Parentalité : doit-on suivre un courant de pensée?

Avez-vous lu le dernier article de Déborah du blog Sea You Son, son entrevue du psychopédagogue Bruno Hembeeck? Il y évoque des courants tendances dans la parentalité d’aujourd’hui, comme la pédagogie Montessori ou les conseils de Céline Alvarez.

Alors que je parcourais l’article en me demandant quel courant était le plus approprié à suivre dans le cadre de la parentalité, je me suis rappelée qu’il était correct aussi, de ne suivre personne, de glaner dans les pédagogies ce qui nous semblait approprié, adaptable à notre mode de vie. Parce que, comme je le mentionnais une fois dans un précédent article sur les dérives de la parentalité, il n’est jamais bon de plonger dans les extrêmes et de suivre aveuglement une pratique.

Lorsque B. était encore une toute petite fille, nous avions choisi de l’envoyer à une garderie au bout de la rue. Il y avait un aspect pratique – une garderie à deux pas -, un petit coup de coeur avec « de toutes petites salles comme des petites classes d’école », et une autre dimension, totalement marketing celle-ci : l’école offrait un service de prématernelle en anglais. Pour rappel, l’école au Québec ne commence qu’à 5 ans et c’est donc en garderie que l’enfant vit jusque là, ou à la maison si le parent en fait le choix.

Il y a un moment, dans une vie de parent, où l’on semble plus sensible aux arguments marketings d’un établissement ou d’un courant pédagogique qu’aux besoins réels de son enfant. On s’accroche aux promesses de petits enfants bilingues dès l’âge de 5 ans, au potager dans la courette, au lapin qui dévisage de ses yeux ronds les bouilles enfantines. On justifie ses choix à qui veut bien les entendre : « ils font de la manipulation! Ils ont des jouets en bois! Ils montent un vrai spectacle avec costumes et salut sur la grande scène du village! » Mais on oublie de s’interroger sur le plus important : les éducateurs et éducatrices, les professeurs, les accompagnants, sont-ils qualifiés? Est-ce qu’il y a un travail d’équipe, une bonne ambiance, ou beaucoup de rotation? Comment mon enfant sera-t-il accompagné, au quotidien, s’il est différent du groupe?

À l’aube de la dernière année de garderie de notre fille aînée, il nous a été offert la possibilité, grâce à une amie, de partir en CPE, ou Centre de la petite enfance. Ces centres-ci, très recherchés car peu onéreux et bien réglementés, offrent généralement un suivi éducatif de base afin de ne pas dépasser les objectifs prévus pour la maternelle. On s’est interrogé : est-ce que cela faisait du sens, de la changer pour sa dernière année? Et quid de l’anglais qu’elle était censée suivre en prématernelle? Que pouvait vraiment lui apporter une forme de retour en arrière, scolairement parlant?

La confiance en elle, voici ce que le changement lui a apporté. Dans la garderie précédente, personne ne faisait réellement attention à cette petite fille effacée. Certains apprentissages y étaient donnés de façon automatique, sans se soucier de savoir si les enfants recevaient correctement l’information. Pire certainement, des difficultés dans l’équipe avaient favorisé une rotation importante, obligeant les enfants à s’habituer sans cesse à de nouvelles éducatrices.

En arrivant au CPE, nous avons rencontré celle qui allait être l’éducatrice de B., présente au sein de la garderie depuis une dizaine d’années. Elle s’évertuerait pendant l’année suivante à donner confiance à notre toute petite, multipliant les défis et sollicitant son autonomie. Plus tard, elle apprendrait à sa petite soeur à se concentrer, à suivre une routine et à appliquer des règles. L’objectif était le même : définir les besoins et défis de chacune pour les préparer à la maternelle. Il n’y avait pas de règles strictes préétablies et les apprentissages purement académiques étaient relativement faibles, mais le gain, arrivé à la maternelle, fut inestimable.

Je suis une personne de personnes. Je veux dire par là que toute mon attention, au quotidien, est concentrée sur les autres. J’aime les différences de personnalités, j’aime les histoires, les origines et les cultures. J’aime aussi les différences d’opinions. J’aime quand le vécu et l’expérience priment sur les concepts, j’aime quand les personnes ont le recul suffisant et la capacité de réflexion de se dire « j’ai essayé ceci, et ça marche bien dans ce cas-là ». Mon chum me dit parfois que je pourrais me plaire dans n’importe quel boulot, du moment que l’équipe est soudée et heureuse d’être ensemble, et je le crois sans peine.

Les pédagogies sont utiles, parce qu’elles donnent une ligne directrice, une barrière sur laquelle s’appuyer, mais elles ne sont pas des rails. Il ne suffit pas de grimper dans le bon bateau pour atteindre le port. Les pédagogies sont des concepts, des idées larges censées orienter des décisions, mais elles ne prendront jamais en compte les besoins individuels. Les pédagogies ne tiennent pas compte du fait que ma fille performe en maths mais pas en sports. Ou que la seconde est en avance sur l’écriture mais ne sait pas rester assise sur une chaise. Les pédagogies estiment qu’à un âge X, l’enfant lambda sait faire telle chose, et devrait apprendre telle autre.

Les femmes et hommes qui les appliquent sont là pour le faire. C’est J. qui a finalement donné le goût du sport à ma fille, lui faisant préférer le soccer aux chiffres. C’est V. qui a montré à mon autre fille qu’elle pouvait canaliser son énergie et épeler en même temps. Ce que vous devez rechercher, dans l’éducation, ce ne sont pas des pédagogies mais des gens qui aiment enseigner, qui aiment éduquer, qui ont du recul et de l’imagination. Il faut chercher des écoles qui soutiennent leurs professeurs, qui leur donnent les moyens de se réaliser. Et il faut les soutenir et les encourager, nous aussi, en tant que parents. Être présent mais pas oppressant, être à l’écoute mais ne pas donner de leçons, transmettre les informations nécessaires mais faire confiance.

Plus votre enfant évoluera dans le système scolaire, plus se posera la question des options, des langues enseignées, des sciences, etc. Et il sera bien assez tôt, pour ça. En attendant, ce n’est pas sur une fiche publicitaire vantant les mérites d’une éducation polyglotte ou sur la capacité d’un professeur à appliquer une pédagogie bienveillante sans faillir, que vous devriez vous baser. C’est sur l’humanité de cette personne, ou de cet établissement. Si vous trouvez la place, et la personne, qui sera capable de considérer votre enfant dans son individualité et de l’accompagner sur le chemin, alors 80% du travail aura été fait.

Et puis pour l’anglais, il y a toujours Netflix.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

La vie en 2021

J’aimerais vous dire que je suis tellement concentrée sur mille et un projets que je ne trouve guère de temps pour écrire ici. Que mon esprit est ailleurs et que mes doigts fourmillent d’histoires que je projette écrire sur d’autres supports que celui d’Internet.

Mais la vérité est autre. C’est une vérité, un mal qui s’est répandu comme une traînée de poudre coulant d’un baril troué balloté en pleine tempête, si j’en crois cette épidémie de blogs sous-alimentés depuis un an.

Je n’en connais pas la cause exacte, mais le mal semble prendre ses racines dans une forme de lassitude, une redondance dans nos journées qui confine à la monotonie. La poésie qui nous saisissait même devant les scènes quotidiennes et la métronomie d’une routine installée, semble s’être égarée.

Il n’y a plus de rébellion en moi, s’il n’y en a d’ailleurs jamais eu. Je n’ai jamais tapé du poing en vain, depuis un an, arguant que ça allait bien maintenant, que ça ne faisait pas de sens tout ça, que toutes ces mesures étaient inconsistantes, qu’il fallait bien mourir de quelque chose, que c’était quoi de plus qu’une grosse grippe, que ce serait fini demain.

Nous avons avancé sans broncher. Désinfecté. Fermé notre porte aux amis et aux inconnus. Nous avons gardé nos distances et annulé nos billets d’avion. Nous avons porté nos masques, toujours.

Il n’y a pas eu de retour en arrière pour nous, depuis un an. Il n’y a pas eu de soudaine reprise de la vie, de vent d’espoir, de grandes réunions. Il y a eu des soubresauts timides, un repas pris à trois familles sur une terrasse ombragée, un resto entre copines, quelques balades en forêt.

Il y a longtemps que nous n’attendons plus vraiment quelque chose, que nous avons décidé de prendre les journées comme elles venaient, avec application. Toujours la même routine, les mêmes balades, sans projection.

Nous sommes désormais recentrés sur le quotidien, sur un essentiel dépouillé. Nos joies sont faites de maigres victoires : un plat réussi, une pile de linge pliée, une maison nettoyée. Et puis de quelques unes plus grandes aussi. Lorsque nous avons appris que l’école allait reprendre début janvier comme prévu – et contre toute attente, après trois semaines et demi de « vacances » – nous avons dansé dans le salon. Les chiffres qui baissent sont autant de buts marqués dans un match sans merci. Le plus long, la plus éprouvante partie qu’il nous aura été donnée de supporter, d’encourager.

Elle nous laisse exsangues et c’est cette fatigue, lancinante, qui peu à peu enlève aux mots leur chair et au quotidien ses couleurs.

Je mentirai si je disais que cette période ne m’a rien apporté. Malgré les apparences, j’y ai gagné tellement ! Une sérénité perdue depuis longtemps, une proximité avec mes enfants, un confort de vie absolu.

Reste cette cage dorée dans laquelle nous vivons, qui nous coupe du monde extérieur. De nos amis, avec qui l’on échange désormais sur des bouts de trottoir. De notre famille, parce que l’océan qui nous sépare n’a jamais semblé aussi immense.

Je nous souhaite à tous de la lumière, au bout de ce tunnel qui semble sans fin.

-Lexie Swing-

L’entre-soi du réveillon

La première fois que l’on a fêté Noël à quatre, c’était en 2016. Nous étions sur la route de la Floride et avions fait étape à Philadelphie. Nous avions réservé pour l’occasion dans un bel hôtel du centre-ville. J’avais emporté des guirlandes pour décorer la chambre et nous avions commandé du room-service après avoir arpenté les rues de cette belle du Sud. Je me souviens des patineurs maladroits qui s’élançaient sur la place principale, et de notre fille aînée, alors âgée de presque 4 ans, qui avait écouté avec des yeux émus une toute jeune fille qui faisait la manche lui demander si elle était heureuse que ce soit Noël. Nous avions regardé les lumières de la ville par la fenêtre immense et B. avait alors su que le Père Noël saurait nous retrouver.

La deuxième fois, c’était en 2017. C’est l’année où nous avons inventé nos traditions. Je portais pour l’occasion une robe de cocktail rouge, achetée à la va-vite au Winners du centre-ville. Destinée au party de Noël de mon bureau, je l’avais ressortie quelques jours plus tard, pour qu’elle ne reste pas un vulgaire chiffon, porté une fois et remisé dans un carton. Elle est devenue ma robe de fête. Alors que les filles revêtent leur tuque de Père Noël, je fais fi de mes jeans et enfile ma robe. Elle est le signe que Noël est là. Cette année-là, nous avons pour la première fois décidé que le réveillon serait le soir du « chacun mange ce qu’il veut », réadapté en apéro dinatoire avec la famille l’année suivante, et les amis, l’année d’après. Le 25, lui, est devenu un matin traînant et un brunch sur le coup de 11h. Loin des festivités en plénière et des repas sans fin, nous avons revêtu le jour de Noël de son habit d’enfance, boudé les huitres et repoussé les meubles. Nous avons fait de la place aux constructions, aux papiers cadeaux déchirés, aux paquets éventrés. Les années clémentes, nous dansons sous la neige et sortons les luges jusqu’aux premiers rayons de nuit.

Si en 2018, nous avons passé Noël avec mes parents dans un joli chalet en Estrie, nous étions de retour à la maison en 2019. Nous avions alors réveillonné en petit comité, avec nos amis de longue date, avant de se retrouver une nouvelle fois entre nous pour notre désormais habituel brunch de Noël. Et si nous sommes attristés de ne pas pouvoir réveillonner entre amis une nouvelle fois cette année, c’est sans trop sourciller que nous avons accueilli la nouvelle du reconfinement. Car chez nous, avant même ce drôle de Noël 2020, celui qui restera dans les annales, il y aura eu les autres. Tous ces Noël où nous étions trop loins, pas assez riches ou finalement trop paresseux pour voyager durant les Fêtes. Nous avons connu des Noël où nous parcourions nos régions hors d’haleine, s’arrêtant ici, courant là-bas, chargeant les cadeaux, avalant du foie-gras, ébouriffant des cheveux fins et s’extasiant sur des yeux malicieux. J’ai aimé ces courses folles, comme j’ai aimé ces Noël hors du temps, ce repli sur nous, sur nos enfants, sur notre famille, où l’on invente sans jugements nos traditions propres. Il n’y a pas de chicanes chez nous sur le repas du réveillon, et s’y cotoient pêle-mêle pâtes à la crème et saumon frais, fromages fins et babybels, vins de garde et jus d’orange. Tempête peut demander de la charcuterie, B. se gaver de pâtes et son père de saumon, plaisir qu’il ne s’autorise que pour les grandes occasions. On pourrait décider que l’on offre les cadeaux tout de suite, à minuit, à deux heures du matin, qui serait là pour s’en soucier? On pourrait choisir de traîner au lit, de souper de chocolats, de trinquer au lait frais. Il n’y aurait personne pour nous dire que ce n’est pas comme ça Noël, que le souper n’est pas à la hauteur et que les enfants s’impatientent.

C’est tout ce que je vous souhaite, pour vos fêtes cette année : réinventer vos traditions, boulotter des petits fours et des crackers écornés, manger des pop-corns sous une couette en regardant un film, saluer votre famille depuis la cour ou en visio, trinquer par dessus la barrière avec vos voisins, décider de ne manger que du fromage et huit sortes de pains, assortir les pyjamas, accrocher un bas pour le hamster de la famille, et laisser une bière au vieux barbu. Ne vous sentez pas triste de devoir remiser cette année vos traditions et laissez vous surprendre par toutes celles que vous pourriez inventer.

Je vous souhaite de merveilleuses fêtes, de belles célébrations et beaucoup d’amour, surtout. À l’année prochaine!

-Lexie Swing-

Défis et dérives des parentalités

Je relayais hier sur Instagram une levée de boucliers contre les courants de parentalité que je qualifierais de « pseudos » bienveillants. Plusieurs de mes contacts s’insurgeaient des dérives qui accompagnent depuis quelques années la promotion d’une parentalité bienveillante et positive : le respect de l’enfant et son éducation dans un climat serein va désormais de pair avec une véritable flambée des excès, quelques papesses du mouvement alléguant volontiers qu’il est correct de ne pas insister pour que son enfant se brosse les dents, ou même de ne pas le retenir par le bras lorsqu’il fait mine de descendre sur la route, au motif qu’il s’agit ici d’une violence et que toute forme de violence doit être exclue du processus éducatif. Elles mettent ainsi sur le même plan le fait de battre son enfant et le fait de le forcer à se brosser les dents, ou à finir ses haricots. Bref.

Je n’ai aucune envie, ni le temps d’ailleurs, de débattre de l’absurdité de ces idées. Elles ne peuvent, à mon sens, simplement pas être le fruit de l’esprit de personnes rationnelles. Mais, ce qui m’intéresse, dans cette levée de boucliers, ce sont les témoignages qui en sont ressortis. C’est le nombre de parents, de mères surtout, qui disent « en être revenus » et décrivent cette longue traversée des enfers qu’a été leur voyage au sein de cette parentalité extrême.

Notre génération, plus éduquée, plus ouverte sur le monde, et théoriquement plus tolérante, est aussi celle qui semble le plus perdue en ce qui concerne la parentalité. Nous n’avons jamais eu accès à autant de ressources qu’aujourd’hui, et pourtant nous n’avons jamais été aussi perdus. Faisant fi de tout instinct, nous glanons des conseils « en ligne »: sur des forums, dans des groupes de discussion, sur des pages Facebook, et auprès d’influenceuses Instagram. Auriez-vous imaginé, un instant, que vous éduqueriez votre enfant en fonction des usages et règles d’une communauté regroupée autour d’une fille en vue sur Instagram. Éducation – influenceuse – Instagram… vous ne voyez pas comme un problème? Moi si. Je veux dire… on refuse d’écouter les conseils de belle-maman mais on est prête à se soumettre aux injonctions d’une parfaite inconnue souriante et parfaitement brushée, sur notre écran vaguement fissuré (merci les enfants)?

Je faisais hier un parallèle avec les curés. Jusqu’à une période récente – les années 1960 – les représentants de la foi catholique jouaient encore au Québec un rôle de premier plan en termes d’éducation. Ils conseillaient les familles en la matière et érigeaient des règles à respecter. Vous vous en souvenez – j’ai été partiellement élevée dans, et au contact de, la religion catholique. Lors d’un repas de célébration quelconque, alors que nous étions adolescents, un ami à côté de moi cherchait auprès du prêtre des réponses à ses questionnements sur la vie de couple, et le prêtre, avec je dois le dire un peu de retenue, tentait de l’orienter. Et je m’en souviens encore, c’est sorti tout seul de ma bouche, un questionnement sincère, et pas du tout une forme de rebellion qui m’était par ailleurs étrangère lorsque j’étais plus jeune. J’ai demandé : « Mais qu’est-ce que vous en savez, vous? Ce n’est pas comme si vous connaissiez la réalité de la vie de couple…? » Je ne crois pas qu’il se soit fâché, c’était un jeune prêtre ouvert sur le monde et les questionnements modernes. Mais je me souviens m’être souvent par la suite posé cette question : qu’en savait-il?

La vérité est que, personne ne peut connaître votre réalité. Personne ne peut mesurer la balance fragile que représente votre vie personnelle, votre vie professionnelle, votre santé mentale, le caractère de vos enfants et leurs troubles éventuels. Personne ne prendra en compte la taille de vos pièces et l’impatience des voisins, ou la longueur de votre trajet quotidien. L’équation est impossible à mener, la comparaison, par essence, stupide à faire. Vous-même êtes un parent en constante évolution. Ce qui vous paraît vrai alors que votre enfant a 1 an, vous semblera peut-être utopique ou abscons à l’aube de ses 5 ans, ou avec son jeune frère ou sa jeune soeur.

Lorsque j’étais jeune maman, j’avais certaines idées très arrêtées sur la parentalité. Mon enfant dormirait dans son lit, il aurait des heures de routine fixes, je le laisserais à garder à des gens différents pour l’habituer aux autres, etc. Et ça a fonctionné (un temps)! B. était le bébé idéal (selon moi), qui a fait ses nuits très tôt, dormait dans sa chambre, pleurait peu, pouvait être gardée par des amis sans broncher. Mon vol France-Canada avec elle a été un rêve, l’adaptation dans sa nouvelle vie une sinécure. Alors qu’elle fêtait ses deux ans, nous lui avons appris qu’elle allait être grande soeur, et là le monde des merveilles a basculé. Notre douce et tranquille petite fille s’est transformée en lionne rugissante, qui hurlait volontiers, trépignait sans retenue et s’emportait sans cesse. Ce qui avait été vrai durant deux ans est devenu, peu à peu, un souvenir doux, mais sans comparaison avec la vie réelle. Sa soeur est arrivée, et ce qui avait été vrai – encore une fois – à la naissance de notre première fille, n’avait plus rien à voir avec notre nouvelle réalité. Son sommeil était agité, ses reflux constants, ses premiers jeux de grand bébé consistaient à galoper vers les prises électriques. Nous avons mis des caches sur les prises, ouvert notre lit à ses cauchemars et accompagné ses découvertes. Nous avons appris à faire différemment, à pousser l’une en retenant l’autre, à dire « parle moins fort / pousse le volume » dans un même souffle.

Une copine me disait que « celles qui étaient revenues de la parentalité extrême » étaient souvent des mères dont les enfants avaient grandi, ou qui en avaient eu plusieurs. C’est aussi parce que l’évolution est confrontante. Nous avons tous vu autour de nous, avant même d’être parent parfois, des enfants changer drastiquement. Nous ne sommes jamais à l’abri, l’aventure ne fait que commencer, et le maître mot de la parentalité est celui-ci : l’adaptation.

Vous trouverez toutes sortes de conseils, toutes sortes de bouquins. Vous n’êtes pas obligés de vous y confronter, pas obligés de trouver toutes les réponses d’un coup. Certaines commentatrices de bouquins écrivent parfois à des auteurs de livres sur la parentalité, qu’elles auraient voulu « avoir découvert ce livre avant d’avoir (mon) premier enfant ». Je ne crois pas qu’on ait besoin de ça, je ne pense pas qu’on ait besoin d’un script. Je pense que pour bien débuter dans l’aventure de la parentalité on a surtout besoin d’indulgence, et de bienveillance oui, mais envers soi-même avant tout.

Faites-vous confiance. Prenez les conseils qu’on vous donne avec circonspection. N’oubliez pas que personne ne connaît vraiment votre réalité. Sachez aussi vous entourer de personnes qui vous veulent du bien. Sur l’un des groupes québécois dont je fais partie, et qui a été créé par une intervenante familiale, les témoignages (de désespoir) des parents sont toujours accueillis par des commentaires du type : je te comprends, je vis la même chose, j’ai un enfant ou une situation similaire et voici ce qui a fonctionné pour moi. Il n’est et ne sera jamais normal d’être accueilli par des remontrances lorsque l’on vient demander des conseils – si c’est ce que tu veux, autant appeler ta mère (lol) (coucou Maman).

Avec ma copine D., on a un petit mantra qui dit : « t’es belle, t’es capable, tu vas y arriver ». Je t’envoie à mon tour ces mots-ci, avec toute ma bienveillance.

-Lexie Swing-

Photo : Fernanda Publio

Née hypersensible

Je suis hypersensible, dans une société qui compte environ 20% de gens qui le sont également. Ce n’est pas une caractéristique rare; pourtant pendant longtemps j’ai pensé que j’étais la seule.

J’étais une chochotte. Chaque fois qu’une situation s’emballait, mon coeur battait la chamade. Qu’elles soient de colère ou de stupeur, les larmes ne manquaient jamais d’entrer dans la danse. Je défendais mon point de vue, et elles venaient noyer mes mots, toujours. Elles étaient chez moi ce qu’est le rouge aux joues des autres, ce que sont les tremblements aux mains de certains.

L’hypersensibilité est parfois une barrière, un voile qui dissimule. Comme si l’on ne devenait qu’un gros sac d’émotions, un tas de noeuds coulants qui se resserrent lentement. Elle est dans les moments bruts comme dans les instants contemplatifs.

Elle grave dans l’esprit des souvenirs impromptus, de ceux qui sont d’ordinaire balayés par le temps. Ces morts, souvent, qui relèvent du fait divers et qui deviennent un souvenir propre. J’ai dix ans et dans un kiosque un journal à sensations affiche ces mots : « 5 ans et étranglée dans la fermeture éclair de sa tente par un fou ». Et puis le sous-titre : « J’ai cru qu’elle criait parce qu’elle avait peur de l’orage », a expliqué la mère aux enquêteurs. Et l’écho de ma propre mère, pensive : « Mais qui entend son enfant de 5 ans pleurer dans une tente en pleine nuit et ne se lève pas pour aller la voir? ». Le noeud se resserre.

J’ai 23 ans. Je suis dans la salle informatique de notre école de Sciences-Po et une nouvelle s’affiche. L’acteur Jocelyn Quivrin vient de se tuer dans un accident de la route. Une rapide recherche Google fait ressortir un article datant de quelques mois. Quivrin et sa compagne, Alice Taglioni, attendent leur premier enfant. À la question « Vous vous sentez prêts à élever un enfant? », ils répondent  » À quatre épaules, on est suffisamment forts ». Je tape sur celle d’un ami, derrière moi. « C’est un peu triste quand même », je lui dis. Le noeud serre encore.

J’ai 32 ans. Une voyageuse connue dans la blogosphère s’éteint au lendemain de Noël. Aux premiers jours de janvier, quand je l’apprends, je découvre son tout jeune enfant et l’hommage rendu par son amoureux. J’ai mal pour eux. Sa disparition si jeune me plonge dans une torpeur qui durera plusieurs semaines. Je ne m’en sens pas le droit, elle qui m’était une étrangère, mais le sentiment est là, comme une chape de plomb. Le noeud est difficile à défaire.

J’ai appris de l’hypersensibilité. J’ai appris à m’éloigner des films tristes et des histoires de guerre. J’ai su que c’était normal, pour les gens comme moi, qui peuvent porter pendant des mois ensuite le poids d’une histoire fictionnelle. Je me souviens de ce témoignage il y a longtemps, reçu comme une délivrance. « J’ai vu le film Les Dents de la Mer alors que je n’étais qu’une enfant, écrivait une hypersensible. Après ça, j’ai arrêté de me baigner, et ce durant des années. »

Les émotions sont si vives qu’elles brûlent parfois. Elles sont envahissantes. Elles sont enrichissantes, aussi. Elles habitent les mots, les dessins, la musique des hypersensibles.

Elles sont physiques aussi. Elles sont dans les coutures qui nous gênaient enfant. Dans ces cols trop serrés, ces pulls qui démangeaient et ces culottes qui rentraient dans les fesses. Elles sont dans les aliments qu’on trouvait trop gluants, dans les soupes qu’on disait pas assez lisses, dans les petits pois dont on jurait nos grands dieux qu’ils avaient touchés la purée. Elles sont dans le lit dans on sentait les ressorts et dans l’oreiller trop chaud sous nos têtes.

J’ai longtemps pensé que j’étais chochotte alors que j’étais juste moi-même. Aussi normale que 20% de la population. 20% de larmoyance, d’émotions vives, mais aussi 20% plus empathiques, plus intuitifs. 20% non négligeables, donc.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Les trois autrices irlandaises de « chick lit » à lire

C’était probablement dans un Chapters, peut-être sur Parnell St. À l’époque, je parlais un anglais hasardeux, à peine aidé par le cider pression que je dégustais certains soirs au pub avec quelques amies. Je cherchais à bonifier ma connaissance de la langue anglaise et je suis tombée, au détour d’un rayon, sur l’une des autrices de chick lit les plus prolifiques de l’Irlande : Marian Keyes. Il s’agissait, je m’en souviens encore, d’un roman publié au tout début des années 2000 : Sushis for beginners.

Je n’ai aucun souvenir de l’histoire – j’ai relu le résumé et je pourrais probablement relire le livre entièrement demain sans qu’aucun passage ne me revienne en mémoire. Je devinais plus que je ne comprenais l’histoire. Mais l’autrice, elle, est restée dans mon coeur, au même titre que tout ce qui touche à cette période particulière qu’ont été mes quelques mois là-bas.

Et puis il y a un an, alors que j’avais momentanément épuisé ma pile de livres à découvrir, Marian Keyes m’est revenue en mémoire. Je venais de retrouver ma Kobo au fond d’un tiroir, c’est donc tout naturellement que j’y ai acheté au hasard un roman de cette autrice. Et puis deux autres. Et puis ma Kobo m’a proposé des autrices qu’elle jugeait similaire. De fil en aiguille, j’ai découvert des romans parmi les plus chouettes de la chick lit irlandaise. J’y ai parcouru Dublin mille fois, j’ai fait des détours par Kerry, j’ai pris le vent de plein fouet dans les plaines du Connemara. Actuellement, mes coups de coeur vont vers trois autrices. Les voici.

Marian Keyes. Je ne pouvais pas ne pas commencer par elle. Puisque c’est par elle que tout a commencé. Lorsque, 15 ans après mes mois à Dublin, je me suis plongée dans l’un de ces romans, j’ai été baignée d’un sentiment étrange. Avec l’héroïne, j’ai remonté Grafton et tourné sur King, il y avait St Stephens et puis j’étais un peu étourdie. Marian Keyes possède cette capacité rare de décrire les lieux avec précision, une précision qui n’est pas chirurgicale mais humaine. Elle fera fi du panneau sur le mur mais mentionnera ce qui accroche le regard, cette pierre déplacée que l’on a tous remarqué, cet accroc sur un mur banal. Elle a l’oeil neuf du touriste et le regard doux des habitués. Ses héroïnes, toujours des femmes, sont hautes en couleurs mais toujours crédibles. Elles sont timides, grandes gueules, effacées, excentriques, croient au grand amour ou au sexe entre amis. Elles sont souvent insupportables, mais toujours attachantes. Elles sont crédibles et on savoure chaque page qui les romance.

J’ai lu : The woman who stole my life / The break / The mystery of Mercy Close/ The brightest star in the sky/ Anybody out there / The other side of the story / This charming man / Angels / Last chance saloon / Rachel’s holiday / Sushi for beginners…

Cecelia Ahern. C’est une figure connue de la littérature irlandaise, et si vous ne connaissez pas son nom – bien qu’elle soit également la fille d’un ancien Premier Ministre – vous connaissez peut-être celui de son premier best-seller, qui a inspiré le film du même nom : P.S., I love you. Cette histoire, celle de deux amoureux que la mort finit par séparer, a connu un beau succès. L’autrice l’a par ailleurs écrit alors qu’elle n’avait que 21 ans. Je ne peux rien dire du livre, qu’on dit superbe, parce que je ne peux pas lire une histoire où deux amoureux dans la fleur de l’âge sont séparés par la mort. Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas lire ou regarder, et ce type de récit dramatique en fait partie. Si vous même êtes fan du premier opus, sachez que depuis, Cecelia Ahern a sorti un sequel.

J’ai connu Cecelia Ahern par le biais d’un autre roman : The marble collector, l’histoire d’une femme de mon âge, dont le père souffrant de sénilité est hébergé en maison de repos. Alors qu’elle vide ses affaires, elle découvre un sac de billes, une découverte somme toute anodine mais qui ne cadre en rien avec l’homme qu’était son père. Vous comprenez l’intrigue : de fil en aiguille la fille découvre que son père était un homme très différent de celui qu’elle côtoyait tous les jours, mais les troubles de mémoire de celui-ci ne lui permettent pas de trouver les réponses… J’ai adoré ce roman – notamment pour les descriptions fascinantes qui entourent les billes et leur fabrication, ainsi que pour l’amour que la protagoniste porte à son père – un roman complètement différent de tout ce que j’avais pu lire jusqu’alors. Alors j’en ai lu d’autres, encore et encore, toujours avec le même plaisir. A noter que, sur le site internet sur lequel elle relaie ses romans, Cecelia Ahern évoque chaque fois ce qui a nourri l’histoire.

J’ai lu : The marble collector / The year I met you / How to fall in love / Thanks for the memories / If you could see me now / Where rainbows end…

Cathy Kelly. C’est ma plus récente découverte. Celle que ma liseuse m’a proposé alors que je cherchais un nouveau roman à dévorer. Nous étions à la mi-avril, confinés depuis près d’un mois et j’avais désespérement besoin de m’évader dans une lecture. Après avoir lu quelques avis, j’ai lu un premier roman de Cathy Kelly: It started with Paris. Comme souvent dans les romans que j’ai lu par la suite de cette autrice, les destins s’y entrecroisent. Ici, ce sont des femmes, toutes affectées à un moment ou un autre par une demande en mariage faite par un jeune homme très amoureux à sa petite amie de longue date, en haut de la Tour Effeil. Dans un autre lu récemment, ce sont trois femmes, aux histoires très différentes, qui partagent la même date d’anniversaire. Mon préféré d’elle reste pour le moment « The family gift », l’histoire d’une femme, chef cuisinière dans une émission de télévision, qui se renferme sur ses angoisses après avoir été attaquée dans un stationnement souterrain.

J’ai lu : The family gift / The year that changed everything / It started with Paris / Someone like you…

Ce que j’aime dans ces romans, c’est l’esprit de sororité qui s’en dégage. Ce n’est pas si étonnant, lorsque l’on sait que le genre estampillé chick lit, a été qualifié de « romans écrits par des femmes, pour des femmes ». Si vous êtes accro au genre, comme moi, je vous invite à les découvrir.

-Lexie-

Crédit photo : Samantha Hurley

Éduquée dans l’athéisme, scolarisée à l’école catholique

Il y a quelques mois, j’avais lu le témoignage d’une maman catholique, elle expliquait son quotidien et quelle place prenait la religion dans sa vie et celle de sa famille. J’avais trouvé ça courageux de sa part, d’écrire cet article à une époque où la reliion n’a plus vraiment la côte.

De la primaire à la 3e (équivalent du Secondaire 3), j’ai été scolarisée à l’école catholique. Un choix qui peut paraître surprenant, quand on sait que mes parents sont farouchement athées. Si je n’ai aucune opinion sur ce choix, qui relevait probablement plus du souhait de choisir une école adaptée à ma scolarité (j’étais globalement en avance et les profs de maternelle avaient recommandé que je sois en double niveau pour faciliter un passage rapide dans la classe supérieure), j’en ai une sur le fait d’avoir été à l’école catholique : ça a eu un impact majeur dans mon ouverture au monde. Mais avant de vous dire pourquoi, il faut d’abord que je vous raconte…

J’ai commencé ma scolarité de primaire dans une toute petite école. Elle était comme une succession de petite et grande maison de ville et le dernier étage était condamné par une chaine qui ne cessait d’attiser notre curiosité. La rumeur disait que le bâtiment avait abrité jadis un pensionnat et que les lits avaient été laissés en l’état. Il y avait une entrée, et puis une courette, la grande maison et puis une autre cour, plus grande. Il y avait un espace quelque peu délabré, qu’on appelait la cour du foot, et une sorte d’ancien garage sans porte, dont on utilisait les murs comme support pour nos pieds d’apprenti gymnastes. On montait dans les classes par une multitude d’escaliers, après s’être lavé les mains dans des lavabos de ferme qu’on s’arracherait, aujourd’hui, chez les meilleurs antiquaires. Il y avait ce savon jaune et rond, sur son axe en métal et puis les toilettes avec la porte courte sous laquelle on glissait le pied pour assurer les amis de notre présence. C’était une petite école de ville qui fermerait quelques années plus tard, à la faveur des redistributions d’élèves dans les secteurs scolaires ou menacée d’expulsion par une régie de bâtiment quelconque qui jugerait d’un mauvais oeil les escaliers de guingois et les portes grinçantes. On y serait peu, à peine de quoi remplir des classes entières. On serait des classes à demi-niveau, un CP-CE1, un CE2-CM1 et puis un CM2. Il y aurait d’autres découpages, des CM1 parfois divisés, des voyages en Auvergne et des classes vertes même au CP. Il y aurait peu d’enfants mais beaucoup de bonheur et c’est à peu près tout ce qu’il vous faut retenir pour comprendre ce qui s’en vient ensuite.

Puisque c’était une école catholique, les cours qu’ont aujourd’hui mes enfants et qui portent le nom d’Education Civique et Religieuse (ici, au Québec) se résumaient pour nous à des cours de pur catéchisme. Nous y apprenions tout ce que l’on peut apprendre à des enfants sur une religion et sa pratique. Nous priions tous les matins, mains jointes ou en coupole, debout dans les allées qui séparaient nos petits bureaux. Nous récitions alors le Notre-Père et le Je Vous Salue Marie, avec la fierté des enfants qui maîtrisent sur le bout des doigts une poésie maintes fois répétée. Nous apprenions aussi de nombreuses chansons, que je répétais à l’envi à mes parents, avec un enthousiasme tout enfantin. Ceux-ci ne pipaient mot, peut-être vaguement consternés alors du choix qu’ils avaient fait. S’ils ont pu l’être en termes d’apprentissage religieux, ils n’ont pu cependant que s’incliner devant ce que l’école m’offrait par ailleurs : un accompagnement réel et individualisé – jusqu’à des cours de rattrapage en maths qui nous ont permis, à mon amie et moi, de passer dans la classe supérieure au courant de l’année – et une admiration non feinte pour les bonnes élèves que nous étions alors. Nous étions scolaires, appliquées, premières de la classe. Nous rentrions dans un moule qui nous allait comme un gant et cela fonctionnait parfaitement.

En CE2, lorsqu’une élève de ma classe – A., une CM1 – s’est faite baptiser, j’ai découvert ce qu’était le baptême, et aussi que j’étais la seule, désormais, à ne pas être baptisée dans ma classe. J’ai le souvenir confus des déclarations parentales, celles de ses parents et puis celles des miens, à qui j’avais posé la question plus tard. Nous n’avions pas été baptisées car nos parents respectifs voulaient nous « laisser le choix » de nous convertir à une religion ou de se définir athée, le moment venu. Dans l’esprit de la plupart des parents d’aujourd’hui, cela signifie vaguement « à l’âge adulte », au plus tôt à l’adolescence. On devient mûr pour choisir une religion comme on l’est pour le sexe, finalement. Je vais vous avouer quelque chose : je pense qu’il faut avoir vécu pour faire ce choix-ci. Aujourd’hui, je ferais un choix éclairé. À l’époque, je ne connaissais que le monde agréable mais étriqué de ma petite école de ville.

Je suis donc restée l’élève non baptisée de mon école, mais j’ai découvert qu’il existait un monde catholique en dehors des murs de celle-ci. Mes amies allaient au catéchisme en dehors des heures de classe, aux Jeannettes le week-end et à la messe, parfois, le dimanche. Elles avaient des choses en commun en dehors de l’école, et pour ça, je les ai souvent enviées. Elles n’ont cependant jamais boudé leur plaisir de m’apprendre toutes les chansons et jeux auxquels je n’avais alors pas accès. Des jeux et des chansons que j’apprends encore à mes enfants aujourd’hui.

Lorsque je suis entrée au collège (au secondaire), j’ai choisi de rejoindre une institution réputée catholique, mais qui n’en avait, pour toute honnêteté, que le nom. Les allées et venues y étaient peu surveillées et les cours de catéchisme absolument optionnels. Je me suis éloignée d’un monde que je ne connaissais finalement que marginalement pour verser dans ma passion du moment : penser des heures durant aux garçons que je rêvais de séduire. J’avais cessé de faire ma rapide prière du soir pour me bercer d’histoires à l’issue toujours très romantique, quoique répétitive, et je me suis définitivement éloignée du monde de l’enfance.

Mon retour à la religion catholique s’est faite avec fracas, à l’hiver 1999, lorsque ma famille a déménagé dans une autre ville, au milieu de mon année de 3e (Secondaire 3). Au jeu des écoles, j’avais pioché la mauvaise carte. L’institution, perchée dans un cadre idyllique, était dirigée d’une main de fer par une directrice âpre, flanquée de Soeurs lieutenantes qui jugeaient bon de plonger la face des adolescentes trop fardées sous l’eau glacée des lavabos. J’étais perdue de ce changement soudain. Alors en pleine adolescence, j’étouffais dans ce carcan étroit. Mes journées se résumaient à des altercations avec la Soeur responsable de notre niveau et à des tentatives vaines d’échapper au cours de physique où la professeure prenait un malin plaisir à me ridiculiser, au vu de mes certes maigres notes. J’étais une fois encore la seule non-baptisée, mais dans l’école entière cette fois, et la Soeur ne manquait pas de me le rappeler comme si j’étais une hérétique. Elle a d’ailleurs failli en avaler son voile, alors qu’en voyage scolaire en Espagne, lors d’une immense messe donnée dans une église renommée, elle m’a vue me lever pour aller recevoir l’ostie. Bloquée dans un rang sans fin, incapable d’intervenir sans s’attirer les foudres de l’audience, elle n’a pu qu’assister, impuissante, à la scène. J’en ris encore aujourd’hui…

C’est avec un soulagement affiché que j’ai passé la porte du collège pour la dernière fois, quelques jours avant le brevet. Ledit diplôme était ensuite remis à la direction de l’école, avec charge pour nous de le récupérer auprès d’eux. Inutile de dire qu’ils l’ont – théoriquement – toujours en leur possession aujourd’hui, puisqu’il n’était pas question que je repasse un jour les portes de l’institution.

Cette étape malheureuse de ma vie m’a permis d’atterrir, alors que je commençais le lycée (secondaire 4), à l’école publique! Douze classes de seconde, des élèves issus de tous les collèges des environs, des jeunes de ma ville et mon futur amoureux, parmi eux. J’étais à l’aube du meilleur, des années incroyables qui m’ont permis de rencontrer des amis toujours très chers à mon coeur aujourd’hui. Des amis qui ont compté et sur qui je pouvais compter. La moitié d’entre eux avait un point commun, en dehors de notre lycée public. Vous devinez? Ils allaient tous à l’aumônerie du quartier. L’endroit était ouvert au monde, aux autres, aux non-catholiques, ou du moins est-ce ainsi que je l’imagine, moi qui y ait fait tant de rencontres et tant de belles soirées. Leur monde n’était plus un espace à part qui les séparait de moi, c’était une richesse, une part pleine de leurs êtres qui éclairait leur éducation, leur quotidien et leurs réflexions différemment.

Je ne regrette pas un seul instant d’avoir été scolarisée à l’école catholique, moi l’enfant d’athées, non baptisée. J’y ai appris la religion, les croyances et les dogmes. Je n’ai pas appris à croire mais j’ai appris à comprendre et ça m’a ouvert au monde. Car le risque, avec l’athéisme, est de s’enfermer dans un monde où les croyances sont vaines et les religions le fruit de la folie humaine. Or les religions sont là, elles existent. Des hommes et des femmes s’y plient, dans toutes les sphères de notre monde. Les connaître, les savoir, ne veut pas dire qu’on les valide, mais nous permet de voir, d’analyser et de comprendre.

Par ailleurs, l’Histoire des hommes est étroitement liée à celle des religions. Prétendre connaître l’Histoire si l’on ne comprend pas un minimum le fonctionnement des religions, est vain, selon moi.

Mettrais-je demain mes enfants à l’école catholique si j’en avais la possibilité? Absolument pas. Car ce n’est pas la religion qui m’a construit, ou détruite à l’occasion, mais ce que les gens qui la portent en ont fait. Leur ferais-je connaître les religions, découvrir les édifices, raconterais-je les croyances? Définitivement. Pour nourrir leur tolérance et leur faire découvrir un monde riche de cultures et d’histoires, un monde de chants et de valeurs.

Et puis un monde qui a inventé le Scofa aussi. Et juste pour le Scofa, l’école catholique, je ne regrette pas.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Matthew Henry

L’école en temps de pandémie

L’école a repris au Québec il y a déjà quelques semaines. Une adaptation à bien des égards compte tenu de la Covid mais qui a le mérite de voir les enfants retrouver les bancs de l’école et leurs copains. Des retrouvailles, de rythme et de camaraderie, qui semblent faire le plus grand bien à la plupart…

Plongés en mode pandémie depuis 6 mois maintenant, nous nous sommes tous globalement bien adaptés – et pliés – aux règles en vigueur. En pratique, celles-ci signifient :

  • Qu’on n’a plus le droit, en tant que parent, de rentrer dans l’école. Les parents de maternelle, comme nous, n’ont donc pas eu droit à la traditionnelle visite de l’école au printemps, pas plus que les enfants n’ont eu l’occasion de voir l’école en amont. Peu d’impacts pour nous, déjà parents de l’école depuis deux ans, ou même pour Tempête, qui l’avait maintes fois visitée. Mais pour les jeunes parents de nouveaux maternels, le pas à franchir est important.
  • Autonomie totale pour les enfants. Fini le temps où nous les aidions à enfiler leurs manteaux ou vérifions qu’ils avaient pensé à leurs cahiers. Cette année, c’est l’apprentissage de l’autonomie en version accélérée, et ce, dès la maternelle. Tempête m’impressionne, avec ses retours triomphants « Regarde Maman, cette fois j’ai pensé à tout ramener » et B. ne traîne plus sans cesse dans les vestiaires, à enfiler ses vêtements à la vitesse d’une tortue neurasthénique.
  • Port du masque pour tous les adultes, et pour les élèves de plus de 10 ans dans les couloirs. Trois niveaux d’élèves sont concernés par le port du masque : les 4e, 5e et 6e année (le primaire québécois compte une année de plus que le primaire français), le port du masque pour eux est heureusement réduit à la portion congrue : les couloirs. Ainsi qu’à l’autobus scolaire, pour ceux qui le prennent. Côté adultes, ça se corse : tous les profs et éducat(eurs)rices (les surveillant(e)s, en France) doivent porter masques et visières en tout temps. De façon très personnelle, je trouve que cette mesure n’a pas vraiment de sens à l’intérieur même de la classe, considérant qu’ils font partie prenante de celle-ci, ils devraient pouvoir retirer leurs équipements en présence de leurs élèves, et les remettre lors de leurs déplacements. Mais encore une fois, c’est un point de vue personnel.
  • Le désinfectant à tout va. Purell fait fortune au Québec, il est partout. Les élèves se lavent les mains en entrant, en sortant, avant et après la récréation, les collations, le repas, les toilettes, le sport, name it. Je vois arriver avec terreur l’hiver et ses petites gerçures mal placées.

Dès cette nuit (mercredi), la région du Grand Montréal bascule en zone rouge. Les restaurants (et bars) ferment les portes de leurs salles à manger, les gens sont priés de ne pas recevoir d’amis ou de famille chez eux. On entre en plan de lutte contre ce qui semble être la deuxième vague de la pandémie. Les écoles restent ouvertes, les interventions en cas de suspicion de Covid se faisant selon les fameuses bulles-classes. Aucun cas n’a pour le moment été recensé dans notre école, mais des apparitions de cas ont lieu un peu partout autour de nous, dans plusieurs écoles de la ville, dans certaines garderies, etc. Autant dire que le virus se rapproche et que la question n’est plus de savoir si le virus se déclarera dans l’une de nos classes, mais bien « quand ».

Si l’une de nos classes ferme, nous devrons garder celle de nos filles qui sera concernée durant 14 jours à la maison, et la faire tester. Rien qui nous fasse rêver outre mesure mais il faut vivre avec son temps, même quand ce temps est une tempête.

J’espère que vous vous portez tous bien et que vous tenez le cap.

On s’en sortira! Le soleil n’est plus très loin. (Mais avant ça, y’a l’hiver – et il dure 5 mois icitte).

Beau mois d’octobre!

-Lexie Swing-

Crédit photo : Samantha Hurley

Profiter comme un enfant

C’était notre dernier jour de vacances hier. Leur dernier jour de vacances, du moins. Le dernier de cette parenthèse particulière, ouverte en mars, et qui, bon gré mal gré, s’est poursuivie sur une demi-année.

Bien sûr, depuis juin, la vie avait suivi un cours plus normal : la garderie avait repris, puis quelques semaines plus tard, les camps d’été avaient rouvert. Mais le retour en présenciel au travail ayant été repoussé pour nous, c’est à la maison que nous avons passé l’été, prenant nos pauses café sur la terrasse en construction et lunchant tous les jours ensemble.

Il n’était écrit nulle part que cette dernière journée devait être spéciale. « Pique-niquons sur la terrasse » a pourtant demandé ma cadette. Ce n’était pas prévu, bien sûr. Il n’y avait pas de pain, il n’y avait pas de chips, il n’y avait pas de ces petits cakes salés qu’on aime bien préparer. Il y avait seulement du couscous au menu de midi. Mais vous savez quoi? Il n’y a rien comme une nappe de pique-nique, du soleil et de jolis bols colorés pour égayer un repas. C’est donc en rond que nous nous sommes assis, le visage baigné de lumière, plongeant nos fourchettes dans la semoule moelleuse. Et pour une fois, ce n’était pas si grave qu’elle dégringole des fourchettes maladroites, parce que les oiseaux et puis les fourmis s’en régaleraient, de ces grains égarés.

Elles ont joué dehors une partie de la journée, inventant un fort entre les pierres de notre ancien muret, entreposées temporairement le long de l’allée. Elles sont rentrées à 15h tapantes, les joues terreuses et les yeux affamés. « C’est l’heure de faire des cakes pops! » ont-elles clamé. J’avais cuit dans la matinée un quatre-quart dont j’avais déjà boulotté une part en cachette, le privilège des prévoyants. Après un long passage à la salle de bains pour se délivrer de toute la boue logée sous leurs ongles, elles ont plongé avec délice les mains dans le bol du gâteau. L’exercice est plaisant, avec les cakes pops : le gâteau est à réduire en miettes. Sitôt cette étape réalisée, elles l’ont malaxé joyeusement avec du mascarpone, avant d’en former des boules imparfaites. Quelle pâte à modeler au monde peut se vanter de se dévorer entre les doigts ? Le résultat étant à la hauteur de leurs attentes enfantines : chocolaté et plein de sprinkles croquants et pailletés. A peine secs, ils ont disparu dans leurs gosiers affamés, et dans ceux des chiens, qui savent toujours se tenir à l’endroit exact où les enfants échappent le morceau de gâteau volage.

Lorsque je suis rentrée d’une dernière virée à l’épicerie – l’école venait de prévenir que « finalement si, il fallait amener une boîte de conserve taille famille nombreuse pour faire un pot à crayons » – elles sautaient dans la trampoline (ici on dit LA trampoline). « Tu viens sauter avec nous Maman? » ont-elles crié en m’apercevant. Je dis souvent non, l’absence de soutien-gorge, mon périnée et ladite trampoline ne font pas bon ménage. « Bien sûr! », ai-je répondu sans réfléchir en abandonnant ma conserve au sol. Alors on a sauté, et on a joué à la tag et on a fait le cheval et puis des acrobaties. Et quand elles sont tombées sur moi dans un enchevêtrement de bras joyeusement tatoués et de jambes dorées de soleil, j’ai ri à gorge déployée. Étendue là, sur ce sol instable, j’ai regardé le ciel constellé de nuages lointains, j’ai épousé le temps immobile et l’été qui s’achève. Et puis quelqu’un a crié « encore le cheval », et ça a recommencé, et on est retombé, et on a ri encore, jusqu’à ce que l’heure du bain s’annonce et que le temps soit venu de préparer les affaires du lendemain.

Nous passons notre vie d’adulte à oublier que la vie ne nous attendra pas. Ne vous méprenez pas : j’adore la vie d’adulte et les libertés qui y sont associées. Mais pourquoi ces nouveaux acquis semblent tant se faire au détriment des plus anciens? De l’insouciance ? Comme si on était incapables de cumuler la responsabilité d’une maison à payer et la liberté de s’asseoir sur une balançoire pour s’envoler… un peu. On s’entête à photographier des instants que l’on contemple ensuite dans le creux glacé de sa main, à la nuit tombée. On est spectateurs, toujours.

On peut courir sous le soleil et payer des factures, ce n’est pas incompatible. On peut faire du repas du mardi un souper de fête. Ou décider que l’on est assez grand pour le toboggan. Que l’on court assez vite pour gagner à chat. Que l’on a le droit de se salir les mains en faisant la roue. On tente par tous les moyens de se réapproprier des morceaux d’enfance, comme s’ils nous avaient été dérobés. On fait du coloriage pour adultes et du scrapbooking. On peint aux numéros et on fait des couronnes au tricotin.

L’enfance n’est pas partie. Elle est tapie, elle patiente, elle est dans nos pas de danse et les facéties que l’on s’autorise après deux verres de vin. Elle est dans le bouquet que l’on hume et le gratin que l’on noie sous le fromage râpé. On la contient comme une folie dont on aurait honte, en lui refusant la lumière. Il suffirait, pourtant, de la laisser danser, pour alléger bien des maux.

Voilà ce que je vous propose : levez-vous du banc des parents, au parc, descendez de votre terrasse, glissez-vous derrière le ballon, empoignez cette corde à sauter, escaladez ce gros rocher, étreignez votre chien comme s’il était la dernière personne sur terre. Dansez pour vous, pas juste pour eux, pas parce que vous êtes un bon parent, pas pour les amuser, juste pour sentir l’air sur vos joues et le vent dans vos cheveux.

Vous le méritez.

-Lexie Swing-

Clap de fin pour la garderie

Au Québec, l’école commence à 5 ans, les enfants passent donc plusieurs belles années à fréquenter la garderie. Tempête, qui avait commencé au sein d’une garderie proche de chez nous, a changé il y a trois ans pour ce que l’on qualifie de Centre de la Petite Enfance (CPE). Elle y a été une Galaxie, un Spoutnik, avant de passer Astronaute, il y a un an. Elle y a fréquenté des dizaines d’enfants, un bon nombre d’éducateurs et d’éducatrices, des super-héros – en figurines ou en costumes, des ateliers maquillage, des châteaux gonflables, des déjeuners de Noël, des journées pyjamas. Elle a amené un jouet de la maison tous les vendredis, a ramassé des pommes à l’automne et observé le bal des outardes au printemps. Elle a joué à cache-cache dans le parc immense qui encercle le CPE et « à la tag » au milieu des jeux d’eau.

Demain, nous la déposerons pour une toute dernière fois devant la garderie, vêtus de nos masques, en respectant la distanciation. La pandémie a changé ce qu’on avait imaginé de ses derniers mois à la garderie, alors que nous n’aurons plus jamais l’occasion d’en passer la porte et que ses affaires se résument désormais à des vêtements de rechange fourrés dans un sac Ziplock à son nom.

La chance a voulu que la cérémonie traditionnellement organisée pour les « finissants » de la garderie tombe pile demain, le dernier jour. C’est donc en beauté, avec châteaux gonflables, cupcakes, burgers et toges de rigueur que Tempête mettra un point final aux trois années passées là-bas. Nous dirons au revoir à ceux et celles qui l’ont accompagnée, entourée, guidée, réprimandée parce qu’elle chahutait, encouragée parce qu’elle butait et félicitée chaque fois qu’elle réussissait. On y a découvert son énergie sans fin, sa fougue, sa facilité à aller vers les autres, mais aussi l’étendue de ses connaissances et son extraordinaire capacité d’apprentissage. On ne l’a jamais enfermée dans une case, dans une cage, qui n’aurait jamais été assez grande pour la grandeur de ses ailes.

Quelle que soit l’envie d’aller de l’avant, le besoin d’autre chose, il y a toujours, au moment de sauter le pas, cette petite retenue. En avançant, notre cadette referme un chapitre, un livre entier peut-être. Il y a 7 ans, les jeunes parents que nous étions laissaient pour la première fois leur premier poupon à une gardienne du quartier. Cette histoire-ci se clôt, pour que la suite puisse s’écrire. Il n’y a point de mur, point de falaise, juste un pont et notre petite fille qui disparaît déjà dans l’horizon, avide de nouvelles aventures.

-Lexie Swing-