être des cerfs!», «Crois-tu que le chien aimera se rouler dans la neige avec nous?».

Ambiance éducation bienveillante.

Je vous rassure, ça n’a pas duré. L’une des deux a dit «t’es méchante de nous faire sortir dans le froid», et j’ai perdu les pédales, hurlant, la tête à moitié passée dans l’habitacle que oui, j’étais méchante, que j’étais la mère, je faisais ce que je voulais et qu’elle allait aller marcher dans la neige non mais oh.

Et que je ne voulais plus l’entendre dire un mot.

Mais soyons franc, ça, ça ne marche jamais.

J’ai débarqué chien et enfants sur le stationnement tout proche de la balade, et admiré en passant une autre mère solitaire qui enfilait des raquettes aux pieds de sa fille aînée tout en maintenant un porte-bébé sur son dos pour son plus jeune. La mère était calme, l’enfant était calme. J’ai eu un sourire d’admiration, mais peut-être en pensait-elle autant après tout, moi qui, à défaut de raquettes, avait jugé bon d’emmener un gros chien en balade en plus de mes deux enfants.

J’adore les balades en forêt, le calme que cela procure, l’apaisement qui me gagne immédiatement, comme si le cœur retrouvait son origine.

Mais forcément, c’est moins vrai avec des enfants.

«Remets tes gants!»

– Lâche le chien

– Par par là!

– Attention tu vas tomber du pont!

– Ne mange pas cette neige, le chien a fait pipi dessus!

– Mets toi sur le côté, tu gênes les gens qui veulent passer!

La vie avec les enfants est faite de découvertes, et je me plais à croire que nous les amenons à en faire, que nous les enjoignons à regarder, à toucher, à goûter, que nous mettons à leur portée les belles choses de l’existence pour les enrichir. Que nous nous agenouillons pour voir le monde avec leurs yeux et les portons sur nos épaules pour qu’ils le voient avec les nôtres. Que nous tendons le doigt vers la cîme des arbres et l’aplomb des rochers pour leur montrer ce que la nature a de plus précieux.

Mais des fois non, des fois ça ne marche pas. Des fois, c’est une sortie ratée, une occasion manquée. Ça s’instagrame à peine, ça ne se youtube définitivement pas. Ça s’oublie, ça oui. En espérant qu’on fera mieux, la prochaine fois.

– Lexie Swing-

Bribes de passage

On s’est assis là, face-à-face. Minuit venait juste de tourner, emportant dans son sillage l’année écoulée. On s’est demandé ce qu’on attendait de l’année à venir, ce qu’on espérait accomplir. Et pour la première fois, de ma vie entière, les premières secondes de la nouvelle année ont vraiment semblé marquer le début d’un chemin.

Le 31 décembre m’a longtemps laissée indifférente. Je ressentais malgré moi une pression pour célébrer, une course aux mots les mieux trouvés. Après la vingtaine, sitôt minuit passé, nous nous ruions tous sur nos téléphones, pour envoyer à d’autres les mots que l’on n’avait même pas su se dire en face.

On se targuait d’écrire les plus belles envolées, riches en verbes bien maitrisés mais souvent vides de sens. Les téléphones vibraient à intervalles réguliers, dévoilant parfois les mots de ceux qui n’avaient même pas pris la peine : pire que le silence, le couplet faussement enjoué envoyé à tout son répertoire.

Nous avons évoqué ça, ces 31 décembre passés, ceux qui nous avaient marqués et ceux que l’on aurait préféré oublier. Ceux aussi, dont malgré tous nos efforts nous n’avons jamais pu nous rappeler. Et puis celui où je me suis endormie avant minuit parce que j’étais bien trop fatiguée.

Je me souviens du tout premier en revanche. Pas le tout premier premier, mais le premier dont j’ai pu me rappeler. C’est aussi celui dont j’ai les souvenirs les plus vifs, curieusement. Je me souviens de la robe que je portais, et de ce tissu légèrement crissant sous les doigts. Robe choisie par mes soins, loin de ce que je portais alors, étrangère à tout ce que j’ai porté depuis.

Je me souviens de l’odeur du champagne dans les verres des adultes, cette sensation légèrement piquante dans les narines, et des voix qui éclosent alors que les verres s’enchaînent.

Je me souviens de la chambre du fond, du matelas mou et de nos pieds d’enfants qui rebondissaient.

Au fond de mon cœur, dans le recoin de sa mémoire, il y a des voix qui scandent : «On est en 1992, on est en 1992», et j’ai 5 ans pour toujours.

28 ans plus tard, 2020. J’aime ce chiffre, rond et doux. Twenty-twenty. Ici, au Québec, où l’on a parfois la traduction anglais-français rapide, j’entends déjà murmurer : «Bienvenue en vingt-vingt».

Je déteste.

«Bienvenue dans les années 20», s’est finalement repris quelqu’un devant ma mine déconfite. Les années 20… tant de promesses dans ces mots-là. Mes arrières grands-parents vivaient dans ces années-là. La grand-mère de mon conjoint était à peine plus jeune que nous. Amusant (effrayant?) de se dire qu’un siècle nous sépare.

Beaucoup de choses ont été achevées pour nous ces dernières années, un regard en arrière sur nos dix dernières années nous en a facilement convaincu. J’aimerais que ces années 20 se fassent désormais sous le signe du plaisir. J’aimerais profiter. De mon salon bien meublé, de mes enfants capables de se faire elle-mêmes leur petit déjeuner, de nos (rares) soirées en amoureux, de notre stabilité.

Et je vous souhaite la même chose… car que serait la vie, sans le plaisir?

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry (as usual) for Burst

Cheveux de soie

Les vacances sont faites pour abattre toutes ces choses que l’on repousse en temps ordinaire : ranger les papiers, payer le déneigement, enlever le vernis écaillé que je ne me donne même plus la peine de cacher, passer saluer le coiffeur, envoyer le chien chez le toiletteur… Parmi les choses que je repousse sans cesse, il y a donc le coiffeur – un an qu’il ne m’a pas vue – et la teinture pour mes cheveux. Je dépense volontiers pour de la bonne nourriture mais je suis très cheap quand il s’agit de soins. Manucure, pédicure, coiffure, name it… je ne mets jamais les pieds chez Sephora, ma trousse de maquillage contient en tout et pour tout des crayons khôl noirs et du mascara, et j’évite comme la peste toute conseillère beauté. Je ne sais pas ce que c’est qu’une « base », je n’ai jamais acheté de ma vie une quelconque « crème de nuit » et c’est mon mec qui me fait mes ongles parce que ça le turlupine plus que moi.

J’étais de fait mal partie pour changer la donne, bien plus intéressée par l’avancement de mon manuscrit et mes projets de couture que par une quelconque mise à jour « beauté ». Et puis, à la faveur d’une séance de brossage de cheveux – mon péché mignon – père et filles m’ont laissé entendre que mes cheveux « étaient un peu moches quand même ».

Je ne peux pas le nier. Mes cheveux sont ternes et le froid de l’hiver les rend encore plus capricieux. Farfouillant dans un carton de la salle de bain que l’on tarde à déballer – encore une autre tâche repoussée – j’ai sorti triomphalement une teinture végétale flambant neuve, achetée dans un moment d’ambitieuse transformation… ambition certainement reléguée au rang des non priorités sitôt la porte passée.

Forte de mon savoir faire – je me teins les cheveux une fois tous les deux ans, j’ai couché les enfants et je me suis mise au travail. Shampooing. Eau en bouteille chauffée à 60 degrés. Mélange dans un bol-surtout-pas-en-métal. Dénichage d’une serviette à sacrifier. Première couche : la texture « yogourt » recherchée coule allègrement sur le cheveu lisse. Emplâtrant ma masse altière par poignées, je repeins au passage la salle de bain neuve de l’été, en sacrant voluptueusement. Le liquide marronâtre s’encanaille, se répandant par giclées sur les miroirs. Le bol vidé, je sculpte une montagne sur le haut de ma tête et y enfourche une charlotte en plastique qui ne ferait pas rougir ma grand-mère.

Tandis que je nettoie la salle de bains en pestant contre le rapport résultat obtenu – efforts déployés, la teinture commence son insupportable bal de coulures, celles-ci s’échappant de la charlotte comme dans un mauvais film policier dont la scène de la salle de bains aurait mal tourné.

Dix-huit allers retours à la salle de bain et un rouleau d’essuie-tout plus tard, je coupe court à la mascarade et arrache la charlotte d’un geste rageur en jurant mes grands dieux que l’on ne m’y reprendra plus. Je passe 20 minutes la tête penchée dans la baignoire à tenter d’apercevoir la clarté de l’eau à travers les gouttes qui s’infiltrent entre mes cils.

Les cheveux enfin rincés, je passe à la dernière étape : le séchage. Dans le miroir, mes cheveux apparaissent soudainement épais, joyeux. J’ai fait du ton sur ton. C’est moi, mais en mieux. Il n’y a que le marketing beauté pour vendre un tel concept.

Je me sens comme un petit poney. J’ai le poil soyeux, doux et je sens le foin.

Une vraie femme fatale.

-Lexie Swing-

Les vacances commencent!

Nous sommes le 23 décembre et je travaille ce matin. Il me manquait une demi-journée pour atteindre le Graal des deux semaines complètes de congé et j’avais le choix entre télétravailler ou rentrer au bureau. J’ai fait le choix réfléchi de tout parent qui doit travailler alors que les enfants sont en vacances : j’ai mis le réveil aux aurores et j’ai sacré mon camp (comme on dit en bon québécois).

Si l’on met de côté les deux fillettes surexcitées qui partagent ma demeure, les vacances ont cependant bien commencé : grasse matinée deux matins de suite jusqu’à 9h et des interrogations quotidiennes aussi poussées que «coquillettes ou tagliatelles» ? Ou encore «dois-je mettre mon pantalon de neige pour sortir faire de la luge?» Ces deux premiers jours se sont donc déroulées sur un rythme lent, oscillant doucement entre dessins animés, jeux de société, ménage, cuisine et soupers de grands, volés à la barbe des enfants («Non… on n’a pas oublié de vous dire qu’on mangeait, on attendait que ça refroidisse. On a goûté un peu pour voir si c’était encore chaud voilà tout»).

Tempête et sa grande soeur ont profité du dimanche pour vivre la grande aventure dans notre petite baignoire, notre petite dernière plongeant allégrement dans les vagues incontrôlables tandis que son aînée, assise sur le rebord, lui tendait un anneau de plastique en criant «Tiens bon, je vais te ramener jusqu’à la rive!», et je me suis longuement demandée à quel moment moi, j’avais arrêté de vivre de telles aventures dans ma baignoire et j’ai décidé d’y remédier pendant mes vacances.

Ces deux semaines s’annoncent douces, rapport au fait qu’en dehors des Fêtes de Noël et d’une pré-soirée de jour de l’an, nous n’avons rien à l’horaire. J’ai mis le nez dans mes bouquins de cuisine, imprimé quelques patrons, regardé des bandes-annonces de film et englouti quelques chapitres des livres que j’ai récemment reçus. Mon conjoint et moi nous glissons déjà à l’oreille quelques propositions alléchantes, comme «allons faire un tour chez Ikea» ou «réinstallons le sous-sol» : la vie tranquille à son meilleur.

Je n’ai toujours pas emballé les cadeaux, que nous avons par ailleurs disséminés dans toute la maison au fur et à mesure de leur arrivée. Peu de chances que les enfants tombent malencontreusement sur «le coffre dans lequel Papa et Maman planquaient tous les cadeaux» comme les copains rendus grands le racontent quelquefois. Chez nous, le Père Noël doit être un peu bourré parce qu’il les a cachés partout et il n’est désormais plus certain de tous les retrouver.

Au rayon des cadeaux justement, nous les avons finalement tous reçus ou presque – miracle de Postes Canada. Reste une peluche. Celle-là même que ma grande fille avait mentionnée sur sa liste écrite avec l’école. Celle-là même au sujet de laquelle le Père Noël – moi – a envoyé une prometteuse réponse : «j’ai bien noté que tu voulais la peluche de…». Réponse que ma fille, en revenant vendredi de l’école, m’a brandie sous le nez en s’exclamant : «Tu vois le Père Noël il a dit que j’aurais ma peluche!»

Peluche que j’ai oubliée de commander, vous l’aurez compris.

J’ai bien essayé de jouer sur les mots. Le Père Noël avait écrit qu’il «espérait qu’elle aurait» et non qu’il promettait quoi que ce soit. Mais autant crier dans l’oreille d’un phoque enrhumé : bouchée de chez bouchée.

Bref, samedi, j’ai donc commandé ladite peluche en urgence. J’ai demandé à la ramasser en magasin, pour ne pas avoir à attendre un nouveau miracle des Postes. J’ai reçu un courriel aujourd’hui m’indiquant qu’elle devrait arriver en succursale demain. Le 24 décembre, j’irais donc me stationner tout près d’un des plus grands centres commerciaux des environs, pour plonger au coeur du magasin de jouets installés en son coeur.

L’amour confine parfois à l’abnégation.

Encore de Joyeuses Fêtes à tous, qu’elles soient douces avec chacun de vous!

-Lexie Swing-

 

Photo : Matthew Henry

Christmas Craziness

Décembre touche à sa fin et les vacances de Noël sont bientôt là. On croit (à tort) que décembre sera une promenade de santé sur la côte basque : aérée et sans un chat à l’horizon. C’était compter sans la masse de travailleurs tout aussi à la ramasse que moi qui ont vu arriver le 15 décembre avec l’inquiétude d’une biche traquée. On aurait dû savoir pourtant… la folie de Noël avait commencé tôt, dès les premières requêtes grand-parentales «pour savoir c’est quoi qu’il veut le petit». Je parle pour les autres bien entendu, mes parents ne parlent pas comme ça, ils font des phrases construites et complètes. T’inquiète pas Papa, tu peux fermer l’article c’est bon, l’honneur est sauf. (Je sais déjà que mon père s’apprête à répondre : « De toute façon tu sais bien que ce n’est pas moi qui m’occupe des cadeaux»).

Bref, il a donc fallu faire une liste fissa. Sans catalogues – le Dieu du zéro-déchet et de la parentalité avisée remerciera ici les autorités locales qui interdisent la distribution desdits catalogues : moins de jouets visualisés signifie moins de jouets non-nécessaires (communément appelés «p***** ta mère et ses idées à la con» chez tous les couples de ce monde) (ma famille n’est pas visée ici, celle de la femme que j’ai entendue se morfondre à ce sujet dans le train oui par contre). Sans catalogues disais-je, nous avons fait une liste rapide basée sur les jouets des amis + les jouets entraperçus au magasin + les dessins animés récemment visionnés – l’obligatoire amendement parental + les ajouts réputés pédagogiques (aka, les puzzles), et nous avons divisé le tout par le nombre de membres de la famille.

En parallèle, les bureaux ont commencé à se remplir de décorations à moindre sou et de chocolats Ferrero. Les courriels saisonniers sont arrivés, ponctués d’exclamations retentissantes et de souhaits en tout genre, visant à soutirer la moitié de ton treizième mois pour une aubaine dont tu ne savais même pas avoir besoin. Les repas de Fêtes du boulot se sont enchainés, les échanges de cadeaux ont été orchestrés, et les chandails hideux portés.

Le calendrier de l’école est arrivé sur ces entrefaites. Lundi, accessoires de Noël, mardi, échange de livre, mercredi spectacle, jeudi pique nique… Celui de la garderie y a fait immédiatement écho : Pyjama, père Noël, dessins animés, re-pyjamas, petit déjeuner…

Le dimanche venu je harcelais déjà mes copines : c’est quoi déjà demain? Et mercredi? Non mais pour l’école ok, mais pour la garderie? Attends, la petite dit qu’ils se sont trompés, que la peluche, c’est mercredi qu’il faut l’amener?

La perspective de la dernière semaine avant les congés m’a rappelé que nous n’avions pas témoigné de notre gratitude à toutes les profs et éducatrices qui s’occupent de nos chères filles. Je passe outre le débat «faut-il faire un cadeau aux maîtresses?» ici, parce que vous faites bien comme vous voulez honnêtement, mais mon âme à moi ne se sent légère qu’une fois son éternelle reconnaissance envers les susmentionnées établie. Ainsi, les filles et moi avons pris soin – avec le soin dont sait faire preuve un enfant de 4 ans on s’entend – de réaliser des tablettes de chocolat maison qu’elles ont ensuite distribuées à leurs destinataires. Moins l’une d’elle, qui n’en verra probablement jamais la couleur parce que tu comprends : elle est entourée d’autres enfants, je vais pas la déranger, je l’ai oublié dans mon casier, etc.

À quelques jours de Noël, je me sens désormais encore plus épuisée que durant mes mois de travail les plus occupés. Les cadeaux sont presque bouclés, la liste d’épicerie bien engagée, restera donc – je l’espère – à seulement profiter.

Alors, à tous ceux qui courent encore, à ceux qui devront se taper les magasins de jouets le 24 au matin, à ceux qui ne savent pas s’ils auront un train, à ceux qui seront bientôt dans l’avion, à ceux qui reçoivent et à ceux qui apportent, à ceux qui cuisineront, à ceux qui emballeront, à ceux qui soutiendront, à ceux qui supporteront (le vieil oncle raciste, macho et goguenard), à ceux qui dormiront peu et stresseront beaucoup, n’oubliez pas de prendre un instant pour vous arrêter. Posez vos appareils photos, saisissez votre verre de vin (oui c’est le matin, mais il faut bien fêter la naissance de ce môme dans sa grange), et prenez le temps d’embrasser la scène. Respirez profondément, notez mentalement chaque détail, car c’est de ça dont vos souvenirs, loin des objets depuis longtemps remisés, seront faits.

Bonnes Fêtes à tous!

-Lexie Swing-

 

Photo : Nicole De Khors

L’épuisante routine du soir

Au tournant de décembre, la routine a pris un tour de plus en plus difficile. Si la fatigue est présente, ce n’est rien à côté de la fatigue mentale que représente la routine quotidienne et le fait de jongler entre la garderie, l’école, le boulot et la maison. Ajoutez à ça les activités des enfants dès potron-minet le samedi et vous comprendrez pourquoi mon Spotify est branché en boucle sur la chanson « When I’m gone »…

Chez nous, c’est moi qui gère la routine du soir, mon chum s’occupant de celle du matin. Et sans fard, mon soir, ça ressemble à ça :

– 16h57 : je débarque du train et je cours. Je veux être dans les premiers à arriver à ma voiture pour ne pas pogner le trafic de la seule sortie du stationnement. J’arrive à la voiture en soufflant comme un veau.

– 17h05 : j’ai déjoué le trafic et réussi à tourner dans le sens inverse du mouvement global – toujours une gageure à l’heure de pointe – je saute de ma voiture et cours chercher ma fille cadette.

– 17h06 : ma fille pleurniche parce qu’elle venait juste « de commencer à jouer ». Après quelques tractations, elle accepte de me suivre.

– 17h17 : après dix retours dans son local pour un dessin qu’elle avait oublié, trois parties de cache-cache dans les manteaux et deux je-vous-salue-Marie, Tempête est enfin prête et harnachée dans son habit d’hiver. Je sacre à mots couverts en l’attachant dans la voiture: les bretelles de ceintures ne sont jamais assez longues et je me gèle les doigts.

– 17h28: je me gare devant l’école

– 17h32 : B. arrive du gymnase, elle évite sa soeur qui lui tend les bras, sa soeur hurle, je veux réconforter la soeur mais B. la pousse parce que « toi t’as déjà eu maman c’est mon tour ». Trois respirations profondes (Maman), deux tapes (les filles entre elles), et une menace d’être privées de chocolat pour le dessert et la vie reprend son cours. Tempête disparaît dans un couloir et B. raconte sa journée par le menu, une botte à moitié mise et la tuque de travers. Je m’extasie sur des dessins inachevés tout en poussant le talon fin dans la botte récalcitrante. Tempête réapparaît armée d’une luge. B. glapit que c’est la luge de L. Je prie intérieurement pour que les parents de L. ne soient pas dans les parages et pars en quête du casier dépossédé, aidée par mon aînée toujours à moitié chaussée…

– 17h54 : je descends les enfants de la voiture en leur demandant de rentrer et d’enlever leurs affaires «comme d’habitude». Je fais douze allers retours entre la voiture et l’entrée pour décharger le lot de gants, bonnets, boites à lunchs et dessins qui s’éparpillent dans la voiture. Sur le chemin je rappelle qu’il faut rentrer retirer son manteau. Je ferme la voiture. Je ferme la porte en disant «puisque c’est comme ça, vous n’avez qu’à rester là». Cris d’orfraies des concernées qui jurent leurs grands dieux qu’elles n’avaient pas entendu la consigne les 23 premières fois.

– 18h02 : je mets l’eau des pâtes à chauffer.

– 18h04 : je plonge le nez dans la feuille des devoirs. B. dit qu’elle n’a pas envie et qu’elle travaille déjà trop. Je lui propose d’en faire seulement une petite partie. Nous avons 10 mots à écrire en attaché.

– 18h06 : Tempête réclame des devoirs. B. dit qu’elle est trop petite. Tempête dit que non. B. dit qu’elle est un «bébélala». Tempête s’insurge et me prend à parti.

– 18h12 : Tempête a écrit son nom, résolu trois exercices de mathématiques et dessiné un lutin comme demandé. Elle quitte la table, satisfaite. B. dit que «c’est pas juste, c’était trop facile» et jette son crayon.

– 18h15 : je pense enfin à mettre les pâtes dans l’eau.

– 18h17: B. a fini ses devoirs et part jouer à son tour.

– 18h32 : les filles mettent la table et tout un tas de peluches censés partager leur repas avec nous.

– 18h33 : sous les huées de la foule, je déplace les peluches sur le canapé.

– 18h35 : les pâtes sont (trop) cuites

– 18h42 : mon amoureux arrive. Le temps qu’il quitte ses affaires et accueille le lot d’histoires, requêtes et reproches diverses, je commence à débarrasser le lave-vaisselle.

– 19h13 : après 8 levers de table, trois jets de sopalin, un verre d’eau et deux cuillères de sauce tomate renversés, nous quittons la table.

La suite vous la connaissez : c’est celle de la table à débarrasser, du lave-vaisselle à remplir, des boites à lunchs à préparer. C’est le brossage des dents à surveiller, l’histoire à raconter, les demandes d’eau et de mouchoirs qui faudra combler. Ce sont les nouvelles qu’on échange entre deux portes. Les «je t’ai pas dit, à mon boulot, Martine s’en va», ou les «j’ai eu ma mère au fait, il faudra qu’on…», sans parler des «t’as vu le message de l’école? Il faut penser à rapporter des rouleaux de papier toilette vides / à signer la dictée / à emmener un jeu de société / à l’inscrire à la journée pédagogique…» (rayez la mention inutile). C’est la brassée de linge à laver. C’est la pile de la veille qu’on a pas encore plié. C’est cette ampoule qu’il faut absolument changer. C’est ce truc de boulot qu’il faudrait vraiment terminer. C’est aussi ce temps qu’on voudrait pour soi. Ou ce moment qu’on voudrait pour nous. Et la routine qui recommence dès le lendemain.

Après un (soit-disant) énième article d’une collaboratrice de « La parfaite maman cinglante » sur la difficulté du quotidien, les réponses n’ont pas tardé à se faire acerbes. Les mères d’aujourd’hui donnent une vision de la maternité « déplorable » et ne font « que se plaindre », alors « pourquoi ont-elles même eu des gamins on se demande ».

Je suis navrée de souiller ainsi l’image d’Épinal érigée en vérité de la maternité pendant des siècles mais être parent aujourd’hui, père ou mère peu importe – est difficile. Ça l’était hier et ça l’est depuis toujours. Il n’y a juste plus d’omerta à ce sujet. C’est crevant, il n’y a aucune pause et c’est aliénant. C’est aussi un lien incroyable qui te porte au quotidien et te définit en partie. Ce sont des moments si doux que tu te sais choyé d’avoir eu la chance de les vivre.

Mais ça n’empêche pas l’essoufflement, ça n’empêche pas l’isolement, ça n’empêche pas les jours qui n’en finissent plus et les cris qui viennent faire vriller le fond même de l’âme et les dernières ressources.

On oublie ce que c’était d’avoir un bébé, d’éduquer un deux-ans, d’accompagner un six-ans, de guider un dix-ans ou de côtoyer un ado. On oublie et on juge. On juge sans savoir et surtout on juge sans contexte. Qu’en sait-on de la routine, des difficultés financières, des couples qui vacillent, des troubles enfantins et de la santé mentale de ceux que l’on juge aussi? Que sait-on de ce qui fait leur vie, de ce qui les tient debout et de ce qui les fait plier?

Quand un enfant de 6 ou 7 ans fait des crises de colère, l’éducation bienveillante prêche sans faillir l’incontournable vérité : « il faut aller au delà de la colère, car celle-ci est souvent une façon d’exprimer une souffrance ». Et vous savez quoi? C’est encore vrai pour n’importe qui. Alors quand vous voyez quelqu’un vaciller, tendez la main, plutôt que de donner la dernière bourrade.

-Lexie Swing-