Je suis le Lucky Luke du courriel pour l’école

«J’ai bien lu l’infolettre. Il est fait mention d’une autorisation de sortie à signer. À ma connaissance, nous n’avons pas reçu d’autorisation de sortie. Pouvez-vous nous la transmettre svp?»

Ça, c’est mon courriel type. Toujours poli, un brin stressé, souvent pressé. Je suis de ces parents à qui on ne peut pas parler d’une autorisation de sortie si le document n’est pas annexé. Le cauchemar des planificateurs. Le doigt sur le clic gauche plus rapide que Lucky Luke abattant son ombre.

Je le sais. C’est ma job, aussi, la planification. Outlook me sonne les cloches à chaque fois : «Vous avez parlé d’un fichier joint, mais aucun fichier n’a été joint à votre courriel, voulez-vous joindre un fichier à votre courriel?». Inratable. Même Gmail s’y est mis. Je soupçonne un complot.

L’école n’est pas en reste. «SVP prévoir les pantalons de neige au moment opportun». Ma tête s’affole. C’est quand, le moment opportun? Quand la neige tombe enfin? Quand il fait 2 degrés? -2? -10? Je crois que traînent en moi les réminiscences de ma propre enfance. La peur de mal faire. L’annotation au stylo rouge qui s’époumonait : «Consignes mal comprises». Je relis le paragraphe. Interpelle mes amies mamans. Confronte ma compréhension. Copie les parents qui semblent savoir, ceux qui un beau jour sortent de leurs coffres les pantalons rutilants.

D’ailleurs, les autres parents semblent toujours savoir. Quel jour sortir les pantalons de neige. Quoi mettre dans la boite à lunch. Où trouver des chaussons de danse. Quand se terminent les inscriptions aux camps d’été.

Ils semblent toujours lancés dans une conversation animée avec l’institutrice. Ils ne se questionnent pas au sujet du sens caché du dernier courriel reçu. Ni sur le format de la boite à chaussures à sacrifier sur l’autel des arts plastiques des maternelles (true story – elle est devenue une grotte pour dinosaures) (avouez que ça vous manque, d’avoir 5 ans et que votre mandat de la semaine soit de construire une grotte pour les dinosaures).

Et puis parfois, à la faveur d’un anniversaire d’enfants un peu trop arrosé (au jus de raisin) (tout pressage compris), on apprend les courriels envoyés en catimini, derrière les sourires figés. On note le ton acerbe employé pour citer une éducatrice un peu trop zélée. On détaille les ridules agacées et les haussements d’épaules. Et on s’esclaffe finalement, alors que tous les parents présents épaulent le père ou la mère désabusé(e) d’un «moi, pareil», grammaticalement faible mais politiquement fort.

La vérité, c’est qu’on est tous le boulet de quelqu’un. Je tempère les inquiétudes parfois saugrenues de mes contacts mais nourris les miennes aux fruits des messages de l’école sans objet et des courriels sans fichiers. J’ai des amis profs qui vitupèrent contre les assauts parentaux et râlent en cachette de l’institutrice de leur enfant qui les rackette en boites d’œufs vides et circulaires de supermarchés. J’ai aussi des copines secrétaires qui collent aux basques des directrices et directeurs de ce monde pour obtenir une malheureuse approbation et signent l’autorisation de sortie pour l’école appuyées sur le pare-brise de l’autobus scolaire à 6h22, le matin du départ en voyage de classe.

Je suis le parent aux courriels intempestifs. Je plaide coupable. Et vous vous êtes lequel?

-Lexie Swing-

Parents : du temps pour soi

J’adore coudre. J’aime le principe même de créer quelque chose. J’ai longtemps créé des phrases, des envolées poétiques, des histoires que je dévoilais à voix haute, après m’être éclaircie la gorge. J’aime la fabrication de quelque chose qui vient de soi, une étiquette invisible, un filament d’âme sur un morceau d’étoffe.

J’adore aussi lire. Des piles entières que je dévore, comme une faim sourde et irrationnelle. Au creux du ventre, tapie. Une faim de mots, d’idées, d’espoirs. Une faim d’ailleurs, aussi.

Je connais le besoin de faire du sport, de se dépasser, de s’exalter pour un record battu, un défi lancé à soi-même comme une perche tendue à son courage.

Ça prend du temps pour soi, d’être heureux. Mais ce n’est pas aussi évident que l’idée le prétend.

Il s’agit presque d’une consigne, désormais. Être un parent présent. Être un parent bienveillant. Être un parent qui prend du temps pour lui. Il faut être tout ça en même temps, mais ne surtout pas être stressé. C’est une injonction. Soyez bien avec vous-même pour être un bon parent.

C’est votre faute, si vous ne prenez pas de temps pour vous. Personne ne vous dira jamais que c’est la faute au petit dernier qui préfère hurler à la lune (même pas pleine) que de dormir la nuit. Nul ne reportera la faute sur votre aînée, qui prend deux mi-temps pour manger trois bouchées. Le monde niera en bloc les matinées courses à pied et le tunnel de la fin de journée.

Après tout, c’est toi qui l’a voulu.

Reste que, entre nous, on se le dit, on se le chuchote : on aimerait bien ça, du temps pour nous. Laisser tomber le souper pour lire quelques pages en grignotant des céréales ou partir courir dans le soleil qui se couche, en faisant fi des tâches et des obligations.

J’aimerais ça, que mon projet couture ne soit pas une comédie en trois actes mal ficelés. Que la découpe du patron ne se fasse pas avant Noël pour espérer que les pantalons soient cousus à Pâques. Que l’achat du tissu ne soit pas un casse-tête mathématiques avec soustraction des activités sportives enfantines, et horaire du magasin en retenue.

Je rêverais, que mes virées à la bibliothèque ne se transforment pas en épopée fantastique, où Tempête, l’aventurière escalade tables et étagères dans une chasse aux trésors aussi fébrile qu’épuisante. Et qui, le moment venu, la transforme en chat de canapé qu’il faut porter sur le retour à pieds.

Je l’ai fait. Fermer le lave-vaisselle et enfiler mes gants (de boxe). Filer à l’anglaise sitôt les enfants couchés. Embrasser leur père, se dire qu’on se verra un autre soir, une autre fois. Et partir s’entraîner.

Parce que oui, c’est important, le temps pour soi. Exister au-delà de sa parentalité. Être nous-même, être n’importe qui. Des individus qui dansent, qui courent, qui virevoltent, qui boxent l’air à poings serrés, le cœur léger.

Un temps gagné au profit de notre âme et au détriment, probablement, du reste. De l’autre. Quand l’aventure de nos vies se résume à des mots mal écrits sur le papier plastifié du calendrier familial. Boxe. Tennis. Piscine. Karaté. Danse. Comme autant de sauts de puce. Autant d’existences parallèles.

Autant de points gagnés, peut-être aussi, sur notre bonne santé mentale.

Même si, c’est clair… le lave vaisselle ne se videra pas tout seul!

 

-Lexie Swing-

Photo : Andrew Rashotte 

Connaissez-vous Passe-Partout?

Moi, la première fois qu’on m’a parlé de Passe-Partout, ici au Québec, j’ai cru qu’on mentionnait le monsieur qui porte toujours un immense jeu de vieilles clés, dans Fort-Boyard. Je me suis demandée où ils le mettaient, leur fort, sur le Saint-Laurent. Mais ça ne m’a pas émue plus que ça.

Et puis, en début d’année, de nouveaux épisodes de «Passe-Partout» ont été tournés, provoquant une marée de commentaires enthousiastes de la part des parents québécois, eux-mêmes issus de ce que l’on a appelé ici «la génération Passe Partout».

C’est le moment où je n’ai pas pu m’empêcher de demander : «Mais p***** c’est qui Passe-Partout?». Comme je suis polie et que les enfants ont toujours les oreilles qui trainent, j’ai plutôt dit «Qui est ce fameux Passe-Partout dont le monde (québécois) entier a le nom sur les lèvres?»

Bref, il s’avère que Passe-Partout est une fille (et toc). Elle partage la vedette de l’émission avec Passe-Carreau et Passe-Montagne – respectivement une fille et un garçon. D’autres personnages sont également présents, tels que Fardoche, Julie et André, ainsi que la famille de marionnettes qui reproduisent des saynettes de la vie quotidienne.

L’émission a été diffusée de 1977 à 1991, puis remisée, jusqu’au tournage de nouveaux épisodes l’an dernier.

Ça ressemble-tu aux Minikeums?

Nope. Les Minikeums, qui d’ailleurs ont correspondu à la génération suivante – ils sont apparus en 1993 – étaient bien des marionnettes, mais elles avaient été créées à l’effigie de personnes célèbres en France : Antoine de Caunes, Vanessa Paradis, la chanteuse Elsa, Mc’Solaar… Personnellement, et mise à part «Vaness’», je n’avais aucune idée à l’époque qu’ils étaient censés représenter des personnes réelles. Les saynettes qu’ils reproduisaient étaient plus des copies d’émissions existant sur les ondes («Question pour un lampion», «Taratatouille»…) que des saynettes de la vie courante.

Le concept de Passe-Partout est pour sa part moins un divertissement qu’un outil pédagogique télévisuel. L’enfant se retrouve dans les saynettes, il apprend des mots, des concepts, des façons d’agir aussi.

Et pis, t’as aimé ça, la première saison de Passe-Partout?

On n’a pas la télé ici, et j’ai toujours eu l’impression de passer à côté d’une certaine forme de culture québécoise. Quelle que soit l’idée que l’on se fait de la culture télévisuelle, je trouve qu’elle peut être une forme de découverte et d’apprentissage lorsqu’on immigre dans un nouveau pays.

Passe-Partout était pour moi une belle façon de découvrir un concept qui avait bercé l’enfance de mes amis, et qui s’apprêtait à accompagner mes petites Québécoises dans les prochaines années. Si l’émission se poursuit, elles feront directement partie de la nouvelle génération Passe-Partout, une belle forme de ralliement.

En janvier dernier, j’ai donc téléchargé l’application de Télé-Québec, j’ai lancé le premier épisode et… je suis allée me servir un verre de vin. Je n’étais clairement pas assez alcoolisée pour apprécier le concept. L’épisode s’ouvrait sur la marionnette Cannelle, la fille de la famille, et si mes souvenirs sont bons elle parlait à son phoque en peluche. J’étais tassée au fond de mon sofa, roulant des yeux. Je pense que je manque de sensibilité à l’égard des marionnettes.

Mais vous savez qui a directement accroché à l’émission? Mes filles. Tandis que je regardais d’un œil torve, B. a levé la main pour répondre à une question posée face caméra par Passe-Partout. Je me suis rassise plus droite. Passe-Montagne et Passe-Carreau ont proposé une série de mouvements pour se défouler. Tempête s’est levée d’un bond et j’ai repris une gorgée. Les protagonistes ont entamé une chanson. Et les filles ont repris en chœur tandis que je murmurais l’air entêtant. Et puis un enfant – un vrai enfant – est apparu sur l’écran. «C’est un ami de ma classe», a crié B. J’ai laissé échapper un sourire.

La vérité, c’est que je n’irais pas me farcir Passe-Partout en proie à une vaine solitude. Mais comme parent… bon sang que c’est sain. Ça fait tellement du bien, de voir une émission proposée aux enfants qui soit aussi saine. Qui montre aux enfants comment exprimer leurs sentiments. Qui leur apprend le nom des oiseaux et le cycle des saisons. Qui soit aussi interactive, les enjoignant à chanter, à s’exprimer et à bouger.

Pour vous donner un exemple, la photo d’illustration montre l’épisode que les filles ont regardé ce matin, tandis que je finissais de me préparer. À l’image – petite et flou, j’en conviens – Passe-Montagne et Passe-Carreau, qui rencontrent le chien de Fardoche. Passe-Montagne a peur des chiens. Passe-Carreau, qui est le personnage énergique et «physique» (au sens d’exercices physiques) de l’émission, lui répond : «Tu sais, il y a une façon d’aborder les chiens si tu en croises un. Déjà, tu commences toujours par demander au maître du chien si son animal est gentil et si tu peux le caresser. Ensuite…»

Vous voyez l’idée? Vous croyez que ça n’a pas d’impact? Détrompez-vous! Au premier chien que nous avons croisé, Tempête s’est précipitée, et B. est intervenue : «Souviens-toi, tu dois d’abord demander…»

Je vous encourage à découvrir l’émission, juste pour le fun, juste pour voir. Avec votre âme de parent, en laissant le sarcasme au vestiaire. Parce que oui, la première fois que Passe-Montagne a raconté une histoire courte en s’appuyant sur des illustrations au mur, puis qu’il a ensuite repris l’histoire une nouvelle fois depuis le début, j’ai cru faire une crise d’apoplexie. Et puis il a dit «mmmh rappelez-moi, il se passait quoi, à ce moment-là, déjà?» et mes filles ont répondu en criant et riant, ravies d’avoir tout retenu. J’ai su à cet instant que le plaisir du divertissement me resterait inaccessible. Me reste donc celui de bouquiner en toute tranquillité pendant 23 minutes en sachant mes enfants absorbés par une émission de valeur.

Et ça, je vote pour.

-Lexie Swing-

Pour découvrir l’émission, rendez-vous sur Coucou Télé Québec.

Crédit photo : Lexie Swing

Le virage zéro-déchet : état des lieux

Depuis quelques mois, nous avons commencé à développer une conscience plus aigüe des déchets que nous produisons. À la manière d’un kangourou paresseux, nous semblons progresser par bonds, plutôt qu’en trottant. En l’espace de deux ans, nous avons ainsi éliminé la viande et le poisson, nous nous sommes tournés vers la production biologique et locale, pour finalement nous intéresser au zéro-déchet.

C’est comme si j’étais tombée amoureuse de la grande blonde timide au fond de la classe. Celle qui a toujours été là, à l’ouest du groupe, que l’on remarque à peine, jusqu’au jour où, à la faveur d’une poésie somptueusement récitée (ou d’une soirée trop alcoolisée), on la redécouvre brusquement. Le zéro-déchet, c’est ma blonde timide. Et je ne compte plus la lâcher.

Pire, j’ai développé une véritable culpabilité lorsque je nie son existence. Une angoisse écologique (ou solastalgie) qui semble être assez répandue désormais, dans notre génération. Écologiquement angoissée donc, je me vois refuser à mon estomac le yogourt granola dans son pot en plastique estampillé 6 – non recyclable. Je subis la pression de ma liste de courses, plaidant en faveur des lasagnes feta-courgettes (un délice) lorsque lesdits légumes sont emballés en trio, plastique étirable en soutien (non recyclable). Je fais demi-tour devant le café voisin, le poing serré sur mon absence de tasse. Pas de tasse, pas de café. Les leçons de privation (de café) seront les plus durement apprises.

Compost et Cie

Ce qui a permis un véritable changement dans notre consommation, c’est la découverte d’un magasin de vente en vrac très bien fourni, notamment en produits biologiques, et la mise en place d’un programme de compostage par la ville.

Parce que moi, ajouter un peu de feuilles par-ci, deux trois haricots par-là, implorer quelques vers de terre et sceller le couvercle pour éviter les assauts des trifouilleurs du coin (entends par là : les ratons-laveurs), ça me disait moyennement. Je préfère laisser ce savant entretien à d’autres (à la ville, donc).

Côté compost, ladite ville n’y est pas allée avec le dos de la cuillère. Tu veux sauver la planète? Trie tes poubelles! D’un ramassage hebdomadaire des déchets, elle a profité de la mise en place du compost pour faire passer le ramassage à une fois aux deux semaines. Les récalcitrants du tri n’ont qu’à bien se tenir : pas moyen de faire les paresseux si l’on ne veut pas se retrouver avec plus de sacs de déchets que la poubelle ne peut en contenir.

Heureusement, le guide fourni était précis, et les possibilités larges quant à ce qu’un compost de ville est susceptible d’accueillir. Pour être honnête, ce fut drastique : notre poubelle de déchets est désormais passée de deux, voire trois sacs par semaine, à un sac pas très rempli aux trois semaines.

Ce qu’on trouve dans le sac de déchets

J’ai lancé une fouille archéologique hier soir pour tenter de savoir ce qu’on jetait encore dans la poubelle «normale». Hors erreurs des filles – j’y ai trouvé quelques mouchoirs et des gâteaux écrasés – la récolte révèle à la fois les faiblesses de la grande distribution et notre méconnaissance quant à la destination de certains produits : film étirable, plastique non recyclable, papier très souillé, ballounes crevées, crayons cassés, collants déchirés, tissus très tâchés (garderie, si tu m’entends), mais aussi éponge et matériaux divers utilisés lors des travaux de la cuisine.

La preuve – peu ragoûtante certes – que les choses se jouent surtout en amont. Ne pas acheter, c’est déjà éviter la poubelle des déchets. Il y a des affaires, cependant – soyons francs – que je ne compte pas arrêter d’acheter demain, à commencer par les collants. Des collants qui finissent inexorablement dans la poubelle après quelques utilisations. Le cycle de vie d’un collant est court même s’il existe d’excellents tutoriels pour les transformer ensuite en éponge pour ceux qui n’ont que ça à faire de leur vie (je rigole bien entendu – mais repenser et retraiter ses déchets est clairement chronophage).

Magasiner en vrac

Il n’y a pas de secret. Si l’on veut éviter les déchets il faut magasiner en vrac. Et là, le mot manquant est «pouvoir». Il faut POUVOIR magasiner en vrac. Je vais réutiliser ici une expression québécoise que j’aime : «C’est pas vrai que».

C’est pas vrai que l’on va faire 50 bornes (à) toutes les semaines pour aller remplir ses bocaux – surtout quand le supermarché est à 3 minutes à pied.

C’est pas vrai que l’on va se taper 5 places différentes pour venir à bout de la liste d’épicerie.

C’est pas vrai non plus que le parent qui travaille 40h/semaine (s’occuper de ses enfants à temps plein fonctionne aussi dans cette équation dramatique) a le goût d’emmener sa vive progéniture le week end, dans un endroit rempli de bouffe à disposition et de bonbons à volonté.

(Un jour je vous raconterai cet épisode intitulé «quand Montessori tourne mal», à savoir le jour où j’ai voulu agrémenté mon week-end de maman solo d’une virée au magasin en vrac. Virée que j’ai édulcorée d’une activité «transvidage : attrape les coquillettes avec la cuillère à soupe et verse-les dans le pot»). (Heureusement, le magasin en vrac où je me rends dispose d’un «coin des papas» comme j’aime l’appeler, c’est-à-dire un espace pourvu de jouets, de livres, et de papas, affalés sur les sofas mis à disposition et surveillant d’un oeil fatigué leur progéniture électrisée par trop d’heures de dessins animés).

Bref, pour limiter ses déchets, il faut acheter en vrac et donc avoir facilement accès à des magasins qui en proposent, ainsi qu’à des légumes sans pellicule plastique (une gageure, dans mon coin, surtout en bio). Mon épicerie s’effectue pour le moment entre un magasin où je trouve en vrac (et en bio) l’ensemble des produits secs, ainsi que des œufs, du tofu, du fromage, du sirop d’érable, de l’huile et tous les produits ménagers possibles; et un magasin bio où je me fournis en légumes. J’y achète aussi quelques produits «emballés» : de la sauce tomate, les céréales des enfants, de la crème glacée, des saucisses végés, etc. Rien qui ne soit infaisable soi-même, mais c’est là où le temps vient à manquer, n’est-ce pas?

-Lexie Swing-

Maladie infantile vs obligations professionnelles : le casse-tête parental

Je sors de deux semaines intenses professionnellement. Les dates étaient notées dans le calendrier familial, le rythme orchestré et les arrangements prévus. Tout était en ordre pour un déroulement parfait des choses. C’était sans compter la maladie soudaine de la petite dernière.

Car ta vie personnelle se fout de tes obligations professionnelles (et c’est là chose bien connue).

Alors que se profilait le repos bien mérité de la première mi-temps – aka, le week-end entre les deux semaines très chargées – Tempête a déclaré une fièvre aussi forte que soudaine. 40.3 au compteur et les yeux aussi vitreux qu’une bille Agathe abandonnée à l’ombre de la cour de récré. L’amoureux a pris en charge le petit pyjama frissonnant pendant que je fuyais vers le centre-ville et la journée s’est déroulée sans encombres (mais à grands renforts de Tylenol).

La nuit de vendredi à samedi défiant de nouveau la chaleur des tropiques, nous avons demandé un rendez-vous à notre médecin de famille de toute urgence – magie de la technologie – pour le lendemain matin même. Déjà, se profilait dans nos têtes la perspective du lundi. Ce lundi sacré. Celui-là même qui devait voir partir l’amoureux pour un déplacement avant de prendre le premier train de l’après-midi pour récupérer les filles, leur mère étant astreinte à résidence professionnelle par la tenue d’un événement de première importance.

Le lundi est arrivé et – oh miracle! – point de fièvre à l’horizon.

Le parent coupable est un parent prévoyant. Nous avons croisé les doigts et répété des prières à Mère Nature, sacrifiant quelques tomates sur l’autel du compost. Fatiguée mais non fiévreuse, Tempête est allée rejoindre les rangs de ses pairs à la garderie. Elle a tenu bon jusqu’à 17h, heure à laquelle son père l’a récupérée, somnolente mais toujours blagueuse.

La fièvre est revenue tel un boomerang durant la nuit – à croire que Mère Nature n’avait guère été convaincue par nos prières. Le lendemain matin, ce fut donc mon tour de prendre en charge l’enfant malade (l’égalité des sexes, toussa…). Ma boite courriels ne dérougissait pas, mais l’ensemble des manœuvres restait possible à distance. Babysittée par les PJ Masks, tenue en haleine par Masha et Mishka, Tempête a absorbé plus d’heures de télévision en 24h que durant l’année écoulée (#parenting101). Le soir même, nous étions de retour chez le médecin où l’enfant a piqué du nez dès la salle d’attente, peu émue de ma lecture enjouée de Maman Ours. Le diagnostic s’orienta cette fois du côté de l’otite. L’enfant fut mis sous antibiotiques avant de reprendre le chemin de son lit, sa mère filant à 21h faire le pied de grue dans une pharmacie aussi bondée qu’un Tim Hortons un soir de match.

Retour à la garderie le lendemain (l’inconscience et la perséverance font parfois bon ménage) de l’enfant sans fièvre et sous antibiotiques. Jusqu’à 11h et l’appel de l’éducatrice plaidant l’importance de rester à la maison pour l’enfant fatigué. L’amoureux annula donc son rendez-vous du midi pour aller chercher notre Tempête, devenue le temps d’une maladie une simple brise marine sur le port de Cassis.

Retour à la case départ. Le lit donc. Jusqu’au réveil de la sieste, à 16h. Sieste qui sonna le glas de la maladie, le retour du diable de Tasmanie et la fin de l’errance parentale. Si jeudi fut un point d’interrogation – la sieste emportera-t-elle un épisode fiévreux dans ses bagages? – vendredi fut un retour aux sources. C’était soccer et journée des jouets de maison. Il y avait des joggings à enfiler, une poupée à emmener, une moto à retrouver, et une grande sœur à embêter. La vie, en somme.

Questionnement mathématique

Depuis la maladie de Tempête, je m’interroge. Quid de l’équation enfant malade + obligations professionnelles? (Condition : si et seulement si aucune famille n’habite à proximité pour garder l’enfant).

Enfant A, Père B, Mère C

Si A est malade. Considérant que B et C ont des obligations qui nécessitent leur presence physique à un endroit L.

En admettant que B et C ont chacun pris une journée pour garder l’enfant.

Ajoutant à l’équation l’exaspération des collègues, d’une part, et les inquietudes des éducatrices, d’autre part.

N’oubliant pas, cela va sans dire, une culpabilité, parentale, pour commencer, et professionnelle bien évidemment.

Quel résultat?

(La fatigue, les amis, la fatigue)

-Lexie Swing-

Les 6 questions à se poser quand on veut changer de carrière

Il y a un peu plus de deux ans, je poussais la porte de ma nouvelle entreprise, pour ce qui était un changement de carrière complet. Alors journaliste, métier dans lequel je cumulais déjà plusieurs années d’expériences diverses, je devenais un hybride de coordination événementiel et de recrutement, travail pour lequel je n’avais aucune expérience mais plusieurs compétences transférables et transversales, ainsi que la conviction féroce d’avoir trouvé le bon chemin de carrière.

Avant de pousser cette porte-ci, il y a eu plusieurs mois d’errance et de désillusion. Un chemin de croix et d’introspection nécessaire pour aller du point A «Je ne veux plus exercer mon métier actuel» au point B «j’ai trouvé mon nouveau plan de match». Pour accélérer le processus, voici quelques questions que vous pouvez vous poser.

Qu’est-ce qui me déplait dans mon travail actuel?

Le désintérêt face à un travail, voire le désamour, peut venir graduellement ou d’emblée. Il peut être une question d’ambiance, une question de tâches, une question de lieu. Il peut réunir plusieurs aspects, ou un seul, sur lequel on se focalise. Si elle est mauvaise, l’ambiance aura tendance à ternir l’ensemble de la vision que l’on a de son travail, même si le poste est prometteur. Et qu’importe la bonne ambiance, des tâches monotones et/ou rébarbatives, en deçà ou trop éloignées de ses compétences réelles peuvent nuire à l’intérêt porté à son travail. Il faut alors se demander pourquoi on n’apprécie pas, ou plus, ce que l’on fait; pour ensuite se demander si cet aspect négatif est une raison suffisante de quitter son emploi et/ou s’il s’agit d’un aspect temporaire ou de longue durée. On peut, par exemple, détester le fait que l’on travaille en open-space/ dans un lieu à aire ouverte, mais savoir qu’un déménagement se profile ou qu’une année d’expérience supplémentaire pourrait conduire à avoir son propre bureau. Il est possible, également, que l’on déteste travailler avec une certaine personne, mais qu’évoquer ce problème puisse permettre une réorganisation des équipes de travail, et ainsi des contacts limités. Souvent, lorsque l’on connaît un désintérêt, parfois en raison de la monotonie des tâches, il est utile de rencontrer son supérieur direct pour évoquer le problème et voir de quelle façon son poste pourrait évoluer.

Parfois, cependant, l’idée même de rester plus longtemps dans une entreprise nous colle des aigreurs à l’estomac. L’étape logique est donc de répondre à la question suivante :

Quelles tâches ai-je envie d’accomplir au quotidien ?

Parfois, ce qu’on s’imagine faire n’a rien à voir – ou presque – avec ses tâches actuelles. C’est signe que l’on ait passé à autre chose dans sa vie. De manière générale, les études actuelles semblent s’accorder sur le fait que les jeunes générations d’aujourd’hui pratiquent plus facilement ce que les Anglo-saxons qualifient de «job-hopping », soit sauter d’un emploi à un autre. Parfois dans le même domaine, mais pas seulement.

Il arrive fréquemment que des changements familiaux nous propulsent vers d’autres besoins : besoins de flexibilité, d’horaires plus stables, d’une plus grande reconnaissance conciliation travail-famille. Besoin d’une réalité familiale comprise et acceptée de ses collègues. Besoin de politiques spécifiques sur la conciliation.

Il peut s’agir, aussi, d’une erreur de départ. Difficile de savoir ce que l’on veut vraiment faire, à 18 ans. On choisit un plan de match sur des circulaires bien marketées, on imagine un quotidien calqué sur des séries télés. Les stages découvertes sont rares et les opportunités de découvrir ses compétences professionnelles assez inexistantes avant le choix d’études, même si elles sont plus fréquentes ici, en Amérique du Nord. Lorsqu’on commence à travailler, la différence de perception entre ce qu’on imaginait et la réalité est parfois difficile à avaler.

Quel poste correspondrait à ces tâches?

Cette réponse est parfois difficile à donner, et pour bien y réfléchir, deux têtes valent mieux qu’une. Montrez votre liste de tâches idéales à un proche qui pourra vous aider à identifier le bon métier. Si la personne a des connaissances générales en Ressources Humaines, c’est double bonus : ces personnes savent lire au-delà des titres de postes et connaissent souvent les tâches qui y sont reliées. Dans tous les cas, fuyez comme la peste les pros du jugement – il y en a toujours. Vous n’avez pas besoin d’une leçon sur votre souhait de changer, ni de rires moqueurs face aux tâches que vous avez identifiées.

Dans quel domaine ai-je envie de l’exercer?

Imaginez : vous avez identifié une préférence pour l’organisation d’événements. Savez-vous déjà de quelle manière vous aimeriez exercer cette fonction? Pour des événements caritatifs? En interne, dans une entreprise? De façon ponctuelle, dans le cadre de fonction plus vaste? À titre indépendant, pour des célébrations privées?

Cette question, c’est celle des valeurs. Lorsque j’ai suivi le cours de Management responsable de l’Université Laval (MOOC – je vous le conseille!), cet aspect était abordé. Aujourd’hui, pour s’inscrire à moyen terme dans une entreprise, nos valeurs ont besoin d’être mises de l’avant. Une personne pourvue d’une fibre sociale importante sera désormais incapable de rester sur le long terme dans une entreprise dont le leitmotiv n’a trait qu’à la business et au profit. C’est une raison à part entière, sinon un bullet point sur la liste, de changer d’entreprise aujourd’hui.

Quels sont les aspects du travail qui sont importants pour moi?

Conciliation travail-famille, télétravail, salaire, assurance maladie (ou mutuelle), possibilités d’évolution, distance de trajet… Il y a de multiples aspects qui peuvent nous donner envie de choisir un travail plutôt qu’un autre. Une fois vos priorités identifiées, il vous sera plus facile d’identifier les entreprises ou lieux où vous aimeriez travailler.

Est-ce que je dois reprendre des études ou faire valider des compétences?

On n’est pas tous prêts à reprendre des études à 30 ou 40 ans, loin s’en faut! Si la nouvelle carrière choisie demande de repasser par le stade études, c’est le moment de réfléchir à la faisabilité du projet. Pouvez-vous suivre des cours du soir ou à distance? Avez-vous une épargne qui vous permettrait de vivre le temps d’aller au bout de ces études? Pour moi, il s’agissait d’un big nooo, autant en termes d’envie que de capacité financière. Il a donc fallu se concentrer sur des carrières accessibles seulement avec des compétences transversales (à savoir des compétences générales applicables à plusieurs carrières ou postes) et transférables.

Voilà, si vous êtes passé à travers ces 6 questions, vous avez fait le plus gros du chemin. Le reste relève de la patience. Difficile, lorsqu’on est prêt à changer, d’être freiné dans son élan par le manque d’opportunités et les candidatures laissées sans réponse. Un changement de carrière est une décision qui nécessite plus que jamais de se créer des opportunités : faites jouer votre réseau, décrocher votre téléphone, aller à la rencontre des employeurs potentiels.

Sachez aussi vous entourer. Encore une fois, nul n’a besoin, dans ce moment d’incertitudes, du poids lourds des exigences parentales ou du sourire mesquin d’un collègue envieux. Ne dévoilez votre projet qu’aux proches bien intentionnés, ceux qui sauront vous conseiller («tu devrais rajouter ça comme tâche dans ta liste, tu dis toujours que tu adores faire ça») et vous épauler.

Avez-vous d’autres conseils pour les personnes qui voudraient changer de carrière?

-Lexie Swing-

 

 

 

 

 

 

 

 

Grippe – cuvée 2019

Je me suis fait vacciner pour la première fois contre la grippe cette année. Juste après avoir piqué, l’infirmière m’a annoncé que «le vaccin fonctionne bien, l’Australie y a bien réagi». Et de m’expliquer que l’Océanie était toujours la première à faire l’expérience de ce type de vaccins saisonniers, leur période hivernale intervenant avant la nôtre. Ça m’a laissé rêveuse, la grippe ainsi matée par des kangourous survitaminés. J’ai bandé le muscle du bras et j’ai arraché le pansement qui obturait ma récente piqûre. Même pas mal!

La première fois que j’ai entendu parler de la grippe, c’était par un ami du collège (un secondaire 3 environ) en surpoids (selon lui) qui assurait «jalouser son frère» qui «ce con, (avait) réussi à perdre 5 kilos juste avec la grippe». Ça semblait dévastateur effectivement, et efficace, certainement. Reste que la grippe était pour moi une lointaine maladie, une espèce de légende dont je doutais de l’existence véritable.

Ça, c’était avant.

Ça m’a pris comme une migraine. Rien d’inhabituel pour moi. J’ai emmené Tempête au karaté, j’ai dit «à tantôt» au prof avec qui j’ai mon propre cours de sport plus tard le soir, et je ne suis jamais revenue. Je me suis effondrée dans mon lit en rentrant. Vaincue par KO.

J’ai juré à Mr Swing que j’arrivais dans «dix minutes pour souper, je ferme les yeux un instant» et je me suis réveillée au matin, mardi s’annonçant encore plus pénible que d’ordinaire. J’ai grogné et je me suis levée, le pilotage automatique enclenché en mode détresse. Deux Advil® et autant de Tylenol® (équivalent du paracétamol) plus tard, je suais à grosses gouttes au-dessus de mon clavier, porte fermée, sourire figé. La grippe avait lancé l’assaut, et l’issue s’annonçait incertaine.

Dix jours. Autant de doigts que de matins vains. J’ai erré d’heure en heure, accomplissant des tâches que je ne pouvais déléguer. La maladie frappe toujours au moment opportun, c’est bien connu : le dimanche, les jours fériés, le jour d’une rencontre fondamentale, la veille du départ en vacances, etc.

C’était une grippe coriace, une grippe d’homme comme on se plait à en rire entre conjointes. J’ai moins ri, mon tour venu. J’ai imploré qu’on m’achève, j’ai juré que je ne m’en remettrai pas, j’ai finalement fait ce que je critique chez les autres : j’ai pris rendez-vous chez le médecin pour un «pauvre virus». À l’article de la mort – presque – j’ai demandé ce qu’elle pouvait faire pour moi. Elle m’a répondu que moi seule pouvais faire quelque chose pour moi, à savoir prendre du repos. J’ai ri en mentionnant les piles sur mon bureau et les gens à ma porte. Elle a conclu : «on se revoit dans une semaine alors». J’avais reçu le message.

Le luxe dans une vie de parent, c’est d’être assez malade pour garder la chambre, mais pas trop non plus, pour apprécier cette pause incongrue à l’échelle de la routine quotidienne. Après 46 heures de sieste quasi ininterrompue – l’équivalent d’un demi-mois de sommeil au chevet de mon ex-nourrisson noctambule, j’ai retrouvé le chemin de la vie, forme humaine et le sourire. Me revoilà dans la danse.

Et vous, la grippe est-elle passée par vous?

-Lexie Swing-

C’était journée tempête

Les commissions scolaires n’ont pas pris de risque. 30 cm de neige annoncés dans la nuit : la fermeture des écoles a été anticipée dès la veille au soir. Rapidement, les garderies ont suivi. Le personnel plus que restreint – les éducatrices sont souvent des mamans d’écoliers également – rendait l’ouverture impossible. Le train passait, ou peut-être pas. Les bus seraient ralentis, visibilité réduite oblige.

C’était journée tempête. On avait tous anticipé le chaos à venir. Pas de lunchs prêts, pas de devoirs faits, pas d’habits préparés. A peine une recette de pancakes au yogourt sortie sur le comptoir. Et un accès travail à distance demandé pour la cause. A 6h du matin, le potager avait disparu, ainsi que l’allée, une partie des escaliers et l’arbuste au fond de la cour. La neige était au rendez-vous.

On a ouvert nos ordinateurs, mélangé la pâte des pancakes et fait chauffer le café. Alors que l’ancienne génération s’émouvait sur les ondes que « de (notre) temps, on allait à l’école quand même », une commentatrice a fait remarquer : « pourquoi voulons-nous à tout prix braver les éléments ? Pourquoi prendre des risques ? Nous sommes au Québec, adaptons-nous à notre nordicité ». J’ai trouvé ça juste et vrai. Pourquoi lutter ?

Nous avons fait comme nos enfants, excités comme des puces de passer un mercredi en pyjama en regardant la neige tomber – le mercredi n’est jamais un jour off pour les écoliers ici. Nous avons accepté la lenteur du jour et le travail entrecoupé de constructions de legos, et de découpage de sablés.

Il a fallu pousser la voiture prise dans la neige haute, juste à temps pour voir arriver notre service de déneigement privé, venue refaire une petite tournée. Sortir n’est jamais une bonne idée en ces jours enneigés.

Car c’est aussi ça, le Québec. Des journées tempête et de la neige à foison. Légèrement hors du temps.

-Lexie Swing-

6 années de toi

Il y a six ans, c’était un dimanche déjà. Au lendemain d’une nouvelle lune, sous une pluie timide et un ciel de plomb, nous avons roulé – une heure durant – vers notre rencontre. Tu es née à l’heure du brunch. À l’heure du brunch un dimanche, tu avais bien saisi l’importance du moment. C’est ton histoire, celle que je te répète chaque année. Comme mes parents avant moi, comme tous les parents de ce monde, je crois, j’annonce «tu n’étais pas encore née, pas encore, pas encore… Ça y’est, tu étais née, tu es née… joyeux anniversaire…» Je fais fi du décalage horaire, fi de ta naissance sur un autre continent, qui fait qu’hier à l’heure du brunch tu étais déjà née depuis bien longtemps.

Je t’ai dit que j’étais fière de toi. Je t’ai répété ce mantra quotidien : «Tu es intelligente, tu es forte, tu es capable». Cette phrase que je te murmure à l’oreille chaque matin, avant que tu ne t’échappes vers le couloir. Celui qui te mène vers la salle du service de garde. Celui qui te mène aux amis. Celui qui te fait toujours un peu peur, aussi.

Tu es intelligente. Tu es forte. Tu es capable. Je n’en ai jamais été aussi convaincue qu’hier, en te regardant rire, jouer, serrer tes amis dans tes bras. Tu étais présente, entièrement présente, dévouée au moment. Et parce que ça n’a pas toujours été le cas, j’ai mesuré le chemin parcouru. Je l’ai mesuré dans ce saut de chat, cet élan vers l’avant indicible qui t’a fait traverser le fameux couloir ce matin. Un saut qui disait «je suis capable». Cette conviction intérieure que nous passons toute notre vie à chercher.

C’est drôle, ce temps qui file à vive allure. Ce temps qui nous fait dire : «6 ans déjà, mais elle est pourtant née hier». Ce n’est pas vrai. Tu es née il y a bien longtemps déjà. Tu es née dans notre cœur en premier, et dans ce monde en deuxième. Tu as vécu une vie riche et bien remplie, du haut de tes 6 années. Tu dis «ça devait être il y a très longtemps, car c’était avant ma naissance, et moi je suis vieille j’ai déjà 6 ans».

J’ai aimé ma vie avant toi. Je l’aime encore plus avec toi. Comme si à l’échelle de cette vie, tu m’avait donnée cette note impossible. Ce 21/20 insaisissable.

Tu es mon point bonus.

Je t’aime ma B.

 

-Lexie Swing-, maman

Esclaves du monde moderne

L’enfant s’éveille avec le jour qui se lève. La lumière du matin, encore tendre, filtre entre les lames blanches des stores. Elle attrape d’une main la poupée rose offerte en récompenses de ses efforts à l’école. Étreint de l’autre son poupon métis au regard doux, arrivé ici bas en même temps qu’elle. Elle dévale l’échelle du lit tandis que dans la chambre parentale retentit la sonnerie du téléphone. Le réveil strident est caractéristique. Dans le couloir, elle risque un œil. Ils sont là, dans leur propre lumière matinale, les visages blafards éclairés par la lumière bleutée. Redressés sur leurs oreillers, silencieux, ils semblent communier ensemble devant l’appareil immobile.

Elle pousse la porte, avance de quelques pas, côté mère. Celle-ci sourit, lui parle, sans détourner le regard. “Tu as bien dormi ma chérie? Tu veux aller jouer en attendant que l’on se réveille?”

Elle les croyait réveillés. Sont-ils somnambules ? Le rythme de la vidéo dessine des ombres mouvantes sur son visage encore plissé de sommeil. Sa main serre celle de l’enfant, distraitement.

La petite s’éloigne vers le salon, improvise un dessin sur un morceau de sopalin abandonné, et prépare finalement la table du petit déjeuner. Couverts à desserts, verres de la veille, assiettes en plastique – les seules qui lui soient accessibles. Tandis qu’elle s’étire pour attraper le jus de pommes dans la porte du frigo, un pas se fait entendre derrière elle. “Bonjour ma chérie, tu es déjà levée?” Sa mère la regarde, étonnée. “Je suis venue te voir”, lui rappelle-t-elle. La mère fait non de la tête, sans comprendre.  Hausse finalement les épaules. “Je vois…”. Et puis : “Merci pour la table”.

La fillette la presse de faire des petites crêpes, rituel établi du samedi matin. La mère hoche la tête, empoigne son téléphone. “Cherchons la recette”. 

L’appareil en équilibre sur la corbeille à fruits, elle énumère pour l’enfant les étapes à suivre. “Ajoute la farine, trois cuillères à soupe de sucre, casse l’œuf et mélange vigoureusement …”

La petite tourne consciencieusement tandis que sa mère pèse les ingrédients, les yeux plissés par la concentration. Dans leur dos, le salon s’éclaire. “Vous verrez mieux ainsi”, crie le père depuis la porte de la chambre. Dans sa main, son téléphone brille, l’application régissant les lumières de la maison toujours allumée. “Un peu trop de lumière”, sourit finalement la mère. Son conjoint fait glisser son index sur l’écran, et les lumières se tamisent. “C’est mieux comme ceci, non?”

Les fourchettes cliquettent dans le silence de leur concentration affamée. Au dehors, le soleil emplit désormais la cour, faisant luire la neige verglacée. “Il doit faire froid”, dit la petite en rompant la monotonie du déjeuner. “Sûrement”, dit sa maman. “Ils avaient annoncé un redoux pourtant”, coupe le père. Et puis il interpelle : “Siri, quelle température fait-il aujourd’hui ?”

Siri annonce la température de sa voix irréelle, lointaine et douce à la fois. Il fait -10 degrés. La petite frissonne. L’entrée dans le grand bassin, à l’heure où certains s’attablent déjà pour le repas de midi, sera difficile. “Ça fait 30 degrés de différence entre l’air du dehors et l’eau!”, s’exclame-t-elle, donnant de la voix au fil de ses pensées. “Imagine la différence, si tu comptes en Fahrenheit!”. L’enfant sourit, dévisage son père. “Ah oui, ça ferait combien en Fahrenheit?”. Le père s’est déjà retourné. Le pouce sur l’appareil, il déverrouille le clavier. “Voyons voir, fait-il, concentré. En Fahrenheit … tu as dit que l’eau était à combien à la piscine ?”.

Pas de réponse. Il relève la tête, et ses yeux ne rencontrent que la blancheur vide de la chaise abandonnée. Au loin, le bruit mat des legos qui s’entrechoquent trahit la fuite. « Tu sais toi, à combien est l’eau de la piscine ? », demande-t-il à sa conjointe. 

Sourcils relevés, lèvres interrogatrices,  celle-ci s’esclaffe. Un instant, il croit qu’elle va lui répondre. Et puis s’avançant, par dessus son épaule, il comprend qu’il n’est pas le destinataire. Encore moins l’interlocuteur. Les pouces fins s’agitent furieusement sur l’écran tactile, à mesure que se colore la conversation groupée. Quatre filles aux doigts agiles. Il ne fait guère le poids. 

Assis sur le sofa, il parcourt les dernières vidéos capturées. Le rire de sa fille retentit. Il tend l’oreille, mais c’est le micro du téléphone qui lui renvoie le bonheur enfui. Mouvement d’index. Une nouvelle image apparaît. L’enfant fière devant son avion Lego juste construit. Au loin, le bruit d’une main qui fouille entre les pièces colorées. Était-il là lors de sa précédente construction? Il ne se souvient guère d’avoir pris cette photo. Sa conjointe la lui a-t-elle envoyée ? Il parcourt les derniers messages, à la recherche des morceaux manquants. 

Un chignement rompt le silence. L’enfant s’escrime, sans succès, à séparer deux blocs mal emboîtés. Le bruit de ses pas dans le couloir précède son arrivée. Le père se tourne. « Quand as-tu fait ça ? », demande-t-il en désignant la photo. L’enfant le regarde sans comprendre. Devant l’air interrogateur de son père, elle se décide finalement à répondre. « Ce n’est pas moi voyons Papa ». 

Et du doigt l’enfant désigne le visage en arrière-plan. Un visage qu’il ne reconnaît même pas. « Je crois que c’est la fille de ton collègue », ajoute la petite, devant l’air perdu de son père.

On ne sait pas ce qui s’est passé ce jour là. Les mauvais esprits parlent d’épiphanie. Les sages, eux, parleront simplement d’une prise de conscience. Mais la légende dit que derrière cette porte-ci, les téléphones sont maintenant rangés dans une boîte à l’entrée. On dit qu’un réveil orange annonce désormais le début de la journée. On prétend que les recettes sont griffonnées dans un carnet dédié. On chuchote même qu’un téléphone fixe a trouvé sa place sur la commode du salon. Ce qu’on sait, surtout, c’est que désormais les rires résonnent, que désormais les conversations fusent. Que les regards se rencontrent et que les mains se serrent. On dit que l’enfant a découvert les visages de ses parents sans avant-plan téléphonique et sans artifices. On dit, finalement, que la vie est plus douce. 

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Ce texte est une satire. Mais pas seulement. Ce texte, c’est nous, c’est chez nous. C’est chez nous un mardi soir, c’est chez nous un samedi matin, c’est chez nous, très souvent, après le repas, quel qu’il soit. 

Alors, pour la première fois, nous avons accepté de jouer le jeu, ensemble. Nous avons dû trouver autre chose que le cellulaire pour faire office de minuteur, nous avons sorti le réflex quand les filles ont demandé à être prises en photos. Nous avons aussi ressorti les livres de cuisine et la boîte de fiches recettes, restée si longtemps inutilisés. Nous avons, enfin, accepté de ne pas répondre aux messages, ou pas tout de suite en tout cas. Combien de fois recevons-nous un message qui nécessite une réponse urgente ?

Ce fut un bon moyen de découvrir à quel point nous nous servons de nos téléphones : comme réveil, comme appareil photo, comme minuteur, comme calculatrice, comme interrupteur pour les lumières du salon, comme télécommande pour la télévision, comme lampe de poche, comme carnet de note. L’enceinte y est reliée, et nous le dégainons chaque fois que nous nous posons une question. 

Vous savez à quoi il nous sert désormais rarement ? A téléphoner. Réellement téléphoner j’entends, l’appareil à l’oreille. J’appelle parfois sur FaceTime, je communique entièrement par message, mais des appels ? Presque jamais!

Ça fait longtemps que je trouve que nous sommes trop penchés sur nos telephones, que je relève la tête du mien, dans le train, et aperçois ce troupeau – dont nous faisons partie – les yeux rivés vers le bas. Ça fait des mois que je m’interroge sur la pertinence de dégainer nos téléphones à chaque réussite de nos enfants, à chaque prouesse, à chaque spectacle. Je me pose de plus en plus la question : d’où vient ce sentiment de temps gâché, lorsque je me retrouve à attendre sans rien pour m’occuper les yeux et l’esprit? Qu’ai-je fait de ma liberté d’action, quelle est cette dépendance incroyable développée au contact d’une chose si petite, si inhumaine?

Je me suis souvent demandée comment on grandissait, aussi, avec des parents dont le visage est partiellement caché par un écran et dont l’attention semble toujours prise ailleurs. Il ne m’a pas semblé qu’on grandissait droit. Le signe qu’il était temps peut-être… C’est mon projet, pour les années à venir, mettre frein à cette addiction folle. Au risque sinon de ne finir par apprécier les moments passés que sur écran glacé.

-Lexie Swing-