Comment j’ai arrêté de manger par automatisme

Tous les soirs, je prends le train dans le même wagon. Tous les soirs, cet homme est là. Attentif, souriant, la soixantaine marquée, le grignotage compulsif. 16h47, il déchire le paquet. Barbecue, sel de mer, vinaigrées. Le goût des chips change, mais le bruit reste le même, caractéristique. En trois ans, je ne l’ai jamais vu rater un seul rendez-vous. 

Je n’avais jamais réalisé que le grignotage était aussi répandu avant d’arrêter moi-même. De l’adjointe, croisée dans l’ascenseur, qui avoue à sa collègue faire chaque jour à 16h30 une pause « bonbons ». Au boss de je ne sais quelle entreprise, dévorant une barre tendre sur les coups de dix heures. En passant par ce coursier, que je vois souvent, la main serrée sur sa beigne du Tim’s.

Je sais bien moi, qu’ils ont de bonnes raisons. « On dirait que j’en ai besoin, pour mon énergie », confiait l’adjointe. « Ça prend bien ça, pour affronter le froid », ne peut s’empêcher de me glisser le coursier. Le chef d’entreprise, lui, ne s’épanche guère, mais le sac de sport qu’il balance en silence au bout de son poing justifie les moyens. 

Je ne sais pas durant combien d’années j’ai fait ça, grignoter. Avec les années, les collations étaient plus santé, et surtout elles étaient toujours faites maison. Mais remettre en cause le principe même de la collation, et puis du goûter, ça m’a pris de longues années pour le faire. Depuis quelques mois, j’avais même pris l’habitude de sauter le petit déjeuner pour justifier mon envie de manger une fois arrivée au bureau. Le petit gâteau que je prenais toujours avec mon premier café était un incontournable.

Moi aussi je disais toujours « j’en ai besoin », et puis « je ne sais pas faire autrement ». Et j’avais faim, tellement faim. De la vraie faim ? Pas si sûr! Mais la faim de l’habitude, ça, certainement.

Je savais, quand même, que ça faisait trop. J’avais commencé à faire ce que je m’étais toujours refusé : compter les calories. Pas à chaque jour, pas obsessionnellement. Mais suffisamment de fois pour constater que c’était trop, tout ça. Que le muffin de dix heures, même si j’en connaissais chaque ingrédient pour l’avoir intégré moi-même, même si c’était du bio, du bon, et du fait maison, n’en restait pas moins « de trop ». 

Alors ça m’est venu comme ça, la nouvelle année sûrement. J’ai arrêté de me chercher des excuses. J’ai profité de la coupure occasionnée par les deux semaines de congé pour changer mes habitudes. Au retour, j’avais beaucoup de travail et moins de temps. Alors la faim de l’habitude s’en est allée, tranquillement. Un jour il a été midi, et je n’avais rien vu passer. J’ai dévoré mon lunch. J’avais faim, pour de vrai, de cette faim qui vous fait dévorer un plat à belles dents, et avec appétit.

Et puis un changement en entraînant un autre, j’ai délaissé les desserts. Moi qui me targuais de ne pouvoir finir que « sur une petite note sucrée », j’ai fait fi de plus de trente années de yaourts et compotes, de gâteaux et de chocolat. De ces morceaux sucrés que l’on croque sans vraiment les vouloir, parfois encore un peu écœuré de tout le repas juste avalé.

J’ai décidé de prendre le plat, et puis juste un fruit. Pas de goûter prévu, alors j’ai mangé le plat, et attendu pour le fruit. Je l’ai laissé juste là, près de mon clavier. A 15h, je l’ai savouré. Ce n’était pas un dessert, ce n’était pas une collation obligée, c’était juste un plaisir fruité.

J’en suis encore surprise. Moi qui ai la volonté d’un poulpe en fin de vie. Je n’ai jamais été intéressée par les régimes, je me méfie des recettes miracles, et le poids que je fais m’indiffère la plupart du temps. Mais mon énergie, ça non. 

J’avais besoin de poursuivre ma route vers cette recherche de bonne santé, de mieux traiter son corps. Je lui devais bien ça, après toutes ces années. 

Prochain objectif, je le mets au sport!

Et vous? Un changement avec cette nouvelle année ?

-Lexie Swing-

L’achat de l’Instant Pot ou le slow consumerism

Je ne sais plus, la première fois que j’en ai entendu parler. C’était sûrement au dessus d’un café partagé, peut-être un message du matin. C’était l’une de mes amies, récemment pourvue. Elle ne tarissait guère d’éloges pour son nouvel achat, alors j’ai dressé l’oreille. Plus tard, une autre amie a mentionné un plat facile, un plat goûteux, en passant, comme ça, dans une conversation. L’outil était le même, la joie équivalente. Mais je n’étais pas encore convaincue. J’ai l’achat difficile, moi, voyez-vous. Passés 45 dollars, ça me prend une plaidoirie en béton, un argumentaire solide. J’ai regardé le prix de l’appareil, récemment soldé, et puis j’ai fait machine arrière. 

Une année est passée. Quelques recettes apparaissaient parfois dans mon fil et je découvrais alors le fonctionnement de l’Instant Pot, cet outil sacré. Mais c’est à la faveur d’une redirection du plan initial que nous nous sommes rencontrés lui et moi. 

Je voulais une yaourtière de luxe. Il faisait yaourtière, pour à peine plus que le prix de celle sur laquelle j’avais lorgné. Il faisait des tas d’autres choses aussi. Je l’ai acheté au moment des soldes de novembre, cette année. Et je n’ai jamais fait de yaourts dedans.

Mais des plats, ça oui. Du lever au coucher, je le branche et y dépose les composantes de nos repas et les gourmandises du quotidien. Du  premier moment de rejet – pourquoi tant de boutons – à l’adoption complète, il n’a fallu que quelques jours à peine.

C’est quoi un achat réfléchi ?

Je n’avais pas vocation à soupeser le possible achat de l’Instant Pot, mais il est devenu un achat réfléchi de fait. Il n’était au départ qu’un gadget dont je n’avais pas besoin. Il n’a pas répondu à une nécessité première qui aurait pressé un nouvel achat. J’avais des casseroles, des poêles, je n’avais pas besoin d’un artifice supplémentaire.

Lorsque j’ai commencé à réellement m’y intéresser, je lui ai confronté ma réalité. J’ai contacté l’amie susceptible de faire des recettes proches de mes habitudes et je lui ai demandé quels plats elle faisait dedans. Quelqu’un qui manque de temps et mange beaucoup de plats préparés et/ou enfournés n’aura pas forcément l’utilité d’un tel accessoire. 

Ma cuisine étant celle des ragoûts de légumes, des soupes, des riz au lait et des crèmes dessert, je ne pouvais qu’y trouver mon bonheur.

Cuits à l’Instant Pot cette semaine

L’hiver désormais bien présent, j’utilise l’IP tous les jours. Plusieurs fois par jour la fin de semaine. Hier j’y ai fait une soupe. J’y aurais fait aussi une compote si je n’avais pas manqué de temps. La veille, j’y avais cuit un minestrone. Et le midi, un risotto de champignons absolument parfait. 

Je suis de celles qui pensent que les accessoires techniques ne servent pas à grand chose en cuisine, à part à encombrer les tiroirs. Je me force par ailleurs, depuis quelques années, à limiter les gros achats, a fortiori les compulsifs. 

Un an, c’est ce que ça m’a pris pour investir dans un appareil qui m’accompagne désormais au quotidien, et qui me sauve tous les jours du temps. Pour une fois que ce n’était pas une promesse en l’air.

Pas d’articles neufs en 2019?

Le « slow consumerism » est, et c’est quelque part antinomique, « à la mode ». Sur les réseaux sociaux, j’ai vu fleurir une bonne résolution engagée : « pas d’achats de neufs en 2019 ». J’imagine que l’année se prêtait bien à la rime. 

Je me suis demandée qui se confrontait ainsi à une telle résolution : des accros du shopping en pleine rehab ou des écolos convertis ? 

Je n’aime pas les défis de masse, quoiqu’ils puissent m’intéresser lorsqu’ils ont un impact écolo. Mais pour moi cela revient à bachoter avec un examen : il y a peu de chances qu’on ait retenu beaucoup d’informations sur le long terme. 

Je suis une adepte de l’approche raisonnée. Pour des raisons techniques, sanitaires, pratiques, le neuf est parfois plus intéressant. Mais soupeser ses achats, qu’ils soient neufs ou d’occasion, c’est pour moi la bonne approche. Car encombrer son grenier de bons plans trouvés sur kijiji ne changera pas l’écueil initial : un jour ou l’autre ces vieilleries se retrouveront en première ligne à la déchèterie. N’acheter que ce dont on a vraiment l’utilité et le plaisir réel, c’est ça le vrai défi de ce premier cinquième de siècle, je crois.

Et vous ? A quoi croyez-vous ?

-Lexie Swing-

Dans mes bottes d’hiver

On lit beaucoup de choses quand on immigre au Canada. On apprend l’été indien, on s’interroge devant les expressions, on s’impatiente devant l’incroyable nature. On ne sait pas vraiment, en revanche, le quotidien. Ça ne peut pas vraiment se raconter, le quotidien, ça ne peut pas vraiment se décrire. Surtout le quotidien d’hiver. Cette saison qui commence parfois dès novembre et s’attarde jusqu’en avril. Ces mois passés bottes de neige aux pieds et manteau de ski long sur le dos. Six mois durant, la masse est faite de silhouettes vaguement informes, épaissement vêtues et coiffées de bonnets sombres. Au diable l’accoutrement, le but est de survivre face à un ressenti -30 au petit matin sur le quai d’une gare de banlieue. Un quai de plein pied, ouvert aux quatre vents, parfaitement bucolique, cruellement froid. 

6 mois où la neige ne quitte plus le jardin, où l’herbe s’endort sous son chaud manteau. 6 mois où l’on paie le déneigement après avoir difficilement tenté de le faire soi-même et avoir renoncé à la 18ème tempête de neige de janvier, quand il n’est plus possible  de dépasser l’entrée du garage parce que la neige s’en vient jusqu’à la taille. 

Des semaines à patiner sur le lac, à descendre les cotes des parcs en luge, ou même l’allée du garage ! Des week-ends à sortir les raquettes, les fatbikes et les skis. Une vie à mi-chemin entre la ville où nous travaillons et les pistes de ski du mont qui surplombe la maison. 

Le matin, droite dans mes bottes, et frissonnant dans mes collants, je ferme les yeux. La lumière, cette  luminosité incroyable propre au grand froid, baigne nos visages endormis. Sur le quai de la gare, luttant contre le vent, je fais des ronds blancs de froid dans l’air qui se blanchit. Respirer chaque seconde, pour ne jamais oublier sa chance de se trouver ici. Il faut la mesurer, sa chance. Elle nous tiendra chaud cette semaine : les -20 s’annoncent déjà. 

-Lexie Swing-

Que cette année nous soit douce

Je me souviens parfaitement du début de 2018. Nos 5 ans riaient dans le salon, leurs cadets roupillant déjà sur leurs matelas. Nous avions projeté les coucher un peu plus tard, nos grands, mais leur résistance valait la nôtre. Un peu plus et le matin se serait levé avec eux ! 2018 a donc commencé comme ça, sous les éclats de rire. J’aurais aimé que cela soit une prophétie de l’année à venir, malheureusement il n’en a pas toujours été ainsi.

Début janvier nous, les lecteurs de longtemps, de toujours, avons appris le décès prématuré de Julie, la blogueuse voyageuse de Carnets de traverse. Cette impression irréelle de manquer de souffle. La projection forcée, l’implacable froideur de la réalité. L’impression, surtout, de voler leur tristesse à d’autres. Et puis garder au bout des doigts, aux confins de l’avenir le message important, l’urgence de vivre et de se réaliser, en pimenter chaque minute, en saupoudrer chaque paysage. En hommage, et parce qu’il s’agit là d’une vérité fondamentale, sinon primordiale.

L’année a été souvent amusante, parfois éprouvante. Mais je m’en souviendrai comme d’une année épaulée, une année d’amitié, une année à s’écouter et à s’entraider.

2018 est surtout l’année de notre premier vrai voyage à 4, sur les routes du Nouveau-Brunswick. Nos premières véritables aventures en tant que famille, au rythme de nos filles, au gré des paysages et selon la carte des cartes des restaurants (végétariens, toujours ;)).

L’existence se fait douce, douce et trépidante, douce et triste parfois. Ce ne sont plus des montagnes russes, ce sont des cheminements. J’ai 32 ans. Cette année j’ai glané autant de certitudes que de rides. A ce rythme je serai bientôt flétrie comme une pomme.

Merci pour cette année, les copains, les amis. Merci pour cette douceur de vivre, merci pour nos rires et nos vives discussions. Que 2019 nous soit douce, qu’elle soit pleine d’aventures, riche en retrouvailles. Qu’elle soit un pas de plus vers la tolérance, un regard de plus vers les autres. Qu’elle soit tendre et lumineuse avec nous tous.

Très belle année !

-Lexie-

Et les congés furent!

16h30 ont sonné. La fin d’une année, la clôture du rush. Courriels fermés, message d’absence enclenché. Les appels me rappellent les fesses à peine posées dans le train, mais le souci n’est plus là, l’esprit est déjà ailleurs. J’ai la tête qui dodeline, prise dans ce vertige qui m’habite chaque jour ou presque, depuis que mes jours vont trop vite et que mes nuits sont trop courtes. Je me promets de dormir, me tance devant mes couchers tardifs, tandis que je grappille quelques minutes de plus à ma lecture, quelques secondes à une série, bouffée d’air solitaire dans une vie trop remplie. 

Demain, c’est Noël. Demain et après demain, et encore après. Les faux jours et les vrais. Ceux qui précéderont, ceux qui annonceront, ceux qui seront et ceux qui laisseront glisser sur nous encore un peu de ce parfum particulier. Les Fêtes sont là, les congés, le repos. Les bois touffus et mon chien qui se roule dans la neige. Le chalet joli dans les monts de l’Estrie et les enfants qui dormiront dans le même lit. 


Je vous souhaite du repos, du calme et de la sérénité, avant que la course folle ne reprenne.


Bon Temps des Fêtes !


-Lexie-

Le concours de nouvelles

Je vous dirais bien l’hésitation, les ratures, les phrases trop longues, les signes trop courts. Je pourrais vous conter l’inspiration, la scène si présente, l’océan sous mes yeux. Mais je préfère vous laisser lire, vous laisser voter si vous le souhaitez, vous laisser filer si vous ne voulez pas vous attarder.

https://www.aufeminin.com/ecrire-aufeminin/entre-chien-et-loup-s2974103.html

Merci !

-Lexie Swing-

Plaidoyer en faveur des jouets pour tous

Noël d’entreprise. Cadeau spécial 3 ans. Pâte à modeler. Un gros succès auprès de Tempête. Mais il ne s’agit pas de n’importe quelle pâte à modeler. Celle-ci vient en kit avec des princesses en robe longue et des diamants colorés. De la pâte à modeler “spécial fille” dois-je rapidement en conclure, en lorgnant du côté des garçons de trois ans dont la pâte à modeler est d’une couleur résolument différente. “C’est quoi ça?”, demande ma douce et décidée Tempête en enfonçant vigoureusement les faux diamants dans la pâte molle. L’enfer est pavé de bonnes intentions.
La société a fait son oeuvre. Ma grande fille choisit les Kinder Surprise rouges en se targuant de préférer «Les Kinder de garcons». Là où hier nous répétions inlassablement «il n’y a pas de couleur de filles et de couleur de garcons, et il n’y a pas non plus de jouets de filles et de jouets de garcons», nous sommes passés à une autre étape. Les menaces. (Non, je plaisante). Nous sommes passés aux interrogations. Pourquoi le rose est-il une couleur de fille? Tu en penses quoi, toi, d’un garcon qui joue à la Barbie? Est-ce qu’on peut aimer Spiderman quand on est une fille? On fait remarquer l’évidence. Tu utilises quoi, toi, pour jouer à la poupée? Tes mains? Ok. Est-ce qu’un garcon ça a des mains? («La plupart du temps mais pas toujours», parfait :)) Est-ce qu’un garcon ça a des bras pour faire un câlin à la poupée? Est-ce que tu penses qu’un garcon ça peut pousser une poussette? Est-ce que, quand tu vois un papa avec son bébé tu te dis qu’il devrait le laisser car les bébés ce n’est pas fait pour les papas ? («Non mais c’est la maman qui porte le bébé dans son ventre») («On s’égare, Jacqueline»). 
Ensuite, on enfonce le clou. T’aimerais ça, toi, qu’on te dise que t’as pas le droit d’avoir les jouets cools du Kinder rouge parce que tu es une fille? Voudrais-tu qu’on t’empêche de monter sur la balançoire parce que tu es une fille? («C’est pour tout le monde, la balançoire»). Tout est pour tout le monde, ma chérie. Il suffit d’avoir des doigts pour jouer aux billes, des poings pour tirer un cerf-volant, des bras pour bercer une poupée, des pieds pour taper dans un ballon. Il faut des mains pour conduire, des mains pour cuisiner, des mains pour dessiner. Notre envie, ma chérie, c’est la seule variable valable. 
Cette leçon, je la voudrais universelle. Je voudrais que les cadeaux spécifiques soient offerts dans l’intimité d’un foyer, qu’ils soient le fruit de l’amour parental qui connait ses enfants et leur goût et cherchent à les satisfaire. Je voudrais que la société ne s’en mêle pas, qu’elle ne dise pas à mes filles qu’elles doivent porter du rose et bercer des bébés, qu’elles ne cherchent pas à les convaincre que jouer à la guerre et construire des tours incroyables sont des affaires de garcons. Je voudrais que les petits garcons qui m’entourent se sentent autorisés à empoigner une poupée ou une casserole. Je voudrais qu’ils arborent – aussi – du rose, des paillettes, des licornes et des volants, parce que si c’est pimpant, si ça rend heureux, alors ça devrait être le cas pour tous. Qui a dit qu’un garcon devait se coltiner des teintes marronnasses et des chandails dinos?
Ma petite fille, ma toute petite, aime le rose. Je suis fière de pouvoir dire qu’elle aime vraiment le rose. Pas parce que sa garde-robe en est garnie, pas parce que ses poussettes et poupées et Barbies l’ont aveuglée, pas non plus parce que l’ensemble du monde cherche à lui faire voir la vie en rose pailletté. Je suis fière de dire qu’elle aime le rose, pour des raisons qui lui sont propres. Parce qu’il est lumineux à son regard, parce qu’il est invitant, parce qu’il est chatoyant. 
Et je suis contente d’ajouter qu’elle aime cette couleur qui fut il y a longtemps réservée aux élites masculines, même si elle est une fille…
-Lexie Swing-

L’intrépide

Une seconde et elle a disparu. Je suis debout dans un rayon, les bras chargés. J’entends ma grande fille chantonner dans le rayon d’à côté, celui des céréales. Mais de Tempête, plus une trace. Je marche vite, à sa recherche. Pas le temps d’imaginer le pire, j’œuvre méthodiquement. Un rayon après l’autre, un coup à droite, un coup à gauche, ondulant dans l’allée centrale. Le temps s’étire, mais je la retrouve enfin, les bras chargés de gourdes de compotes et le nez levé, détaillant les sucettes pour bébé, qu’elle devra bientôt laisser – c’est la dentiste qui l’a dit. Je lui demande de revenir, ne pense même pas à la gronder. Ce serait les battements de mon cœur qui rythmeraient mes mots, mais il n’a pas battu plus vite, et il n’a pas battu plus fort. Il n’a pas eu peur, pas encore. Alors je lui demande de se coller à moi, et je lui adjoins sa grande sœur, qui pépie toujours, à quelques mètres à peine. Un pas de côté, et elle est repartie. Vers les caisses automatiques cette fois, où à genoux sur la tablette, elle s’escrime à marteler l’écran tactile pour lancer le processus et scanner ses articles. Sa grande sœur, avec toute l’autorité que lui confère son droit d’aînesse, la ramène en la traînant par le manteau. « T’as pas le droit », lui rappelle-t-elle sans ciller, avant de quémander des pâtes à lettres pour le repas du soir. Passage en caisse, tentative maternelle pour accélérer la cadence. Je détourne le regard vers le lecteur de carte bancaire. Trois secondes. La mèche que je relève de mes yeux me révèle Tempête, debout sur un marchepied, pianotant sur l’ordinateur à la caisse dédiée aux retours d’articles. La vie est une aventure. Surtout avec elle.

Je n’ai pas eu peur quand elle a disparu. C’est plus tard, bien plus tard, en la revoyant traverser le magasin de son pas assuré, que j’ai mesuré son absence. Elle serait partie. Ne me trouvant pas, elle aurait passé la caisse et serait probablement retournée à la voiture, sur le stationnement enneigé, à la nuit tombée.

Elle est mon intrépide. Celle qui enfonce les portes et réclame ses dûs. Il n’y a pas de situation dont elle ressorte les yeux mouillés et les lèvres tremblantes. Elle met le monde à sa hauteur, c’est à dire à genoux. Elle prend, insiste, quémande, revient, rassure, et argumente. 

Fête d’enfants, le sous-sol est envahi par les plus grands. Elle est là, au milieu. Trois ans de vie, des années d’expérience. On l’entend qui insiste “donne moi la manette, s’il te plaît”. La politesse, toujours. On lui refuse l’objet convoité. Elle revient à la charge. Encore. Elle attend. Les autres ont cinq ans de plus. Elle ne se démonte pas. La manette est délaissée, faute de batterie. On la met sur son socle. La lumière passe au vert. Elle est prête, elle est là, elle saisit l’objet avant que les grands ne s’y opposent. “Maintenant, c’est à moi”.

Elle n’aura pas besoin de nous pour lui ouvrir les portes. Je gage qu’elle aura trouvé ses propres marchepieds. Il nous faut simplement l’y conduire. Lui tenir la main en lui rappelant les règles. Assurer ses arrières, pour qu’elle puisse courir loin devant. Elle nous essouffle, nous étourdit, nous rend aphones à force de l’appeler. Mais dans mon lit, ma tête répond aux battements de mon cœur: il faut sécuriser le chemin, la course sera la sienne. 

-Lexie Swing-

Les astuces zéro-déchet qui simplifient la vie

Je ne suis pas vraiment partie, mais quand même un peu. Je m’étais perdue entre mes compotes zéro-déchet et mon implication professionnelle. Bien sûr, mon amie la culpabilité maternelle me tenait compagnie, avec sa copine l’amoureuse nostalgique (l’adepte du «c’était bien avant hein? Quand on avait du temps pour nous deux»), et je ne vous parle même pas de l’email-pro addict, celle qui réserve des salles de conférence depuis le resto, à 19h.

En parallèle, je continue mon cheminement vers le «moins tu as de déchets, mieux tu te portes». Mon chum fait un peu la sourde oreille (ça doit être depuis que je rationne les coton-tiges jetables), et pourtant il n’y a pas que des efforts incommensurables, en bout de ligne. Il y a aussi des aspects positifs, outre le salut de ton âme, s’entend.

Les poubelles

C’est mon aspect préféré. Une fois vides, mes bocaux repartent dans leur placard, parfois après un détour par le lave-vaisselle. Il n’y a pas de cartons de coquillettes à recycler, pas de plastique souillé dont je ne sais que faire, pas même de pot de yaourts géants que j’empile une fois rincés dans l’espoir de leur offrir un jour une vie meilleure. Ma poubelle de recyclage est assez petite, comparativement à la place prise par trois boites de céréales empilées par-dessus deux cartons de mouchoirs en papier. Les allers-retours quotidiens ne sont (presque) plus un cauchemar. Maintenant, ce sont les 10 dessins quotidiennement ramenés du service de garde de l’école qui la remplissent. On ne peut pas gagner partout!

Les mouchoirs

À la fin de l’été, j’ai lancé un grand appel familial, invoquant partage, trousseau, dot et héritage au besoin, pour récupérer les mouchoirs de nos aïeuls. Exit les mouchoirs en papier – sauf pour le nez fin de vous-avez-compris-qui – un lot conséquent (quoique jamais suffisant, rapport à l’hiver qui a fait son entrée en grandes pompes la semaine dernière, neige et rhume inclus) a donc rejoint nos tiroirs. Plus de petites choses tristement fripées sur le sol des chambres, fini les bouloches sur les vêtements après un malheureux oublié dans une poche de pantalon avant lavage : une fois utilisés, les mouchoirs en tissu familiaux rejoignent la panière de linge sale. J’en glisse dans les poches des manteaux (plus facile de se frotter le nez – on est tous d’accord pour dire qu’en bas de 6 ans, les enfants ne se mouchent pas vraiment, en tout cas pas sans son parent qui s’époumone à ses côtés «mais souuuuffle bon sang, Mamie ne t’a pas entendu de l’autre côté de l’Atlantique»), j’en laisse dans les tiroirs et sous les oreillers, j’en utilise même pour emballer une madeleine ou un morceau de pain.

Les boites à lunch

Ici, au Québec, ma fille amène chaque jour son lunch à l’école. Pâtes ou soupe dans un Thermos, sandwich dans une poche en tissu dédié, compote dans une gourde réutilisable, eau dans une bouteille également Thermos. Les idées de repas manquent parfois mais les contenants jamais. Grâce à ça, j’évite la perte des cuillères, malencontreusement jetées avec les contenants de yaourts, je n’ai pas non plus de maudit sachet qui s’ébroue l’aluminium en déversant leurs restants de miettes à l’intérieur du sac de lunch, ni d’opercule de yaourt se séchant la couenne dans un recoin de la boite à collation. La consigne ici est «ne jette rien», même dans le doute. Certes, je récupère des gourdes jetables mal rebouchées – j’ai pas dit qu’on était parfait – mais c’est un moindre mal, n’est-ce pas?

Les serviettes de table

Le grand appel familial susmentionné à porter ses fruits en matière de serviettes de table en tissu également – c’est qu’on était écolo dans le temps! Elles ont rejoint le lot de serviettes mignonettes achetées à une couturière du coin. Le sopalin/scott towel mène désormais une vie de patate de sofa. Il peut garder ses feuilles plus longtemps qu’un palmier en Floride et c’est un grand pas pour l’humanité de trois ans qui déroule habituellement le sopalin avec un peu trop d’enthousiasme. La serviette peut se réutiliser plusieurs fois, dans tous les coins, et elle est une nouvelle raison parfaite de dispute fraternelle. Vous pensiez vos serviettes parfaitement similaires, et bien non! Là maman tu vois il y a un renard à vélo, et bien sur celle-là le renard on le voit pas son vélo. Voilà, bien fait pour toi maman, t’avais qu’à y penser aussi.

-Lexie Swing-

« J’ai pas de plan »

Le plan de naissance, vous connaissez cette idée? C’est un plan, écrit ou oral, que vous pensez, rédigez et communiquez aux médecins, aux sage-femmes, à votre mère (qui en critiquera la moitié) et qui donne vos préférences quant à l’accouchement : pour ou contre l’épisio, épi(péri)durale* ou non, allaitement au sein ou au biberon, permission de griffer le conjoint s’il continue à dire en regardant le moniteur des contractions «oh la la, celle-ci elle va être grosse» comme un surfer sur la plage de Seignosse un soir de tempête.

A quelques semaines de l’accouchement de ma première à naître, j’avais lu des tas de choses sur les plans de naissance, mais je n’avais encore rien prévu. Plus encore que l’envie, je n’en ressentais pas le besoin. La planète entière savait que je ne voulais pas allaiter – à commencer par ma sage-femme à qui je l’avais mentionné en introduction, drette après mon prénom – et c’était à peu près la seule chose qui m’intéressait. À la sage-femme qui s’interrogeait, j’ai répondu «non, je n’ai pas de plan» et elle a eu ces mots «ne pas avoir de plan, c’est encore le meilleur plan possible». J’avais une vague idée de ce qu’elle voulait dire, j’avais lu ces futures mamans, terrifiées de voir leur accouchement leur échapper, ces héroïnes montées au combat parce qu’on tentait de raisonner leurs souhaits, à tort ou à raison. J’ai lu mille témoignages, a posteriori, de femmes qui avaient dû accoucher par césarienne plutôt que par voie basse et qui se sentaient lésées, volées, qui se sentaient fautives même, de ne pas avoir su donner la vie comme elles pensaient qu’on le devait. Ça me rendait triste pour elles. Pourquoi se flageller ainsi devant une situation généralement imprévue et incontrôlable? Que pouvons-nous prévoir de cela, et qu’y faire?

J’ai répété «non, je n’ai pas de plan» et j’ai demandé à ce que, quand même, elle nous explique comment faire si je n’arrivais pas à temps à l’hôpital. Nous aurions une heure de route pour nous y rendre et je voulais parer à l’éventualité d’un accouchement en cours de route. J’avais totalement confiance en la capacité de mon amoureux à accoucher notre premier enfant (lui beaucoup moins). Il avait une seule consigne : passer le panneau Toulouse. Je voulais qu’elle naisse dans une grande ville. J’étais snob. J’étais prête à accoucher sur le stationnement du Carrefour pour ça. (Depuis j’ai changé) (Je suis prête maintenant à accoucher avec les biches).

Quand la sage-femme – j’ai accouché avec des sage-femmes seulement – m’a demandé de me mettre sur les genoux et a installé une affaire pour que je m’y accroche, je crevais d’envie qu’elle aille se faire f***** parce que j’avais une contraction folle et l’envie de mourir. Elle a dit «vous me faites confiance?» et j’ai dit oui. Parce que je leur faisais confiance. Parce que c’était leur job. Parce que je sais que quand on fait confiance aux gens et qu’on le leur dit, ils font un meilleur boulot. Et que vu où elle avait ses mains, ce n’était pas le moment de lui faire passer un bilan de compétences.

Quand l’anesthésiste est venu me saluer, m’a expliqué la procédure et a ajouté « quand vous avez besoin de moi, faites moi signe », j’ai répondu « j’ai besoin de vous maintenant ». Je n’avais aucun défi personnel à relever face à la douleur et mon col était suffisamment ouvert. J’aurais pu attendre, j’imagine. Mais il était là et il serait probablement introuvable au moment où j’aurais besoin de lui (qui a dit « comme tous les hommes? »), alors j’ai décidé que c’était le bon moment.

Ne pas avoir de plan, c’est devenu un leitmotiv. Pour accoucher comme dans la vie en général. Se laisser porter. Tout prévoir, et puis rien du tout aussi. Ça devrait être le crédo de tous ceux qui, comme moi, stressent devant l’imprévu. Parce que sortir du cadre n’est plus un stress quand il n’y a pas de cadre. Et que l’on croit à tort que tout planifier diluera l’anxiété, ce qui est faux. Tout planifier, c’est mettre des barrières occultantes en carton-pâte. Des barrières fixes d’apparence mais qui s’effondreront au moindre imprévu, brisant du même fait le carcan de nos certitudes.

Pour vivre sereins, vivons libres donc. Que l’impossible soit notre seul horizon.

Surfons ces vagues, aussi hautes soient-elles. Il y aura bien quelques mains à griffer, s’il le faut.

-Lexie Swing-

*La péridurale en France se nomme l’épidurale au Québec