Les astuces zéro-déchet qui simplifient la vie

Je ne suis pas vraiment partie, mais quand même un peu. Je m’étais perdue entre mes compotes zéro-déchet et mon implication professionnelle. Bien sûr, mon amie la culpabilité maternelle me tenait compagnie, avec sa copine l’amoureuse nostalgique (l’adepte du «c’était bien avant hein? Quand on avait du temps pour nous deux»), et je ne vous parle même pas de l’email-pro addict, celle qui réserve des salles de conférence depuis le resto, à 19h.

En parallèle, je continue mon cheminement vers le «moins tu as de déchets, mieux tu te portes». Mon chum fait un peu la sourde oreille (ça doit être depuis que je rationne les coton-tiges jetables), et pourtant il n’y a pas que des efforts incommensurables, en bout de ligne. Il y a aussi des aspects positifs, outre le salut de ton âme, s’entend.

Les poubelles

C’est mon aspect préféré. Une fois vides, mes bocaux repartent dans leur placard, parfois après un détour par le lave-vaisselle. Il n’y a pas de cartons de coquillettes à recycler, pas de plastique souillé dont je ne sais que faire, pas même de pot de yaourts géants que j’empile une fois rincés dans l’espoir de leur offrir un jour une vie meilleure. Ma poubelle de recyclage est assez petite, comparativement à la place prise par trois boites de céréales empilées par-dessus deux cartons de mouchoirs en papier. Les allers-retours quotidiens ne sont (presque) plus un cauchemar. Maintenant, ce sont les 10 dessins quotidiennement ramenés du service de garde de l’école qui la remplissent. On ne peut pas gagner partout!

Les mouchoirs

À la fin de l’été, j’ai lancé un grand appel familial, invoquant partage, trousseau, dot et héritage au besoin, pour récupérer les mouchoirs de nos aïeuls. Exit les mouchoirs en papier – sauf pour le nez fin de vous-avez-compris-qui – un lot conséquent (quoique jamais suffisant, rapport à l’hiver qui a fait son entrée en grandes pompes la semaine dernière, neige et rhume inclus) a donc rejoint nos tiroirs. Plus de petites choses tristement fripées sur le sol des chambres, fini les bouloches sur les vêtements après un malheureux oublié dans une poche de pantalon avant lavage : une fois utilisés, les mouchoirs en tissu familiaux rejoignent la panière de linge sale. J’en glisse dans les poches des manteaux (plus facile de se frotter le nez – on est tous d’accord pour dire qu’en bas de 6 ans, les enfants ne se mouchent pas vraiment, en tout cas pas sans son parent qui s’époumone à ses côtés «mais souuuuffle bon sang, Mamie ne t’a pas entendu de l’autre côté de l’Atlantique»), j’en laisse dans les tiroirs et sous les oreillers, j’en utilise même pour emballer une madeleine ou un morceau de pain.

Les boites à lunch

Ici, au Québec, ma fille amène chaque jour son lunch à l’école. Pâtes ou soupe dans un Thermos, sandwich dans une poche en tissu dédié, compote dans une gourde réutilisable, eau dans une bouteille également Thermos. Les idées de repas manquent parfois mais les contenants jamais. Grâce à ça, j’évite la perte des cuillères, malencontreusement jetées avec les contenants de yaourts, je n’ai pas non plus de maudit sachet qui s’ébroue l’aluminium en déversant leurs restants de miettes à l’intérieur du sac de lunch, ni d’opercule de yaourt se séchant la couenne dans un recoin de la boite à collation. La consigne ici est «ne jette rien», même dans le doute. Certes, je récupère des gourdes jetables mal rebouchées – j’ai pas dit qu’on était parfait – mais c’est un moindre mal, n’est-ce pas?

Les serviettes de table

Le grand appel familial susmentionné à porter ses fruits en matière de serviettes de table en tissu également – c’est qu’on était écolo dans le temps! Elles ont rejoint le lot de serviettes mignonettes achetées à une couturière du coin. Le sopalin/scott towel mène désormais une vie de patate de sofa. Il peut garder ses feuilles plus longtemps qu’un palmier en Floride et c’est un grand pas pour l’humanité de trois ans qui déroule habituellement le sopalin avec un peu trop d’enthousiasme. La serviette peut se réutiliser plusieurs fois, dans tous les coins, et elle est une nouvelle raison parfaite de dispute fraternelle. Vous pensiez vos serviettes parfaitement similaires, et bien non! Là maman tu vois il y a un renard à vélo, et bien sur celle-là le renard on le voit pas son vélo. Voilà, bien fait pour toi maman, t’avais qu’à y penser aussi.

-Lexie Swing-

« J’ai pas de plan »

Le plan de naissance, vous connaissez cette idée? C’est un plan, écrit ou oral, que vous pensez, rédigez et communiquez aux médecins, aux sage-femmes, à votre mère (qui en critiquera la moitié) et qui donne vos préférences quant à l’accouchement : pour ou contre l’épisio, épi(péri)durale* ou non, allaitement au sein ou au biberon, permission de griffer le conjoint s’il continue à dire en regardant le moniteur des contractions «oh la la, celle-ci elle va être grosse» comme un surfer sur la plage de Seignosse un soir de tempête.

A quelques semaines de l’accouchement de ma première à naître, j’avais lu des tas de choses sur les plans de naissance, mais je n’avais encore rien prévu. Plus encore que l’envie, je n’en ressentais pas le besoin. La planète entière savait que je ne voulais pas allaiter – à commencer par ma sage-femme à qui je l’avais mentionné en introduction, drette après mon prénom – et c’était à peu près la seule chose qui m’intéressait. À la sage-femme qui s’interrogeait, j’ai répondu «non, je n’ai pas de plan» et elle a eu ces mots «ne pas avoir de plan, c’est encore le meilleur plan possible». J’avais une vague idée de ce qu’elle voulait dire, j’avais lu ces futures mamans, terrifiées de voir leur accouchement leur échapper, ces héroïnes montées au combat parce qu’on tentait de raisonner leurs souhaits, à tort ou à raison. J’ai lu mille témoignages, a posteriori, de femmes qui avaient dû accoucher par césarienne plutôt que par voie basse et qui se sentaient lésées, volées, qui se sentaient fautives même, de ne pas avoir su donner la vie comme elles pensaient qu’on le devait. Ça me rendait triste pour elles. Pourquoi se flageller ainsi devant une situation généralement imprévue et incontrôlable? Que pouvons-nous prévoir de cela, et qu’y faire?

J’ai répété «non, je n’ai pas de plan» et j’ai demandé à ce que, quand même, elle nous explique comment faire si je n’arrivais pas à temps à l’hôpital. Nous aurions une heure de route pour nous y rendre et je voulais parer à l’éventualité d’un accouchement en cours de route. J’avais totalement confiance en la capacité de mon amoureux à accoucher notre premier enfant (lui beaucoup moins). Il avait une seule consigne : passer le panneau Toulouse. Je voulais qu’elle naisse dans une grande ville. J’étais snob. J’étais prête à accoucher sur le stationnement du Carrefour pour ça. (Depuis j’ai changé) (Je suis prête maintenant à accoucher avec les biches).

Quand la sage-femme – j’ai accouché avec des sage-femmes seulement – m’a demandé de me mettre sur les genoux et a installé une affaire pour que je m’y accroche, je crevais d’envie qu’elle aille se faire f***** parce que j’avais une contraction folle et l’envie de mourir. Elle a dit «vous me faites confiance?» et j’ai dit oui. Parce que je leur faisais confiance. Parce que c’était leur job. Parce que je sais que quand on fait confiance aux gens et qu’on le leur dit, ils font un meilleur boulot. Et que vu où elle avait ses mains, ce n’était pas le moment de lui faire passer un bilan de compétences.

Quand l’anesthésiste est venu me saluer, m’a expliqué la procédure et a ajouté « quand vous avez besoin de moi, faites moi signe », j’ai répondu « j’ai besoin de vous maintenant ». Je n’avais aucun défi personnel à relever face à la douleur et mon col était suffisamment ouvert. J’aurais pu attendre, j’imagine. Mais il était là et il serait probablement introuvable au moment où j’aurais besoin de lui (qui a dit « comme tous les hommes? »), alors j’ai décidé que c’était le bon moment.

Ne pas avoir de plan, c’est devenu un leitmotiv. Pour accoucher comme dans la vie en général. Se laisser porter. Tout prévoir, et puis rien du tout aussi. Ça devrait être le crédo de tous ceux qui, comme moi, stressent devant l’imprévu. Parce que sortir du cadre n’est plus un stress quand il n’y a pas de cadre. Et que l’on croit à tort que tout planifier diluera l’anxiété, ce qui est faux. Tout planifier, c’est mettre des barrières occultantes en carton-pâte. Des barrières fixes d’apparence mais qui s’effondreront au moindre imprévu, brisant du même fait le carcan de nos certitudes.

Pour vivre sereins, vivons libres donc. Que l’impossible soit notre seul horizon.

Surfons ces vagues, aussi hautes soient-elles. Il y aura bien quelques mains à griffer, s’il le faut.

-Lexie Swing-

*La péridurale en France se nomme l’épidurale au Québec

Une simple histoire de compote

Je suis à ma table de dîner, épluchant des pommes, comme presque tous les soirs. C’est long d’éplucher 6 ou 7 pommes, chaque soir. C’est long considérant le faible rendement. De la compote pour trois personnes, pour un seul repas. Cette compote est notre dessert du midi, et la collation du matin de ma fille aînée, que je glisse dans sa petite gourde réutilisable. Parfois je m’arrête à 4 pommes, et je décide que l’un de nous se contentera de croquer dans le fruit directement. Plus de vitamines et moins de trouble.

Je fais de même pour tous les desserts, pour la plupart des plats. Je prépare des flans, des crèmes soja caramel ou chocolat, des mousses au chocolat. Je fais des gâteaux, du pain et des brioches pour le matin, et la collation de l’après-midi de ma fille. M’avez-vous croisée dans ma cuisine à 5h30? C’est l’heure à laquelle je mélange une dernière fois ma préparation avant de l’enfourner. Souvent, je l’ai préparée la veille au soir et réfrigérée. Parfois, et notamment lorsqu’elle est végane, je me contente de mélanger les éléments secs, ajoutant le lait, l’huile, les fruits ou le chocolat au saut du lit.

Hier soir, ma main était molle sur l’éplucheur et je me suis ouvert un doigt. Mon amoureux m’a dit «va passer ton doigt sous l’eau froide un bon moment», et j’ai automatiquement répondu «je n’ai pas le temps». Avant la compote, j’avais fait la pâte de mon saucisson brioché du lendemain et mon mélange de tofu pour mes sandwichs aux œufs (sans œufs). Il restait encore à mélanger les ingrédients secs de mes muffins à la banane du petit déjeuner.

Je n’ai jamais de regret de faire ainsi. Je ne me sens pas lasse, je ne me sens pas frustrée du temps que j’y consacre. Cuisiner est un plaisir infini pour moi, et bien manger, au sens goûteux du terme, l’est tout autant.

Mais je voudrais que l’on arrête de jeter à la figure des gens qu’ils devraient privilégier le fait-maison. Comme si c’était une affaire qui s’achetait au supermarché. Le fait-maison, c’est le fait par soi. C’est du temps, beaucoup de temps, consacré à la préparation, mais aussi à la planification. Êtes-vous de ceux qui planifient leur menu pour la semaine à venir? Vous voyez de quoi je parle. C’est le poids de «charge mentale». Le reste, c’est du temps consacré à découper, mesurer, soupeser, cuire et mélanger. Dans la vie d’une personne qui travaille, d’une personne qui a potentiellement des enfants et/ou des implications hebdomadaires, c’est un temps qui ne peut s’acheter.

Le fait-maison a bien des qualités. On contrôle mieux ce que l’on mange, la provenance et la qualité des ingrédients que l’on utilise, et on économise, aussi! Mais il n’est, et ne sera, jamais accessible à tous. C’est la raison pour laquelle de belles initiatives se développent : pots mason traiteurs consignés, plats traiteurs dans des plats en verre à rapporter, etc.

C’est un luxe, le fait-maison. Un luxe de temps plus qu’un luxe d’argent. Le fait-maison, c’est une femme qui enfile son tablier tous les soirs quand les enfants sont couchés, c’est un homme qui découpe les légumes en aidant aux devoirs, c’est un couple qui fait la liste des menus hebdomadaires le vendredi soir, c’est un groupe d’amis qui cuisinent ensemble le week-end et se répartit les plats pour la semaine. C’est moi, qui épluche mes fruits tous les soirs, pendant que le repas du lendemain cuit.

Écologiquement, c’est le mieux (je pense). Pour notre santé, également. Doit-on accuser ce qui ne le font pas? Certainement pas. Ou alors, allez cuisiner maison pour eux, tiens.

-Lexie Swing-

Les autres ont-ils le droit d’exister ?

Croyez-vous au polyamour? Un de mes contacts a récemment posé cette question, sur les réseaux sociaux. C’est drôle car j’avais lu plusieurs témoignages à ce sujet. Des individus qui étaient amoureux de plusieurs personnes à la fois, des couples où une autre personne s’invitait, pas pour une relation sexuelle à plusieurs mais parce que l’un des personnes du couple était amoureuse de deux personnes à la fois. «Entre les deux, mon cœur balance», pourrait-on citer. Mais qui a dit qu’il fallait forcément choisir? C’est ce que martèle le polyamour.

À la question «Croyez-vous au polyamour», j’ai surtout eu envie de répondre par une autre question : «Pourquoi devrais-je y croire?». Il ne s’agit pas d’une théorie scientifique, ou d’une croyance religieuse, il s’agit de personnes exprimant leurs préférences relationnelles. Si elles l’expriment, c’est que cela est vrai, pour elles. Il s’agit de leur vérité. Vous pourriez me demander par contre «Penses-tu être le genre de personnes à être amoureuse de plusieurs personnes à la fois?», et je vous dirais que non. Je suis le genre de personnes qui, passionnellement parlant, semble avoir un réservoir à sortie unique. Donner mon amour à une nouvelle personne signifie généralement que je cesse d’en donner à la personne précédente (sentimentalement toujours, s’entend). Je garde des liens amicaux (parfois à sens unique, les ruptures n’étant pas vraiment le meilleur moyen de se découvrir une amitié avec quelqu’un), mais mon intérêt sentimental disparaît, pour se reporter.

Il y a cette idée répandue que les préférences d’existence des gens, qu’elles soient relationnelles, sexuelles, individuelles, sont quelque chose sur lesquelles on doit avoir une opinion. C’est la version adulte de l’éducation par les haricots : «On ne dit pas C’est pas bon, on dit je n’aime pas ça». Parce que sa vérité n’est pas celle des autres.

Nous avons de la difficulté à voir la vie des gens qui nous entourent à travers leurs yeux. Nous la voyons à travers le prisme de notre propre existence, à travers nos réussites, notre éducation, nos erreurs. Nous frissonnons de leurs certitudes, de leurs choix. Comme si c’était… Comme si c’était quoi? Contagieux? Comme si cela remettait en cause notre propre existence?

Les choix des autres ne nous définissent pas, ils enfoncent seulement les rideaux occultants des fenêtres de notre monde. Il n’y a pas de décision à prendre, pas de validation à donner. Personne n’attend de recevoir une validation.

Pourtant, c’est ce que nous donnons toujours. En interrogeant quelqu’un sur son célibat, en quémandant la venue d’un premier enfant, en calculant la pertinence du deuxième, en interrogeant sur la nécessité d’en avoir d’autres ensuite, en s’indignant sur la couleur d’une peau ou sur le genre de l’être aimé, en pressant une situation maritale, en remettant en cause le recours à la Procréation médicalement assistée.

Nous le faisons sur les réseaux sociaux, nous le faisons surtout dans la vie. L’annonce d’une grossesse est assortie de son lot de commentaires, la révélation d’un amour de son tas de phrases affligeantes. Personne pourtant n’est investi de la mission divine d’ouvrir les yeux scellés de ce monde aveuglé.

La réponse à «vous êtes sûr que ça ne va pas faire trop, trois enfants?», ne sera jamais «ah oui, au temps pour moi, je vais le renvoyer d’où il vient». Comme on le lit souvent, si vous n’avez rien de gentil à dire, taisez-vous.

Mais faites l’effort, juste un instant, et essayez les chaussures des autres. Elles sont peut-être un peu petites, vous y êtes inconfortable, et c’est correct. Faites quelques pas avec. Regardez le tracé du chemin parcouru, soupesez les obstacles franchis, observez les liens défaits, frissonnez au contact de cette existence. Ce n’est pas la vôtre. Elle n’attend pas votre absolution. Mais elle est là, elle existe. Vous n’avez pas à y croire, elle est sous vos yeux, c’est une réalité.

Vous pouvez prendre le temps de vous questionner, vous pouvez choisir de passer votre chemin. Mais vous ne pouvez pas nier la rencontre, vous ne pouvez pas nier l’existence. Un monde existe au-delà de vous, de nous, et il se moque des croyances.

-Lexie Swing-

Ma tête en l’air

Hier, j’avais pensé au sac à lunch mais j’avais oublié les couverts. Vendredi dernier, j’avais zappé la casquette par journée de grand soleil et forte chaleur. Et le mardi d’avant, j’avais carrément laissé le sac dans la voiture, avec la collation fromagère dedans. Je suis cette mère-là, cette personne-là. Je cuisine tout, j’achète des produits biologiques, j’œuvre chaque soir à préparer les repas de ma fille avec elle afin qu’elle ait la conscience et la responsabilité de ce qu’elle mange – et ça marche, elle dévore! – mais j’oublie tout.

Mes proches ajouteraient même volontiers j’en suis sûre : «Et elle ne trouve rien». J’ai l’art de chercher ce qui se trouve littéralement sous mon nez. Un défaut entre mes yeux et ma raison peut-être. Comme si, tant que je cherche, mes yeux n’envoyaient pas le signal que ce que je cherche se trouve justement là. C’est drôle car c’est une caractéristique que l’on attribue volontiers aux hommes. Sur les dessins humoristiques, dans les blagues de couples, on entend souvent cette scène typique : l’homme qui fouille dans les placards, criant que le sel n’y est pas, et la femme qui déboule et se saisit de l’objet convoité, se trouvant bien entendu juste là, sous son nez. Dans mon couple, dans ma famille, je suis celle qui cherche. Ce matin je ne voyais pas mon téléphone, posé près de mon clavier d’ordinateur. Samedi, je cherchais en vain l’ouvre-bouteille, suspendu sur le mur. Deux fois de suite, je l’ai cherché. Alors que je l’avais reposé strictement au même endroit. Ma seule issue est de mettre les choses à un endroit précis, et de m’y tenir. Comme si mes mains avaient plus de mémoire que mes yeux. Malheureusement le rangement n’est pas non plus mon affaire.

Comme mère, je me repose sur mes filles, leur enseignant ce vide que je ne parviens pas à combler. J’énumère à voix haute les choses que l’on doit prendre, pour être certaine de ne rien oublier. Mon aînée me tance : «Pourquoi répètes-tu ça chaque matin maman?». Alors je lui dis la vérité. Je la lui ai dit ce matin, quand elle m’a reproché de lui mentionner de prendre son sac comme chaque matin. «Ce n’est pas pour toi que je le dis chérie, c’est pour moi. Je sais que toi tu y penses, mais moi je n’y pense pas toujours. En te le disant, je me le remémore.» Elle a compris, elle savait déjà. Elle a remarqué, je sais. Et ça l’agace, comme bien d’autres avant elle. Mais je veux qu’elle sache que nous vivons tous avec des faiblesses et que les accepter est déjà faire un pas pour les combler.

Je sais aujourd’hui que ce n’est pas un défaut de concentration, ou un désintérêt de ma part. Ni même que je «ne sais pas chercher» comme je l’entends depuis 25 ans. Tout au plus est-ce augmenté par la fatigue que je ressens depuis quelques années à cause des nuits hachées. Je suis convaincue, à l’image de la maladresse, à l’image de la plupart des incapacités, qu’il s’agit d’une question physique, peut-être dans mon cas d’une souplesse du cerveau. Et nous avons beau nous agacer de voir notre fille renverser encore et encore son jus de fruit ou son pot de yogourt, tous les «mais fais donc attention, concentre-toi» du monde n’y changeront sûrement rien. Concentrée sur autre chose – la conversation, le morceau de chocolat en arrière-plan qu’elle souhaite attraper, le dessin qu’elle a gardé près d’elle  en mangeant même si elle n’a pas le droit – elle renverse immanquablement. Peut-être que son cerveau calcule mal les distances ou fait fi des obstacles. Pourquoi certains ont-ils les mains comme des savonnettes et ont déjà brisé la moitié de l’argenterie familiale? Difficile à dire.

J’ai cessé de croire qu’on pouvait se changer ou changer les autres en matière d’oubli et de maladresse, surtout à coup de reproches et de phrases impulsives. Au même titre qu’on admet qu’une personne est plutôt forte en maths ou mémorise toutes les dates historiques, nous devrions être capables d’admettre que nous sommes fabriqués différemment et capables de choses variées. On devrait apprendre à pallier nos incapacités plutôt que de vouloir systématiquement les changer. Alors nous enseignons de nouvelles habitudes : poser son verre plus loin, garder son yogourt dans l’assiette. Et nous appliquons les nôtres : afficher la liste des choses à prendre, ranger toujours au même endroit. Et puis s’appuyer sur les autres. Il y aura toujours ceux qui se souviennent de tout, ceux qui trouveraient une aiguille dans une botte de foin serrée, ceux qui ont su jongler de façon innée. Il y a ceux qui se souviennent systématiquement des dates, et ceux qui mémorisent toutes les anecdotes. Il y a ceux qui peuvent décrire n’importe quelle scène et n’importe quelle tenue, et ceux qui sont capables de reproduire les intonations et les phrases prononcées avec exactitude.

Au lieu de se demander sans cesse pourquoi nos proches sont si maladroits, nous pourrions commencer par nous demander en quoi ils sont bons. Et nous appuyer sur eux, comme ils s’appuient sur nous. Pour ensemble avancer. On dit souvent que ça prend un village, pour éduquer un enfant. Moi je pense que ça prend un village pour vivre, tout simplement.

Et vous, à quoi êtes-vous bons?

-Lexie Swing-

Brèves de fin d’été

La fin de l’été apporte toujours son lot de surprises, de joies, et de déconvenues. Elle transporte aussi son lot de promesses. C’est le renouveau, les résolutions qu’on ne tiendra pas toujours, les calendriers que l’on abandonnera, les listes qu’on oubliera quelque part. Ce sont les nouvelles activités, les nouveaux parcours, les nouveaux visages parfois. Chez nous, elle a été à la hauteur de l’étape : chaotique, mais gratifiant, entre sommets (du grand module de jeux) et pleurs (pas toujours ceux des enfants). On se fraie un chemin, patiemment, dans cette jungle de choses nouvelles et d’inscriptions en tout genre.

La rentrée…

… s’est bien passée! Rentrée progressive sur trois jours, en demi-groupes d’abord, puis en classe entière mardi. Pas facile d’avoir les informations qui nous intéressent («Mais tu es assise où exactement? Je veux dire, là c’est comme si j’étais face aux tables tu vois, donc toi tu es où si je suis là?»), heureusement ma fille a l’esprit pratique et disert. Sa première vraie journée – longue – a eu lieu hier. La laisser au service de garde s’est avéré plus compliqué qu’espéré, pas toujours évident quand on ne connaît pas encore le système soi-même et que l’enfant assiste à nos errements (de salles, de collations, d’horaires) et nos approximations. Son moment clé de la journée a été le lunch, ses petits rouleaux de tortillas au fromage à la crème, ses petits légumes à la croq’ pas d’sel, et son yogourt à la confiture Bonne Maman.

Le chien…

… va mieux! Le rythme n’est pas toujours évident à suivre, entre l’ordre des différentes gouttes à lui mettre dans l’œil et l’antibiotique par voie orale qui nécessite que son ventre soit plein. Un détail qui devient vite une difficulté lorsque l’on a un chien qui manque d’appétit au petit matin. Je suis devenue pro du tartinage de croquettes (//spoiler : il adore le caramel et le fromage frais//). Nous avons la chance d’avoir un chien extrêmement résilient qui subit son traitement sans broncher depuis déjà bien trop de jours.

La nourriture…

… est toujours une obsession! Nous portons, depuis maintenant plusieurs années, une attention croissante aux produits que nous achetons et cuisinons. Je suis devenue totalement végétarienne il y a maintenant plus d’un an, entraînant de fait ma petite famille dans mon sillage. Je suis la seule à avoir totalement évincé la viande et le poisson de mon alimentation mais étant la principale maîtresse des fourneaux, force est de constater que c’est l’alimentation de toute la famille qui a évolué! Depuis longtemps, nous cuisinons la plupart de nos repas, réservant le tout-préparé aux soirs de flemme et fatigue (aka, les vendredis soirs). La donne change lentement, à mesure que la réduction des déchets et la réduction du budget nourriture font leur entrée chez nous (*Bobo un jour, …*). Aujourd’hui, ce sont les repas entiers, de l’entrée aux desserts en passant par les brioches du dimanche matin, que je prépare a mano. La fin des vacances et l’école auront-elles raison de mes aspirations? Probablement! Mais je ne m’avoue pas vaincue! Alors n’hésitez pas à me partager vos bonnes idées repas, celles qui sont faciles, rapides, goûteuses, sans trop de déchets et parfaites pour un vendredi soir. Parce que ce qu’on mangerait bien un vendredi soir, on serait prêt à le manger tous les soirs de la semaine. Une tartiflette, quoi ;)

Les activités…

… reprennent. Même si, en réalité, elles ne s’étaient jamais vraiment arrêtées. De quoi sera faite cette nouvelle année? Devrait-on continuer le karaté, passionnant mais éreintant, considérant la fatigue nouvelle de l’école? Sans parler de l’horaire de ministre que nous impose le fait d’aller porter et rechercher nos enfants dans deux lieux différents. Train, garderie, école, souper, karaté, bain, dodo, vous le voyez, vous, le burn-out qui se profile? Bref, on tatônne encore, entre «ça serait bien…» et «je vais craquer, si…»

Et sinon, j’ai lu…

… No home, de Yaa Gyasi, une vraie pépite! Je l’ai déjà prêté bien sûr! J’ai aussi prêté la version anglophone du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Il a fait plusieurs mains déjà et je ne suis pas certaine de savoir où il est rendu désormais. J’ai adoré ces deux livres, tous deux très différents, mais qui sont à chaque fois des histoires de femmes, avant tout. En commande, j’ai La Tresse, de Laetitia Colombani, et La femme qui voit de l’autre côté du miroir, de Catherine Grangeard et Daphnée Leportois. C’est drôle car je vois souvent des gens parler de PAL, faisant référence j’imagine à la pile de livres à lire à côté de leur lit, mais c’est quelque chose qui ne m’est jamais arrivé (sauf retour de la bibliothèque). Qu’on me prête ou m’offre un livre (ou que je me l’offre moi-même), je me dois de le lire instantanément. Et comme je lis partout (cuisine, bain, dans mon lit, dans le train, dans la rue, et même en attendant que mon café coule ou qu’une réunion commence, au boulot), je lis rapidement. On peut littéralement parler de binge-reading, est-ce que vous en faites aussi? Quel est l’endroit le plus incongru où il vous arrive de lire?

Bon mois de septembre! N’oubliez pas de donner des nouvelles :)

-Lexie Swing-

Crédit photo : Vue de Montréal, par Matt Hickey

Il m’a fallu trois ans pour devenir leur mère

Depuis trois ans, je suis maman deux fois. L’anniversaire de ma toute petite coïncide avec quelque chose bien de plus gros que tout ce qui m’avait été donné de traverser. Et nous en avions, pourtant, traversé des choses.

J’avais toujours tenu la barre, imperturbable. Je me suis rarement départie de mon sourire ou de mon flegme. J’avais souvent eu peur de l’inconnu, mais une fois plongée dedans j’y nageais sans férir. Plus la vague était haute, plus l’air semblait me pénétrer et me porter, en un volte-face insolent face aux aléas de la vie.

Pas cette fois. La vague était grosse et je m’y suis noyée.

Ça a commencé dès les premières semaines avant l’accouchement, alors que je trainais des pieds pour prendre mon congé de maternité. Là où la plupart des femmes se précipitent, heureuses de profiter d’un repos bien mérité, je geignais à l’oreille de mon compagnon : «Mais qu’est-ce que je vais faire, toutes ces semaines, j’ai rien à faire…» Rester chez moi me paraissait une montagne et je ne parvenais pas à la gravir.

Les semaines ont passé, dans une torpeur dont j’ai tout oublié, et puis Elle est arrivée. Elle a poppé hors de moi comme un bouchon trop longtemps retenu et s’est étourdie dans mes bras. Je n’ai guère gardé traces du reste, si ce n’est des biberons que je demandais un à un, si ce n’est du bain mobile où l’on nous a laissé faire puisque nous étions désormais des parents d’expérience. Si ce n’est de ma voisine, muette derrière son rideau, mais dont les cris ont transpercé l’étoffe lorsque son petit dernier, son cinquième, s’est étouffé à quelques minutes du congé qui lui avait été donné.

Les semaines suivantes sont encore plus floues. Comment la portais-je, pour emmener sa sœur à la garderie? Que faisions-nous, toutes ces heures durant? Et que faisais-je moi, lorsqu’elle dormait?

Lorsqu’elle a eu six mois, j’ai repris le travail. Les digues alors, rongées par le sel de la culpabilité, ont cédé, libérant ce que mon cœur renfermait de pleurs, de peurs et d’incertitudes. Chaque pas portait en lui le poids de mes doutes. Assise dans la voiture, passagère dans un quotidien qui nous emmenait sur le boulevard Taschereau, je sanglotais. Ma vie telle qu’elle était, était devenue un champ de mines, dégommant les derniers remparts. Celui qui retenait le reste, mon intérêt pour le travail, s’est finalement effondré. Il était le plus haut, il était le plus épais, et il est tombé un soir d’été sans que rien ni personne ne puisse le retenir. Et je n’ai eu alors d’autre urgence que d’en reconstruire un nouveau, jetant mon cœur au quatre vents. Un cœur qui ne voulait plus, un cœur qui ne résistait plus, un cœur qui avait oublié qu’il avait si ardemment souhaité ces enfants.

J’ai tout reconstruit. La tourelle est oscillante, vacillant à l’assaut des tempêtes. Mais je la consolide, avec le temps. J’ai aimé aussi fort que j’ai perdu pied. J’ai eu la sagesse de reconnaître, l’an dernier, que si je m’épanouissais dans le fait d’être leur mère, à chacune d’elle, je peinais encore à trouver ma place dans cette identité de mère de deux enfants. Et puis ce temps-ci est arrivé.

Aujourd’hui, depuis lundi et encore demain, je suis seule avec mes filles. Je suis une mère de deux enfants et ça m’a pris trois ans pour en arriver là. Ça nous a demandé du temps, ça nous a demandé de grandir, surtout. J’ai grandi, en tant que mère et en tant que personne. Et elles ont grandi aussi. Elles se sont apprivoisées, elles se sont acceptées, et elles ont trouvé, de plus en plus, de l’autonomie, déchargeant petit à petit mon sac à dos trop rempli.

On répète souvent que le temps change tout, qu’il faut se le laisser, ce temps. J’ai tout oublié du chemin, le goût des larmes, le poids des jours. Je n’ai pas conservé de culpabilité autre que celle d’être parfois partie trop vite le matin, parce que je sais que si le bateau prenait l’eau, ce n’était pas de ma faute. Je garde pour moi, au contraire, l’impression d’avoir travaillé fort pour colmater les trous.

Aujourd’hui je suis là, debout au milieu d’elles, mes mains dans les leurs, à l’assaut du monde. Je suis un phare, je suis une tourelle, j’oscille mais je tiens debout. Je suis comme vous, j’étais comme vous êtes peut-être, je suis comme vous serez demain. Gardez espoir, l’horizon nous appartient.

-Lexie Swing-

Pourquoi il vous faut regarder «Nanette» d’Hannah Gadsby

J’ai téléchargé «Nanette», sur Netflix, sans trop savoir à quoi m’attendre. On me l’avait conseillé en me précisant qu’Hannah Gadsby était humoriste. Elle aurait pu parler de la pluie comme du beau temps qu’il faisait, je n’aurais jamais pu deviner vers quoi je m’en allais.

Je pourrais vous dire de même. Installez-vous devant Nanette et vous verrez. Peut-être me feriez-vous confiance, peut-être oublieriez-vous, peut-être hausseriez-vous un peu les épaules, en passant votre chemin. Pire : peut-être l’ajouteriez à votre liste «à voir», à vos souhaits, à vos projets, et elle tomberait dans l’oubli au profit de quelque série au suspense haletant ou d’une nouvelle saison de Suits.

Et vous manqueriez alors une leçon de vie comme nous n’avons que peu l’occasion d’entendre. Car «Nanette», c’est avant tout un one-woman-show. Celui d’une Australienne, humoriste depuis une dizaine d’années, et qui a fait de son homosexualité le sujet de ses spectacles.

Je me suis installée dans mon fauteuil de train, avec 25 minutes devant moi et l’esprit ailleurs. Je n’étais pas entièrement à cette affaire, mais le spectacle se laissait regarder. C’était confortable. Drôle. Grinçant envers les hommes. J’ai éteint mon téléphone en entrant dans la gare et j’ai oublié le spectacle quelques jours durant. Et puis un soir, à la faveur de l’oubli de mon roman du moment, j’ai relancé le spectacle.

Je m’attendais à rire. Je ne m’attendais pas à pleurer. Car c’est au creux des silences, ces silences d’attente fébrile qui ponctuent parfois les rires, qu’Hannah Gadsby a soudainement sifflé la fin du jeu. Dans nos oreilles ouvertes, l’humoriste a enfin pu déposer sa vérité. Celle qui se cache sous le vernis de l’autodérision, à la commissure des sourires fatigués. Car une bonne histoire drôle, nous dit-elle, est une introduction et une punchline. Un contexte et une pirouette. Mais l’histoire humaine, la vraie, c’est celle qui s’étire par-delà les rires. La chute, la fin de l’histoire et les ressentis des protagonistes. Hannah Gadsby reprend alors le fil de l’histoire, la réaction de l’homophobe ridiculisé, l’amertume des palais honnis. Avec la violence, des mots et des gestes, en filigrane des scènes ainsi décryptées.

Ce spectacle, c’est son chant du cygne. La fin de sa carrière d’humoriste pour laisser place au reste, la guérison. Pour nous, c’est autre chose. Le départ peut-être, la transition. Ce spectacle est nécessaire, pour savoir et pour comprendre. Pour changer les choses, enfin.

Extraits (traduction libre) :

«J’ai construit ma carrière sur l’autodérision et je ne veux plus faire ça. Est-ce que vous comprenez ce que faire preuve d’autodérision signifie quand cela vient de quelqu’un qui est déjà considéré comme marginal? Ce n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

«Je ne m’identifie pas comme transgenre. Mais je suis clairement un genre «pas normal». Je ne pense même pas que lesbienne est la bonne identité pour moi. Vraiment pas. C’est aussi bien que je vous le dise. Je m’identifie comme fatiguée. Je suis juste fatiguée.»

«Les punchlines ont besoin de traumatismes, parce que les punchlines ont besoin de tensions et que les tensions se nourrissent de traumatismes. L’an dernier, je n’ai pas révélé à ma grand-mère mon homosexualité parce que j’ai toujours honte de qui je suis. Pas intellectuellement, mais ici (elle désigne son cœur), j’ai toujours de la honte. Tu apprends de la partie de l’histoire sur laquelle tu te concentres. J’ai besoin de raconter mon histoire correctement.»

(À propos de son enfance en Tasmanie, où l’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1997)

«70% des gens qui m’ont élevée, qui m’ont aimée, en qui j’avais confiance, pensaient que l’homosexualité était un péché; que les homosexuels étaient des êtres abominables, des sous-hommes, des pédophiles. Lorsque j’ai commencé à m’identifier comme gay, il était trop tard, j’étais déjà homophobe.»

Nanette est un apport essentiel à la cause. La cause homosexuelle, en premier lieu, mais la cause humaine en général. Sur le rapport à l’autre, le rapport à soi, la place des hommes et des femmes, la peur de ce qui nous est étranger, et le besoin, indispensable, de faire évoluer des sociétés qui rejettent encore certains de leurs membres au nom d’une normalité artificiellement créée.

– Lexie Swing –

À noter : À ma connaissance, le spectacle est disponible en VO sous-titré uniquement, de quoi vous exercer l’oreille au passage.

Nous sommes ceux qui sont partis

A sa tante, un soir de juillet, B. a reproché : « Pourquoi as-tu déménagé en France, pourquoi tu es partie alors que nous sommes tous ici? » L’incrédulité a vite laissé place à l’amusement : « Mais ce n’est pas moi, c’est vous qui êtes partis, a-t-elle expliqué. Vous viviez en France et vous êtes partis vivre au Canada. »

Nous sommes ceux qui sont partis. Et bien qu’elle n’ait jamais ignoré qu’elle était née en France, mon aînée n’avait jamais fait le lien du départ. Nous avions déménagé, nous avions tout quitté, pour nous établir ici. Il lui était impossible de mesurer le poids du départ, la richesse de nos espoirs, la valeur des souvenirs. Elle ne peut se rappeler des meubles laissés derrière, de sa première chambre dont nous n’avons emportée que des photos et quelques objets déco, de la maison en haut de la colline où nous vivions alors. Nous avons pris l’essentiel – nous trois et notre chien, des vêtements et quelques ustensiles. Les livres et les CD dorment encore dans les garages de nos parents, nos cadres les plus grands ont rejoint d’autres murs et les meubles ont été éparpillés dans les demeures familiales.

« Ce n’est pas juste!, a déclaré B. plus tard ce soir-là. J’aimais ça, moi, la France. Pourquoi vous m’avez fait partir? » Sans le savoir, elle a fait écho à une question qui nous revient souvent, au rythme des visites. La seule qui se soit jamais posée au sujet de notre expatriation.

Peut-on vivre loin des siens?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Je l’ai posée, plusieurs fois. Mon compagnon aussi. On vit, oui, loin des siens. On pourrait vivre mieux, s’ils étaient présents. On vit simplement, finalement, ce qu’on appelle des compromis. Pour vivre ici, j’ai fait des compromis. J’ai accepté que nos si proches, soient loin. Parce que j’étais convaincue qu’une vie meilleure nous attendait ici.

Et ça n’a rien d’un Eldorado. Je ne vous parle pas d’idéaux. J’ai vécu cette vie-ci, immigrée au Canada depuis 5 ans. Je sais ce que j’y ai gagné, j’ai mesuré ce que j’y ai perdu. Pour être ici, nous nous sommes déracinés. Mais que dire de mes enfants? Où sont-elles leurs racines? Nous, première génération de notre immigration, nous sommes les voyageurs. Nous sommes, et serons toujours je crois, en transit. Nous sommes entre deux réalités, deux cultures, deux existences. Nous avons inventé notre quotidien, créé notre normalité. Mes filles, elles, sont d’ici. Cette culture est la leur. C’est la deuxième génération, celle qui s’enracine.

Il n’y a pas de lieu idéal, celui-là même où s’additionnent nos aspirations, nos espoirs et leur présence. Je regrette parfois une vie qui n’existe pas. Une vie où ils jouent entre cousins, où elles grandissent auprès de leurs grands-parents, où nous sommes entourés par la famille au quotidien. Mais une vie, aussi, où elles sont des filles libres, des femmes qui pourront s’accomplir. Où on les respecte, et où elles pourront traverser une ville entière sans se faire manquer de respect, parce qu’elles sont des femmes. Une vie où nous avons trouvé, professionnellement, notre place. Où nous avons acheté notre première maison. Une vie simple, entre grande ville et grands espaces.

Il n’y avait pas de gros lot à gagner, et nous savions les dés pipés. Nous avons choisi. Nous avons parié sur leur futur, et le nôtre. Nous sommes au bon endroit. Nous y sommes seuls, mais nous sommes au bon endroit. Ce sont nos coeurs, surtout, qui perçoivent l’impact de cette séparation. Le temps peut-être, amoindrira nos solitudes, à mesure que la branche canadienne fleurira.

Elles repartiront peut-être, ou partiront pour d’autres horizons. Je n’ai pas de doute que les générations à venir tiennent le Monde entre leurs mains. Notre traversée ne sera alors qu’une coudée, un noeud dans l’arbre généalogique. Que nous aurons dessiné nous-mêmes, à la sueur de nos fronts. Maîtres de nos destinées.

-Lexie Swing-

Le ménage ou la victoire par chaos

Il y a les routines bien orchestrées, les tableaux de chasteté, ceux qui prévoient un effleurement de la poussière en jour A et une friction des fenêtres après trois semaines d’abstinence. Il y a ces maisons qui feraient pâlir les magazines, celles où la vie est comme aseptisée, et celles où le quotidien est juste drôlement bien rangé. Et puis il y a la mienne, où les casseroles s’entassent dans l’évier pourtant immense parce que je cuisine chaque soir avec une frénésie qui nourrirait dix ventres vides. Il y a les commodes qui débordent, et les chandails que mon aînée transfère en soupirant de ses tiroirs à ceux de sa soeur. Il y a les jouets qui pullulent, les légos se reproduisant comme autant de pédi-menaces minuscules, le carton des affaires de poupées vomissant des guenilles sur le plancher des chambres.

J’haïs le ménage tout en m’y plongeant corps et âme chaque week-end. Une relation passionnelle qui tourne vite au pugilat, largement aidée en cela par les soeurs La Bricole. Ainsi, en deux heures et moyennant quelques participations à divers puzzles et danses improvisées, j’ai pu venir samedi dernier à bout de la face A du disque de ménage hebdomadaire : le salon et la cuisine. Dimanche matin, soit la bagatelle de 15h plus tard, dodo compris, j’ai attaqué la phase B, les chambres, expédiant du même fait les irréductibles au salon. Mal m’en a pris. Le flot ininterrompu de directives (« Mets le bébé ici », « Donne-lui une tomate », « Enlève ton pied du canapé ») et d’invectives (« Tu dis pas moi quoi je dois faire! », « C’est pas à toi », « Tasoeur, donne! ») a vite tourné au vinaigre. Le champ de batailles était à la hauteur des cris : livres aux pages béantes disséminés sur le sol, vêtements de poupées semés à l’envi, légos abandonnés aux quatre coins de la pièce et miettes de pain – des vraies – glissées au coin de la bouche des poupons de plastique (« parce qu’ils avaient faim, maman »).

Mon quotidien est ainsi. Chaque pièce nouvellement rangée retrouve sa version chaotique quelques minutes plus tard, comme un reflet déformant dont elle ne voudrait plus se défaire. Chaque objet doit être rangé sitôt son utilisation terminée, c’est la règle numéro 1 de toute demeure ordonnée. Ayez un instant de faiblesse, une fatigue passagère, un malheureux « Oh je le rangerai tantôt », et c’est toute la maison qui s’encanaille. Les lits se défont, les vêtements s’empilent sur le fauteuil du fond, les brosses à dents s’éparpillent autour du lavabo, saluant au passage les verres à dents que l’on échange sans fin. Le manteau a loupé sa rencontre avec le crochet et jouit désormais d’un repos mérité sur le dossier du canapé, flirtant avec le porte-monnaie et les clés de voiture abandonnées dans le haut du coussin et que l’on cherchera avidement demain. Le dernier bol oublié sur la table du petit déjeuner s’est multiplié, et la famille entière du vaisselier s’épanouit désormais au milieu des miettes de pain et de brioche endimanchées.

Victoire par chaos du bordel quotidien.

On ne peut rien laisser au hasard, le désordre et la saleté s’infiltrent par tous les interstices de la fatigue quotidienne. Ils profitent de chaque moment d’atermoiement, du poids de chaque journée de travail délesté sur le coussin du canapé, de chaque soupir et de chaque hésitation. Un couchage fataliste (« Tant pis je verrai ça demain ») apporte plus de déboires qu’un miroir morcelé.

Alors j’ai décidé d’abattre mes cartes, et au jeu du sans-atout j’ai sorti mon joker.

L., elle a des balais magiques, des mains décidées et le ménage c’est son métier. Tremble, Poussière.

-Lexie Swing-