C’est ma maison

Se méfier du racoon qui dort./ Photo Trevor Blake

Se méfier du racoon qui dort./ Photo Trevor Blake

C’est toujours la lune de miel. Les choses sont moins nouvelles mais le plaisir reste le même. Montréal est ma maison. Celle que j’ai choisie. J’aurais pu me tromper, mais il fallait s’y rendre pour en avoir le coeur net. Certains rêves sont faits pour devenir réalité.

Et à l’image de l’amour, il suffit parfois de s’en éloigner pour se rendre compte de son importance. Lorsque nous avons plongé dans le brouhaha de New-York et que les voisins du dessous ont poussé à fond les premières notes de la musique techno qui allait accompagner notre samedi soir (jusqu’à 4 heures du matin, petits joueurs), nous avons soupiré, les yeux grands ouverts et le moral à -200 en dessous du niveau de la mer, que l’on voulait « rentrer chez nous ». Et aussitôt, je me suis posée la question: c’est où chez nous? Cela semblait, comme ça, évident. Chez nous, c’était là d’où nous arrivions, tout droit au nord de la 87. Mais j’ai pensé un instant à ma belle-soeur, éveillée aussi (difficile de dormir sur autant de « db ») de l’autre côté du mur. Chez elle, c’est la France. Je me suis imaginée un instant en France. Et j’ai frissonné.

La France, c’est le pays de ma famille, mon pays de naissance. Mais c’est aussi un pays qui m’inquiète, dont je me moque volontiers, dans lequel certains commerçants ont l’amabilité d’une porte mal refermée: tu crois à une ouverture mais le battant menaçant qui claque au vent t’indique clairement de passer ton chemin. C’est un pays dont je suis fière de l’histoire et déçue des perspectives d’avenir, pour les jeunes, pour les femmes, pour les pauvres, pour les riches aussi, pour les LGBT et pour tous ceux dont la couleur de peau ne se situe pas entre blanc cireux et café avec un grand nuage de lait. Il fait partie de mon histoire, mais guère de mes perspectives d’avenir. Ou peut-être que si, et alors je retournerai m’enterrer dans ce Sud-Ouest chaleureux qui m’a si bien accueillie.

J’ai pensé aux sourires, au calme, aux gens qui pensent qu’un demi-centimètre entre eux et moi, dans le métro, ça ne suffit pas. J’ai pensé à cette fille, qui a traversé en courant la rue, il y a quelques jours, pour m’aider à sortir le carrosse de l’autobus. Et aux quatre femmes, cet hiver, qui l’ont saisi ensemble pour le soulever par dessus la congère de neige. J’ai pensé au parquet qui grince, au four XXL, à cette énorme bête qui dit être un raton-laveur et à qui on abandonne volontiers poubelle et balcon lorsqu’on l’aperçoit. J’ai pensé à la tarte au sucre, qui à elle seule mérite que je sois venue ici.

C’est ma maison. Montréal.

 

-Lexie Swing-

La vie sur pause

Il va falloir songer à racheter un pot./ Photo DR Lexie Swing

Il va falloir songer à racheter un pot./ Photo DR Lexie Swing

Avez-vous déjà rencontré des gens qui n’ont « jamais le temps »? Ils virevoltent, slaloment entre les jouets des enfants, collent un baiser sur une joue, tout en mouchant un nez de l’autre. Ils sont en mode « on » jusqu’à l’heure où ils s’effondrent sans concession, et parfois tout habillés, sur l’oreiller. Je suis fascinée, et un brin admirative. Comment peuvent-ils courir ainsi lorsque je récompense mes heures de repassage par vingt minutes de télé, avec une tendancieuse mauvaise foi à inverser le rapport en deux heures de télé / vingt minutes de repassage?

Je suis de celles qui prennent des pauses. Je n’aime rien tant dans une journée que la perspective de savourer la relâche une fois l’effort accompli. C’est comme ça que le caramel au beurre salé est arrivé dans ma vie.

Chaque soir, j’escalade les escaliers qui mènent à notre appartement, mes sacs sur l’épaule et ma fille sous le bras. Chaque soir, je la largue dans sa chambre, le temps de redescendre chercher la poussette et d’écluser la vessie du chien. Et puis je m’assieds. Miss Swing est toujours dans sa chambre. Je pourrais aller la chercher mais j’attends un peu. Je savoure. C’est l’heure du caramel. Les pieds sous la table et le dos rond, je trempe la cuillère dans le pot et regarde le liquide ambré dessiner des vagues sous ma cuillère. J’expire. C’est ma pause nécessaire. J’aime moins la saveur en bouche que l’instant de relâchement, et la contemplation. Un, deux, trois coups de cuillère, et puis le goût douceâtre devient vaguement écoeurant. L’urgence de l’heure qui tourne reprend le dessus. Ma vie de mère me tapote l’épaule. Je range le pot, rince (difficilement) la cuillère, en attendant la prochaine pause, demain.

Et vous, quels sont vos instants de relâchement dans la vie qui tourbillonne?

 

-Lexie Swing-

New York, New York…

New York./ Photo Jerry Ferguson

New York./ Photo Jerry Ferguson

New York, concrete jungle where dreams are made of
There’s nothing you can’t do
Now you’re in New York
These streets will make you feel brand new
Big lights will inspire you
Hear it for New York, New York, New York

Voilà ce que je me chantonnais samedi dernier tandis que la voiture filait vers la Grosse Pomme. Je suis persuadée que la vie serait plus épatante si elle était vécue en musique, et l’occasion s’y prêtait parfaitement. Il n’y avait rien de potable à la radio et je m’étais déjà époumonée sur toutes les chansons de Goldman que je connaissais.

New York est une jungle certes, mais une jungle un peu anxiogène pour qui apprécie ces espaces où l’autre ne juge pas que tes pieds constituent un bout de trottoir appréciable pour y poser les siens. C’est aussi une ville définitivement bruyante, où les immeubles tutoient le soleil, couvrant d’ombre les plus larges avenues. Quant au New-Yorkais des zones touristiques, s’il semble avoir définitivement perdu son amabilité dans les secousses du métro, il n’a malheureusement rien perdu de sa gouaille, et t’en abreuve pour te refiler tout ce que sa ville a de meilleur à offrir: tickets de l’Empire State Building, bouteilles d’eau fraîche et photos souvenirs photoshoppées.

Je n’ai pas détesté New York. J’ai aimé le sud de Manhattan: Soho et le Greenwich Village, le Financial District, Nolita et même Chinatown. J’ai été étonnée devant Central Park et ses arbres touffus, qui chatouillent le nez des grands immeubles, juste derrière. J’ai suffoqué dans Times Square, Times Square et ses écrans géants. Times Square et ses hordes de touristes. Times Square et ses vendeurs à la sauvette, qui vous prennent par le cou en réclamant une photo, s’énervent lorsque vous voulez vous dégager, pour aussitôt vous réclamer de l’argent à peine l’objectif refermé. Je n’ai pas détesté New York, mais son ambiance oui.

Il y a sûrement des tas de rêves réalisables à New-York, mais les miens se heurtent aux façades vitrées et aux sourires fermés. J’irais chercher le plaisir ailleurs, et puis je reviendrai à New-York, pour la voir autrement, oublier les touristes, arpenter les ruelles, côtoyer les costumes de Wall Street et les hipsters de Soho, découvrir les marques locales et les endroits insolites. Finalement, ce week-end, c’était du défrichage: j’ai joué à la touriste, peut-on commencer les choses sérieuses à présent?

 

Et vous, votre New-York?

 

-Lexie Swing-

 

Eleven: journal d’un anxieux – semaine 2

Eleven au parc./ Photo DR Lexie Swing

Eleven au parc./ Photo DR Lexie Swing

Jour 8: L’eau est toujours jaune, je me demande si je n’ai pas la berlue. Aujourd’hui, j’ai refusé de sortir. J’ai longtemps hésité sur le palier de l’appartement. Je le fais toujours, histoire de me poser la vraie bonne question: « es-tu sûr que tu as suffisamment envie de faire pipi pour affronter le DEHORS? » Parfois, la réponse est non, alors je re-rentre. Et elle crie. Souvent, c’est oui, parce que j’ai dormi dix heures et que j’ai bu tout mon bol d’eau (jaune). Alors, je descends trois marches, et je me repose la question. La deuxième fois est souvent la bonne : je me précipite sur ses talons. Entre-temps, elle a atteint la porte. Je dévale l’escalier. Elle me houspille et me parle des voisins. Je fais celui qui n’entend pas et je marche sur les chaussures qu’ils laissent toujours traîner sur leur palier. J’y abandonne quelques poils, pour me venger. Et je trépigne en attendant qu’elle ouvre la porte. Ce matin, elle a ouvert, et la voisine était là. Alors je suis remonté. Elle a dit « oh pardon », et elle m’a suivi en courant. Elle a tiré sur la laisse et je me suis posée la question: « Avais-je vraiment envie de faire pipi? » Je me suis dit oui quand même, et j’ai descendu trois marches…

Jour 10: Je sens mauvais, mauvais, mauvais. Je sens la pièce du fond, celle dans laquelle ils passent une heure chaque matin à se peigner les poils en laissant couler l’eau. Elle m’a emmené dans un endroit qui sentait comme cette pièce du fond. Même si ça sentait aussi bon le chien. Il y en avait cinq, des chiens. Ils reniflaient, roupillaient, s’amusaient entre les bidons vides. J’aurais dû me méfier lorsque j’ai vu les poils par terre. Des poils coupés. Pas juste négligemment tombés comme les miens s’éparpillent lorsque je m’ébroue au milieu de la cuisine au moment du dîner. Non: coupés. J’ai voulu faire demi-tour, mais un chien est venu me parler. C’était un gentil chien. Il m’a parlé de cette bonne odeur qu’il avait senti avant de passer la porte, à droite, au niveau du caniveau. J’ai fermé à demi les yeux le temps d’imaginer et avant d’avoir pu faire un geste, quatre bras m’ont saisi pour me plonger dans une baignoire. Ils m’ont frotté, aspergé d’un produit à l’odeur horrible, genre savon, et puis ils m’ont brossé, brossé, brossé encore. Le mâle a dit « mais ça s’arrête jamais tous ces poils' », et je n’ai pas compris. Comment aurais-je pu ne plus en avoir?  J’aurais été tout nu! Je ne veux pas être tout nu. En attendant je sens la pièce du fond et je ne me reconnais plus.

Jour 13: On est retourné au parc. La voisine nous a suivi. Elle tenait sa maîtresse en laisse. J’aurais été content de la voir, c’est une voisine sympa Cléo. Mais je ne peux pas saquer sa maîtresse. Elle sent le vieux. Elle est restée à me regarder de longues minutes, malgré la laisse que je tendais au maximum, mon corps arc-bouté et mes yeux que je roulais dans leurs orbites. Mes maîtres ont essayé de la faire partir, en répondant à demi-mot et en regardant par dessus son épaule. Ils appellent ça feindre l’indifférence. Des idées d’humains. Ils auraient mieux fait de lui lancer des « psh psh » en agitant les bras comme ils le font quand un chien qui sourit un peu trop s’approche de moi. Elle a mis 10 minutes à décamper. J’ai eu mal au dos pendant deux jours après ça.

 

-Lexie Swing-

 

 

L’indignation à l’heure du web

Toile./ Photo Garuna bor-bor

Toile./ Photo Garuna bor-bor

Schumacher est sorti du coma. Le saviez-vous? Moi non. Et quand j’ai lu la nouvelle, j’ai pensé “ah oui, tiens…”

Parce qu’on oublie. Assommés d’informations, on se prend des shoots quasi quotidiens de nouvelles intenses. Une victoire, un attentat, une phrase symbolique, une vie en suspend. L’info jaillit sur un média, aussitôt relayé par 1000 autres médias qui se refilent la dépêche comme des miettes de pain pendant la Grande famine irlandaise de 1845.

Un ricochet raté et c’est toute la Toile qui se met à vibrer. Pendant 24 ou 48h, les posts Facebook se jumellent, les petites phrases sont retweetées, et chaque détail analysé. On décortique, on découpe en 200 la moindre pensée et la moindre expression, même celles qui ne prennent que trois lettres à écrire.

Lorsqu’un cravaté un brin politisé dit merde à voix haute, son juron est disloqué jusqu’aux plus hautes sphères des médias. France Info nous rend l’info brute, Le Monde nous apprend le contexte, France Inter nous refait l’histoire du mot merde, quand le HuffPost nous donne le top 50 des meilleures-insultes-à-cinq-lettres-déjà-prononcées-par-des-hommes-politiques. Outre Atlantique, on déplore la fin de la bienséance à la française quand Outre Manche, on se moque du taulé général provoqué à cause d’un mot lâché par un type haut placé, mais humain donc.

La toupie tourne si vite que le tournis vous vient. Et puis soudainement tout s’arrête. Cela fait 25 heures, une autre journée commence. Un nouveau mot, de nouveaux morts, de nouvelles naissances, de nouveaux scandales. Les partages reprennent, tambour battant, et déjà, vous oubliez. Quel était le mot? Et qui était cet homme? Comment, déjà, l’a-t-il prononcé? Et pourquoi cela vous a-t-il écoeuré?

Demain, vous n’aurez qu’un souvenir flou, l’image d’un type cerné, la cravate desserrée. Dans dix jours, vous googlerez un pan de mémoire incertain: politique+cravate rouge+ insulte. Dans vingt ans, il mourra, et l’info ressurgira, intacte. L’homme qui avait dit merde est décédé, lirez-vous alors dans la presse en ligne. “Ah oui, tiens…”.

Schumacher, Maddy, Camille, nine eleven, Game of Thrones, Paul Walker et les seins nus de Facebook, l’info va et vient, au gré du partage croissant, des réactions violentes et de l’indignation réelle. Et puis elle s’enfuit, elle glisse entre les fils de la Toile, et l’indignation se met en veille, en même temps que le fond d’écran.

 

-Lexie Swing-

Les « vrais » symptômes de grossesse

Plus de doute./ Photo Sean McGrath

Plus de doute./ Photo Sean McGrath

Google -> Case blanche -> Recherche incertaine -> « J’ai un sein qui danse la sarabande et l’autre qui a triplé de volume, suis-je enceinte? »

Quand on cherche à avoir un enfant, le moindre mal de tête devient un symptôme de grossesse. Et de jour en jour, vos recherches Internet deviennent plus abracadabrantes. Des maux de tête, vous passez aux maux de seins, puis à l’écoute de votre intestin grêle avant de sombrer dans l’étude ô combien glamour de la couleur de vos pertes.

Mais malgré un historique Google bien chargé, vous n’avez toujours pas la réponse! Car, si tous les forums Internet du monde regorgent de femmes qui partagent vos symptômes, aucune d’elles ne témoigne jamais APRES COUP. Elles échangent, comparent la taille de leurs seins et la douleur de leurs ovaires, se soutiennent jusqu’au jour « du test »: J-3, je vais perdre la tête. J-2, mon chéri assure que ma poitrine a grossi. J-1, j’ai douleurs de Rrrr, puis-je encore y croire?

Et puis? Et puis rien. Y’a plus personne. La discussion se termine ainsi. Comme un mauvais film à suspens. On l’aimait, cette Emilou33, dont les symptômes ressemblaient comme des frères aux nôtres. De ligne en ligne, on vibrait avec elle. Etait-elle enceinte? Etait-le LE cycle? Sa vie allait-elle basculée et la nôtre avec? Vous ne saurez pas. Elle n’est plus sur la toile, son profil est supprimé, elle n’a pas changé sa signature Doctissimo et rien ne vous permet de deviner si elle a marqué ou botté en touche.

Mais quels symptômes ont les filles qui sont effectivement enceintes? Ça ressemble à quoi, une fin de cycle heureuse? Mes copines ont joué le jeu.

Pour Jiji, le symptôme phare (et particulièrement agréable), c’était les mycoses. Rapidement, se sont enchaînées les nausées, les gencives qui saignent et les douleurs ligamentaires.

Le symptôme incontournable de chacune des grossesses de Perrine, ce sont de petites bulles qui clapotaient dans son ventre, juste à hauteur du nombril.

Chez Val, grossesse(s) signifie: plus d’appétit, de plus gros repas, des tiraillements en bas du ventre et des vertiges.

Pour Sarah, maman de quatre enfants, une immense fatigue l’a terrassée avant chaque « + ».

D., elle, n’a connu aucun symptôme… jusqu’au retard de règles et au fameux test, et ce pour ses 4 bébés. Le seul qui soit apparu avant ressemblait en tout point à une belle infection urinaire. Ce n’est qu’arrivé chez son médecin de famille qu’elle a appris ce qui se tramait réellement sous son nombril :)

Quant à moi, les vertiges et une furieuse nausée à la vue de saleté ont rapidement confirmé mes doutes.

Et vous, vos symptômes de femme « qui allait bientôt savoir qu’elle était porteuse d’une bonne nouvelle », c’était quoi?

 

-Lexie Swing-

 

 

Les carottes glacées de Joël R.

Chez nous tout ou presque est fait maison, sauf si ça implique plus de 15 minutes de préparation :) on multiplie donc les techniques pour faire bon mais simple. Quand j’ai découvert cette cuisson des carottes façon Joël Robuchon il y a un an, je suis tombée en amour avec la présentation. Et puis l ‘épicier du coin a choisi de vendre de jeunes carottes déjà épluchées, faisant passer le temps de préparation de 5 minutes à 10 secondes: 10 secondes nécessaires pour jeter les carottes dans la poêle.

Carottes glacées et truite./ Photo DR Lexie Swing

Carottes glacées et truite./ Photo DR Lexie Swing

Si votre épicier refuse d’éplucher vos légumes pour vous, menacez-le. S’il ne cède pas, prévoyez 3 ou 4 jeunes carottes par personne et enlevez la peau. Laissez 1 cm de fane.

Faites chauffer une poêle à fond plat et hauts rebords, puis faites revenir vos carottes dans une cuillère à soupe d’huile d’olive pendant 5 minutes.

Couvrez d’eau et placez au dessus de vos légumes, touchant l’eau, une feuille de papier cuisson (parchemin) percée d’une dizaine de trous. C’est le moment de jouer à « découpe mon joli rond aux ciseaux » avec votre progéniture.

Comptez 20 minutes puis enlevez la feuille et faites chauffer les carottes 10 minutes supplémentaires. Testez la chair au couteau.

Disposez dans l’assiette et accompagnez d’une viande ou d’un poisson.

Joëlement vôtre.

 

-Lexie Swing-

Eleven : journal d’un anxieux – Semaine 1

Mon chien est un anxieux, je vous l’avais déjà dit. Il appréhende de sortir dehors, il craint le moindre passant, s’enfuit devant tout véhicule à pédales et serait prêt à se faire hara-kiri au milieu de la rue à la vue d’un enfant. Début juin, nous avons commencé à traiter son anxiété avec du millepertuis. Voici son journal.

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Eleven./ Photo DR Lexie Swing

Jour 1: Elle a versé un drôle de produit dans ma gamelle d’eau. J’ai rappliqué en courant, croyant qu’elle avait encore trié le pseudo-gras de son jambon blanc et m’en faisait profiter. L’eau a viré jaunâtre, comme si le mini-humain s’était trompé de pot. On aurait dit l’eau des flaques de campagne, quand la pluie a ruisselé le long des prés et draîné la boue des chemins, alors j’ai bu quand même. Et après j’ai éternué. Trois fois.

Jour 2: Elle a recommencé. Elle compte jusqu’à 30, mais le temps qu’elle relève son flacon, il y a toujours trois gouttes de plus qui s’échappent. J’ai compté, ça fait 9 gouttes de plus dans une journée. 63 dans une semaine. 270 sur le mois, parce qu’on est en juin. Je me demande si ça va me tuer. Je me sens bizarre parfois.

Jour 3: Toujours cette eau étrange. Ce matin, elle a voulu m’emmener jusqu’à la poubelle pour jeter mes besoins. J’ai vu un type me regarder à 200 mètres alors j’ai préféré m’arrêter, c’était plus prudent. Elle n’a pas vu le danger, et elle s’est arc-boutée pour tirer. Je fais 40 kilos, disons 43 depuis qu’on vit en ville, alors je ne bougeais pas d’un pouce. Et puis un autre gars, un gros malin barbu qui me voulait sûrement du mal, a sifflé depuis sa voiture. J’ai tiré fort pour rentrer. Elle a résisté. Je ne comprenais pas qu’elle ne voit pas qu’ils allaient nous attaquer. Elle a attrapé mon baudrier et m’a traîné jusqu’à la poubelle en me criant que j’avais un grain. Je ne sais pas où est ce grain. Quand elle a enfin relâché la pression, je suis parti en courant. Je l’ai traînée derrière moi. Je crois qu’elle a trébuché parce qu’elle a juré. Je ne me suis pas retourné. Je devais nous mettre à l’abri.

Jour 5: Il est venu en balade avec moi, comme tous les soirs. Il doit un peu me prier pour descendre du perron mais c’est parce que je dois d’abord inspecter les environs. La voie était libre alors je l’ai suivi. La nuit tombée, je me sens différent. Je me sens libre. J’aime bien jouer la nuit. Je bondis autour de lui, je tournoie sur moi-même, je renifle et m’étourdis. Il rit. Ils ne rient jamais la journée quand ils me promènent. Moi non plus je ne ris jamais. La journée, ILS sont partout. Alors je me méfie.

Jour 6: Mon eau semble constamment jaune, leur drogue a décoloré le bol en émail blanc qui me sert de gamelle. Elle dit qu’elle ne m’en donne que trois fois par jour mais je commence à avoir des doutes. Parfois, je ne me maîtrise plus. Je me sens content sans raison, ça me donne même envie d’aboyer de joie dans l’escalier. Ils ont voulu m’emmener au parc. Je me suis caché derrière le véhicule de l’humain miniature, on ne me voyait plus. Après, ils m’ont attaché à une grille, à côté d’eux. Les fous! Ils ne comprenaient pas qu’on était terriblement exposé ainsi, sans même un coin de mur pour nous protéger. Et si un enfant se jetait sur nous? On avait plongé dans la gueule du loup, c’était leur repère. Il n’y en avait pas un, mais dix, qui construisaient des trucs informes au milieu du sable. Je crois qu’ils préparent quelque chose. J’ai essayé de prévenir mes maîtres mais ils souriaient béatement à la ronde, inconscients du danger. Et puis la naine s’est allongée sur moi et j’ai oublié qu’il y avait des gens autour. Je me suis collé à elle. Elle n’est pas grande mais elle est costaud. Elle devrait pouvoir me défendre.

La suite… la semaine prochaine ;)

 

-Lexie Swing-

Je ne suis de nulle part

Quand on est immigré, on vous demande toujours d’où vous venez.

« De France »

Ça les calme deux minutes, mais presque aussitôt, une autre question survient.

« De Paris? »

Quand on est un immigré français, on est toujours « de Paris ».

Je suis de partout sauf de Paris. Je ne suis pas de Paris. C’est la seule chose que je peux dire avec certitude.

Where?

Where?

Parce que je viens de nulle part, d’aucun endroit en particulier. Je suis née dans la Loire où je suis restée trois mois. J’ai fait mes premiers pas ailleurs, vers Grenoble. Ma première rentrée un peu plus loin. J’ai appris à lire dans les Deux-Sèvres, et fumé ma première cigarette à Clermont-Ferrand. Ma vie d’adulte s’est construite dans le Sud, à Toulouse. Et ma vie de mère, quelque part plus à l’ouest, dans le Gers.

Je n’ai pas d’accent qui me trahit, pas d’expressions qui m’attacheraient à un endroit en particulier. Je dis barrer la porte et passer la scince, beauseigne et émaselé, en suivant et chocolatine. Ailleurs, je suis de Montréal. A Montréal… je suis d’ailleurs! De France, où en France? Un peu partout…

J’envie quelque part ceux qui savent reconnaître les signes de leur chez-eux: les conifères à l’entrée des mont d’Auvergne, la première image bleue de mer, dans la pente avant Narbonne, le train qui ralentit, à l’approche de Paris. Ils ont des attaches, des racines. Une grand-mère qui les attend, des souvenirs d’enfant dans le parc derrière la maison. Ils rentrent à la Noël ou pour les grandes vacances. Ils sont partis, mais ils reviendront. Ils élèveront leurs enfants ici, entourés des leurs. La terre n’est plus seulement de la poudre ocre ou chocolat, c’est une composante à part entière, un pan de leur identité. Le pied à peine posé, ils exhalent leurs soucis, pour jouir pleinement de ce chez eux. Et dans leurs moments de peine, ils l’imaginent, comme ils le feraient avec une vieille amie au sourire réconfortant.

Mais lorsqu’on est de nulle part, le chez soi n’est pas un lieu. C’est un amour, une personne, une famille. C’est là où des bras s’ouvrent pour nous envelopper. Peu importe où je suis tant que tu y es aussi. Alors chez nous, ce sera.

Et vous, d’où êtes-vous??

 

-Lexie Swing-

 

Harcèlement de rue, on lève le voile (ou le pan de la jupe)

Fille en jupe./ Violaine Bavent

Fille en jupe./ Violaine Bavent

Ça bouillonne sur la Toile, dans les tumblrs, sur Facebook et Twitter.

#harcelementderue

On ne parle que de ça.

D’habitude je n’y prends pas part, je transmets mais je ne donne pas mon avis. À l’heure des réseaux sociaux, ce n’est pas une personne, mais 20 qui se renvoient la balle dès qu’un sujet fait l’actu. Je suis encore nauséeuse de l’avalanche de posts Facebook qui ont suivi le décès de la photographe Camille Lepage. 48 heures plus tard, sur mon fil, elle était comme retombée dans l’anonymat.

Mais bref, là on parle du harcèlement de rue. Un de mes combats de longue date. Pas sur la Toile mais dans la vie. La vraie, celle qui fait résonner vos talons sur le pavé et tourner vos jupes. Qui vous oblige à détourner le regard pour ne pas « inciter » la remarque. À baisser la tête pour ne pas croiser le sourire d’approche. À marcher vite. Et rarement seule.

Moi aussi.

Moi aussi, je me suis greffée à un groupe que je ne connaissais pas pour donner l’illusion que je ne marchais pas seule.

Moi aussi, j’ai emmené des tenues de rechange en soirée, pantalon long et col roulé, pour ne pas rentrer en jupe.

Moi aussi, j’ai appris à éviter les rues isolées.

Moi aussi, j’ai retenu ma respiration en passant devant un groupe de jeunes mecs qui barraient le passage.

Moi aussi, « on » m’a emmerdée.

On nous dit tout, qu’on est jolies, belles, sexys, bonnes, tu suces, tu fais quoi ce soir, vas-y meuf, et sinon tu baises, c’est quoi ton signe astro, t’as perdu ton sourire, tu te prends pour qui, vas-y connasse tu m’ignores, t’es lesbienne, t’aimes les meufs, j’aimerais te voir avec une meuf, t’es vraiment bonne…

Pris en flagrant délit, certains voient rouge mais d’autres se justifient, disent que c’est juste un compliment, et quoi on ne peut plus complimenter, et les filles sérieux vous ne savez pas ce que vous voulez.

Si, la paix.

Ne pas être emmerdées parce qu’on est juste soi. On ne porte pas un nez rouge, ni une combinaison de ski en plein été, on n’a pas choisi la célébrité, mais on ne peut pas être juste des anonymes. On est des femmes, et parce qu’on est des femmes, on ne nous laisse jamais en paix.

Un jour, un ami m’a dit « Mais si je l’aborde et qu’il se passe quelque chose? Si je le fais pas, peut-être que je vais regretter toute ma vie de ne pas l’avoir fait?’ Lâche l’affaire, ou change de ton. Oublie sa jupe, ses bas, son sourire. On n’est pas dans un film. C’est la vraie vie ici, l’ami. Et dans la vraie vie, aucune fille ne sera à tes pieds parce que tu l’abordes dans la rue en lui disant qu’elle est belle. Encore moins qu’elle est bonne. Les dés sont pipés. Dix types avant toi ont eu la même démarche, ça laisse des traces. Enlève ta main de son épaule, garde tes distances, elle suffoque déjà, tu ne vois pas? Garde tes compliments, parle de la pluie et du beau temps. Vous êtes deux et tu n’es pas le maître du jeu. Elle dit non? C’est non alors. Ce n’est pas non peut-être. Ce n’est pas non, mais avec les filles on sait jamais. C’est non, passe ton chemin.

Tu veux savoir ce que ça fait d’être une femme dans la jungle urbaine ? Pas une femme en mini-jupe, pas une femme en string apparent, non, juste une femme. Attache-toi un chapelet de saucisses, et rends-toi à la SPA. Tu les entends aboyer? Tu les sens te humer? Tu vois ces dix regards posés sur toi? Tu sens leur pression sur ta jambe? Est-ce que t’as une échappatoire? Mais pourquoi t’as choisi un terrain sans issue? Essaye d’appeler le gardien là-bas… Merde, il fait semblant de ne pas t’avoir vu! Quelle idée aussi, de te balader avec un chapelet de saucisses au milieu d’une meute de chiens, franchement tu cherches là! Baisse les yeux, quand on les regarde c’est encore pire. Essaye d’avancer en les ignorant, des fois quand on les ignore ils s’en vont…

T’as eu chaud hein? Moi aussi, tous les jours.

Et des fois, certains mordent.

 

-Lexie Swing-