Poppy

Poppy. Ça fait deux mois, déjà, que tu as rejoint notre famille. On dit que ça prend trois mois, pour un chien comme toi, pour trouver son chez soi. Au nombre de chaussettes que t’as mangées, on dirait que t’es bien installée pourtant.

Poppy, je t’ai cherchée longtemps, sur tous les sites de ce monde. Je m’étais mise en tête d’avoir un deuxième chien, un chien sauvé, un chien qui ne l’avait pas eu facile. Je ne voulais pas entrer dans le système, contribuer à une business quelconque quand tant de chiens croupissaient derrière des barreaux. Aux bons soins de soignants, toujours et heureusement, mais en attente d’autre chose. Un foyer, un coussin chaud et le silence apaisant d’une maison endormie.

Ce n’était pas facile, comme recherches. Au Québec, on ne confie pas tant ces chiens là à de familles avec de jeunes enfants comme la nôtre. Alors j’ai commencé à sonder ailleurs, dans la province voisine. Je suis tombée sur une association qui sauvait des chiens errants des îles. Des chiens d’une race que je n’avais jamais entendue, moi qui baigne pourtant depuis ma prime enfance dans les connaissances canines.

Potcake. C’est un drôle de nom pour une race de chien. Un nom qui symbolise je crois le fond du bol d’une préparation locale dont la communauté autour de laquelle vous évoluez vous gratifie parfois, vous les chiens errants.

Poppy, tu viens d’Antigua. Je ne sais rien de comment tu es née. Je ne sais pas pourquoi tu errais, et comment on t’a attrapée. Je sais seulement que tu as été recueillie à trois mois par une aidante locale, que tu as vécue en troupeau avec d’autres potcakes comme toi. Et puis que, grâce à la gentillesse d’un passager quelconque, tu as été expatriée au Canada, tout près d’Ottawa.

C’est là que nous sommes allés te chercher. Tu avais 9 mois et l’air joyeux. Mes enfants piétinaient, tu étais impressionnée mais tu agitais la queue. Quand un gros chien a aboyé en direction de ma plus jeune, tu t’es placée en écran, l’échine dressée et les dents découvertes.

La première nuit, l’amoureux l’a passé dans le salon avec toi. Tu étais terrifiée à l’idée de faire tes besoins dehors. Et une fois lâchée, nous ne pouvions plus te rattraper. Jamais encore je n’avais été confrontée à cet état sauvage. Nous n’étions rien pour toi. Pire que des étrangers : une espèce que tu craignais. Il a  fallu te piéger pour te rattraper ce soir-là.

Les jours ont passé. Tu mangeais toujours en regardant par dessus ton épaule. Très tôt, nous nous sommes tenus proches de ta gamelle, dont nous prenions avec patience quelques croquettes. Les chiens comme toi n’aiment guère qu’on leur vole leur nourriture et la faim est telle parmi les tiens qu’elle fait presque partie de ta génétique; nous ne voulions risquer qu’un enfant mal avisé reçoive un coup de dent bien placé.

Eleven est devenu ton guide fidèle. Lui qui m’avait toujours semblé d’une maladresse enfantine, qui n’osait rien et s’entêtait pour tout, s’est découvert du plaisir à jouer les professeurs. Il a dissimulé sa peur de l’extérieur derrière un pas flegmatique, a retrouvé une énergie de jeune chien à batailler avec toi dans la neige de février. En fin stratège, il sait désormais que tu cours plus vite mais qu’il est plus patient, et après tes dix tours de jardin à fond de train, il profite de ta baisse de régime pour te saisir au vol d’une foulée et te faire rouler sur le sol. Tu le pervertis, lui qui vole maintenant les tuteurs de mes plantations comme tu lui as appris.

Poppy, ça fait deux mois que tu vis avec nous. Tu as mangé mes murs, quelques jouets et beaucoup, beaucoup de chaussettes. Tu as fait pipi dans le salon, caca dans ma chambre. Tu as refusé obstinément mille fois de passer la porte du jardin. Tu as couiné pour sortir, tu as chassé les écureuils, tu as sauté dans mes plates-bandes. Tu m’as obligée toutes les balades à m’arrêter pour sortir de ta gueule le morceau de plastique que tu réussis toujours à trouver sur la route.

Tu as égayé chaque heure de la vie de mes enfants depuis deux mois, tu as été d’une patience infinie et d’une résilience sans bornes, dans leur apprentissage de maîtresses d’un chien. Tu acceptes qu’elles prennent tes pattes et t’enserrent, en attendant qu’on te délivre et leur fasse répéter dix fois au coin « je n’attraperai plus Poppy par le cou ». Tu regardes encore souvent par dessus ton épaule, mais tu t’enfuis un peu moins vite lorsque tu entends nos pas derrière toi. Tu viens quand on t’appelle, tu agites la queue quand tu nous vois et lances des coups de pattes depuis le haut de l’escalier pour montrer ton impatience.

Le premier soir du premier jour, j’ai dit à mon amoureux « je n’y arriverai jamais ». Je l’ai repensé plusieurs fois par la suite. Pire que les murs que tu mangeais ou les portes que tu refusais de passer, c’était l’absence de lien, la distance que tu gardais toujours, qui était difficile. Personne ne vous prépare jamais à ce que votre compagnon de vie vous traite toujours comme un étranger.

Je ne suis peut-être pas encore ta maîtresse, mais peu à peu j’oublie que tu n’as pas toujours été ici. Et toi aussi. Je le sais quand tu m’attends, pour partir en balade. Quand tu m’accueilles au matin, en te trémoussant. Je le sais quand tu t’enroules autour de mes pieds, quand je travaille, et quand tu accordes ton pas au mien, sur le chemin.

On dit que les potcakes baissent vraiment la garde le jour où ils comprennent que quelqu’un d’autre est prêt à se battre pour eux. Sache que nous sommes prêts à toutes les batailles, Poppy.

-Lexie Swing-

Lulu

Je ne sais pas ce qui m’a fait penser à elle, soudainement. Un mot prononcé, une odeur particulière, un grattement sur la porte… Il y a longtemps qu’elle est partie, et je pense rarement à elle désormais. Notre histoire a été suffisamment jolie et douce pour éviter l’atermoiement. Nous nous sommes connues au début de nos vies, avons vécu ensemble 7 belles années, et même séparées quelques mois. J’ai grandi, elle a vieilli. Et une nuit, elle est partie.

J’ai toujours eu des animaux, de l’aube de ma vie à mon quotidien d’aujourd’hui. Ils se sont succédé, à la hauteur des années dévolues à leur propre existence. Chien après chien, rongeur après rongeur. Sur le tard, des chats ont fait leur apparition. Et puis quelques années ensuite, un cheval, puis un autre.

De tous, Lulu restera ma favorite, ma destinée. J’avais 19 ans lorsque je l’ai adoptée dans une animalerie. Mes parents avaient déménagé, me laissant pour quelque temps la maison où nous habitions, avant que je la quitte à mon tour pour rejoindre un appartement en centre-ville. Mon premier appartement.  La maison était vide, à l’exception d’un fauteuil en osier, d’un lit, d’une vieille télé et d’autres choses que le temps a effacé. Lulu en a fait son terrain de jeu, s’aventurant peu à peu. Lorsque nous avons déménagé, quelques semaines plus tard, ce fut le vrai début de notre vie à deux. Nous descendions deux fois par mois dans le Sud-Ouest, sa cage tressautant sur le siège arrière de ma Fiesta. Elle était de toutes mes vacances, de tous mes week-ends. Notre seule vraie séparation fut de quelques mois, alors que je m’envolais pour l’Irlande. Perchée sur sa cage, elle attendait la dernière attention, la dernière caresse. Plus tard, elle a emménagé avec l’amoureux et moi dans notre premier appartement. Son amour des fils électriques lui y a joué un vilain tour, et c’est ébahi qu’un jour nous avons entendu un bruit sourd – son corps électrifié projeté contre le dessus du meuble – avant qu’elle ne se rue au milieu du salon, les yeux exorbités, sa tête blanche entièrement noircie.

Elle est allée d’une habitation à l’autre, jusqu’à Orbessan, où elle a coulé des jours tranquilles pour sa dernière année. Je faisais alors des trajets tous les deux mois vers Paris. J’y passais une quinzaine de jours, mon amoureux s’occupant de la maisonnée, à laquelle s’était adjoint le chien, quelques années auparavant. C’était l’un de mes derniers voyages, de mes derniers déplacements à Paris. Lulu ne mangeait plus depuis quelque temps et mon conjoint savait ses jours comptés. Je rentrais le vendredi soir, descendant en gare d’Agen d’où nous roulions ensuite vers le Gers. La nuit était avancée lorsque nous sommes arrivés. Mes affaires déposées et quelques mots échangés, je me suis attardée. La gamelle était intacte, l’abreuvoir propre d’une eau jamais bue. J’ai posé ma main sur sa tête, l’appelant doucement par son nom. Dans mon ventre, ma première à naître n’était encore qu’une ébauche. B. était à l’aube de sa vie, Lulu au crépuscule de la sienne. Leurs chemins se sont croisés dans cette dernière caresse.

Au matin, elle était partie.

-Lexie Swing-

Abandonner son chien pour les vacances ?

Chien abandonné./ Photo Alexandre Piron

Chien abandonné./ Photo Alexandre Piron

L’été approchant, les posts habituels fleurissent sur ma page Facebook. « Ne m’abandonne pas pour les vacances » est souvent le message, flanqué d’un chiot aux yeux élargis par la peur et ligoté à un arbre sur le bord de la route.
On sait aujourd’hui que les gens qui abandonnent leur animal au départ des vacances sont souvent les mêmes qui investissent dans un chiot Noël venu. Ces mêmes gens que les mêmes associations préviennent alors : « Je ne suis pas une poupée, je suis un animal ». Mais rien n’y fait.
Il y a cinq ans je rêvais d’un chiot poilu et doux, qui m’aimerait d’un amour démesuré et m’accompagnerait partout. J’attends toujours. Je ne perds pas espoir. Un jour je connaîtrais peut-être ce chien là. Mais pas tout de suite. Mon chien est effectivement poilu et doux. Et extrêmement chiant aussi. Personne n’imagine se retrouver avec un cas social comme chien de compagnie. Un chien mi-autiste mi-claustro.

La semaine dernière j’ai passé une journée de télétravail avec lui. Je l’ai souvent contemplé ébahie. Lorsqu’il est parti se cacher dans la chambre du bébé parce qu’il avait entendu le camion-poubelle. Lorsqu’il s’est terré sous la table pour ne pas sortir faire ses besoins dans le jardin. Lorsqu’il a sursauté en entendant le chien des voisins aboyer.
Jamais je n’aurais pu prévoir ça. Jamais vous ne pourrez prévoir ça. On vous dit que si vous choisissez un chiot chaleureux, qui vous fait la fête dès votre première rencontre et ne semble pas dominant, alors vous aurez choisi le bon. C’est faux. Eleven était un chiot adorable, qui essayait de monter sur les genoux. Mais c’était Dr Jekill et Mr Hyde. Il suffit de l’emmener en pleine cambrousse et de le regarder courir partout, faire la fête aux vaches et se rouler dans la boue (et se faire la malle) pour s’en convaincre.

Point numéro 2 : votre chien passera après votre gamin. Je ne sais pas si c’est une chose évidente, ni même si c’est une bonne ou une mauvaise chose, mais c’est ainsi: une fois que les enfants arrivent, le chien est relégué à une place moins enviable. Moins de caresses, plus de « pousse-toi de mes jambes ». Vous n’imaginez pas tous les croche-pieds qu’un chien est susceptible de vous faire quand vous portez un nourrisson de trois semaines. Hier, vous l’évitiez simplement, mais soudain il vous paraît dangereux, et vous l’éloignez sans cesse, lui criez de reculer, arrête de sauter tu vas lui faire mal, ne bouge plus tu mets des poils…
Les poils, parlons-en : nous passons notre vie armés d’un rouleau collant. Sur les vêtements, sur les jouets, sur les draps bien qu’il ne s’en approche pas. Même notre fille de deux ans sait s’en servir. Le pire moment a été la longue période où notre bebe joufflu galopait à 4 pattes ou rampait, mâchonnant allègrement les paquets de poils. Je rêve d’un tapis que je n’aurais jamais, parce qu’il serait immédiatement recouvert de longs poils blancs impossibles à décoller.

Je donne sûrement l’impression que je déteste mon chien. Ce n’est pas le cas. Il me rend juste chèvre :). Je donnerais n’importe quoi pour lui, pour qu’il soit bien. J’ai appelé des dizaines de garderie avant de trouver la bonne parce que je savais précisément dans quelles circonstances il serait vraiment bien. J’ai essayé plein de techniques différentes pour le rendre moins peureux, consultant nuit après nuit des tas de sites canins qui ne reflétaient jamais tout à fait notre réalité. Mais je refuse de me voiler la face et de couvrir également la vôtre en vous donnant l’image d’un prétendu chien idéal. Ce n’est pas juste le bonheur un chien. Mais ça en mérite par contre. Et se rendre compte à temps que l’on ne va pas pouvoir lui en donner, ça permet d’éviter une nouvelle séparation six mois plus tard.

Je n’ai jamais voulu me séparer de lui. J’y aurais sûrement songé s’il était devenu dangereux pour nos enfants. Mais nous avons supporté bon gré mal gré les insupportables sorties en ville, et son corps trop gros dans notre salon trop petit. Parce que nous savions que nous changerions un jour pour lui permettre de s’épanouir. Depuis que nous l’avons, nous avons toujours pensé à lui comme un membre à part entière de la famille, dont le vote, certes muet, valait autant que celui des autres. Lorsque nous sommes partis au Canada, il n’a jamais été question de le laisser en arrière. Je me souviens que des gens nous posaient la question, surpris parce qu’on l’emmenait. Moi j’ai toujours été surprise qu’on me pose la question. À la fin je répondais « oui et j’emmène ma fille aussi ». Je voulais montrer la bêtise que m’inspirait cette question.
Lorsque nous avons voulu acheter, nous avons vite renoncé aux appartements sans ascenseur. Car qui dit gros chien dit problème de hanches potentiel, et je n’avais aucune envie de devoir un jour le porter sur trois étages. Lorsque nous avons acheté la voiture, le constat a été le même : il nous fallait un véhicule dans lequel il puisse voyager en ayant un minimum de place. Pas question de l’obliger à rester assis aux pieds des heures durant parce que nous rêvions d’un coupé sport plutôt que d’un SUV. Je n’aurais jamais hypothéqué le bien-être mon chien pour pouvoir jouir d’un faste qui ne pouvait l’inclure.

Je ne suis pourtant pas mieux que les autres. Je me suis parfois demandée s’il ne serait pas mieux, ailleurs, adopté par quelqu’un d’autre, chez un couple de retraités qui vivraient dans la campagne profonde avec trois vaches et une poule. Et quelque part, en toute honnêteté, ce serait probablement le cas. Mais je ne supporte pas l’idée qu’il puisse être malheureux chez quelqu’un d’autre et de ne rien y pouvoir. Et si la personne, excédée comme moi-même je peux l’être quand il me renverse pour se cacher dans une chambre parce que le facteur a osé frapper à la porte, en venait à le taper ? Et s’il passait l’hiver dehors ? Et s’il était mal nourri ? Et s’il était abandonné à nouveau et que je perdais sa trace ? Égoïstement je préfère le savoir moyennement bien avec nous dans une maison que – je sais – il juge trop bruyante, plutôt que potentiellement malheureux chez quelqu’un d’autre. Et puis il y a autre chose : il a apporté beaucoup à ma fille. Chaque fois que je la vois poser sa petite menotte douce sur sa tête, chaque fois qu’elle le prend dans ses bras, aussi largement que ceux-ci le lui permettent, chaque fois qu’elle tombe en pâmoison devant un animal, je mesure ce qu’il lui a apporté. Elle est arrivée dans notre famille alors qu’Eleven était déjà là, et ça l’a, quelque part, rendue meilleure. J’en suis persuadée.

Adopter un chien de façon réfléchie, ce n’est pas se dire qu’on sera capable de tous les jours le sortir, ou penser que oui, c’est bon, il y aura toujours des amis pour le garder au moment des congés. C’est plutôt se demander ce qu’on est capable de lui apporter nous, quels sacrifices on est prêt à faire, quelle place on accepte qu’il prenne dans votre vie. En d’autres termes, ne vous demandez pas ce qu’avoir un chien va changer pour vous, demandez-vous ce que vous, vous allez changer pour lui. Alors vous aurez commencé, déjà, à le voir avec le respect qu’il mérite.

-Lexie Swing-

Ils ont croisé mon chien…

Ivy en balade./ Photo S. Pants

Ivy en balade./ Photo S. Pants

Eleven est un chien peureux, ce n’est plus un secret pour personne, surtout pas dans mon quartier. À chaque nouvel écart, je me sens obligée de justifier son dédain de la main tendue par un habituel « he’s afraid of people », quartier anglophone oblige. Une façon de dire,  » ce n’est pas votre couleur de peau/ votre âge/ votre odeur qui l’indispose, il a juste la trouille de tout ce qui se meut sur deux jambes ». Mais malgré tout le bien fondé de cette déclaration, la rencontre avec mon chien donne systématiquement lieu à des échanges plutôt cocasses. Du genre…

« C’est parce que je suis noir et qu’il est blanc ? »

– Non il est universellement désagréable, il n’aime pas les blancs non plus.

– Il vous aime bien, vous.

– Oui mais je suis le blanc qui le nourrit.

 

 » Et il aime les enfants ? »

– Encore moins.

– On va s’entendre lui et moi alors.

 

 » Il n’aime que ceux de sa race en fait. »

– Non, il déteste toute la race des non-poilus plutôt.

 

 » Petit petit petit, cui cui cui »

– C’est un chien, pas un rouge-gorge.

– Vous ne pouvez pas en être sûre à 100%.

– C’est vrai, ça expliquerait certaines choses.

 

 » Mon ancien chien était exactement comme lui. »

– Ah, et ça s’est arrangé?

– Non, il m’a emmerdé à chaque sortie pendant 15 ans.

– …

 

« Je pense que j’ai plus peur que lui »

– C’est possible, mais pas certain.

– Vous croyez que s’il a peur et que moi j’ai peur, nos peurs s’annulent?

– Vous croyez au monde magique des Câlinours?

 

Life is more incredible than dreams.

 

– Lexie Swing-

 

50 kilos d’amour

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Friends./ Photo Purple Slog

Elle dit « attends , attends », et il attend. Elle le pousse, se détourne, l’éclabousse, puis de ses petits bras dodus, l’enlace tendrement. Elle dit « cahess, cahess » et il prête son front tout doux, les yeux à demi-fermés, moitié bercé par les caresses, moitié méfiant de la menotte qui serpente doucement sur l’arête de son nez. Elle saisit ses poils, ferme la main brutalement, les arrache d’un cri victorieux, puis s’excuse d’un « oh, oh », devant les poignées blanches qui recouvrent le sol. Elle dit « padon, padon », et il s’écarte, laissant le passage au poupon, roi triomphant dans son carosse de chiffon. Serf paresseux, il réagit à peine quand une roue de plastique frôle de près sa patte arrière. Elle ne dit rien, mais il est là, toujours, ombre blanche sur le parquet marron. Il accourt à ses bravos, assiste impassible à l’histoire du soir, et repart en sautillant devant la gamelle qui l’attend. Il fait 41 kilos, mais est persuadé de n’en faire que 10, surtout quand il lui marche dessus. Il est tendre et brutal, délicieusement serein devant ses empoignades, résolument indifférent à sa présence sur le perron lorsque rentrer dans la maison est une question de vie ou de mort. Ils forment une joyeuse équipe, qui culminent à peine à 80 cm au dessus du niveau de la mer. Ils s’embrassent, se téléscopent, se croisent, s’enlacent, s’enchevêtrent, se blessent parfois. Pour le meilleur, et pour le pire, avec l’insouciance de ceux que la vie fait grandir côte à côte.

-Lexie Swing-

Eleven: journal d’un anxieux – semaine 2

Eleven au parc./ Photo DR Lexie Swing

Eleven au parc./ Photo DR Lexie Swing

Jour 8: L’eau est toujours jaune, je me demande si je n’ai pas la berlue. Aujourd’hui, j’ai refusé de sortir. J’ai longtemps hésité sur le palier de l’appartement. Je le fais toujours, histoire de me poser la vraie bonne question: « es-tu sûr que tu as suffisamment envie de faire pipi pour affronter le DEHORS? » Parfois, la réponse est non, alors je re-rentre. Et elle crie. Souvent, c’est oui, parce que j’ai dormi dix heures et que j’ai bu tout mon bol d’eau (jaune). Alors, je descends trois marches, et je me repose la question. La deuxième fois est souvent la bonne : je me précipite sur ses talons. Entre-temps, elle a atteint la porte. Je dévale l’escalier. Elle me houspille et me parle des voisins. Je fais celui qui n’entend pas et je marche sur les chaussures qu’ils laissent toujours traîner sur leur palier. J’y abandonne quelques poils, pour me venger. Et je trépigne en attendant qu’elle ouvre la porte. Ce matin, elle a ouvert, et la voisine était là. Alors je suis remonté. Elle a dit « oh pardon », et elle m’a suivi en courant. Elle a tiré sur la laisse et je me suis posée la question: « Avais-je vraiment envie de faire pipi? » Je me suis dit oui quand même, et j’ai descendu trois marches…

Jour 10: Je sens mauvais, mauvais, mauvais. Je sens la pièce du fond, celle dans laquelle ils passent une heure chaque matin à se peigner les poils en laissant couler l’eau. Elle m’a emmené dans un endroit qui sentait comme cette pièce du fond. Même si ça sentait aussi bon le chien. Il y en avait cinq, des chiens. Ils reniflaient, roupillaient, s’amusaient entre les bidons vides. J’aurais dû me méfier lorsque j’ai vu les poils par terre. Des poils coupés. Pas juste négligemment tombés comme les miens s’éparpillent lorsque je m’ébroue au milieu de la cuisine au moment du dîner. Non: coupés. J’ai voulu faire demi-tour, mais un chien est venu me parler. C’était un gentil chien. Il m’a parlé de cette bonne odeur qu’il avait senti avant de passer la porte, à droite, au niveau du caniveau. J’ai fermé à demi les yeux le temps d’imaginer et avant d’avoir pu faire un geste, quatre bras m’ont saisi pour me plonger dans une baignoire. Ils m’ont frotté, aspergé d’un produit à l’odeur horrible, genre savon, et puis ils m’ont brossé, brossé, brossé encore. Le mâle a dit « mais ça s’arrête jamais tous ces poils' », et je n’ai pas compris. Comment aurais-je pu ne plus en avoir?  J’aurais été tout nu! Je ne veux pas être tout nu. En attendant je sens la pièce du fond et je ne me reconnais plus.

Jour 13: On est retourné au parc. La voisine nous a suivi. Elle tenait sa maîtresse en laisse. J’aurais été content de la voir, c’est une voisine sympa Cléo. Mais je ne peux pas saquer sa maîtresse. Elle sent le vieux. Elle est restée à me regarder de longues minutes, malgré la laisse que je tendais au maximum, mon corps arc-bouté et mes yeux que je roulais dans leurs orbites. Mes maîtres ont essayé de la faire partir, en répondant à demi-mot et en regardant par dessus son épaule. Ils appellent ça feindre l’indifférence. Des idées d’humains. Ils auraient mieux fait de lui lancer des « psh psh » en agitant les bras comme ils le font quand un chien qui sourit un peu trop s’approche de moi. Elle a mis 10 minutes à décamper. J’ai eu mal au dos pendant deux jours après ça.

 

-Lexie Swing-

 

 

Eleven : journal d’un anxieux – Semaine 1

Mon chien est un anxieux, je vous l’avais déjà dit. Il appréhende de sortir dehors, il craint le moindre passant, s’enfuit devant tout véhicule à pédales et serait prêt à se faire hara-kiri au milieu de la rue à la vue d’un enfant. Début juin, nous avons commencé à traiter son anxiété avec du millepertuis. Voici son journal.

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Jour 1: Elle a versé un drôle de produit dans ma gamelle d’eau. J’ai rappliqué en courant, croyant qu’elle avait encore trié le pseudo-gras de son jambon blanc et m’en faisait profiter. L’eau a viré jaunâtre, comme si le mini-humain s’était trompé de pot. On aurait dit l’eau des flaques de campagne, quand la pluie a ruisselé le long des prés et draîné la boue des chemins, alors j’ai bu quand même. Et après j’ai éternué. Trois fois.

Jour 2: Elle a recommencé. Elle compte jusqu’à 30, mais le temps qu’elle relève son flacon, il y a toujours trois gouttes de plus qui s’échappent. J’ai compté, ça fait 9 gouttes de plus dans une journée. 63 dans une semaine. 270 sur le mois, parce qu’on est en juin. Je me demande si ça va me tuer. Je me sens bizarre parfois.

Jour 3: Toujours cette eau étrange. Ce matin, elle a voulu m’emmener jusqu’à la poubelle pour jeter mes besoins. J’ai vu un type me regarder à 200 mètres alors j’ai préféré m’arrêter, c’était plus prudent. Elle n’a pas vu le danger, et elle s’est arc-boutée pour tirer. Je fais 40 kilos, disons 43 depuis qu’on vit en ville, alors je ne bougeais pas d’un pouce. Et puis un autre gars, un gros malin barbu qui me voulait sûrement du mal, a sifflé depuis sa voiture. J’ai tiré fort pour rentrer. Elle a résisté. Je ne comprenais pas qu’elle ne voit pas qu’ils allaient nous attaquer. Elle a attrapé mon baudrier et m’a traîné jusqu’à la poubelle en me criant que j’avais un grain. Je ne sais pas où est ce grain. Quand elle a enfin relâché la pression, je suis parti en courant. Je l’ai traînée derrière moi. Je crois qu’elle a trébuché parce qu’elle a juré. Je ne me suis pas retourné. Je devais nous mettre à l’abri.

Jour 5: Il est venu en balade avec moi, comme tous les soirs. Il doit un peu me prier pour descendre du perron mais c’est parce que je dois d’abord inspecter les environs. La voie était libre alors je l’ai suivi. La nuit tombée, je me sens différent. Je me sens libre. J’aime bien jouer la nuit. Je bondis autour de lui, je tournoie sur moi-même, je renifle et m’étourdis. Il rit. Ils ne rient jamais la journée quand ils me promènent. Moi non plus je ne ris jamais. La journée, ILS sont partout. Alors je me méfie.

Jour 6: Mon eau semble constamment jaune, leur drogue a décoloré le bol en émail blanc qui me sert de gamelle. Elle dit qu’elle ne m’en donne que trois fois par jour mais je commence à avoir des doutes. Parfois, je ne me maîtrise plus. Je me sens content sans raison, ça me donne même envie d’aboyer de joie dans l’escalier. Ils ont voulu m’emmener au parc. Je me suis caché derrière le véhicule de l’humain miniature, on ne me voyait plus. Après, ils m’ont attaché à une grille, à côté d’eux. Les fous! Ils ne comprenaient pas qu’on était terriblement exposé ainsi, sans même un coin de mur pour nous protéger. Et si un enfant se jetait sur nous? On avait plongé dans la gueule du loup, c’était leur repère. Il n’y en avait pas un, mais dix, qui construisaient des trucs informes au milieu du sable. Je crois qu’ils préparent quelque chose. J’ai essayé de prévenir mes maîtres mais ils souriaient béatement à la ronde, inconscients du danger. Et puis la naine s’est allongée sur moi et j’ai oublié qu’il y avait des gens autour. Je me suis collé à elle. Elle n’est pas grande mais elle est costaud. Elle devrait pouvoir me défendre.

La suite… la semaine prochaine ;)

 

-Lexie Swing-

La deuxième vie des chaussettes H&M

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Eleven (très cher) ne résistant pas à l’envie, comme nombre d’entre nous, de se lécher les coussinets sur lesquels une gentille dame (moi) a appliqué une crème pour les hydrater après une folle promenade dans la slush et le sel des trottoirs, il a adopté un accessoire tendance: la chaussette H&M imitation dentelle.

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

-Lexie Swing-

4 ans déjà!

Des fois je te déteste. T’as le don pour me rendre dingue. Une poubelle qui dépasse, un Yorkshire qui aboie, un type qui parle un peu fort et tu me fausses compagnie. On se baladait à deux, tranquilles, et tout à coup je me retrouve seule, à crier au bord du trottoir.

Parfois tu m’insupportes. Surtout quand je te menace de te laisser là, tout seul, puisque tu ne veux pas me suivre, et que les passants me fixent d’un air désapprobateur. Surtout quand je heurte l’arrière d’une voiture garée parce que tu m’as tiré d’un coup, sur le côté. Surtout quand il fait moins 26, comme hier et que tu ne veux plus faire un pas, parce qu’il y a un couple qui marche, juste devant.

Souvent je t’adore. Parce que tu fais la fine bouche devant tes croquettes au poulet et que tu préfères celles au saumon, qui puent. Parce que tu te mangerais une oreille plutôt que de mordre quelqu’un. Parce que d’ailleurs tu n’as jamais mordu personne, pas même un autre chien. Parce que tu ne m’aimes jamais autant que lorsque je mange un filet de boeuf. Parce qu’elle te voue un culte, qu’elle se roule sur toi en t’arrachant poils et moustache, et que tu ne dis rien. Parce que tu nous accompagnes pour l’histoire du soir, veillant à la porte de sa chambre. Parce que l’autre jour, je me suis jetée sur toi pour te faire rouler dans la neige, et que je me suis retrouvée la tête dans la poudreuse, et toi qui me regardais. Parce que tu fais 40 kilos mais que tu en parais 12 lorsque tu te tasses sous une table de restaurant pour que personne ne te voit. Parce que quand je m’assois par terre, tu montes sur mes genoux comme si tu avais deux mois à nouveau.

Toujours je t’aime. Parce que lorsqu’on s’est rencontré, tes puces et toi trembliez dans un vieux carton. Et que de Toulouse à Clermont-Ferrand, du Gers à Montréal, on ne s’est plus jamais quitté. Le mois prochain, toi et moi, ça fera 4 ans.

Deux mois./Photo DR Lexie Swing

Deux mois./Photo DR Lexie Swing

 – Lexie Swing –