Visite des 18 mois largement dépassés pour Miss Swing. La doc, qui est notre médecin de famille à tous les trois, lit à haute voix les caractéristiques et performances types d’un enfant de cet âge, validées haut la main par l’uluberlue, notamment grâce à ses 2 mois supplémentaires sur le programme :)
– Et toi ça va ?, me demande finalement la doc tout en retenant par le haut des bobettes le ver presque tout nu qui tente de l’étrangler avec son stéthoscope.
– Oui… Enfin j’ai des nausées permanentes depuis deux mois, c’est un peu ch…
– Quoi? FÉLICITATIONS! Tu m’avais pas dit!!
– Je t’avais pas dit pour les nausées?
– Tu m’avais pas dit que tu étais enceinte!!
– Je suis pas enceinte!
– Mais t’as des nausées ?
– Oui mais je suis pas enceinte.
– T’as fait un test ?
– À ce stade on peut dire que je suis passée actionnaire majoritaire chez Clearblue.
– Et t’as toujours ton stérilet ?
– Fidèle au poste.
– Ah…
– Alors, à ton avis, c’est quoi ?
– C’est quoi?
– Ben oui, c’est quoi les nausées?
– Aucune idée. (Silence) T’es sûre que t’es pas enceinte ?
En attendant Miss Swing, je craignais une chose : que ma fille soit une « fifille ». C’est à la fois ridicule et terriblement révélateur des choses futiles auxquelles on peut parfois s’accrocher concernant sa progéniture à venir. On voudrait leur éviter les gros nez, les oreilles décollées ou le poil aux pattes. On aimerait qu’ils aient la bosse des maths ou le goût des livres. Qu’ils fassent piano, tennis, deviennent chirurgien ou professeur.
Moi je craignais qu’elle devienne une Princesse au petit pois. Vous savez, cette princesse si sensible qu’elle était capable de sentir un petit pois à travers vingt matelas. Je l’imaginais plus adaptable que tatillonne. Et j’ai été servie.
Loin d’être une tête brûlée, elle est cependant d’une facilité déconcertante. Le jus d’orange pressé ? Avec ou sans la pulpe, pareil. La soupe? Moulinée ou en morceaux, à votre goût. Les mains sales ? Le jeu peut continuer. Un réveil en milieu de nuit pour aller de la maison des amis à la voiture, puis de la voiture à son petit lit ? A votre convenance.
Elle s’adapte à tout, encore inconsciente du pouvoir du chipotage. Plus ogresse que princesse, mais pour combien de temps?
La liste de Rose, c’est cette toune qui tournait sur les ondes il y a sept ans. Sept ans, c’est l’âge de mon histoire d’amour. Alors il y a sept ans, je chantonnais cette rengaine facile les yeux dans les yeux avec le type qui a changé ma vie. La liste de Rose, ça aurait pu être celle de n’importe qui. Et comme je suis aussi n’importe qui, ça aurait pu être la mienne.
On est allés à des concerts, des tas,
Évitant de repeindre la chambre en vert, parce que tu n’aimes pas ça.
Boire de la vodka, c’est l’fun mais le vin c’est mieux,
Quant à Ikea, il a fait des heureux (notre salon de Saint Cyprien, notre salon de Ramonville, notre salon d’Orbessan, notre salon… ok, merci Ikea)
J’ai mis des décolletés, mais surtout dans le dos,
Jamais loué d’meublés, on est bien trop bobos!
Et puis tout massacrer, c’est un truc de friqués…
Et nous le fric, on n’avait pas vraiment ça, tu vois…
J’pleure souvent pour un rien, Rose ne m’a rien appris.
On a acheté un chien, bien mal nous en a pris!
Le jour où t’as eu mal tu faisais pas semblant,
Tu n’as pas mis les voiles, même si c’était tentant,
Et fumer beaucoup trop, ce n’est plus notre affaire.
Cet automne ça f’ra 5 ans qu’on respire mieux notre air.
Prendre le métro est devenu mon quotidien,
Et te prendre en photo, un truc que je fais bien.
Même que t’es affiché en grand chez ton père, et que c’est de ma main.
Après… après j’ai jamais su jouer de la guitare et t’as renoncé à m’apprendre,
Sortie de mon saxophone je ne savais plus rien comprendre
J’ai eu mon permis bien avant la chanson
Et remplir un caddy me met toujours en pamoison.
Je n’ai plus dansé sur un comptoir depuis le soir de notre bac
Quand nos yeux se sont croisés, le sourire saoul et l’air en vrac
Nous étions bien loin de savoir qu’un jour la vie nous réunirait
Et que l’on connaîtrait ce soir où l’on s’est dit que l’on s’aimait.
Il y a sept ans je fredonnais les envies de quelqu’un d’autre
Appuyant sans le savoir une réalité qui s’rait la nôtre
“Jouer de la guitare, danser sur un comptoir, remplir un caddy, avoir une p’tite fille…”
Ces mots ce sont les siens, ces mots ce sont les miens
Il y a sept ans, les yeux dans les yeux, nous avons formulé ce voeu.
Un voeu devenu réalité, qui dort dans son lit douillet.
Montréal, c’est cette belle ville résolument francophone, joyeuse et fière de faire résonner dans ses rues la langue de Molière. Montréal, c’est aussi une ville où l’on peut passer 60 ans à parler anglais sans avoir jamais appris autre chose que « merci » ou « au revoir » en français.
Ce paradoxe me fascine. D’ailleurs ça fait 4 fois cette semaine que je raconte la même histoire et nous ne sommes que jeudi.
Tout s’est passé lundi, dans le bus bondé qui m’entrainait vers mon quartier. Une coreligionnaire, qui me sait francophone, m’a ainsi demandé la traduction de « brain » en français. Je la lui donne donc un peu étonnée, avant de lui dire « Mais vous parlez bien les deux langues vous non? » (C’était l’impression que j’avais eu à force d’observation – le bus de 4 heures est mon territoire d’enquête privilégié). Et celle-ci de m’expliquer que, malgré sa naissance il y a 60 ans en plein cœur de Montreal, elle n’a jamais eu le loisir d’apprendre autrement le français qu’au travers de l’heure hebdomadaire de cours durant laquelle on faisait ânonner le passé simple à des élèves fatigués de tant de théorie grammaticale. Elle a fréquenté les écoles anglophones, atterri dans une entreprise qui l’était tout autant, puis une autre, et a filé ainsi à travers les années sans vraiment maîtriser les rudiments de cette langue consœur. Et ce – tenez vous bien – alors qu’elle a épousé la vingtaine à peine sonnée un montréalais francophone! Mais visiblement peu patient, et certainement bilingue, il a fait de l’anglais la langue officielle du couple, remisant aux oubliettes le partage de cette langue qui était la sienne de naissance.
Le voyage s’arrête là, mon arrêt est le prochain. Je ne saurais pas si leurs enfants ont pu glaner quelques rudiments de français du côté paternel, ni comment on fait lorsqu’on grandit dans une province majoritairement francophone. On verra demain peut-être, au prochain trajet.
J’adore les nounous de Miss Swing, ce sont deux femmes très aimantes qui lui apportent le meilleur. Les gardiennes d’enfants – « ass mat » en France – ont ceci de merveilleux qu’elles éduquent, rassurent, apprennent et prennent notre relais. Sauf parfois. Parfois elles essayent plutôt de saborder notre beau projet éducatif ardemment mené depuis plusieurs mois, voire années. Par exemple, quand elles…
– Font des frites tous les midis en plus des légumes
– Mettent la télé pour endormir nos chères têtes blondes surexcitées après le rab’ de crème glacée du vendredi
– Décident de porter toute la journée dans leurs bras l’enfant que tu as mis 20 mois à rendre indépendant de ton propre corps
– Proposent du jus du raisin le jour où tu as jugé bon de mettre à ton deuzans un t-shirt blanc
– Lui font réaliser un dessin géant peuplé de paillettes qui collent mal
– L’habillent comme un oignon en plein été ou comme un plagiste en plein hiver, bref, se contrefichent du temps qu’il fait et du rhume qui pointe son nez
– Te soutiennent que cet unique bouton sur son bras c’est certainement la varicelle et qu’il faut que tu le ramènes chez toi illico presto
– Se trompent dans les biberons et te donnent l’embout de sein spécial pompe à lait maternel d’une maman dont tu ne croiseras plus jamais le regard
– Disent « oui » en se retournant quand mini-toi leur courent après en disant « maman? »
Ceci dit, ce n’est rien à côté de tout ce qu’elles font pour nos tout-petits, en leur offrant une découverte du monde et de la vie en toute sécurité. Genre quand elles…
– Lui font manger tous les midis féculents – viande – légumes, autorisant ainsi le parent à refiler à sa douce progéniture des crêpes surgelées en toute sérénité
– Lui apprennent à dire merci et à descendre du sofa sans se faire mal
– Prennent le relais pour la propreté, patiemment, même quand d’autres bébés hurlent à côté
– Prévoient du rab de bleuets pour ta toute-petite, parce qu’elles savent qu’elle y voue un amour sans faille
– Et pensent à lui offrir une mini fête d’anniversaire
– Donnent à tous leurs petits pensionnaires un petit déjeuner à leur arrivée au cas où ils n’aient pas mangé
– Font des photos et des vidéos régulièrement, qu’elles t’envoient pour partager avec toi ces moments précieux où tu n’es pas là
– Te racontent ce qu’il a fait dans la journée, du premier pipi à son score aux dominos, même si les autres parents trouvent ça idiot
– Te disent « Je l’aime drôlement tu sais »… et tu sais que c’est vrai.
« Avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants » est une phrase très populaire chez les parents. Ils écoutent en ricanant intérieurement des nullipares leur certifier que oui, eux, quand ils auront des enfants, ceux-ci dormiront dans leur lit epicétou. « Tu verras, susurrent-ils, la cerne basse au creux de la joue. Tu verras… »
Moi je veux rassurer les futurs parents : oui vous respecterez des principes, simplement vous ferez un choix. Certains vous apparaîtront moins importants que d’autres. Et oui, vous devrez prendre en compte dans cette équation parfaite une inconnue : le caractère de votre enfant. Un individu à part entière avec ses propres envies et ses propres peurs. Il sera peut-être super dépendant ou très autonome, il adorera la musique, ne s’endormira que dans vos bras… ou jamais ailleurs que dans son lit. Il tombera en amour pour un vieux lange beige, quand vous tenterez de lui refourguer sans cesse ce magnifique ours en peluche soigneusement choisi 8 mois avant sa naissance. Bref, il aura ses propres goûts, souvent différents des vôtres, et il faudra composer avec cela.
Pour nous, le seul principe qui a finalement vraiment compté – et compte toujours – c’est celui de la balance. Nous oscillons toujours entre le besoin et l’apprentissage. « Tu as besoin de moi pour t’endormir mais est-ce que je te rends vraiment service si je t’endors dans mes bras avant de te coucher? », « Le repas ira plus vite et tu mangeras plus si je te donne à manger moi-même mais comment apprendras-tu si je fais toujours pour toi? »… Bref, nous oscillons, nous jouons les funambules en gardant les pieds dans le présent et les yeux dans le futur. Nous avons fait par exemple le choix – et celui là était pour nous un principe très fort – de ne jamais, sauf grosse fièvre bien entendu, la faire dormir dans notre lit, quitte à rester longtemps la câliner penchés au dessus du berceau. On y gagné une fillette qui adoooore son lit, le réclame et s’y jette le soir avec un plaisir évident, n’hésitant pas à nous tourner le dos si nous faisons un peu trop durer le plaisir des bisous… Ses peluches la réclament, voyez-vous…
A quoi avons-nous renoncé? A rien de bien sérieux… A quelques brossages de dents, à des s’il te plaît et des mercis qui ne veulent pas toujours sortir, à un visage toujours parfaitement débarbouillé, à des repas entiers au resto sans crier, à tous ces endroits où l’on aimerait qu’elle reste assise sans bouger quand elle préfère rebondir sur ses deux pieds. On a accordé nos violons, elle et nous, et pour le moment, je crois qu’on s’en sort sans – trop de – fausses notes.
J’en ai marre de cette solitude. Marre de ce décor de neige sans fin, qui se déchaîne parfois au rythme des mouvements de bras de dieux bien trop grands pour moi. Je ne décide rien. Ni du temps qu’il fait, ni des limites de mon existence. Ma maison semble irréelle, dressée toute droite au milieu de ce paysage sans chaleur. Quand le temps s’apaise et que les cieux se taisent, je regarde au loin et j’aperçois par-delà l’horizon la promesse d’un ailleurs différent. Il me semble gai, chatoyant, fait de belles couleurs et de rires d’enfants. Je voudrais partir, quitter cette impuissance, rompre mes liens, briser la glace. Un peu d’élan, il me faut juste un peu d’élan…
Et alors, comme si les anges du 56 rue des pommiers l’avaient entendu, ils saisirent l’univers de glace entre leurs doigts maladroits d’enfants. On entendit un bruit de verre brisé, tandis qu’un filet d’eau blanche s’échappait sur le plancher du salon.
“Lucas, c’est toi qui a cassé la boule à neige?”
—–
Voici ma participation mensuelle à l’Atelier des Jolies Plumes. Si vous souhaitez y participer, vous pouvez écrire à latelierdesjoliesplumes@gmail.com. Le thème était :
« Parfois notre vie ne correspond plus à ce que l’on espère. C’est souvent dans ces moments que naît l’envie d’ailleurs. Mais vers quel ailleurs se rêve votre personnage et… franchira-t-il le pas ? »
Eleven est un chien peureux, ce n’est plus un secret pour personne, surtout pas dans mon quartier. À chaque nouvel écart, je me sens obligée de justifier son dédain de la main tendue par un habituel « he’s afraid of people », quartier anglophone oblige. Une façon de dire, » ce n’est pas votre couleur de peau/ votre âge/ votre odeur qui l’indispose, il a juste la trouille de tout ce qui se meut sur deux jambes ». Mais malgré tout le bien fondé de cette déclaration, la rencontre avec mon chien donne systématiquement lieu à des échanges plutôt cocasses. Du genre…
« C’est parce que je suis noir et qu’il est blanc ? »
– Non il est universellement désagréable, il n’aime pas les blancs non plus.
– Il vous aime bien, vous.
– Oui mais je suis le blanc qui le nourrit.
» Et il aime les enfants ? »
– Encore moins.
– On va s’entendre lui et moi alors.
» Il n’aime que ceux de sa race en fait. »
– Non, il déteste toute la race des non-poilus plutôt.
» Petit petit petit, cui cui cui »
– C’est un chien, pas un rouge-gorge.
– Vous ne pouvez pas en être sûre à 100%.
– C’est vrai, ça expliquerait certaines choses.
» Mon ancien chien était exactement comme lui. »
– Ah, et ça s’est arrangé?
– Non, il m’a emmerdé à chaque sortie pendant 15 ans.
– …
« Je pense que j’ai plus peur que lui »
– C’est possible, mais pas certain.
– Vous croyez que s’il a peur et que moi j’ai peur, nos peurs s’annulent?
Les lentilles, ça n’a jamais une couleur très appétissante…/ Photo DR Lexie Swing
Une recette simplissime (comme toujours ceci dit), dénichée sur le blog de Fourchette et Mascara (deux alliés de choix dans la vie, il faut le reconnaître), qui y met du Cantal pour faire plus léger.
La version sans Cantal donne donc : lentilles + bouillon + crème liquide + bacon.
Versez un verre plein de lentilles vertes du Puy (ou autre, mais ce sont les meilleures à mon goût, rien à voir avec le fait que mon grand-père chéri était de Haute-Loire, rien à voir, je proteste) dans une casserole, recouvrez d’eau et ajoutez un bouillon cube. Laissez mijoter. Rajoutez de l’eau tant que vos lentilles ne sont pas fondantes. Puis mixez avec de la crème liquide.
Placez sous le gril des morceaux fins de bacon (de la taille d’une chips donc). Laissez durcir.
Servez votre velouté délicatement réhaussé de sa croustille… et disposez-en quelques unes de plus sur la table pour les gourmands!
Il est 19h. Nous sommes au restaurant. Miss Swing, avec la patience qui caractérise les délicieux petits personnages de cet âge, tente de dégommer les verres à eau armée du biberon en plastique dur de son poupon. Après plusieurs tentatives infructueuses, je l’invite à aller prendre l’air frais dehors. Façon polie de dire que je l’ai saisie sous le ventre en la transportant comme un sac à patates, manquant éborgner au passage une pauvre fille qui mangeait tranquillement – l’inconsciente! – sa salade en terrasse.
Miss Swing revenue sur ses deux pieds, elle s’est échappée en direction d’un arbre planté sous le trottoir. Dans un élan plein de courage, elle s’est élancée contre lui, l’attrapant à bras le tronc avec un bonheur évident. Puis elle s’est astreinte à en faire le tour, plusieurs fois, tâtonnant pour trouver la meilleure prise entre les grosses racines reposant sous ses pieds d’enfant.
Je me suis dit qu’elle était grande – 19 mois toussa – et qu’elle pouvait comprendre que le biberon d’un poupon de plastique ne se projette pas à travers la salle d’un petit restaurant réputé gastronomique. Je me suis donc agenouillée à sa hauteur – merci Super Nanny – pour lui exposer mon point de vue.
– Chérie, on est au restaurant, quand on est au restaurant, on est sage, on joue à des jeux tranquilles et on ne crie pas caca à tue-tête dans le restaurant. Est-ce que Maman fait la folle comme Miss Swing au restaurant ?
– Non ?
C’est bien ma chérie, t’aurais répondu oui, j’aurais fait la gueule.
– Alors ma chérie, on va retourner à l’intérieur, on va être sage et parler doucement. Maman t’as commandé des petits légumes – et tu pourras abondamment profiter des frites de tes grands-parents – et si tu ne fais pas de bêtises tu auras un dessert, d’accord chérie ?
– Miss Swing gâteau ?
– C’est ça chérie. Tu vas être sage ?
– Miss Swing gâteau ?
– Si tu es sage.
– Miss Swing gâteau ?
– Oui, Miss Swing gâteau!
Elle est repartie si vite en direction du restaurant que la fille aux yeux perdus dans sa salade verte n’a eu que le temps de pousser son pied avant que la miss le lui dégomme. On ne rigole pas avec le gâteau.